CHAPITRE XV
l'hostie sanglante de vrigne-aux-bois.
Il faudrait rédiger un long ouvrage si l'on voulait épuiser toute la nomenclature des superstitions auxquelles les hosties ont donné lieu dans des temps même voisins de nous. « Leur seul effet, dit avec beaucoup de raison l'abbé Thiers, est de nous unir à Jésus-Christ. En conséquence, c'est une superstition que de croire que l'on peut s'en servir pour guérir les malades et les blessés , que l'on peut employer les hosties consacrées pour se faire aimer des personnes qui nous haïssent, pour deviner l'avenir , pour résister aux sortilèges qui sont dirigés contre nous, ou pour faire des maléfices. » L'abbé Thiers nie qu'on puisse trouver aucun avantage à les enfouir comme un engrais mystérieux et magique dans les ôhamps que l'on veut fertiliser, dans les jardins où l'on veut recueillir de beaux fruits. Il déclare impie l'opinion qui veut qu'une femme sanctifie en commjaniant le fruit de son ventre. Mais ne nous hâtons pas de rire quand il déclare qu'on ne peut la donner sans sacrilège à un mulet afin de la faire adorer par cet animal , dans le but pieux de confondre les hérétiques, avant d'avoir raconté les étranges aventures de la stigmatisée Rose Tamisier. Cette fille fut poursuivie non point au moyen âge, mais sous la seconde République française, dans les derniers^ mois
de Tannée 1851, comme nous le verrons avec plus de détails dans le chapitre suivant.
Un témoin , la cousine de Rose Tamisier , après avoir communié, avait conservé pendant plusieurs heures un morceau d'hostie sur sa langue sans l'avaler. Elle se rendit dans la chambre de la fille miraculeuse , qui , étant malade, n'avait pu aller recevoir le sacrement de l'Eucharistie. En arrivant, elle s'agenouilla devant la pieuse Rose, de telle manière que les deux langues se touchèrent et l'hostie s'envola sur la langue de la stigmatisée. Ce fait était un de ceux qui avaient le plus excité l'admiration de la commère sur le compte de laquelle nous reviendrons bientôt. Pouvait-on douter plus longtemps que le ciel refusât ses faveurs à une jeune fille dans la bouche de laquelle le corps de Notre-Seigneur s'envolait spontanément !
Dans un autre passage de son curieux volume , l'abbé Thiers dit que c'est une superstition que de mélanger l'hostie consacrée à l'encre pour prendre Dieu à témoin^et rendre par cela les actes plus solennels ; de se frotter les yeux et le visage avec cet adorable mystère, de s'en frictionner tout le corps, à plus forte raison de s'en faire un cataplasme pour guérir les coliques. Notre auteur revientr encore sur la folie de ceux qui , traitant l'hostie comme un engrais mystique, s'avisent de l'enfouir dans les chaiùps.
Mais sont-ils moins superstitieux les auteurs du livre renfermant l'office propre de sainte Geneviève encore en usage de nos jours, et où nous lisons le passage suivant :
a En 1290 ou 1291 (1), une femme avait déposé quelques vêtements en gage chez un juif nommé Jonathas, demeurant rue des Jardins , appelée plus tard rue des Bellettes. La semaine sainte arriva , la femme prie le juif de lui rendre ses vêtements pour les mettre le jour de Pâques, l'assurant qu'elle les rapporterait le lendemain. Jonathas promit qu'il les donnerait sans réclamer d'argent si elle lui apportait une hostie consacrée. Cette femme j consentit. Quand le juif Veut 'par devers soy^ il mit ladite hostie en pleine chaudière de yaue chaude le vendredi-aouré (le vendredi-saint), et quand ladite hostie fut en Vyaue bouillante^ il Icc commença à prendre de son coustel et lors devint Vyaue comme toute vermeille. L'hostie n'en reçut aucun dommage. Jonathas la retire et la frappe de verges comme les juifs avaient fait autrefois à Jérusalem , la perce d'un clou, la jette dans les flammes, mais l'hostie intacte voltige au-dessus du foyer. Jonathas , continuant ses sacrilèges expériences, prit un couteau et fit d'inutiles efforts pour la mettre en pièces... » Les pieux historiens continuent à raconter cette niaise histoire, qui ne serait que ridicule s'ils ne nous apprenaient, avec la plus grande indifférence du monde, que le juif fut brûlé, et que ses biens furent confisqués.
(1) Notice historique sur la paroisse de Saint-Etienne-du-Mont^ par l'abbé Faudet, docteur en théologie, caré de la paroisse, et M. de Mas Latrie, pensionnaire de l'école des Chartes. Paris, à la sacristie de l'église, 1840, revêtu d'une lettre approbative de Mgr l'archevêque de Paris, page 37.
C'est un événement analogue que les dévota de Bruxelles vont rappeler en Fan d'ignorance 1870, en face du monde entier. Noble manière en vérité de célébrer l'avènement d'un ministère clérical. Si je croyais au pouvoir spirituel du Pape, je serais irréconciliable contre ces p;patiques , qui ne sont bonnes qu'à compromettre la religion. Peuvenir-ils être catholiques fervents ,, ceux qui ne s'indignent quand on rappelle le souvenir de semblables événements ?
L'horreur pour les expériences dont les hosties consacrées peuvent être l'objet est si grande, que l'aumônier de la grande Roquette vient de s'opposer, comme fi'il s'agissait d'un sacrilège, à la dissection de l'assassin Pierre Momble, qui avait communié avant d'être guillotiné. L'aumônier craignait sans doute qu'on ne trouvât Thostie entamée par le suc gastrique, comme si les histoires que l'on raconte à propos de son évaporation merveilleuse valaient la peine qu'on en fasse la vérification î Nos jeunes médecins ont des occupations bien plus sérieuses en ce moment. Il n'en est peut-être point un seul qui sache que les conciles ont excommunié l'hérésie des Stercoriens. Nul ne doute en ce siècle que l'hostie n'obéisse aux lois les plus rigoureuses de la digestion.
Ce qui précède nous aidera à comprendre comment il se fait que le curé de Vrigne-aux-Bois, dans le département des Ardennes, ait osé essayer un miracle le 15 mai 1859, en prétendant que les hosties du sacrifice avaient transpiré des taches de sang. Le prodige se manifestant pendant la guerre d'Italie, à un moment où le gou-
vernement impérial était en lutte avec les prêtres , ne produisit point l'effet qu'on en attendait. Qui sait si l'autorité judiciaire ne modéra point le zèle de l'autorité épiscopale ? Le cardinal archevêque de Rheîms ne désavoua pas le curé , mais il ne proclama pas hautement . l'existence d'un événement miraculeux. On laissa un pèlerinage s'établir , mais on défendit d'exposer l'hostie sanglante à la vénération des fidèles. Les prêtres seuls furent admis à l'adorer !
Ce nonobstant, l'abbé Jules Morel publia chez Costerman une brochure de 120 pages, pour relater toutes les circonstances de cet événement miraculeux . Au frontispice se trou vait une image représentant exactement l'hostie merveil-'' leuse avec les taches de sang, au nombre de trois grandes et d'une petite. La surface totale ensanglantée est à peu près égale à celle qu'occuperait une pièce de dix sous. Il y a loin, comme on le voit, àe-ce sang à celui qu'a dû jeter l'hostie du juif Jonathas. Mais au moyen-âge, il n'en fallait pas davantage pour établir des pèlerinages qui duraient des siècles entiers. Le pèlerinage du Saint-Sacrement de Miracle à Bruxelles , n'a coûté que quelques gouttes de sang miraculeux, et cependant il dure encore. M. le curé de Vrigne-aux-Bois , malgré l'éloquence de l'abbé Morel, n'a point été aussi heureux. Hélas ! en ce siècle tout est difficile à faire , même les miracles.
On ne s'attend pas que nous allions disserter longtemps sur l'hostie de Vrigne-aux-Bois. Il suffit, pour expliquer le fait d'une façon naturelle, d'admettre un seul instant que le curé se soit piqué avec une épingle ou qu'il ait
écorché quelque bouton qu'il avait au nez. Mais M. l'abbé Jules Morel est un rude jouteur, et il n'entend pas qu'un méchant critique voltairien mette en dt)ute la bonne foi de son confrère de Vrigne-aux-Bois. 'Qu'on nous permette de donner un échantillon de sa manière de raisonner : (c La grande objection (page 15) que l'on fait au miracle de Vrigne-aux-Bois, est que M. le curé a été le seul témoin de la naissance du miracle, et que par conséquent le miracle n'a qu'une seule base, la sincérité de Ml le curé. A quoi je réponds que cette base ne manque pas de solidité pour peu qu'on veille réfléchir. Examinons cPabord quel degré de criminalité devrait atteindre V agent dumirade en question, en supposant qu'il fût Vauteur d'aune imposture, »
Cette hypothèse admise, M. l'abbé Jules Morel cherche à prouver qu'il faut que le curé de Vrigne-aux-Bois ait escamoté trois hosties consacrées ou dit la messe avec des hosties qui ne l'étaient point pour arriver à ptoduire le tour de passe-passe.
(( Trois sacrilèges dans une seule messe I L'abîme a-t-il jamais invoqué plus d'abîmes chez les Achelli , les Gavazzi, les Mingrat, les Verger 1 » En effet, comme on le voit, cette base ne manque pas de solidité et M. le curé "serait bien inexcusable s'il cherchait un autre témoin pour un fait aussi naturel aux yeux des théologiens. Il n'y a que dans l'âme des Fonvielle où plus d'abîmes ont pu être invoqués.