QUI SAIGNENT
Julius Obsequens raconte qu'en l'an 750 de Rome , la statue de Junon Sospita , que l'on adorait dans le temple de Lanuvium , versa des larmes au milieu d'une cérémonie publique. Ce temple fameux appartenait en même temps au municipe de Lahuvium et au peuple romain , à la suite d'un prodige qui frappa de stupeur tous les contemporains.
Cent ans auparavant, Lanuvium avait été le théâtre d'un phénomène naturel très-étrange, mais très-facilement explicable de notre temps, grâce aux progrès de tout genre que la physique de l'atmosphère a faits depuis une cinquantaine d'années. On avait vu le soleil enveloppé de deux cercles , de ces cercles colorés mais lumineux, connus par les savants de nos jours sous le nom de halos. C'en était bien assez dans ce temps pour que les marchands de miracles fissent de Lanuvium un de leurs centres d'opération.
Nous aurions mauvaise grâce à leur reprocher d'avoir cherché à tirer parti de cette circonstance extraordinaire surtout à une époque où les lois de la décomposition prismatique de la lumière n'étaient point connues. Car de nos jours , on est arrivé à exécuter des fraudes identiques à celles qui avaient réussi en l'an de
Rome 750, et cela dans des villes qui n'avaient même point vu les cercles parhéliques de Lanuvium.Les charlatans ultramon tains n'ont certainement' point réussi à tromper l'opinion des savants ; mais les savants , craignant l'hostilité des charlatans , des compères et des dupes , n'ont fait aucun effort pour éventer ces ignobles subterfuges.
Lorsque le pape Pie IX revint à Rome , la Vierge qu'on adore à Rimini s'avisa de pleurer, comme cette pauvre Junon Sospita. La vierge , nous allions presque dire la déesse , s'apitoyait sur les malheurs de l'Eglise, si durement éprouvée par Mazzinr et par Garibaldi : c'était la douleur de voir l'Eglise perdre son domaine temporel , qui arrachait , disaient les imposteurs , ces larmes à la maîtresse des mondes. Cependant, circonstance étrange que les marchands de miracles expliqueront difficilement , cette vierge si sensible cessa de pieurer dès qu'elle fut tombée elle-même entre les mains des Italiens après la défaite de Castelfidardo. Elle s'était subitement consolée, à la grande surprise des feuilles religieuses , qui ont eu le bon esprit de ne pas lui reprocher d'être devenue garibaldienne ou pour le moins favorable au royaume italien.
Les Romains semblent avoir été meilleurs escamoteurs que les charlatans contemporains , car du temps des Césars , les déesses pleuraient infiniment plus longtemps que les vierges du xixe siècle. Ainsi , l'on vif une statue de Diane que l'on adorait à Rome du temps des Gracques, verser des larmes pendant quatre jours en-
tiers. Comme cette statue était venue de Grèce , les devins déclarèrent qu^elle gémissait sur le malheureux sort de sa patrie, et que le peuple-roi n^avait rien à craindre ni pour son repos ni pour son honneur. On ajoutait cependant quHl ne fallait jamais négliger de s'occuper des pleurs des immortels et quHl ne serait point d'une mauvaise politique d'offrir quelques victimes à cette allé de rOlympe, qui semblait avoir un si grand faible pour sa terrestre patrie.
On ôt donc à Diane de magnifiques offrandes que ses prêtres reçurent en son nom, comme de raison. Le sort de la race grecque fut scellé par ces habiles sacrifices, les dieux grecs furent corrompus, car Julius Obsequens ajoute d'un air de triomphe que précisément quelques mois plus tard avait lieu la soumission de la Phrygie. L'année ne s'était point écoulée qu'Aftale léguait par testament la province d'Asie aux Romains. La statue avait donc sué des provinces au profit des patriciens. Quelquefois même les marchands de miracles païens ne se bornaient point à faire soii^ir des larmes des jeux de leurs statues, prodigieuses. Ils auraient pu les faire uriner, s'ils n'avaient cru de pareils prodiges indignes de la divinité. En effet, en l'an de Rome 661 , on vit une statue d'Apollon se couvrir d'eau à l'aide d'un subterfuge facile à imaginer. Il suffisait, en effet, comme elle était d'airain et creuse, d'y mettre un peu de glace, afin qu'elle condensât la vapeur produite par la respiration des dévots. Cette statue miraculeuse était gardée dans la
citadelle de Cumes , ville célèbre par sa sjbille , parmi les marchands de miracles de Tantiquité.
Que de fol'mes différentes ont ^s ces miracles par voie humide si commodes, si faciles à exécuter! En Tan de Rome 652 , on vit quatre chevaux dorés , qui étaient conservés sur le Forum , laisser échapper la sueur de leurs pieds. A peu près à la même époque , une statue équestre d^airain , placée sans doute dans un sanctuaire , vomit par la gueule un flot de liquide , ce qui jeta sur-le-champ tous les spectateurs dans un effroi facile à concevoir.
L'explication de tous ces tours d'escamotage et de bien d'autres du même genre ne suppose qu'une connaissance superficielle des lois élémentaires de l'hydraulique , science alors inconnue du vulgaire, mais dont les prêtres possédaient évidemment le^ principaux secrets. Tout cet étalage de merveilles, y compris la sueur des pieds des chevaux, se réalise sans avoir recours à d'autre auxiliaire qu'au principe des vases communiquants. Quel est , en effet , le pontife qui ignorait l'art de cacher un tube dans l'épaisseur d'un piédestal , et de le joindre à >un petit réservoir situé dans la sacristie !
Les bonnes traditions païennes ne se sont point peçdues de notre temps. Quoique ce subterfuge grossier i^emble indigne de notre siècle, il n'en a pas moins été employé récemment.
Pendant les derniers mors de^ la domination autrichienne à Venise , on eut à réparer un christ du Tintoret, qui se trouvait dans une église. On découvrit
derrière la toile des canaux tout préparés aboutissant au presbytère ! Le curé h^avait qu'à tourner un robinet. Peut-être même , ô horreur ! un bedeau se bornait-il à presser de temps en temps une vesaie.
M. Robin nous a indiqué un procédé plus simple , mais demandant le secours d'une physique un peu moins rudimentaire. Il suffit, en effet, de placer dans IHiitérieur de la statue creusée à cet effet , une lampe sur laquelle on place un petit bouilleur. Quand on veut jouer le tour , on n'a plus qu'à allumer le feu. L'eau évaporée va se condenser dans la tête , et le fruit de la condensation aboutit aux yeux , si Ton a pris la précaution bien simple dç creuser des canaux lacrymatoires qui soient convenablement disposés. Pour peu qu'on y mette d'adresse , on verra de saintes larmes humecter les paupières de la pièce , qu'elle se nomme Junon Sospita ou la Vierge Marie. On peut , en outre , par surcroît d'attention^ mettre dans le voisînap:e de ces conduits des ampoules pleines d'eau, afin que la condensation soit complète et qu'aucune trace de vapeur ne s'échappe devant les croyants prosternés.
Cest une précaution que j'engagerai les marchands de miracles à ne jamais négliger, car si la grande masse criait au miracle, il pourrait se trouver dans le troupeau quelque voltairien égaré qui ne s'accommoderait point de ces* pleurs brûlants, qui crierait k la vapeur ^ de sorte que tout le miracle serait éventé et que la gloire du saint s'en irait en fumée.
Quelquefois les prodiges recueillis par les historiens de
Tantiquitë se compliqaaient par Tapparition de gouttes de sang, comme on Pavait vu en Tan 613, dans le sanctuaire de Junon Sospita , à Lanuvium, où les prôtres étaient experts, puisque la déesse, ainsi que nous venons de le raconter, avait déjà pleuré. Une autre fois, ce furent les boucliers du temple de Mars que Ton trouva tachés de sang. Plus tard, en Tan 710, pendant un sacrifice fait sur le mont Albain, on vit encore du sang jaillir du pouce et de l'épaule d'une statue de Jupiter, qu'on y avait depuis longtemps érigée. Nos modernes thaumaturges ont également fait saigner leurs christs , machinés ad hoc , comme celui que brisa , dit-on , le célèbre pape Sixte-Quint , et où il trouva des canaux tout préparés pour conduire le liquide jusqu'aux plaies sacrées. Une petite éponge placée derrière la toile suffisait à Rose Tamisier pour faire suer du sang à une descente de croix. Ailleurs le même miracle fut produit par une sangsue dégorgeant derrière la toile ou on l'avait placée.
Une illuminée montrait ses mains sanguinolentes. Vainement on lui avait mis des gants en peau de chamois et attachés plus solidement que les cordes des frères Davenport; les mains saignaient toujours. Un docteur examina les gants avec une forte loupe : on voyait trèsaisément les petites piqûres faites pour laisser passer de très-fines aiguilles à l'aide desquelles l'illuminée se laissait fouiller très-philosophiquement la chair par quelque dévot opérateur.
Plutslrque , dans sa Vie de Coriolan , cherche à montrer que ces phénomènes, môme de plus compliqués, sont
de nature à s'expliquer par des causes naturelles. Les images des dieux ne peuvent-elles point attirer l'humidité de l'air ? On les a barbouillées avec la matière colorante nécessaire pour teindre des gouttes de vapeur fortuitement condensée? Ne peut-il point se faire qu'un temps humide , qu'une couleur peu stable suffisent pour nous dispenser de monter jusqu'à l'Olympe pour avoir raison de ces prodiges !
Combien d'auteurs contemporains mériteraient d'aller prendre des leçons de physique dans le grand biographe grec.
Le physicien Robin nous a raconté une autre anecdote qui prouvera que les marchands de miracles contemporains tiennent à faire servir les progrès de l'art moderne à leurs escamotages sacrilèges.
Pendant la dernière exposition universelle, il était à Londres, ou il obtint lyi très-grand succès avec ses belles représentations d'escamotage. Un certain jour, un monsieur qu'on voyait, par son extérieur, appartenir au clergé d'Irlande , vint frapper à sa porte. Il lui demandait de faire une pièce qui fût à même de verser des larmes à volonté , et il ajoutait qu'on paierait ce qu'il voudrait. M. Robin demanda le nom de son singulier client , qui pour toute réponse gagna la porte et disparut. Si vous savez où il a passé, ami lecteur, engagez-le à ne point venir me trouver.
Les révérends pères jésuites de Santiago sont parvenus, au moyen de trucs et de ruses de ce genre , à persuader aux jeunes femmes et aux jeunes filles qu'il était
très avantageux pour elles de se mettre régulièrement en correspondance épistolaîre avec la sainte Vierge. Les charlatans sacrés trouvaient toute espèce d^avantages à répandre cette stupide opinion. Ils firent donc sceller à*la porte de leur église , il y a une vingtaiine d'années , une boîte à lettres d'une espèce taute nouvelle. Elle était établie à Tusage des fidèles qui désiraient envoyer leurs correspondances dans le paradis.
Le soir et souvent à des heures avancées de la nuit, des jeunes femmes voilées venaient furtivement jeter dans ce réceptacle des lettres chargées de piastres pour frais de timbre; c'était seulement à la faveur des ténèbres qu'elles avaient le courage de glisser dans la boîte sacrée les missives parfumées, ou elles avaient la naïveté d'exposer en toute confiance à la mère de Jésus les secrets les plus intimes de leur vie.
Bientôt, les maris, les fiancés ou simplement de jeunes indiscrets, instruits du mystère, se mirent à épier ou à suivre les belles ombres. Dès qu'elles avaient disparu, ces curieux plongeaient dans la boîte de fines baguettes enduites de glu , et par ce moyen parvenaient à la vider entièrement. Les pères jésuites eurent alors l'idée de placer leur poste dans l'intérieur de l'église , près de l'autel , pour la surveiller et la défendre, pour mieux empêcher que les secrets destinés à la Vierge ne fussent indignement violés !
Mais les abus, pour ne plus être imputables aux laïcs, n'en persistèrent pas moins ; ils se révélèrent à plusieurs reprises avec un éolat scandaleux ! On prétendit que les
preuves écrites^ des faiblefsses féminines devaient avoir un rapport intime avec raecroissèment des donations et des legs faits à FEglise, des prises de voile, etc., etc.
Dans le but d'apaiser ces clameurs, les charlatans sacrés introduisirent Pusage de choisir un moment solennel des offices pour ouvrir publiquement la botte , en retirer les lettres et les brûler devant les âdèles sur un plat d'argent.
Mais cette pratique sacrilège ne réduisit point les réclamations au silence. On se demanda si la boîte aux lettres de la Vierge était respectée par les charlatans. Les murmures, les plaintes allaient en grandissant/ lorsque l'effroyable incendie du 8 décembre 1863 , allumé pendant une fête, détruisit l'église, la boîte et malheureusement des centaines de femmes qui périrent affreusement brûlées. L'indignation publique fut si grande que les révérends pères, qui s'étaient sauvés les premiers, furent ignominieusement chassés du Chili. Gomme ils ont sans doute été opérer ailleurs, il est bon qu'on répande le bruit de l'aventure , afin qu'il ne leur prenne point fantaisie de recommencer.
Ce triste chapitre ne serait point complet si nous ne couronnions point l'édifice en disant quelques mots de la bouteille inépuisable. Les principes physiques de sa construction sont bien connus. Cependant, cette pièce ne manque jamais de produire grand effet dans toutes les représentations ou on la fait figurer.
Elle se compose essentiellement de cinq compartiments, qui, tous cinq, communiquent avec le goulot par un ori-
ûce capillaire. Il en résulte que Pëcoulement ne peat avoir lieu tant que les compartiments ne sont point mis en communication avec Pair extérieur. Ceci se fait à Paide de cinq orifices qui ont été disposés sur le périmètre de la bouteille, mais que Topérateur a soin de boucher avec ses doigts, sans avoir Tair de rien.
Gomme on le comprend, Popérateur n'a qu^à lever le doigt qui lui convient pour tirer de sa bouteille du vin rouge, du vin blanc^ de Panisette ou de la chartreuse.
Avec une piiè'ce préparée d'après ces principes, on tirerait à volonté du flanc d'un christ, soit du sang, soit de Peau. C'est ce qui a dû se pratiquer au mojen-âge ou dans Pantiquité. On peut dire que c'est dans les temples que la bouteille inépuisable a dû se vider pour la première fois.