LE LABARUM DE CONSTANTIN
On ne peut nous accuser d'avoir une trop grande confiance dans la bonne foi des marchands de miracles, mais nous sommes les premiers à reconnaître que dans beaucoup de cas tout le monde a pu être dupe , même 1q3 maître fripons. Les phénomènes naturels, dont on connaît maintenant la théorie , grâce aux découvertes polaires et aux ascensions des aéronautes , ont pu don-, ner naissance à Fapparition des objets les plus- extraordinaires. Les nuages glacés que Ton nomme cirrhus doivent avoir sur la conscience bien des faux miracles et de fausses manifestations de la puissance divine. Que de jeux de lumière peuvent se produire sur des neiges assez minces et assez fines pour flotter très-longtemps dans Tatmosphérel Que de combinaisons propres à frapper les imaginations incultes, façonnées dès l'enfance à la superstition , harcelées par la crainte ùb Croquemitaine et celle de Lucifer , apprenant à raisonner dans les contes du Petit-Poucet , ou dans les merveilles de la Vie des Saints I Nous prendrons pour type de ces phénomènes une apparition célèbre dans l'histoire , celle de la croix lumineuse qui se montra dans le ciel pendant que Constantin marchait contre le tyran Maxence. Si cette croix avait paru vers le soir, nous nous se-
rions arrêté à la môme e;xplication que pour celle de Migné. Mais^ comme il faisait grand jour , nous appellerons à notre aide les nuages glacés.
Il nous paraît probable que la croix du Labarum a été produite par des lamelles de neige flottant dans une direction parallèle à l'horizon. En se brisant sur ces cristaux^ les rayons du soleil donneraient certainement la sensation d'une croix lumineuse. La branche horizontalé serait incontestablement tracpe par l'action de la lumière sur les tranches de cette multitude de petits plans. Quant à la ligne verticale, elle serait donnée par l'action des mômes rayons de lumière sur les petites arêtes perpendiculaires.
Nous ne nions point que cette position doive être considérée comme exceptionnelle , mais elle est logiquement admissible et môme physiquement réalisable avec un appareil analogue à celui dont M. Lissajous s'est servi dans ses belles expériences , exécutées récemment dans les conférences scientifiques de la Sorbonne, pour montrer comment se forment les parhélies , authélies , halos , etc. , etc.
Un marchand de miracles assistant à ces démons* trations pourrait s'écrier, comme le porteur d'eau de Charlet accoudé sur le parapet du Pont-Neuf, et regardant couler la Seine, a que de marchandise perdue 1 »
Un pharisien de la physique pourra adresser à notre théorie une petite critique au-devant de laquelle notre loyauté nous fait un devoir d'aller. Généralement les croix qui paraissent dans l'atmosphère sont escortées
d'auréoles et d'anneaux colorés, dont on ne raconte point que la croix de Constantin ait été ornée.
Nous dirons d'abord pour notre défense que la description laissée par les auteurs latins ne brille point par sa clarté ; elle n'a rien de scientifique. Les spectateurs du phénomène ont pu ne prêter qu'une attention médiocre aux autres parties de l'apparition. Puis des nuages ont très-bien pu cacher la majeure partie du phénomène et ne laisser voir que la croix. Car il est assez rare que l'on aperçoive à la fois tout le système des lignes et des anneaux colorés qui accompagnent ordinairement des phénomènes du même genre , très-fréquents dans les régions polaires , où les nuages glacés se trouvent si près de la surface de la terre."
Bien des fois ces magnifiques jeux de lumière ont été ppis comme des signes de la colère ou de la satisfaction des dieux. Julius Obsequens, dans son livre des Prodiges ^ note avec le plus grand soin des apparitions plus ou moins analogues à celles que les Esquimaux traitent avec autant d'indifférence que les Romains traitaient jadis l'arc-en-ciel. Mais que de Quirites guerriers, intrépides-, tremblaient en voyant le soleil enveloppé de deux cercles différents, dont la physique nous permet de fixer aujourd'hui le diamètre à 46», à 90» comme si on les avait mesurés lorsqu'ils ont paru.
En effet, on n'a jamais observé d'une façon régulière que deux sortes de cercles, et toutes les autres apparences semblent dérivées invariablement de ces deux figures typiques. Mais la-dérivation a lieu en vertu de régies si
compliquées, que le vulgaire ne peut se rendre compte des liens physiques rattachant les aspects imprévus du phénomène aux lois connues.
Ces cercles sont toujours colorés rouge pâle en dedans, et blanc ou bleuâtre en dehors ; quelquefois les teintes sont assez faibles pour qu'on les croie constitués de lumière blanche ; c'est ce qui est arrivé dans certains cas que Julius Obsequens a rapportés. Quelquefois même, un des deux cercles est si pâle qu'il manque entièrement ; il en fut ainsi, s'il faut en croire le môme auteur, lorsque Octave fit son entrée à Rome , au milieu d'une foule immense (en l'an 78), alors qu'il venait de se faire proclamer membre de la famille des Jules , en vertu du testament de Jules César.
Ce présage , déclaré d'un favorable auguré , fut complété par l'apparition d'une étoile qui se montra dans la constellation du Chariot pendant les jeux donnés en l'honneur de Vénus , mère des Jules. Ce météore n'avait rien non plus de surnaturel , il était produit par la rencontre de notre atmosphère avec un petit astre, qui n'avait aucun rapport ni avec Vénus ni avec le fondateur de l'empire romain. Car on en vit depuis briller des centaines, non-seulement dans la Grande Ourse, mais encore dans toutes les constellations , sans qu'on uit revu de prince comme Auguste , sans surtout que l'on ait assisté à la fondation d'un nouvel empire romain. Les flatteurs s'empressèrent de faire de cette étoile un ornement du diadème du futur maître du monde.
On rapporte aussi qu'un violent coup de v^nt renversa
1» statue que Cicëron avait placée devant la chapelle de Minerve, la veille de son départ pour l'exil. Cette accumulation de prodiges, quoique tous possibles physiquement , nous oblige à les accepter sous bénéfice d'inventaire, en vertu du calcul des probabilités. Car l'art du marchand de miracles ne consiste point à mentir tout à fait, mais à profiter des circonstances extraordinaires pour y ajouter des prodiges de son invention.
Quelle bonne fortune pour les marchands de miracles lorsque le phénomène prend une forme encore plus surprenahte , lorsque l'on voit deux faux soleils à l'endroit où le grand halo rencontre un cercle horizontal de couleur blanche !
Quand ces faux soleils se montrent ainsi, on pourrait croire que les lois de la nature entière sont bouleversées , tant l'aspect du ciel est bizarre, imprévu. Car certains de ces astres postiches sont si éclatants qu'on ne peut pas les regarder en face. Ils cèdent à peine en lumière au soleil vrai ! !
Même sous cette forme merveilleuse , le phénomène a été forl bien décrit par Julius Obsequens, comme ayant fait partie des merveilles observées en l'an de Rome 648, dans le Picenura. En môme temps, on avait vu à Vulsinies, ville d'Etrurie, des colonnes de lumière jaillissant de terre, et montant jusqu'au ciel. Comment ne point être épouvanté , tant qu'une physique savante et compliquée ne nous a point appris que tout est illusion dans un spectacle si prodigieux î Comment se douter que ces apparitions doivent nous apprendre à nous défier de nos
srehs , car la nature doit tenir en réserve des phénomènes encore plus rares , aussi inoffensifs peut-être , mais beaucoup plus surprenants ! !
Soyons indulgents pour la crédulité dont fait preuve Julius Obsequens, car il a au moins rendu à la science moderne le service de recueillir le récit d'une multitude dé phénomènes physiques , dont la majeure partie ont été incontestablement observés. Ne prodiguons point injustement notre colère; si nous sommes trop sévères pour les païens , que dirons-nous des savants contemporains qui servent de compères aux marchands de miracles de nôtre temps ! Que dirons-nous de ceux qui racontent des légendes absurdes , de ceux qui les respectent comme si elles étaient paroles d'Evangile , quoiqu'elles ne soient point protégées par le concordat ?
Les historiens ecclésiastiques ont ajouté à la description de cette croix lumineuse bien des enjolivements. Au lieu des cercles colorés qu'ils ont oublié de voir , ils noua parlent d'une devise latine qui aurait annoncé à Constantin que la croix lui donnerait la victoire.
Les formes de la neige sont bien nombreuses, mais on ne saurait imaginer de disposition qui permette aux rayons de soleil d'écrire dans le ciel les mots sacramentels in hoc signo vinces.
Toutefois, cette addition frauduleuse' ne doit pas nous empêcher, d'une façon absolue, d'admettre la possibilité de l'apparition. Les physiciens n'ont pas eu à. se féliciter d'avoir repoussé si longtemps les histoires relatives aux
chutes d'aérolithes, quoique la bonne foi des narrateurs fût à bon droit suspecte.
Aujourd'hui l'on commence à introduire dans les catalogues de chutes de bolides l'enclume de Vulcain dont parle Hésiode, et la pierre noire d'Abraham, adorée à la Mecque par les pèlerins.
Il est probable qu'on fera figurer prochainement dans ces listes quelque chute voisine de la célèbre ville de Lorette, car il ne paraît point improbable que cette statue tire sa célébrité de quelque ancien événement aérolithique. On peut supposer que les marchands de miracles du XIP siècle n'auraient point inventé les pérégrinations merveilleuses de la Santa Casa, si quelque phénomène céleste n'était venu leur en donner l'idée.
Si on enlève à la croix lumineuse de Constantin la devise qui n'a pu être brodée que sur son Labarum, on enrichit la science d'une observation utile, susceptible de servir aux progrès de la météorologie.
La vraie science prend son bien où elle le trouve , ce qu'elle arrache aux marchands de miracles ne lui répugne pas.