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CHAPITRE XVI

LES JEUNEURS ET LES JEUNEUSES.

Un grand nombre de personnages célèbres, surtout dans la collection des Bollandistes , sont arrivés à imiter et môme à dépasser le Christ , qui resta quarante jours dans le désert sains prendre de nourriture.

Un pape , Benoît XIV, qui publia un traité en quatre volumes in-folios sur les canonisations,- cite vingt ou trente escamoteurs prétendant être parvenus à se soustraire pendant plus de temps encore que le Sauveur de l'humanité à Une des nécessités naturelles qui sont sans contredit les plus impérieuses. Après avoir lu le savant ouvrage, c'est à peine si l'on ose se mettre à table sans remords, on a envie de tenter la fortune et de voir si l'on ne peut avant de mourir s'habituer à ne plus manger I

Que l'on est honteux de ses faiblesses organiques en songeant à ces êtres privilégiés qui ont réussi évidemment à s'émanciper jusqu'au bout !

Car celui qui ne mange rieij ne doit rien digérer et par conséquent ne doit rien produire, à moins de se digérer soi-même et de dévorer sa propre substance, ce qui ne saurait aller bien loin ! Les àé\o\^ -glissent sur ce côté des facultés àe^ jeûneurs et àe^ jeûneuses , mais il n'en est pas moins digne d'intérêt ni moins surprenant. Les

lois naturelles ne sont pas moins suspendues par la constipation absolue, persistante, que par l'abstinence indéfiniment prolongée. Les marchands de miracles devraient avoir au moins la logique d'exploiter tous les aspects possibles de leurs charlatans !

L'auteur infaillible qui nous sert de guide en ce moment, a considéré ce miracle comme si sûr qu'il a réservé un mot tiré du grec pour désigner ceux qui l'accomplissaient. Il les a désignés par le terme qui vient de asytes, «(juToç , privés de nourriture , n^ayant pas besoin de se nourrir. C'est comme cela sans doute que sont les anges, ce qui fait qu'il n'y a point de pot-au-feu au paradis, et que M. Domange n'y ferait point ses aiSTaires, pourrions-nous ajouter.

Si les prétentions des asytes sont absurdes, les récits des complaisants auteurs qui se déshonorent en cherchant à expliquer ces prodiges , sont bien autrement extravagants.

Certains de ces cénobites avouaient interrompre le jeûne miraculeux auquel ils s'étaient condamnés par piété, en recevant de fréquentes communions sous les espèces du pain et du vin. Cette circonstance qui aurait dû diminuer l'admiration de leurs dupes, ne faisait que l'augmenter. En eflfet, un canon rendu, je crois, par le concile de Trente, assemblée dont la France monarchique a eu le bon esprit de répudier au moins toute solidarité, enseigne que les espèces consacrées n'ont de la matière que l'apparence. On peut dire canoniquement qu'elles n'existent pas matériellement, ce qui les empêche

évidemment d'être digérées, môme par l'estomac d'un dévot. Mangeât-on des espèces en quantité quelconque , pourvu qu'elles fussent consacrées , on ne saurait considérer le jeûne comme ayant été interrompu , car il faudrait un miracle pour que chaque espèce pût être digérée.

Parmi les personnages plus ou moins sacrés qui ne se sont nourris que de la chair et du sang de Dieu , le pape Benoît XIV cite sainte Catherine de Sienne , sainte Rose de Pérouse , la bienheureuse Angèle Turginos. Que l'on nous permette de ne point épuiser la liste de tous ces illuminés.

Dans tous les cas , est-il besoin de le dire , ces contes ne reposaient que sur des ruses grossières, exécutées dans les couvents pour attirer les offrandes des dévots aussi crédules qu'ignorants des lois éternelles de la physiologie.

Le plus surprenant de ces faux ast/tes, le seul excusable peut-être, est le célèbre Nicolas de Flue , né en 1417 et mort à l'âge de soixante-dix ans, dans son ermitage , près de Saxeln , dans le canton d'Unterwald. Dans la guerre de l'émancipation , Nicolas de Flue montra un courage à toute- épreuve. Puis,: sentant sans doute le besoin de grandir par une influence surnaturelle le renom qu'il s'était acquis par sa vaillance dans les combats et sa sagesse dans les conseils, il fit courir le bruit qu'il vivait sans manger, ce qui le rendit l'arbitre souverain des populations voisines. Il sut se servir habilement, patriotiquemeht dans une circonstance mémorable, du pouvoir qu'il avait, il faut bien le dire , escamoté.

Les circonstances étaient très graves pour rHelvétie , à peine affranchie du joug de l'étranger et menacée par la guerre civile, cette plaie des jeunes Républiques. C'est bien par une sorte de miracle que la patrie de Guillaume Tell put échapper à ce danger.

Les villes de Berne , de Fribourg , de Zurich ,.de Lucerne , de Soleure , voulant se séparer des petits cantons, un schisme dangereu:x menaçait l'avenir de la liberté helvétique. Nicolas de Flue descendit de sa retraite à la voix du curé de Stanz , son ami intime, celui qui sans doute envoyait en cachette la nourriture dont il avait besoin. Il ne fallait rien moins que l'ascendant que lui donnait surtout son miraculeux ascétisme, pour triompher^ de l'égoïsme cantonal, et pour couronner l'édifice de Guillaume Tell par le* convenant de Stanz !

S*il n'avait pu mettre au service de sa patrie que son éloquence , il n'aurait pu se faire écouter. Mais on obéit au sage parce que l'on s'imagina qu'il vivait sans manger ! ,

Toutefois , les excellentes intentions de Nicolas de Flue ne justifient nullement la crédulité des historiens ordinairement sérieux qui ont ajouté quelque réalité à ces ridicules fables , et qui se sont mis l'esprit à la torture pour démontrer que l'un des pères de la liberté Helvétique n'était pas un Xîharlatan.

L'histoire de Nicolas de Flue n'a point été oubliée par les écrivains ecclésiastiques ; cette-merveille ridicule se trouve rapportée dans le bréviaire romain , édiition adoptée par le concile de Trente , que le concordat ne

nous empêche point heureusement d'attaquer. Lors de la fête de saint Nicolas de Flue , on récite dans une multitude d'églises des oraisons dans lesquelles on félicite ce bienheureux de ce que les anges se sont dérangés pour venir lui porter à manger. Ces anges étaient peutêtre j tremblez dévots , les garçons d'un marchand de vin du coin !

Au commencement du xviii« siècle , les Suisses des quatre cantons ont failli écarteler le franc-maçon Tchuddi, qui protestait au nom de la raison contre de pareilles sornettes, décorées du titre de traditions populaires. De nos jours, on serait peut-être moins brutal, mais je n'aimerais pourtant pas m'y fier. Notre volume a de la chance si quelques exemplaires ne sont point brûlés en l'honneur du grand Nicolas de Flue !

Pendant plus de deux ans , on a entendu parler* dans les journaux d'outre-Manche d'une jeune fille miraculeuse habitant dans le fond du pays de Galles , qui prétendait avoir perdu l'habitude de maCnger. Elle fut soumise à une surveillance organisée par des commères du pays qui prétendirent s'être assurées de la réalité de cette abstinence merveilleuse prolongée pendant plusieurs années. Les résultats de cette ridicule enquête firent du bruit à Londres, où l'on finit par s'émouvoir. Des personnes raisonnables eurent le tort de se mêler à cette affaire , parce qu'elles s'imaginaient que la science était comproinise si la fourberie n'était démasquée.

On réunit les fonds nécessaires pour payer des gardesmalades que l'on prit parmi les plus habiles de l'hôpital

Guy, un des plus célèbres établissements de toute T Angleterre. On installa soigneusement ces femmeis dans la chambre de la jeu ne allé, que Ton soumit cette fois à une surveillance efficace. Le père et la mère de cette infortunée, qui avaient jusqu'alors trouvé moyen de lui glisser quelques croûtes de pain y sous prétexte de Tembrasser , ne purent pas une seule fois endormir la vigilance de ces Argus Londiniens.

Au bout de neuf jours, la malheureuse enfant expira sans avoir pu se résoudre à accepter la nourriture , tant est puissante chez quelques esprits malades la ténacité dans le mensonge. Jamais expérience aussi barbare ne fut conduite avec une aussi affreuse inhumanité , combinée avec une ignorance aussi révoltante. Gomment admettre que les médecins qui veillaient sur la malheureuse» niaient point vu venir la mort I Eusaent-ils montré un si complet mépris des règleâ élémentaires de leur dignité scientifique , s'ils avaient bien compris le ridicule^ d'une expérienT^ qui ne pouvait réussir sans que l'on dût jeter au feu tous les livres de physiologie ? Ne l'eussentils pas mieux aperçu, si les superstitions ultramontaines ne se fussent en quelque sorte infiltrées au milieu du peuple anglican?

La faim a été étudiée d'une façon admirable. 11 n'y a pas de maladie dont on connaisse aussi bien la marche , grâce à des circonstances horribles que nous allons rap* porter.

Du temps de la Restauration, un Corse nommé.Yiterbi fut condamné à nK>rt comme coupable de vendetta» Ce

malheureux , qui appartenait à une bonne famille , résolut de se soustraire à la honte de monter sur Téchafaud. Il profita des délais de cassation pour se laisser mourir de faim. Viterbi laissa une sorte de procès-verbal dans lequel il enregistra jour par jour, heure par heure, ses souffrances, ses tortures. Ce monument funèbre, auquel nous renvoyons. le lecteur, aurait dû rendre toute expérience superflue, si la jeune fille du pays de Glalles avait été mise entre les mains de monstres moins odieux \

Nous pouvons constater de notre temps môme que ces folles prétentions sont contagieuses , car on a vu mourir à Bedleem, hôpital des fous d'Angleterre, quelques jour» après la jeune fille du pays de Galles , un jeune aliéné de. vingt-six ans , qui croyait réellement cette fois avoir la faculté de vivre sans manger. Vainement on avait employé la sonde œsophagienne pour vaincre sa résistance , les jeûnes auxquels il s'était condamné antérieurement, pendant l'époque où il était question des dernières expériences du pays de Ga-lles, avaient trop complètement ébranlé sa santé. La folie si persistante de ce malheureux s'était déclarée avec une rapidité que Ton ^ aurait certainement déclarée miraculeuse , s'il avait eu des prétentions à la sainteté. Un de ses fournisseurs , son boucher , je^ crois, lui ayant présenté une note qu'il était hors d'état de payer, il avait annoncé que dorénavant il saurait bien se passer de toute nourriture, et que par conséquent il n'aurait plus jamais un boucher pour créancier. Mais la discussion de cet exemple nous entraînerait

trop loin, car nous arriverions à nous demander quelle est rétendue , rinfluence de la folie d'imitation , si fréquente incontestablement dans les siècles de foi!! N'en avons-nous pas vu les traces burlesques dans cette déplorable invasion du spiritisme , dont on a eu tant de mal à se débarrasser , et qui s'agite-encore dans les basfonds intellectuels de l'ignorance et de la superstition ? N'esiHîe pas à cette sorte de dépravation, au moins autant qu'à l'orgueil et à la mauvaise foi , qu'il faut rapporter la folie d'un confesseur de la rue Villedo, quira cru que, comme la tunique sans couture du Christ , les vieilles soutanes de Pie IX pouvaient guérir les flux de sang? Cet insensé donna un fragment de cette étoffe graisseuse à une servante, qui se déclara soulagée. On en fit grand bruit, et l'on cria au miracle il y a quelques années. On crierait moins en ce moment, mais on crierait encore, car l'on n'est point guéri !

L'acte du confesseur de la rue Villedo n'est point exceptionnel, tant la superstition est ingénieuse. Les demandes de vieux effets ayant appartenu à la garde-robe pontificale, mieux montée que celle du Christ, doivent être incessantes, si nous en jugeons par l'anecdote suivante , que nous avons trouvée rapportée dans le Rosier de Marie,

Un soldat de la garde de Pie IX remerciait un jour le Saint-Père de ce qu'en mettant un de ses bas il était arrivé à se guérir de la goutte. « Je crois , mon fils , que vous vous trompez, car si mes bas guérissaient de la goutte, je ne l'aurais point si souvent. »

Quelquefois les pontifes se trouvent en passe de rationalisme!! Pourquoi n'en serait-il pas ainsi, puisque nous voyons, tant l'âme humaine renferme des profondeurs inexplicables, les plus grands philosophes en passe de superstition ! *

A côté des jeûneurs et des jeûneuses, nous ne pouvons nous empêcher de citer les fakirs de Tlnde, qui se font ensevelir tout vivants dans une tombe d'où l'on ne vient les tirer qu'après un séjour de quelques mois.

Nous avions formé le dessein de consacrer un chapitre entier à cgt escamotage particulier aux peuples de l'Orient. Mais, malgré nos efforts, nous avons été hors d'état de nous procurer un récit qui valût la peine d'être discuté. Nous sommes arrivé, malgré nous, à la conviction que cette grande expérience dont on a fait tant de bruit "n'a pas dû être exécutée une seule fois!

Cependant il est bon de noter que l'escamotage d'un homme n'est point une opération embarrassante à l'aide de la pièce qui sert aux décapités parlants. En effet, on sait que le corps de ces décapités est logé dans le pied de la table au-dessus de laquelle leur tête apparaît. Ce pied est revêtu de glaces qui réfléchissent les objets extérieurs, de sorte que les spectateurs croient voir par transparence les choses qui sont placées par derrière.

Il résulte de cette disposition fort ingénieuse et fort simple, que les personnages escamotés peuvent aisément disparaître de dessus la table en passant par un conduit souterrain communiquant avec le pied. Généralement l'homme escamoté se place sous un cornet, ou dans un

panier à fond mobile, que Ton place sur la table ainsi disposée. Mais ce tour est susceptible de recevoir bien d^autres formes y selon la manière dont la lumière est disposée dans les lieux où il est pratiqué.

Les escamoteurs en font un usage constant. Certainement; sUl tombait en désuétude sur les champs de foire , il ne tarderait point à ôtre recueilli par des charlatans sacrilèges et sacrés.

- CHAPITRE XVIL

STIÔMATISBS BT STIGMATISEES.

Beaucoup de croyants sceptiques , sans le comprendre etix-mômes^ trouyaient sans doute déjà, au xn^ siècle, que Phistoire de la Passion était bien vieille. Le besoin d^un nouveau Christ se faisait généralement sentir dans le monde des moines éperdus , fuyant Pidée de la mort dans le fond des cloîtres. Ce nouveau Christ vint en effet, pour rappeler le monde dans les voies* du salut miraculeux. Il se nomma saint François d'Assise. Son histoire fut le Liber conformitatum , rédigé par le Père Albigi , à la fois ssdnt Marc et saint Jean , qui écrivit un monument de la sottise humaine. Le chroniqueur gâteux se mit à la torture pour démontrer de quarante manières différentes que saint François d'Assise est en réalité Jésus de Nazareth. Ne soyez plus jaloux des jésuites, dévots de saint François ! La conception de François est annoncée à sa mère par un ange , comme celle de Jésus de Nazareth; saint François d'Assise naît dans une étable, comme son doux modèle.

Comme ^ésus , François est tenté par le démon , mais sa tentation ressemble plutôt à celle de saint Antoine.

Comme Jésus , François est trahi par un de ces vils traîtres de bas étage , plutôt singe de Judas que Judas lui-môme.

Comme Jésus , François d'Assise devine quel sera le scélérat qui sera l'instrument de sa ruine; il désigne également à l'avance , dans une parodie de la Cène , à ses douze apôtres ridicules, le futur Judas.

Comme Jésus , le patriarche franciscain est enveloppé de lumière divine , à ce que dit le Missel romain. Peutêtre recevait-il la lumière d^une lanterne? Qui sait s'il ne s'était pas barbouillé d'urine putréfiée î •

Comme Jésus enfin , et ceci est le triomphe de ce Christ postiche , François d'Assise est crucifié , mais ce crucifiement du nouveau Fils de l'homme n'eut pas lieu avec des clous ; on ne vit que les plaies faites par des clous mystiques, qu'un séraphin avait enfoncés dans la chair du plagiaire de Jésus !

Ces plaies, qui n'étaient que hideuses , mirent en émoi tout le monde chrétien , alors en rut de superstition î Les fous atteints de dévotion épileptique se livrèrent à des actes d'exaltation sauvage ; Vichnou reviendrait sur le bord du Gange qu'il ne ferait pas faire plus de folies.

Dire qu'il suffisait, ô abîmes incompréhensibles de la folie humaine, d'un peu de nitrate d'argent que les charlatans de nos jours trouvent chez les pharmaciens, de quelques herbes urticantes, de quelque guc astringent pour exécuter ces miracles qui confondaient les plus sages , effrayaient les plus vaillants I

Des hommes de génie ont accepté ces fraudes avec une crédulité singulière, dont les plus grands esprits. offrent souvent des exemples désespérants. Dante, dans son Pa-

radis, donne une place d'honneur à saint François. C'est, suivant la légende, dans un froc de franciscain que l'anaant sublime de Béatrice attendit la mort quand l'heure de la délivrance sonna pour lui.

On comprend ce supérieur des Cordeliers de Reims, qui eut l'audace de mettre au-dessus de la porte d'entrée de son couvent : Deo homini et heato Francisco , utrique crucifiœo. A Dieu homme et au bienheureux François , tous les deux crucifiés î Mais que dire des auteurs contemporains, qui, prétendant s'affranchir des superstitions vulgaires et employer une certaine dose de raison dans l'appréciation de ces chimères , vont chercher dans la réaction du physique sur le moral , l'explication de ces fourberies !

Pourquoi donc aller si loin quand tout sue la fraude et le mensonge dans ces récits stupides. C'est seulement la plus crasse ignorance et le plus piètre aveuglement qui peuvent suspendre notre jugement, ou arrêter notre trop légitime indignation. Moins coupables mille fois sont les pauvres diables , simulant des plaies hideuses pour exciter notre pitié !

Une fraude si facile à exécuter et à concevoir était certainement trop tentante pour que le fondateur des Franciscains en conservât longtemps le monopole. Il fut d'abord imité par des moines de l'ordre crasseux qu'il avait imaginé. La tradition des fraudes sacrilèges de saint François avait dû facilement s'y conserver.

Les dévots de nos jours connaissent encore les noms de ses disciples en fourberie , les capucins Benoît de Regrgio,

Charles de Sanzia , Nicolas de Rayenne , etc. , etc. Les Dominicains , rivaux des Franciscains , unirent par comprendre qu'ils n'avaient qu'un moyen de lutter contre leurs ennemis ) c'était d'avoir aussi leurs stigmatisées.... On vit alors apparaître cette grande comédienne , que le bréviaire romain considère, je crois, comme une sainte de premier rang , sous le nom de Catherine de Sienne. Cette béate escamoteuse ne se contente pas d'imiter François d'Assise , elle porte au front une couronne de pustules violacées , destinées à représenter la couronne d'épines de Jésus. Peut-être était-elle plus analogue è, celle que les médecins nomment couronne de Vénus, me disait dernièrement un membre de la Faculté. Je n'irai pas jusque-là.

Un,hagiographe contemporain n'évalue pas à moins de soixante et^ dix le nombre des personnages qui ont reçu le don sacré de la stigmatisation l Généralement ce sont des femmes qui se livrent a ces fraudes hideuses. Cependant elles sont souvent si peu décentes que je suis loin d'être à mon aise en les décrivant. Archangela Tardera, Catherine Ricci , sainte Lutgarge, Stephana Quintiani se vantaient e^rontément d'avoir reçu les stigmates de la flagellation, imprimées sur la partie la. plus charnue de leur sainte personne. De combien de dispenses avaient dû se munir les confesseurs, pour explorer ces muscles sa* crés, sans éprouver de charnelles tentations! L'histoire ecclésiastique a tenu soigneusement registre de ces révoltantes sornettes. Les moindres fllles qui se sont rendues coupables de ces supercheries grossières ont été érigées

en vierges héroïques , ayant atteint le nec plus ultra de la vertu religieuse. Quand elles ont réussi, on en fait pour le moins des Vénérables ; celles qui échouent , comme on le verra par la suite de cette histoire ^ ne sont pas msJtraitées. Dans les temps ou Ton brûlait encore , ce n'est point elles » mais les confesseurs qui coururent le danger de passer au feu.

C^est, comme nous l'avons raconté, ce qui arriva au curé Godfredi. Le pauvre diable fut brûlé à Marseille comme coupable de maléfices et de sortilèges sur la personne d'une jeune fille de qualité et des Ursulines de la Sainte-Baume. Faibles imitatrices des vertus de Marie-Madeleine, ces filles avaient négligé les dévotions de la grotte enchantée ; c'était à copier les fautes de la sainte qu'elles s'étaient surtout attachées I

Le Père Gérard, de la Compagnie de Jésus, faillit avoir le même sort il y a un peu moins de cent cinquante ans , parce qu'il avait engrossé une de ses pénitentes , la demoiselle Cadière , native de Toulon , qui se prétendait stigmatisée. Le malheureux confesseur, qui eût été de nos jours poursuivi comme complice d'un avortement, n'échappa au bûcher qu'à la faveur d'une voix ! Il s'en alla mourir peut-être de désespoir d'avoir perdu sa belle maîtresse , ou sûrement de dépit des brocards qu'on lui décocha. Car il fut constaté que le pieux Tartuffe s'enfermait à clef avec sa pénitente , pour vérifier les stigmates qu'elle avait sur le corps, et s'assurer si la côte qui répondait au cœur n'avait pas réellement été soulevée par la force de l'amour divin.

Rousseau , Voltaire et la Révolution n'ont point détruit ces stigmatisées, qui pullulent en notre siècle incrédule plus que du temps de Louis XY. La yénérable Anne- Catherine Emmerich, qui faisait baiser par les dévotes ses mains suintant le sang et ses pieds accommodés de la môme manière , exerçait son petit métier avant 1830. Elle mourut en odeur de sainteté, malgré les philosophes, impuissants à démasquer la friponnerie. Car on les aurait, en ces temps d'intolérance, poursuivis comme coupables d'attaque à la religion , s'ils avaient osé rire de ces plates niaiseries. VAmi du Roi et de la Reli" ffiony la Quotidienne, etc., etc., tous les prédécesseurs de Yeuillot purent se pâmer d'aise en dévoilant à leurs lecteurs les merveilles de ses révélations. Catherine racontait avec une infinité de détails inconnus des historiens la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui se renouvelait pour elle en qualité de stigmatisée. Les stigmatisées du Tjrol, qui parurent après 1830, ne furent pas moins^ heureuses. Marie de Mœrl , la comédienne extatique de Kultern, reçut ses deux cents ducats de rente , pour quelques plaies rosées et humides qui se montraient sur ses pieds et sur ses mains. Sa collègue , Marie-Dominica Lazzari, épargnant moins un corps plus robuste, fusait couler à flots son sang, qu'elle gardait précieusement caillé sur la figure. Ses plaies étaient plus profondes, plus larges, plus dégoûtantes. L'une prenait des poses angéliques; l'autre se prétendait agitée de convulsions démoniaques. Les deux saintes comédiennes échappèrent à la police, qui n'osa examiner de

trop près ces prodiges; ceux qui étaient suspects à Tempereur d'Autriche et à ses nobles ministres, étaient ceux qui riaient de ces deux saintes stigmatisées.

Une stigmatisée qui eut une vie moins béate, fut la célèbre Rose Tamisier, vierge de Yaucluse, dont nous avons parlé dans un chapitre précédent. La pauvre ûlle portait sur son corps les stigmates de la passion de Notre- ^ Seigneur Jésus-Christ, et dans Téglise du village, un christ avait jeté du sang sorti de son flanc par un miracle dont nous nous occuperons plus bas.

Là ne se bornaient point les merveilles dont cette fllle ^ prédestinée fut Tobjet; non-seulement Rose communia miraculeusement en recevant une hostie qui s'envola sur sa langue, comme nous Tavons déjà vu, mais encore elle sema dans le jardin du presbytère un chou qui prit des proportions colossales en quelques jours. Enûn, ce qui dépasse tout ce que Ton peut imaginer, les culottes de M. le curé, qui avaient besoin de réparation, furent raccommodées par les anges ; grâce à Tintercession de la sainte, ils vinrent la nuit j travailler secrètement 1!

Ne fallait-il pas supposer qu^une telle fllle serait soustraite aux attaques de Tenvie ! Qui aurait pu croire quHl se trouverait des monstres assez endurcis pour la poursuivre en police correctionnelle, pour faire asseoir cette vierge sur le banc des voleurs et des prostituées !

Le tribunal correctionnel de Yaucluse, qui était composé d'hommes sages et prudents, renvoya la vierge des fins de la plainte. Mais le procureur de la République montra un acharnement digne du temps des persécutions.

Cet homme ou plutôt ce monstre insatiable fit appel à minimaj et la pieuse Rose traîna ses stigmates dans les prisons d'Aix. Elle comparut devant la cour d'appel qui, sans s'arrêter aux nombreux témoignages, au maintien modeste , calme, simple, réservé de la vierge, â la candeur de ses réponses , infirma la sentence du tribunal de Vaucluse et condamna l'inculpée à six mois de prison !ll

Heureusement, quelques jours plus tard, un grand prince sauva la société. Rose Tamisier obtint la grâce qu'elle avait si bien méritée ; on ne fit aucune poursuite contre les témoins qui l'avaient soutenue dans ses épreuves, et qui tous restèrent la tête haute au pays.

Le compte-rendu du procès de cette stigmatisée offre de singulières et instructives lacunes. La Gazette des Tribunaux avait commencé par donner avec le plus grand détail le compte-rendu des audiences, qui fut brusquement interrompu. Il semble que de puissantes influences soient intervenues pour faire cesser le scandale dont, sans le coup d'Etat, les incrédules auraient singulièrement profité.

Rose Tamisier est-elle la dernière des stigmatisées françaises? Nous n'oserions l'affirmer, tant l'industrie doit être excellente en temps conciliaire. Elle eut l'honneur d'être défendue par un Normand miraculeux lui-même , qui opérait des prodiges en pleine Normandie , malgré le proverbe : Nul n'est prophète dans son pays. Si nous ne nous trompons , ce personnage était natif de Goutances et compatriote de Salomon de Caus, avec lequel il aimait à se comparer , car il avait découvert la rédemp -

tion par le sang , ce qui est à la dévotion ordinaire ce que la vapeur est à la force des chevaux ! ! Ce rusé compère et un de ses vicaires écrivirent des lettres en faveur de Rose Tamisier ; les curieux pourront trouver cet incroyable factum dans un journal publié à Montrouge , à rétablissement Migne, et qui se nommait la Vérité, Le zélé défenseur de Rose Tamisier, malgré le miracle de la rédemption par le sang , et malgré le coup d'Etat, dut se dérober peu après aux poursuites de la justice. Il se retira, mVt-on dit, à Londres, où il vit encore en ce moment.

Peut-être Rose Tamisier aurait-elle pu échapper à rhumiliation temporaire qu'elle dut accepter comme une épreuve d'en haut.

Mais ce qui la perdit sans doute aux yeux des juges de la cour d'Aix , ce fut le souvenir des aventures de la sœur Patrocinio, autre stigmatisée prétendue, que les magistrats espagnols eux-mêmes venaient de convaincre d'imposture et de supercherie. En effet, le fiscal ayant eu avis des étonnants miracles qu'opérait cette femme, la mit, sans égard pour sa robe, en prison dans un hôpital, ou des médecins impitoyables la firent surveiller. On ne tarda pas & cicatriser les plaies qu'elle déclarait faites par son divin époux ; une fois guérie avec quelques cataplasmes, elle fut obligée d'avouer prosaïquement sa supercherie ; elle déclara au procureur qu'elle se rafraîchissait périodiquement ses plaies en les frottant d'une pierre que son confesseur lui avait donnée, avec défense , sur son salut éternel , de révéler le fait , môme en con-

fession ! Comme cette pierre se nomme infernale dans toutes les officines , il faut avouer que le saint homme avait choisi un singulier instrument de canonisation.

Ce n'est pas tout d'avoir des stigmates, il faut encore qu'on les ait à temps. Quand la Patrocinio montra les siens, les libéraux avaient le dessus, grâce à ce duc de la Victoire, qu'on eût dû nommer prince de l'Enfer, et qui s'appelle Espartero.

Loin d'être canonisée, la Patrocinio fut renvoyée dans un couvent , pour y rester prisonnière ; cependant la reine Isabelle l'en tira et l'attacha à sa personne , en qualité de conseillère intime. Les avis de cette nonne et sa présence à la cour ne furent pas sans influence sur le triste sort de la monarchie. Isabelle garda Patrocinio avec elle, et ne s'en sépara qu'après avoir mis le pied sur le territoire français. Il en résulte qu^ la chute de la monarchie de Charles-Quint et de Philippe 1er est un des derniers miracles que l'on peut attribuer aux stigmatisées.

Nous ne savons ce que devint la Tamisier, mais nous nous sommes laissé dire qu'on avait vu fa Patrocinio changée en marchande de tabac du côté de Montmorency. Depuis elle aurait disparu , de sorte que ce n'est point derrière ce comptoir qu'elle aurait accompli la dernière de ses transformations.

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