‹ La physique des miraclesChapitre 20 sur 27 · LA CROIX DE MIGNÉ · texte numérisé non relu

LA CROIX DE MIGNÉ

Lorsque Pie VII mourut, le pape LJon XII , moine fanatique, fut élevé au pontificat non sans quelque difficulté. Mais le sacré-coUége n'avait pas maladroitement choisi au gré des dévots. Un des premiers actes du nouveau pape, après son exaltation, fut de décréter un jubilé, cérémonie qu'on n'avait pas vue depuis cinquante ans , pendant toute la période révolutionnaire , où le vaisseau de l'Eglise avait tant de fois manqué sombrer. Le zèle du pape se communiqua au roi de France, qui, après une jeunesse évaporée et les traverses de l'exil , était tombé dans la dévotion la plus exaltée.

C'est au milieu de cette pieuse effervescence que l'on apprit qu'une croix lumineuse venait de se montrer daris le ciel, à la fin d'un pèlerinage en l'honneur de la mîssion. Mais la croix avait eu le bon esprit d'apparaître entre chien et loup, c'est-à-dire au moment où le soleil commence à descendre au-dessous de l'horizon.

Comme on savait que les révérends pères, dont la doctrine est que la fin justifie les moyens, avaient peu de répugnance à employer les tours d'escamotage les plus grossiers, on s'écria de toutes parts qu'un tour de passe-passe avait été pratiqué. En effet, les moyens d'induire le public en erreur ne manquaient point. Vers six

heures du soir, un des jours les plus courts de l'année, il est clair qu'on aurait pu faire enlever un cerf volant en forme de croix, sans que personne aperçût la ûcelle. Il eût été encore plus simple, certainement, d'employer une croix en baudruche remplie de gaz hydrogène pur, gaz que l'on savait alors très-bien préparer. Le célèbre aéronaute Robertson a indiqué une solution qui est incontestablement de nature à avoir ^été employée pendant une cérémonie où les instincts superstitieux de la foule se trouvaient incontestablement surexcités.

Le savant et intrépide physicien prétend que les prêtres de l'antiquité avaient trouvé le moyen d'envoyer un faisceau de lumière sur la fumée des sacrifices et d'y peindre une silhouette représentant le dieu que l'on adorait dans le temple. Les imposteurs sacrés parvenaient facilement de la sorte à persuader à leurs dupes que la divinité venait respirer l'odeur des viandes qui figuraient sur la table sacerdotale dressée dans la sacristie , quand les prêtres avaient brûlé sur l'autel quelques rogatons dont ils ne voulaient pas pour leurs chiens.

Pour prouver que ce truc pouvait réussir, Robertson lançait un rayon de lumière sur la fumée de l'encens qu'il brûlait au milieu de son salon fantasmagorique de Tivoli. L'apparition d'une figure humaine que l'on aurait pu dire divine, ne manquait jamais son effet, et plongeait toujours les spectateurs dans un invincible effroi I

Les bons pères de la mission de Migné , qui connaissaient les merveilles de la lanterne magique, n'auraient

donc étë que des plagiaires de l'aéronaute, répétant devant des paysans abrutis une expérience avec laquelle l'impie Robertson avait fait courir vingt ans plus tôt Télite de la société parisienne dans ses salons de Tivoli.

Loin de nous la pensée de nous porter^ garant de la loyauté ,àes bons pères; mais nous ne croyons point que Texplication de notre prédécesseur Robertson soit la plus naturelle, ou au moins la seule à laquelle nous devions nous arrêter!

En effet, il est clair que Tapparition de la croix de Migné a pu être produite naturellement par un phénomène d'optique très-simple , analogue aux fata morgana de Reggio, aux mirages du Pas^le-Galais et même aux phénomènes de suspension aérienne , qui ont été bien des fois observés dans les rues de Paris (1). Que de villes fantastiques ne se sont pas montrées dans les nuages , que d'armées s'y sont livré des batailles acharnées sans que les gens raisonnables aient crié au miracle!

Les dernières découvertes de M. Glaisher montrent que des phénomènes de cette espèce doivent être trèscommuns. En effet , le savant directeur de l'observatoire météorologique de Greenwich a démontré que la température des régions supérieures est souvent plus élevée

(1) Voir les tables décennales des comptes-rendus de l'académie des sciences; on y trouyera l'indication de plusieurs phénomènes de même nature. Dans le volume des voyages aériens, publié par la maison Hachette» on trouve la gravure d'un nuage aérien de cette espèce, observé par MM. bumof et Tissandier , dans une ascension en ballon exécutée "au-dessos de Calais.

que celle de Pair plus voisin da sol. Deux causes puissantes^ la diminution régulière delà pression, et la diminution anormale de la quantité de chaleur, conspi« rent donc, dans de pareilles circonstances, pour atténuer rapidement le pouvoir réfringent de la couche supérieure à celle que nous respirons. Sous cette double influence , le changement de pouvoir réfringent peut devenir assez brusque pour que la partie inférieure de l'atmosphère soit assimilable optiquement parlant à une couche de verre. Si l'on est convenablement placé , on peut apercevoir indirectement par réflection des objets éloignés , toutes les fois qu'il n'y a pas de nuages et que rien par conséquent n'altère la parfaite horizontalité de la zone où le pouvoir réfringent éprouve une brusque diminution. On produit très facilement le même effet à l'aide d'une goutte d'huile qui nage à la surface d'un tube rempli d'eau et sur la surface inférieure de laquelle on peut apercevoir une figure brillante placée au-dessous de la ligne de séparation.

Je suis parvenu à produire très-simplemenî un phénomène analogue, sans avoir besoin de la goutte d'huile; car la réflection totale a lieu d'une façon très-apps^ente sur la surface qui sépare l'air et l'eau (1).

En regardant à travers et obliquement un peu audessous du niveau de l'eau , on voit facilement l'image renversée d'un objet quelconque que l'on tient par

(l) Il esl inutile d'avertir le lecteur que Tcau représente ici l'air des régions inférieures.

derrière. Si l'on colle sur le verre, dans le voisinage de la surface, toujours un peu au-dessous , un morceau de papier imprimé , on le verra double, et Timage extraordinaire sera placée un peu au-dessus de Fobjet.

Tout porte donc à croire, n'était la fourberie bien connue des révérends pères, que la croix de Migné a pu être un mirage de cette espèce. Le miracle s'explique bien plus facilement par l'intervention de la réflection totale que par celle du Saint-Esprit. Cependant, M. Boisgiraud, professeur de physique au collège de Poitiers, n'a pas craint de donner un certificat duquel il résulte que le phénomène ne peut être attribué qu'à l'intervention directe de Dieu.

La gravure que nous reproduisons en tête de ce volume a été copiée sur une estampe du temps , tirée de la collection de M. Dentu (1). Elle donne un nouveau degré de probabilité à l'explication précédente, sauf réserve de supercherie. Un grand nombre de cas analogues^ où les dévots ont vu, en levant les yeux au ciel , des objets qui ne pouvaient se trouver que sur la terre, ont été enregistrés comme des miracles , et figurent à ce titre dans la Vie des Saints, à côté d'autres phénomènes aussi faciles

(1) Voici les indications bibliographiques de la gravure que M. Dentu a eu l'obligeance de mettre à notre disposition. Apparition d'une croix à Migné , près Poitiers ^ au moment de la plantation solennelle de croix pour la clôture des exercices du Jubilé {17 décembre i8i6). Se vend à la Société Catholique des Bons Livres, rue du Pot-de- Fer-Saint-Sulpice, n» 4, imprimerie lithographique de Chahert, rue Cassette.

à expliquer sans rinterversion des lois de la physique. Malgré le certificat de M. Boisgiraud , TEglise n^osa accepter canoniquement le miracle de Migné. Le pape Léon XII , faisant une restriction subtile, déclara qu'il j croyait comme homme , non comme pape. Quelque chose avait donc été gagné par la critique que les libéraux avaient dirigée contre les marchands de miracles de Migné ; mais un pape infaillible serait-il aussi timide , craindrait-il autant de s'avancer? Dans l'histoire des folies de toute nature auxquelles le sentimeut^religieux a malheureusement donné naissance , c'est presque toujours la bonne foi des thaumaturges que nous devons incriminer. Car, dans toute la physique, la mécanique et l'électricité , il n'y a rien qui soit si commode à exploiter que la crédulité des dupes ; c'est à la niaiserie publique que les charlatans doivent commencer par s'adresser, et c'est, en eflfet, là d'abord qu'ils s'évertuent à frapper.

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