LES PARATONNERRES ET LES MARCHANDS DE MIRACLES
Les Romains se préoccupaient énormément de Tapparition des feux-follets qui se montraient quelquefois sur leurs temples, comme ceux que Ton observa sur la chapelle des dieux lares , en l'an de Rome' 641. Cependant , il est clair que le dieu qu'on adorait dans l'édifice était aussi étranger ai4i phénomène que le saint de Téglise sur lequel des flammes mystérieuses viennent de nos jours se montrer l Car l'impitoyable physique nous apprend que Castor et PoUux , loin d'être attirés par des affinités ou des sympathies personnelles, obéissent simplement à l'action des masses métalliques dont généralement ces- édifices sont garnis , ou que les églises renferment toujours, soit dans les clochers , soit dans les sacristies. Chaque année , pour ainsi dire , l'on pourrait enregistrer des événements pour faire comprendre que les di^ux , ni les archanges , ne sont pour rien dans ces manifestations. Les lances des gardes-nobles du Saint-Père pourraient fixer des éclairs sans que les gardes-notes du concile aient le droit de croire que Saint-Michel va. les aider à repousser les tentatives impies de Victor-Emmanuel , et surtout de Garibaldi.
Dans notre livre des Eclairs et tonnerre, nous avons essayé de tracer un tableau des pratiques superstitieuses
auxquelles la foudre a donné lieu dans l'antiquité ou dans les pays éloignés. Nous avons ridiculisé les empereurs du Japon qui se réfugient dans des cavernes situées sous des pièces d'eau. Nous avons montré Auguste, le fondateur de Tempire romain, se couvrant de peau de veau marin pour échapper aux atteintes de la foudre. Nous eussions été moins sévère pour les anciens, si nous avions pu deviner que nos contemporains vivaient dans une abjection morale encore plus grande , et qu'ils étaient assujétis à des pratiques qui n'eussent point été tolérées dans l'antiquité ! ! Mais à l'époque récente où nous avons écrit ce livre, nous ignorions encore toutes les misères intellectuelles de notre siècle et nous comptions naïvement sur la paisible évolution du progrès.
Quatre-vingts ans après l'invention des paratonnerres, l'abbé Lamberg , chanoine titulaire de Paris , ose raconter les histoires suivantes , dans un Manuel de la dévotion au saint Scapulaire , publié avec l'approbation de M»*" de Quélen (page 98) ;
« Le feu du ciel , dit-il, à la subtilité et à Tautorité duquel rien ne peut résister sur la terre , a trouvé plus d'une fois un obstacle dai,ns le scapulaire. Ce feu, allumé par la colère de Dieu , a respecté souvent d'une manière singulièrement extraordinaire le saint scapulaire et épargné ceux qui en étaient revêtus , en ne leur faisant aucun mal , tandis qu'il consumait ceux qui n'avaient pas su profiter de cet avantage, en se couvrant des livrées de Marie. »
Les histoires suivantes, empruntées à la même source,
doivent être présentées comme échantillons de la logique des chanoines approuvés.
En 1602 , le 27 août, Barthélémy Lopez , soldat espagnol, de service au château de Saint-Elme, à Naples, s'acquittait de quelques services pour le scapulaire dont il était revêtu , lorsque tout à coup l'éclair luit , et le tonnerre éclate au-dessus de sa tête. La foudre lui frappe répaule , et, sans lui faire de lésion , laisse sur sa peau Tempreinte d'une croix, comme un signe de salut pour lui attester que c'était à un secours d'en haut qu'il devait la faveur d'avoir été préservé des terribles effets du tonnerre.
Un homme illustre par sa naissance et par sa piété fut frappé de la foudre, et sa chemise fut consumée par ce feu suhtil. Saisi de ce coup imprévu , il porta la main à son scapulaire. Il était intact comme tout son corps ; le feu avait respecté l'un et l'autre. (Le Père Boissieu , Traité de la dévotion à Marie,)
Aux environs d'Aix , un vigneron se trouvait au milieu de ses camarades pendant un violent orage ; un grand éclat de tonnerre frappa de mort tous ses compagnons , qui n'avaient pas eu soin de se revêtir du scapulaire ; lui seul , revêtu de ce précieux gage de la protection de Marie ,' fut préservé de la foudre. (Le Père Théophile RA.YNAUD, jésuite, tome XII, page 286.)
L'habitude de porter un scapulaire n'étant pas une pratique dévote très-commode et très-propre , on comprend que les marchands de miracles cherchent à faire croire qu'elle n'est pas seulement bonne à faire son salut éternel.
L'abbé Thiers indique encore, comme préservatif de la foudre, un autre sortilège , qu'il a l'air de croire efficace et dont l'origine pourrait sans peine se rapporter aux anciens : ce C'est , dit-il , l'esprit de ténèbres qui préserve ceux qui font un cercle lorsqu'ils se voient menacés des foudres , des ouragans , des orages et de la pluie , môme en pleine campagne. Sitôt qu'ils entendent gronder le tonnerre et souffler le vent avec impétuosité , ils, font sur la terre , avec un couteau , un cercle simple , capable de contenir tous ceux qu'ils veulent garantir ; puis ils font une croix au milieu. Ils écrivent : Verbum caro facta est y puis ils ficbent un couteau au milieu de la croix , le tranchant vers l'endroit d'où pouvaient venir la foudre, les ouragans , les orages et les pluies, » en biaisant un peu , dit l'abbé Thiers avec un sérieux qui est le plus sûr garant de sa bonne foi.
Qui oserait dire que cet usage n'a point persisté ? Que disons-hous ? Qui donc n'a pas vu des bonnes femmes et quelquefois des hommes ou des enfants se signer , lorsqu'il éclaire, au mépris de Franklin, de Vol ta et de Galvaniî Est-ce* que nous-mêmes, en sortant du catéchisme ou nous allions avant notre première communion, nous ne le faisions point quand il tonnait! Ils seraient certainement moins ridicules, ceux qui se mettraient sous cloche de verre, ceux qui monteraient sur un gâteau de résine ou ceux qui prendraient le parapluie paratonnerre inventé par l'abbé NoUet !
On trouve encore aujourd'hui dans le Missel romain ces prières, adressées aux cloches : « Que ces cloches
chassent au loin les malignes influences ; les esprits tentateurs , les tourbillons , les coups de foudre et le tonnerre ^ qu'elles dissipent le fracas de la grêle , les tourbillons , les orages et les tempêtes. »
Aujourd'hui cette prière n'est pas prise au sérieux , mais vers le milieu du siècle dernier il en était bien autrement. Les astronomes et les physiciens de l'Académie des sciences de Paris n'osaient se prononcer publiquement contre son observance. Ils étaient dans le même embarras que les savants indiens de Benarès , qui ne se hasarderaient point à rire des brahmines quand ils font hurler le peuple pour sauver le soleil qu'un énorme dragon va dévorer. Celui d'entr'eux qui oserait enseigner qu'il n'y a pas besoin d'épouvanter le dragon, serait-il sûr d'échapper au poignard des assassins I
C'est seulement à la suite d'un grand orage nocturne qui éclata en 1747 dans les environs de Saint-Paul-de- Léon, que l'Académie prit courage. Alors , pour la première fois, elle publia un rapport condamnant comme dangereuse et impie la coutume de sonner les cloches. Il n'aurait point été prudent, sans cette admirable démonstration fortuite, d'imprimer que la physique profane ordonnait de désobéir à un des canons de l'Église Romaine.
En 1747, presque tous les curés de ce canton de Bretagne, se précipitèrent dans leur église et s'empressèrent de faire mettre les cloches en .branle , comme l'ordonnent les sacrés-canons. On carillonna donc à tour de bras,
dans vingt-quatre sanctuaires situés dans le pays que la nuée orageuse traversa.
Six curés furent trop eflfrayés pour sortir de leur lit et veiller à ce que les cloches sonnassent pour protéger leur paroisse et leurs cloches. Ces six semi-hérétiques , peut-être un peu jansénistes, à la façon deTabbé Thiers, se contentèrent de laisser agir la nature.
Notre devoir d'historien inapartial nous oblige à déclarer que les résultats de cette grande expérience involontaire furent singulièrement encourageants pour cette intelligente pratique. En effet, les vingt-quatre églises où l'on avait suivi les préceptes du droit canon furent toutes les vingt-quatre frappées du feu du ciel.
Ce n'est pas tout , car la foudre fit le mauvais tour d'épargner précisément toutes les églises ou l'on avait laissé les cloches en repos.
La théorie des paratonnerres, qui furent inventés il j a environ un siècle , permet de donner aujourd'hui la raison complète de cette singularité apparente. Car en secouant une corde que la pluie rendait humide, les malheureux sonneurs mettaient, malgré les canons de l'Église Romaine, la cloche en communication avec le réservoir commun.
Mais il n'y a pas de maladie aussi tenace que la superstition.
Arago lui-même n'ose soutenir un préfet de Louis- Philippe qui avait eu le courage d'interdire , au nom de la sécurité publique., de pratiquer ces sonneries absurdes, ridicules, superstitieuses. Une plaisanterie
assez pauvre , indigne du savant secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences , est le seul commentaire qui , dans la Notice sur le tonnerre , accompagne la mention de cet acte de courage philosophique.
Le savant secrétaire perpétuel a probablement obéi à un scrupule trés-honorable de sa part. Il lui a paru impossible de ne point protester au moins contre une mesure qui peut, sous certain point de vue, sembler une atteinte à la liberté religieuse.
Les pratiques les plus ridicules ne sont en général justiciables que de la raison. Le philosophe et le physicien sortent de leur rôle quand ils font appel au bras séculier.
Toutefois, il faut bien reconnaître que dans l'espèce il s'agit de protéger la vie des citoyens contre un péril imminent. On ne peut admettre que le gouvernement reste indifférent lorsque l'on entasse des matières combustibles près des habitations. On blâmerait les autorités municipales qui laisseraient établir dans les villes des dépôts de poudre, ou des capsuleries.
La foudre qui se dirige sur l'église parce qu'on y sonne les cloches ne frappe pas seulement les sonneurs. Des rayons peuvent s'égarer dans le voisinage et donner lieu à de très-dangereuses commotions.
On peut, sans aucune espèce d'exagération, assimiler les églises dans lesquelles on persiste à sonner les cloches quand il tonne à des établissements insalubres,- et par conséquent on doit les reléguer loin des habitations.
I^'est-il pas plus simple de rendre une ordonnance de
police, dans les cas, bien rares actuellement, où les desservants persisteraient à suivre des prescriptions dangereuses? En effet/ on épargnerait non-seulement la propriété et la vie des voisins, mais aussi celle des sonneurs, qui n'est pas moins précieuse.
J'aimerais mieux pour ma part demeurer près d'une fabrique où Ton emploierait des machines à vapeur non timbrées, que près d'une église où l'on mettrait les cloches en branle alors que le ciel se chargerait d'électricité.
Un moyen terme encore plus sage serait d'obliger toutes les églises à avoir un paratonnerre; mais ceci serait peut-être considéré comme une violente persécution, et suffirait peut-être pour faire excommunier le gouvernement.