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CHAPITRE XXIII

TRANSFIGURATIONS ET TRANSFIGURES.

Nous n'entreprendrons pas de raconter môme en abrégé , la vie de tous les saints qui ont été Tobjet de phénomènes lumineux. Ce serait en effet faire acte de crédulité, que de réunir toutes ces légendes, et de les discuter sérieusement. Nous obligerait-on de démontrer qu'il est faux que saint Janvier ait pu voir une flamme planer sur la tôte de saint Josée, pendant qu'il lisait l'évangile ; qu'il n'est pas vrai que saint Philippe ait aperçu une effluve de lumière sortant de la tonsure de saint Ignace? Sentirons-nous le besoin d'employer les ressources de la physique pour arriver à savoir s'il est vrai qu'une . flamme ait jailli de l'hostie dont saint Martin se servait pour dire sa première messe? Si une flamme en est sortie , peu nous importe, nous n'y verrons que la présence de l'électricité.

L'électricité du sol a donné lieu à une infinité d'apparitions réellement très poétiques, que les marchands de miracles ont toujours taché d'exploiter. Il ne faut pas les connaître pour s'étonner qu'ils aient tiré parti de la naissance des flammes qui jaillissent quelquefois inopinément du sol au milieu des ténèbres de la nuit. Le charlatan sacrilège qui est favorisé par un tel hasard a-t^l besoin de beaucoup d'éloquence pour placer sa

marchandise , ses scapulaires , ses cierges et ses médailles?

C'est une industrie qui se gâte, et qui paraît aujourd'hui indigne 'de descendre des grands escamoteurs du moyen-âge. Les plus magnifiques spectacles restent quelquefois inexploités. J'ai vu apparaître de magnifiques aurores boréales , le ciel était en feû, on eût dit que les puissances du ciel allaient apparaître sur une nuée étincelante, et les marchands de miracles inventaient d'obscurs prodiges , dans leur obscure retraite. Ils n'osaient prendre en témoignage ce ciel resplendissant.

La nature était autrefois leur incontestable domaine. Mais ce domaine commence à leur échapper. La physique et la chimie ont arrêté bien des projets de mensonge qui n'ont point franchi les lèvres sacrilèges. Que seraitce si les savants faisaient bonne garde , et s'ils démasquaient toutes les hypocrisies !

Pendant longtemps , ces faits extraordinaires et leurs analogues ont été exploités par les fauteurs de superstitions ; sur le terrain de ces prodiges les libres penseurs n'osaient point les accompagner. Incapables de les expliquer à l'aide des principes de la physique, les philosophes n'avaient d'autre ressource que de nier leur existence. C'était le seul moyen de les empêcher de servir aux marchands de miracles de l'ère des Césars ; nulle autre ressource que le scepticisme pour combattre les prêtres de Vénus, de Jupiter et des autres Dieux.

L'Ancien et le Nouveau Testament sont parsemés de récits bien plus surprenants et dont la science aurait

encore plus de mal à trouver Vexplication rationnelle. Quand Moïse descend du mont Sinaï , apportant les tables de la loi , son front lance des éclairs , désignés sous le nom bizarre de cornes , faute sans doute de mot pour désigner des apparitions si étranges. Avant que le Propliète Elie ne monte au ciel , porté par un tourbillon de lumière, son. visage ne s'illumine-t-il pas d^ une façon merveilleuse, empruntant en quelque sorte un rayon de majesté divine ?

Depuis qu'on adore l'image des bienheureux, on nous les représente la tête entourée d'une auréole de lumière , espèce de pain à cacheter appliqué par le peintre, pour montrer que c'est d^un saint qu'il s'agit. Mais le saint vivant aurait pu avoir son chef environné de clartés, et cela tout naturellement. Un rayon d'électricité capricieuse pouvait descendre sans devenir un nimbe. Nous avons vu dans l'ombre notre tête enveloppée d'une auréole de lumière pendant la belle ascension que nous avons exécutée à bord du Céleste , au profit de la Société des Arènes. N'avions-nous pas eu le droit de soutenir que ce phénomène était un signe montrant que le grand squelette était un martyr, et que la conservation du monument était agréable en très-haut lieu, enfin que la Société des omnibus commettrait un sacrilège, en y établissant ses chevaux ?

Laissons les moines du Bas-Empire discuter sur la nature de la fiamme de la transfiguration sur le mont Thabor, à la veille de la passion. Sans nous prononcer sur la question de l'origine de cette lu-

mière, nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que , depuis la découverte de la pile de Volta et le paratonnerre de Franklin, dont nous aurons encore plus d'une fois à invoquer le nom , le domaine des miracles a été singulièrement rétréci. Les thaumaturges modernes ne regagneront jamais l'avantage que les paratonnerres leur ont arraché.

Ce n'est point dorénavant dans les ouvrages de sainteté, mais dans les livres de science , que l'on racontera les apparitions extraordinaires. En effet , on a reconnu que ces phénomènes si merveilleux sont fréquents dans les lieux élevés , non point parce que l'esprit divin y habite, mais parce que la pression de l'air y est réduite à la moitié, au tiers de sa pression normale. Les expériences faites dans l'œuf électrique expliquent comment il se fait que Humboldt , Boussingault , de Saussure, aient vu des flammes se jouer autour de la tête de leurs compagnons l^ans qu'aucun de ces savants ait jamais eu la moindre prétention de ramasser un morceau du manteau qu'Elie laissa entre les mains de son élève Elisée.

Le physicien qui a montré avec quelle facilité l'électricité se meut dans un air raréfié, a raturé bien des pages de la légende des Saints. Il en est de même du physiologiste qui a constaté que dans certaines affections rares la figuw des malades peut se couvrir de sueurs phosphorescentes susceptibles de donner un aspect infernal au patient plongé dans l'obscurité.

Quoique physiquement possibles , quelques-çns de ces prodiges semblent avoir été inventés par des flatteurs,

ou des historiens curieux de rehausser Pimportaûce des héros dont ils s'occupent; telles sont les ûammes qui auraient enveloppé dans son berceau le roi Servius TuUius. Faut-il attacher plus d'importance aux contes rapportés par les BoUandistes et propagés avec un but facile à concevoir ?

Des saîntS; disent-ils, ont eu le palais assez solide pour pouvoir impunément vomir des flammes.

Mais alors, que Ton range au nombre des prodiges démontrant la sainteté , le don d'avaler des étoupes brûlantes comme les saltimbanques de la foire de Saint- Cloud.

Quelquefois des flammes se montrent sur des personnes vivantes , sans leur faire aucun mal , comme sur cet enfant de condition libre qui fut enveloppé soudainement de lumières , suivant Julius Obsequens , en l'an de Rome 650. La physique rend compte de ces phénomènes, même quand les vêtements des sujets de ces manifestations électriques prennent feu. Il n'y arien qui sente de loin le miracle dans ce que raconte le même auteur quand il rapporte l'histoire d'un esclave et de citoyens dont les vêtements , en l'an de Rome 618, furent réduits en cendres. En effet, ces phénomènes se passent sous nos yeux, dans des circonstances où les saints ne sont plus jamais invoqués.

L'homme incombustible que j'ai vu travailler à la fête des Loges n'avait aucune prétention à une place d'honneur dans le Paradis. Il y a quelques mois (décembre 1870), une jeune fille des environs de Dieppe fut 1 ou-

chée par une flamme électrique qui ne fit que de lui brûler quelques miches de clieveux. Le progrès des mœurs scientifiques est assez grand pour que cette enfant n'ait point cherché à passer pour une sainte. Le fait est oublié déjà au village même qui en a été témoin. Vainement nous avons essayé de recueillir par correspondance quelques détails un peu précis. On nous a répondu d'une façon vague; tout en nous confirmant cette singulière circonstance , on nous déclarait qu'on la traitait comme complètement insignifiante 1 Quel malheur pour cette jeune fille de n'avoir point vécu quelques siècles plus tôt!

Si l'on en croyait Scaliger , Cardan , Bartholin , ces auteurs auraient été des hommes exceptionnels , comparables à Asclepiodore , le thaumaturge qui opérait ses miracles avec l'hellébore blanc ! Tous les trois ils nous racontent que leurs yeux, illuminés par une sorte de clarté intérieure, éclairaient les objets placés devant eux. Ils veulent nous faire croire qu'ils jouissaient de la faculté de lire dans les ténèbres, sans autre secours qu'une sorte de phosphorescence de leur prunelle. Allons-nous les admirer sur parole , et nous extasier comme leurs commentateurs l'ont fait plus d'une fois? Nous n'accepterons évidemment leurs déclarations que comme un symptôme d'orgueil , peu justifié même par un mérite réel ; mais ils auraient raison , que nous ne verrions encore dans cette circonstance rien de surnaturel.

Quoique Véclampsie ou éclairs des yeux semble particulière aux femmes en couches, et aux malades

atteints d'épilepsie , il ne serait point impossible , après tout^ qu^elle s^étendît aux auteurs en mal d'enfant^ aux philosophes méditant sur l'éternité ! De toutes les maladies, la plus dangereuse est encore la manie d'écrirei^ de briller dans le monde. Qui sait si elle ne provoque pas quelquefois des apparitions qui n'auraient rien de miraculeux quelque éclatantes qu'elles fussent !

Qui oserait dire, après tout, que la fureur et l'amour ne peuvent faire jaillir des éclairs de notre prunelle ! Qui donc n'a pas vu les yeux de sa maîtresse lancer des étincelles , de ces étincelles accompagnant un instant de bonheur, 'd'ivresse et d'oubli !

Ne sait-on pas que les animaux de la race féline jouissent de la faculté que ces hommes célèbres réclament *? Quelle est donc l'énergie des éclairs que Bartholin, Scaliger et Cardan considèrent comme la preuve matérielle de la réalité de leur génie , auprès des feux que l'on voit scintiller dans les yeux d'un loup ou d'un tigre rendu à la liberté des grands bois.

Aujourd'hui que l'on a tiré des étincelles de la peau de chat sur tous les champs de foire , il ne serait pas permis de crier au miracle; comme Scaliger, dans son 174*^ exercice, verrait-on des lumières jaillir de la chevelure d'une héroïne de Caumontl II est bien temps que la science, qui a servi pendant tant de siècles de base à la superstition, échappe aux marchands de miracles, qu'elle guérisse en- ' fin les blessures presque mortelles qu'elle a trop souvent aidé à faire à la raison, à l'humanité ! Vainement les panégyristes des modernes Honorius et des modernes Théo-

doric nous apprendront que la face de leurs héros est devenue lumineuse dans Tobscurité ; ils ne parviendront qu^à nous mettre en garde contre quelque supercherie.

Hâtons-nous d'ajouter que Félectricité aurait bon dos , si on lui donnait la responsabilité de toutes les apparitions lumineuses que Ton a constatées sur des êtres vivants. Car, dans pareilles matières , il ne faut point oublier que le charlatanisme est toujours là. Qu'il nous soit permis de donner pour preuve la théorie d'un tour d'escamotage que dans l'antiquité on aurait considéré comme une merveille des plus grandes. De nos jours encore, il pourrait servir à duper bien des gens.

Nous trouvons dans V Encyclopédie de la magie, par le célèbre prestidigitateur Comte, un procédé qui était évidemment à la portée des anciens. Il suffit de laisser digérer ensemble, dans un bassin de sable, six parties d'huile et une partie de phosphore , et de conserver cette solution dans l'obscurité; quand on veut faire le tour, qui n'offre aucun danger si on ferme la bouche et les yeux, on trempe dans la solution une éponge, dont on se frictionne assez légèrement. Dira-t-on que les anciens ignoraient l'existence du phosphore et de la lotion précédente ? Nous pourrions examiner s'ils n'étaient point assez savants pour avoir recours à d'autres préparations fort dégoûtantes, mais certainement efficaces. Cependant nous avons résolu de nous en tenir à l'examen de miracles décents ; notre sujet est si loin d'être épuisé , que noug ne voyons aucun motif pour nous départir de la réserve que nous nous sommes imposée.

Tousses étr^ vivants ont, comme on le sait, la faculté de produire de la lumière après leur mort. Le fait est môme si connu que nous avons dédaigné de recueillir la longue série d'aventures extraordinaires dépendant des feux follets.

Mai^ on ignore généralement qu'un grand nombre d'animaux d'ordre inférieur possèdent la faculté d'engendrer des liquides phosphorescents sans qu'ils se trouvent sous l'influence d'un état pathologique. Les lampyres, si connus, ne sont en quelque sorte qu'un type d'une famille considérable répandue dans tous les climats, et dans laquelle on pourrait faire figurer côte à côte des insectes, des annélides, des crustacés, des infusoires, des arachnides, des mollusques, etc., etc.

Ce qui est plus étrange , plus merveilleux encore , c'est qu'il est facile de voir que chez la plupart de ces animaux étranges la matière lumineuse est le produit d'une véritable élaboration, et qu'elle ne contient point un atome de phosphore, substance dont la nature semble trop avare pour la prodiguer ainsi.

Cette grande merveille de la nature vivante s'opère exclusivement en vertu des lois connues de la combustion. On peut comparer cette sécrétion phosphorescente à une huile si combustible qu'elle absorbe lentement l'oxygène de l'air à mesure qu'elle se produit. Cette combustion est si lente qu'elle ne donne lieu à aucune élévation de chaleur , à aucun dangereux incendie.

Les effets les plus poétiques, les plus surprenants résultent de cette admirable faculté phosphogéne. Je ne

crois pas que jamais les marchands de miracles aient inventé des fictions aussi gracieuses que les scènes maritimes auxquelles des légions de noctiluques m'ont permis d'assister , sur les bords de la Manche ou de la Méditerranée.

Ces myriades de points scintillant sur la crête des vagues , semblent prendre plaisir à défier la puissance de notre imagination. Etre orgueilleux qui nous contemple , tu crois savoir comment il se fait que les soleils illuminent les espaces , et versent dans toutes les directions des torrents de lumière et de vie 1 Insensé qui crois connaître les secrets de la mécanique céleste , combien ne t'a-t-ilpas fallu de recherches pour comprendre pourquoi ces vagues scintillaient; même malgré ton microscope , tu n'as pu parvenir à préparer la substance mystérieuse que nous sécrétons dans le sein de. l'Océan , et qui forme la parure des flots où nous trouvons à la fois notre pâture et notre tombeau !

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