‹ La physique des miraclesChapitre 3 sur 27 · LES GUÉRISSEURS DB HAUT PARAGE · texte numérisé non relu

LES GUÉRISSEURS DB HAUT PARAGE

La prétention du zouave Jacob, dont nous avons raconté rhistoire dans notre introduction , ne parait pas avoir été plus neuve qu'elle était fondée. En effet, nous trouvons à la page 460 du tome I®»^ du livre de notre savant abbé, l'histoire d'un garde champêtre, humble émule de Jésus-Christ et d'Apollonius de Rhodes, que le trombone de 1867 paraît avoir imité. « Je connais, dit l'abbé Thiers, un sergent de village qui récite l'oraison suivante pour tous les malades, pour tous les blessés qui se présentent à lui, afin d'être guéris miraculeusement : (( Au nom du Père et du Fils, du Saint-Esprit, de madame sainte Anne qui enfanta la Vierge Marie , qui enfanta Jésus-Christ, Dieu te bénisse et te guérisse, pauvre créature, en l'honneur de Dieu et de la Vierge Marie^ et de monsieur saint Come et saint Damiens , amen! » Ce qu'il y a de plus considérable, ajoute incontinent le bon curé avec une pointe d'ironie, la seule critiqué qui ne fût point dangereuse en ces temps où Tartufe n'était pas toujours permis, « c'est que cette oraison guérit presque toujours ceux pour qui elle est dite, ainsi que l'ont assuré plusieurs personnes dignes de foi. »

Lorsque le zouave guérisseur voulut réparer l'effet de la visite du maréchal Forey, qu'il n'avait pu

soulager, contrairement à toutes les règles de la subordination militaire, il se fit auteur. Il fit paraître un ouvrage intitulé : les Pensées du zouave guérisseur, pensées qui sont dignes de figurer à côté des Pensées cTun emballeur , publiées il y a quelques années dans le Tintamarre, par le spirituel Commerson.

Cette, brochure ambitieuse est précédée de la prière dont le Bouave Jacob a prétendu s'être servi , et qu'il recommande avec une audace étrange à ceux qui veulent jouer le rôle de bienfaiteurs de l'humanité. Cette oraison est à peu près sen^lable à celle que l'abbé Thiers met dans la bouche de son sergent de village miraculeux.

N'est-ce point une analogie accusatrice ? Comment admettre que l'éditeur de Jacob ait ignoré l'existence d'un ouvrage classique, espèce d'arsenal de superstitions ? Quand on veut inventer des trucs commodes, la première chose à faire n'est-elle pas de s'inquiéter des recueils, où, même pour les combattre, on

doit les trouver énumérés?

Ne soyons pourtant pas trop sévères pour le sergent de village. Excusons ses subterfuges, ou au moins, avant de nous en trop moquer faisons un retour sur notre histoire nationale , où nous n'aurons point de peine à rencontrer des actes de folie publique bien autrement condamnables.

N'oublions pas que le prétendu pouvoir de nos rois de guérir la scrofule a duré plus de mille ans. Tous , à l'exception de Henri IV , ont donc le droit de figurer parmi les marchands de miraclesl Cette vertu miraculeuse

leur était conférée dans la cérémonie de leur sacre avec une ampoule céleste quVn ange avait apportée à saint Rémi. La guérison des scrofuleux était une superstition nationale dont il n'était point permis de douter, plus qu'il ne le serait de «'insurger contre l'infaillibilité papale , dans l'intérieur des Etats-Romains. Elle était si bien enracinée, que la Révolution française n'eut pas 'la forbe de la faire oublier. En 1825 , les dévots eurent l'audace de chercher à la restaurer.

Jamais cependant conte plus ridicule n'avait été proposé, imposé à la crédulité populaire. ï)epuis plus d'un siècle avant Louis XYI , l'histoire de la sainte ampoule embarrassait tous les valets de plume payés pour trouver des sophismes qui permissent de lajustiôer, au moins aux yeux de certaines gens. L'abbé Ver tôt, qui écrit une apologie de ce miracle dans le second volume des Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettresy avoue qu'il ne peut trouver d'autre origine à cette tradition grotesque, que les écrits de Hincmar , violent et rapace évéque de Reims qui vivait du temps des derniers Carlovingiens. Ce prélat simoniaque et sanguinaire, qui n'avait pas reculé devant des crimes pour monter sur son siège épiscopal, devait considérer comme un péché moins que véniel de falsifier l'histoire pour faire de l'élise de Reims la tête de l'Eglise de France, pour obliger nos rois à courber le front devant l'huile miraculeuse du successeur de saint Rémi. C'est, du reste, cet Hincmar, et cela seul suffira pour faire juger son bon sens , qui ne se contente pas de faire descendre les Français des

Troyens , mais qui décrit gravement les étapes qu'ils ont suivies en venant des bords du Scamandre sur ceux delà Loire et du Rhin.

Grégoire de Tours , le grand marchand de miracles , si curieux de faire justifier par le ciel lui-même , l'invasion des Francs, n'avait pas fait mention d'une merveille si propre à corroborer sa thèsel II n'était pas, il est vrai, comme Hincmar , nous ne dirons point orfèvre , mais éyêque de Reims 1! Le récit d'Hincmar fait, en outre, mention de circonstances miraculeuses de nature à compléter la démonstration aux yeux des populations barbares, mais bien compromettantes aujourd'hui, à une époque où, comme le dit Paul Louis, on a commencé à compter sur ses doigts 1! Le visage du saint évôqile Rémi aurait resplendi comme un soleil dans la nuit précédant le sacre. Le don de la sainte ampoule aurait été accompagné de celui d'une bouteille inépuisable à laquelle Clovis, sa cour et son armée pouvaient se désaltérer dans les expéditions que le ciel favorisait.

Cette bouteille, bien plus précieuse que la sainte ampoule, puisqu'elle se tarissait elle-même dans les expéditions injustes, fut brisée par quelque monarque dont Hincmar néglige de faire connaître le nom à la postérité indignée. Que de millions ne nous aurait point épargnés la possession de ce talisman. Que de fois le vin prophétique aurait-il refusé de couler, môme dans ces dernières années, quand les successeurs de Clovis faisaient inutilenâent couler le sang de cette bouteille véritablement inépuisable d'or et d'argent qui se nomme le peuple français !

La Révolution française, qui supprimait le trône comme un meuble inutile, ne pouvait conserver les amu- \

lettes monarchiques. La sainte ampoule devait être brisée. Elle le fut en effet par la main d'un membre du comité de salut publiq, le représentant Ruhl, froid et sévère Alsacien.

Ruhl portait bravement le poids de ses soixante hivers. C'était un grand vieillard à barbe blanche, ami du solennel , à la démarche grave , imposant , théâtral comme on Tétait au commencement de la Révolution. Il voulut donner à la destruction de cette sotte relique un cachet de majesté qui pût frapper vivement l'esprit des populations. Il convoqua donc sur la place publique le peuple Rémois, et, se mettant à la tête des vieillards, il s'avança en face du lieu où s'était réuni le groupe des enfants vêtus de blanc. Alors, il prit la parole au nom de la république, pour prêcher la haine des tyrans. Le discours de Ruhl, qui n'a point été conservé dans les journaux du temps, fut, à ce qu'il paraît, cependant d'une grande éloquence, d'une grande élévation d'idées. Après avoir développé avec feu les principes du vrai républicanisme, Ruhl saisit la sainte ampoule et la brisa contre la statue, monument de servilité publique que l'on avait élevé au royal amant de la Pompadour et de la Du Barry.

Après cette exécution, accompagnée de chants patrie^ tiques, Ruhl fit ramasser les débris de la bouteille qu'il venait de casser pour les envoyer à la Convention nationale. L'assemblée les reçut avec de vifs applaudisse-

mentsdont le Moniteur universel fait mention. L'organe officiel du gouvernement républicain ajoute un détail touchant : « Les débris de cette fiole ridicule étaient enveloppés dans une des chemises données par les fournisseurs aux volontaires de la République. Le représentant Ruhl avait profité de l'occasion, pour montrer à la Convention nationale comment on vétissait les défenseurs de la patrie... »

Les marchands de miracles de la Restauration pourraient citer le sort de Ruhl comme une preuve de la divinité de la sainte ampoule, sur laquelle il avait commis un sacrilège. En effet, Ruhl, qui avait échappé à la réaction thermidorienne en donnant sa démission de membre du comité de salut public, fut décrété d'arrestation lors des journées de prairial, pour avoir harangué les femmes qui l'entouraient. Ses amis allaient sans doute parvenir 8 le sauver, car il avait été onaintenu chez lui en état d'arrestation , au lieu d'être immédiatement incarcéré comme ses coaccusés. Il eût sans doute été facile de prouver qu'il n'avait fait que chercher à calmer l'irritation du peuple qui l'entourait. Mais le désespoir d'apprendre le supplice de tant de bons citoyens, la douleur de voir la République en proie à une nouvelle réaction, le conduisirent au suicide ; les gardes le trouvèrent étendu sur son lit I! Le malheureux s'était poignardé II

Des gens simples pourraient croire qu'il ne pouvait plus 7 avoir de sacre avec la sainte ampoule de saint Rémi, puisque la sainte ampoule avait été brisée en présence du peuple rémois, une trentaine d'années aupara-

vant, et qu'il était impossible d'effacer le souvenir d'un pareil événement. Mais les marchands de miracles de la Restauration n'étaient point arrêtés pour si peu.

Le Moniteur de mai 1825 se charge de nous apprendre que des morceaux de la sainte ampoule, grâce à la protection du ciel qui veille si visiblement sur les Bourbons, ont été miraculeusement retrouvés.

M. le curé de Saint-Renii, M. Sezanier et le principal marguillier , M. Bourelle , qui , suivant le journal officiel , avaient eu cette précieuse relique à leur disposition pendant quelques heures, avant que Ruhl ne la brisât sur la place Royale, en avaient extrait quelques parcelles de l'huile qu'elle contenait. De plus , au moment où le conventionnel brisait la sainte ampoule, d'autres citoyens, animés d'un zèle pieux , étaient parvenus à ramasser quelques morceaux du vase. Or, en matière de relique, il est admis que le poids ne fait rien , tout était donc sauvé ! Après la tourmente révolutionnaire on se parla , on se réunit ei on mit en commun les restes précieux qu'on avait soustraits à la fureur des Vandales. Des procès-verbaux authentiques furent alors dressés; ils constatèrent les faits et l'identité des fragments miraculeusement retrouvés. L'ange était dépassé M. Il n'y avait qu'un point noir , c'est que le garant de ce récit, son inventeur, était ce diplomate qui, comme Hincmar, mentait toujours, et que l'on nommait monseigneur le prince de Talleyrand.

Malgré cette miraculeuse découverte , des bruits inquiétants se répandaient de toutes parts. Des gens bien

informes prétendaient que Ton considérerait comme inutile remploi de la sainte relique pour les onctions de Sa Majesté.

Mais les personnes pieuses dont nous avons cité les noms se hâtèrent d^adresser à Sa Majesté une supplique pour que les débris de la sainte ampoule fussent employés à la. consécration royale. La supplique fut favorablement accueillie , et Sa Grandeur M»*" Latil , cardinal de la sainte Église, refit une sainte ampoule à Taide des bribes suspectes présentées sous les auspices de ce grand escamoteur de royaumes que nous avons déjà cité.

Il faut avouer que le saint Esprit parut protester, car l'arrivée de Charles X fut précédée de présages que sans doute le plus hardi des Césars n'aurait osé braver.

A. la descente dé Fisme, au moment où les batteries de Tartillerie de la garde , qui étaient placées dans un . vallon , sur la gauche de la route, firent feu, les chevaux de la voiture où étaient MM. les ducs d'Aumont et de Damas, les comtes de Cessé «t de Curial, se sont effrayés et ont pris le mors aux dents. La voiture a été brisée ; M. le comte Curial a eu la clavicule cassée et Toreille droite coupée par les glaces des stores. M. le duc de Damas a été dangereusement blessé. Un événement beaucoup plus grave faillit avoir lieu, car les chevaux euxmêmes de la voiture de Sa Majesté s'étaient emportés !

Il serait trop long de suivre pas à pas le roi dans ce long cérémonial , qui avait été un peu abrégé cependant par respect pour le progrès des lumières. On avait également supprimé quelques-uns des passages les plus ridi-

cules du serment. Charles X nejurait plus d'augmenter les possessions des monastères , ce que font du reste beaucoup de princes ^ sans avoir été sacrés. Il ne demandait plus à TEternel d?augmenter la graisse de la terre , afin qu'elle produise de plus abondantes moissons; mais la partie essentielle de la cérémonie avait été conservée, et sans la Révolution de Juillet , nous aurions certainement assisté à une nouvelle représentation de cette comédie. Car la sainte amponle est précieusement conservée , comme fiole d'attente, dans la cathédrale de Reims, où nous avons eu l'avantage de la voir , moyennant une pièce de dix sous mise dans la main du sacristain.

La cathédrale est rangée au nombre des monuments historiques de première classe , et l'on dépense de temps en temps quelques millions pour terminer l'œuvre restée inachevée. Les journaux bien pensants du pays ont failli ameuter contre nous une portion de la population Rémoise , parce que nous avions parlé avec irrévérence de ce monument sacré. Nous avions écrit dans V Indépendant Rémots , que de la hauteur où nous nous trouvions, dans une ascension exécutée à Reims, ce monument nous avait paru ressembler à une tabatière , mais que nous doutions que dans cette tabatière il se trouvât beaucoup de bon tabac.

Mais revenons à la cérémonie du sacre du futur hôte de Rambouillet et d'Holyrood.

Le roi se met pieusement à genoux , les mains jointes, devant le cardinal Latil ; ce prélat tient componotionnellement la patène d'or du calice de Saint-Remi, où il avait

mis préalablement quelques gouttes tirées de la sainte ampoule n® II, dont nous avons raconté la préparation. Le cardinal Latil prend un peu de cette matière grasse avec son pouce sacerdotal, et il touche sur le sommet de la tête du monarque agenouillé. Aussitôt le cardinal Clermont- Tonnerre , qui fait les fonctions de porte-coton , essuie les traces que le pouce sacerdotal a laissées sur les chevaux du roi. La deuxième onction a lieu sur la poitrine, ce qui QiéoessiterinterventioB des deux cardinaux assistants; Tua écarte la chemise et Tautre la camisole du roi. Charles doit encore subir cinq autres onctions pareilles ; la première entre les deux épaules, laseconde sur Tépaule droite, la troisième sur Tépaule gauche , la quatrième sur le pli du bras gauche, et la cinquième sur le pli du bras droit. Fort heureusement pour la décence , les onctions s'arrêtent là I

• Charles X, peut-êire le seul de son entourage à prendre le sacre au sérieux , ne pouvait se dispenser de faire répreuve d^ la puissance miraeuleufie que les onctions saintes lui avaient donnée; - L.e!^]; mai 1825, après avoir entendu la messe dans ses appartements , le roi sortit à dix heures «Lu palais archi-épiscopal , conformément à Tétiquette traditionnelle. Sa Majesté, précédée des hussards de la garde et de ses pages , était montée, sur un cbioval blanc magnifiquement caparaçonné , et suivie d*U9 brillaaji état-majœr, dont le. M<om%eur du temps. nou8 a eonsorvé la nomenclature. Le cortège se dirige v^:^ rhôpital de Saint- Marcoul, au milieu d'une foule immense , qui &itreten-i

tir sur le passage de Sa Majesté les plus vives acclamations. Que de vieillards avaient salué de chants patriotiques la destruction de la sainte ampoule et figuraient dans les rangs de cette masse stupide , rangée sur le passage d'un roi miraculeux l Les discours de Ruhl, quelque éloquents qu'ils fussent , avaient été oubliés î

Après avoir fait une première prière dans la chapelle de l'hôpital avec une componction dont toutes les personnes présentes sont frappées , le roi monte dans les salles où l'on avait réuni un groupe, sans doute fortintéressant, de 121 scrofuleux..

A la tête de ces malades se trouvaient le 1^ chirurgiea ordijiaire et le l«r médecin ordinaire, qui n'était autre que le célèbre Dupuytren. C'est Dupuytren, une des

lumières du corps médical , un médecin d'une réputation universelle , qui eut l'audace de servir de compère daas cette comédie.

Charles X touchait les malades avec le sérieux qu'il devait avoir cinq ans plus tard sans doute en signant les immort^l^ ordonnances de. Juillet. Le Jowrna? officiel y circonstance digne de remarque, altère légèrement la vérité , et prête au roi un discours moins absurde que celui qu'il a réellement prononcé. La cérémonie est transformée en simple visite d'hôpital; le roi aurait dit : (( Le rai vous touche , mais Dieu vous guérira. »

Le Moniteur universel ajoute avec une naïveté singulière : ce Cette scène touchante excite vivement la reconnaissance des malheureux malades l » Pour tou-chante y elle l'était en effet 1 La suite ne l'est pas moins.

Les sœurs qui dirigeaient l'hôpital de Saint-Marcoul ont reçu de la bouche du roi et de c^Ue de madame la Dauphine des témoignages de satisfaction pour les soins qu'elles apportent au soulagement des malades. Puis elles se sont jetées aux pieds du roi, et, suivant un usage qui' paraît établi sur une yieille tradition superstitieuse, elles lui ont demandé sa bénédiction. Sa Majesté la leur a donnée , toujours avec la même inépuisable gravité , puis elles ont été admises à baiser la main de l'oint du Seigneur, a Cette faveur, ajoute le récit officiel, a comblé les saintes sœurs de joie. Des larmes.de reconnaissance coulaient de leurs yeux ! )) On pleurerait à moins.

Ce qui est véritablement miraculeux, diront avec nous nos lecteurs, c'est que personne n'ait perdu son sang-froid en présente de ces désopilantes démonstra* tiens. Cicéron avait la naïveté de s'étonner que deux augures pussent se regarder sans rire ; qu'aurait-il donc dit, s'il avait vécu du temps de la dernière parade royale accomplie à l'hôpital de Saint-Marcoul I

Comment ne point attirer d'une façon formelle l'attention de nos lecteurs sur les médecins qui ont sanctionné de leur présence, de leur autorité, cette jonglerie! Ne soyons point indulgents pour les hommes qui ont prostitué leur réputation. Si de futurs Dupuytrens avaient jamais le triste courage de conduire un autre Charles X auprès de nouveaux scrofuleux , il faut qu'ils ne puissent point compter sur l'impunité de l'histoire !

Charles X n'était pas le seul guérisseur de haut parage que le monde catholique possédât en ce moment. Le

prince de Hohenlohe , treizième ou quatorzième fils d'un seigneur de Bavière qui prétendait descendi^e des Carlovingiens , s'était imaginé jouir du pouvoir mystérieux de guérir toute espèce de malades.

he récit des hauts faits du prince de Hohenlohe remplit les colonnes de VAmt du Roi et de la Religion et autres feuilles béates , aînées de notre Rosier de Marie. Comme Charles X, le prince allemand entreprit d'opérer des cures miraculeuses dans les hôpitaux ; mais il ne trouva pas des docteurs aussi complaisants que Dupuytren. Ses tentatives aboutirent à de honteuses déconvenues, dont on peut lire le récit dans un traité spécial de Paulus, éditeur de Sophroniston et correspondant de l'abbé Grégoire , cet ennemi juré de toutes les momeries. Les échecs du prince de Hcyhenlohe furent si grands , si répétés , que le Pape n'osa point sanctionner les étranges miracles qu'il prétendait avoir accomplis. Mais le prince de Hohenlohe ne se laissa point détourner de son apocryphe mission , et de tous les points, du monde des malades vinrent le trouver , tant la superstition est tenace et difficile à décourager ; le thaumaturge ridicule ouvrit une sorte de cabinet de correspondance miraculeuse. Il traitait gravement ses clients à distance, k condition qu'on lui écrirait par lettres afiranchies. Car ce marchand de miracles n'avait pas trouvé moyen d'accomplir la plus grande de toutes les œuvres magiques , et de faire que l'administration des postes féodales de Latour et Taxis renonçât à percevoir ses droits ! Les prescriptions du prince de Hohenlohe ne consistaient point à

prendre des drogues, mais à prononcer des oraisons à certaines heures, pendant que lui, le grand exorciste, en faisait autant dans une chapelle quUl indiquait. Des offrandes pieuses étaient recommandées pour compléter l'effet de ces sages prescriptions. Le- guérisseur ne prenait rien pour lui ; il n'avait pour lui que Phonneur. Dans les dernières années de sa vie , qui se termina en 1848 , année fatale aux rois, il s'était retiré àinspruck, capitale du Tyrol , et Ton ne porte pas à moins de dix-huit mille le nombre de personnes de tout âge, de tout sexe, de tout rang qui vinrent l'y visiter !

Pour achever ce triste chapitre d'une histoire que l'on peut presque dire contemporaine, qu'il nous soit permis de citer quelques vers de Béranger. Ne serions-nous point injuste pour la génération à laquelle nos pères apparte* naient, si nous ne faisions connaître ces protestations étin* celantes de verve, de cœur et d'esprit; si nous ne cueillions ici quelques-uns des vers immortels dans lesquels le prince des chansonniers français stigmatise ce dévergondage de la superstition officielle? Mettant sous le nom de Charles-le-Simple les couplets qu'il décoche à Charles X , le chantre de Lisette s'exprime en ces termes :

Français, que Rhcims a réunis, Criez Montjoie et Saint-Denis!

On a refait la sainte ampoule; Et comme au temps de nos aïeux, Des passereaux lâchés en foule, DansTéglise volent joyeux.

D'un Joug brisé ces vains présages Font sourire sa majesté.

Le peuple s'écrie en voyant passer les- colombes :

oiseaux plas que nous sages, Gardez bien, gardez yotre liberté I Aux pieds de prélats cousus d'or, Charles dit son Confiteor.

On rhabille, on le baise, on l'huile.

Puis, au bruit des hymnes sacrés, Il met la main sur TEvangile.

Son confesseur lui dit : < Jurez ! »

Rome, que Particle concerne, Relève d'un serment prêté ....

Oiseaux, ce roi miraculeux Va guérir les scrofUleux.

Fuyez, vous qui de son cortège Dissipez seul l'ennui mortel ; Vous pourriez faire un sacrilège En voltigeant sur cet autel.

Des bourreaux sont les sentinelles Que pose ici la piété I

Oiseaux, nous envions vos ailes , Gardez bien, gardez votre liberté !

Cette protestation du vieil esprit gaulois ne pouvait être tolérée par le gouvernement des Bourbons. Béranger fut traduit devant le tribunal de police correctionnelle , présidé par M. Melin. Il fut condamné à plusieurs mois de prison, après un réquisitoire digne de ceux que nous avons entendu fulminer si souvent depuis quelques années.

Cependant ne devait-on pas tenir compte au chantre de

Lisette d'avoir choisi le plus gracieux épisode de cette cérémonie, le seul peut-être qui ne fût pas ridicule? N'est-ce point en effet , après tout , un poétique symbole que ces oiseaux remis en liberté? Que de fois le chantre de Lisette ne dut-il point envier les ailes de leurs frères, qui venaient le distraire et voltiger devant les fenêtres de Sainte-Pélagie.

Page 1