‹ La physique des miraclesChapitre 4 sur 27 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

SAINTE OENETIEYE BT SA NEUVAINB.

Gomme Ton pourrait nous accuser d'aller chercher les sujets de notre critique dans d'obscurs villages , nous demandons la permission de continuer notre énumération par une étude des pratiques superstitieuses qui ont lieu en plein Paris. Nous allons donner quelques détails sur une foire religieuse qui se tient annuellement en vue de l'Ecole polytechnique, entre l'Ecole de médecine et l'Ecole de droit, sans que jamais personne ait protesté. L'une et l'autre Faculté , ainsi que les successeurs de Monge, regardent ces étalages d'un œil indifférent.

C'est le 3 du mois de janvier^ le surlendemain du nouvel an, que s'ouvre la cérémonie. Du temps de la Révolution de Juillet, le pèlerinage qui accompagne la foire religieuse n'avait lieu qu!à Sainte-Geneviève. Depuis le coup d'Etat, deux sanctuaires se disputeraient les fidèles , si les fidèles prudents, se défiant peut-être des lumières de l'esprit saint , ne prenaient le parti sage de visiter l'un et l'autre sanctuaire. Il n'y a donc que les offrandes qui soient partagées ; aussi, si vous demandez à un prêtre de Saint-Etienne-du-Mont ce qu'il pense du chapitre de Sainte-Geneviève, il vous dira que c'est un collège de jeunes prêtres disant leur messe et leur

bréviaire auprès de reliques de second ordre. Au contraire, si vous vous informez auprès d'un chapelain de Sainte-Geneviève, de la valeur du pèlerinage d'à-côté, il vous répondra, d'un ton grave, « qu*on honore quelques reliques qu'on a laissées à Saint-Etienne un peu par charité !! » Nous avons reçu de part et d'autre des réponses courtoises, mais ambiguës ; aussi nous comprenons trèsbien l'embarras des dévots. Ce que nous comprenons moins, nous devons le dire, c'est que l'on ait consenti à troubler les oscillations du pendule de Léon Foucault , pour retirer aux grands hommes le seul sanctuaire que depuis Rome païenne on leur ait consacré 11 Les saints de l'Ëvangile ont une multitude de temples où reposent leurs images. Pourquoi la France moderne est-elle si parcimonieuse pour les saints de l'humanité? Est-ce parce que les grands hommes manquent pour ainsi dire complètement à notre génération abâtardie? Heureusement l'on a, pour ainsi dire, publié la dédicace qui brille et brillera longtemps encore au fronton du Panthéon?

Si le lecteur doute encore de la justesse de nos critiques, nous le prions de suivrez avec quelque attention le détail des fraudes auxquelles les deux sanctuaires rivaux ont servi de théâtre. Etrange histoire qui mériterait à elle seule de longs développements, car elle nous montrerait dans toute sa naïveté la sottise d'un peuple qui se croit le plus intelligent du monde. Elle expliquerait bien des défaillances , bien des excès.

Au moyen-âge, et jusqu'à la Révolution française, la châsse de la bergère de Nanterre, enrichie successivement

par l'aveugle piété, plus au moins sincère cependant, de nos rois, était conseryée dans une sorte de crypte faisant partie d'une église aujourd'hui disparue à peu près complètement. On n'a plus actuellement de cet édifice, rendu célèbre par les superstitions cultivées à l'ombre de ses murailles génovéfines, que la tour carrée. Elle fait partie du collège Henri lY , où Dulong et Arago ont exécuté leurs brillantes expériences sur la force élastique de la vapeur d'eau.

Quand survenaient des calamités publiques , la châsse était portée processionnellement dans les rues. Mais, pour trdkff^T plus vivement l'esprit public , on ne procédait jamais à cette cérémonie sans un édit du roi et un arrêt, du parlement. Toutes ces proceasions n'étaient pas pourtant royalistes^ car Voltaire, à propos de la bataille de SaintoÂntoine, qui fut livrée en 1652, raconte que les frondeurs demandèrent à sainte Geneviève l'expulsion de Mazarin. Le grand Gondé , dit-il , vint baiser la châsse, y frotter son chapelet et montrer par cette facétie que les héros sacriâent souvent à la canaille. Cependant, Voltaire, lui, ne traita pas sainte Geneviève avec la môme irrévérence que laPucelle, car il composa, vingt-six ans avant la dernière procession publique, une ode française, à l'imitation des vers latins dans lesquels le père Legai glorifia la sainte patronne de Paris. On y lit les strophes

suivantes :

Oui, c'est vous que Paris révère Gomme le soutien de ses lis, Geneviève, illustre bergère,.

Quel bras les« mieux garantis !

Vous qui, par d'invisibles armes, Toujours au fort de nos alarmer , Nous rendîtes victorieux , Voici le Jour où la mémoire De vos bienfaits, de votre gloire, Se renouvelle en ces lieux.

Si nous ne nous trompons, ce cantique, quoique la muse de l'auteur de Mahomet et de la Pucelle soit bien païenne pour ne point compromettre la vierge de Nanterre, se chante encore au Panthéon.

Depuis le commencement du xii® siècle jusqu'eù 1789 , on compte soixante-quinze exhibitions légitimes de la châsse de sainte Geneviève; celle des frondeurs ne compte pas. Les écrivains religieux en ont soigneusement tenu registre. Une douzaine de ces promenades furent faites pour aider les armes royales à repousser les Anglais. Mais le plus grand nombre des miracles de la sainte consistaient à modifier le cours des événements météorologiques. Dix-neuf ibis le roi et le parlement , unis au peuple, demandèrent à la bergère d'intercéder pour obtenir de la pluie. Neuf processions eurent lieu, au contraire , pour empêcher les blés de se pourrir et arrêter les grandes pluies. Avec un drainage aussi perfectionné que de nos jours, on n'aurait pas eu besoin de tourmenter les os de la première des conférencières qui , ayant sauvé la France pendant sa vie, suivant la légende, aurait bien eu droit à quelque repos après sa mort, en laissant les Parisiens se sauver tous seuls s'ils le pouvaient.

L'usage de ces processions , pour ainsi dire nationales, a cesse. Cependant , Tagriculture ne s'en porte pas plus mal. S'il j a moins de pluies et plus de grêle que dans les anciens temps, ce n'est point parce qu'on est moins dévot, mais parce que l'on a coupé trop de forêts. Les dévotions à sainte Geneviéye ne valent certainement point la plantation de quelques futaies. Si nos prairies ont soif, c'est notre faute, parce que nous ne voulons point prendre la peine de leur donner à boire, en construisant un réseau suffisant de rigoles d'irrigation.

Occupons-nous maintenant des aventures ou plutôt des mésaventures de la châsse pendant la période de la Révolution. Il est fort instructif de savoir qu'on ne peut même point prétendre à avoir les mêmes reliques que nos anciens rois; ces reliques si peu authentiques, dont se contentaient nos aïeux, ont déjà péri. Etiam perierunt ruinœ!

Vers le commencement de 1791 , l'administration du département de la Seine proposa de transporter la châsse de sainte Geneviève dans l'église de Saint-Etienne-du- Mont* Ce projet s'exécuta le 14 août 1791 , et les autorités constitutionnelles firent une affaire sérieuse de cette translation de quelques ossements.

Une commission municipale remit donc solennellement les reliques au curé de Saint-Etienne-du-Mont, comme un objet dont la conservation intéressait la nation tout entière.

La châsse était accompagnée de deux cœurs de vermeil et couronnée d'un bouquet de diamants , auquel les autorités constituées attachaient le plus grand prix.

Mais on ne devait point se contenter de ce simple déménagement) pas plus qu^on n'en devait rester à la constitution civile du clergé ; quand la commune de Paris s'occupa de nouveau de la châsse , ce n'était pas pour Texposer à la piété des fidèles, c'était pour la faire servir , comme on disait alors , aux nécessités de la République. Comme l'on comptait sur le fameux bouquet de diamants , on le transporta à la Monnaie , ou l'on n'eut pas de peine à reconnaître que les pierres étaient fausses I! Tout était mensonge et imposture. En effet , le Moniteur universel du 4 frimaire contient le procès-verbal de la virite domiciliaire, pratiquée par les officiers municipaux dans le cercueil de la sainte. On y trouva non point une tête , mais deux têtes I L'une des deux tôtes étsât couverte d'un dépôt de plâtre cristallisé. De ces deux tètes, quelle était ]a^ bonne î Sans doute les. dévots diront qu'elles l'étaient toutes deux.

Bn effet, puisque dsms le paquet de toile blanche goudronnée renfermant les ossements de la sainte, il manquait les 08 du bassin, la tôte ^surnuméraire était sans doute chargée d'y suppléer.

A la suite de cet inventaire, la commune de Paris prit un arrêté. On décida que les rdyM][ues seraient brûlées en place de Grève, sur un bûcher couvert de chasubles et d'ornements d'église. Les os furent détruits avec le plus grand soin au milieu d'un grand concours de citoyens, et il devait sembler qu'on dût renoncer à avoir des reliques de sainte Geneviève *, mais il y a des gens qui ne sont

point faelles désorienter, noas Payons déjà vu par Thistoire de la sainte ampoule.

En 1806, le Panthéon national fut l'objet d'un décret impérial qui disposait qu'il serait rendu au culte catholique. Mais ce décret étrange, si peu prévu, déclarait en même temps que le monument ne cesserait point pour cela de servir à la sépulture des grands hommes; cette . seconde partie de la volonté impériale fut aussi mal exécutée que la première, car on y ensevelît des sénateurs et des généraux, que la France a déjà oubliés , quoiqu'un acte en règle ait consacré leurs droits à l'immortalité.

Le Panthéon resta donc à peu près inutile jusqu'au moment où le roi Louis XVIII le remit entre les mains de Mgr de Quélen, archevêque de Paris, pour en faire une église..

La bénédiction de la nouvelle église se fit en grande pompe, le 3 janvier 1822, en présence d'un nonce du pape, du comte d'Artois, du duc et de la duchesse d'Angoulême et de toutes les autorités du temps. Après avoir fait leur prière, les princes furent invités à descendre dans la chapelle basse où l'on avait déposé les reliques de sainte Geneviève qui avsâent miraculeusement échappé au feu. On donna alors lecture de copieux procès-verbaux qui ont été conservés. M. de Quélen prétend, dans ces pièces étranges, avoir appris, par révélation divine peut^ être, que des parcelles des os de la sainte avaient été envoyées à différentes églises de différents diocèses, et il ajoute, avec une admirable assurance, qu'il est parvenu à les recueillir ; puis il procède à l'énumépation des tré-

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sors ainsi récupérés au mépris de l'histoire ecclésiastique de la province de Paris, au moins autant qu'au mépris du bon sens ; car le roi Louis XIII ayant voulu se procurer quelques parcelles du squelette de sainte Geneviève pour son usage personnel, il lui fut répondu solennellement par un refus basé sur ce que la châsse ne s'ouvrait jamais. Est-il raisonnable de croire que l'abbaye aurait accordé à de modestes églises de campagne une faveur refusée à un puissant monarque qui aurait payé une parcelle de cette relique au poids non de l'or, mais des diamants ! L'anatomie et l'histoire naturelle ne protestent pas avec moins d'énergie contre cet audacieux récit.

La pièce saillante des reliques récupérées est un ossement droit de quatre pouces de long (Voir Vffistotre de sainte Geneviève, écrite par l'abbé Yves, docteur en théologie). Cependant, d'après le procès-verbal de la commune révolutionnaire, document très-authentique non disputé, il n'y avait que les os du bassin qui manquaient dans le cercueil de la sainte , et qui, par conséquent, avaient pu être distribués en cadeau aux églises affiliées. Comment diable ont pu s'y prendre les marchands de miracles pour en tirer un os droit de quatre pouces de long I

Mais ces difficultés n'arrêtaient en aucune façon les dévots ; car, pendant que l'on donnait lecture de ces pièces singulières, une légion de jeunes personnes vêtues de blanc, tenant à la main des lis, avait été réunie ; ces tendres beautés chantaient des cantiques, parmi lesquels figuraient les strophes dues à la plume infidèle de Vol-

taire. Une fois les chants épuisés, on déposa la châsse dorée , dans laquelle on avait renfermé ces ossements suspects, au milieu du chœur, sur un autel où Parchevêque de Quélen officia pontificalement.

Nous avons raconté ces détails dans un article que nous avons publié dans la Liberté. Nous disions à la fin de notre travail, qui nous a valu une réplique très-vigoureuse du Monde : a Des personnes peu habituées aux fureurs des théologiens peuvent être surprises en apprenant que la totalité des ossements ayant appartenu à la sainte forme un squelette plus que complet. Mais tout peut s'arranger avec des bulles pontificales, car des saints moins importants que sainte Geneviève ont été encore mieux traités. )> s

En faisant le compte des reliques honorées simultanément dans différents lieux, on a trouvé 26 têtes de sainte Julienne, 30 corps de saint Georges , 63 doigts de saint Jérôme, 5 à 600 ossements de saint Pancrace. (( Il n'y a si petite villette, dit Calvin dans son Traité des Reliques^ ni si méchant couvent de moines ou de nonnes , où Ton ne montre du lait de la Sainte-Vierge. Les autres plus, les autres moins. Tant il y a que si la Sainte-Vierge avait été- vache laitière, elle n'en aurait point autant rendu de toute sa vie. »

Cette cérémonie faisait partie d'un plan d'ensemble. Un peu avant la Révolution de Juillet, au moment où le gouvernement croyait trouver quelques forces factices dans le réveil des grandes superstitions publiques , M. de Quélen imagina de procéder à une cérémonie qu'on

ne peut pas séparer de la première. Il fit transporter dans la chapelle des Pères lazaristes des reliques de saint Vincent de Paul, également récupérées d'une façon merveilleuse, quoique le squelette du saint eût été brûlé dans un des grands auto-da-fé exécutés par la Révolution. Cette exhibition de tous les moines et de toutes les nonnes de la capitale inspira & Béranger un de ses chants les plus sublimes.

Le poète national fait parler un brigand exécuté dans son temps pour ses forfaits ; ce brigand s'écrie ironiquement, comme il pourrait encore le faire en l'an de superstition 1870 :

« Dévots, baisez donc mes reliques ! >

La suite de l'histoire de la châsse de sainte Geneviève n'est pas moins étrange. La châsse resta exposée au^ Panthéon jusqu'aux journées de juillet. Une fois le combat terminé , les prêtres essayèrent de dire, comme d'habitude, la messe au Panthéon. Mais les étudiants du quartier latin , ayant été prévenus de cette tentative, envahirent le saûctuaire consacré aux grands hommes , afin d'en arracher les prétendus ossements de la sainte. Il paraît que, devançant cette visite du peuple, les dévots avaient enlevé leur relique.

Les écrivains ecclésiastiques prétendent que les prêtres de la paroisse avaient caché la châsse dans une maison du voisinage, où elle fut découverte par la police , qui la transporta à rarchevêché.

Lorsque rarcheyéchë fut mis au pillage, la châsse, suivant les récits donnés au monde sous la garantie de rarchevôcbé, aurait encore cette fois échappé à la destruction populaire. Quand le calme fut rétabli , elle fut renfermée dans Féglise Notre-Dame, où elle resta exposée pendant tout le cours de la monarchie de Juillet et de la république de Février.

Pendant ce temps , une partie de la population parisienne prenait Fhabitude d'aller en pèlerinage à Saint- Étienne-du-Mont adorer une pierre qui avait, dii-on, fait partie du tombeau de la sainte et que , pour protéger contre le couteau des fidèles, on avait elle-même placée au centre d'un tombeau.

Le contact de pierres recouvrant une autre pierre, voilà ce que des gens qui se moquent du zouave de la Roquette considèrent comme un spécifique unique pour guérir tous les maux.

Au mois de juin 1849, on vit l'archevêque Sibour profiter de l'état de siège , décrété à la suite de la manifestation des Arts-et-Métiers , pour se rendre en procession de la cathédrale à Saint-Étienne-du-Mont. Quoique Notre-Dame renfermât les prétendus ossements de sainte Geneviève , le prélat nommé par le général Cavaignac allaita Saint-Etienne-du-Mont pour obtenir la fin du choléra qui décimait la population. Qui ne sait actuellement, depuis les travaux de la commission sanitaire internationale de Gonstantinople, que le choléra ainsi que la peste est dû à des germes morbides répandus dans l'atmosphère , et qui craignent moins les prières que les

fumigations du grand chimiste Guy ton d^e Morveaux ? Des filtres destinés à purifier Tair qui sort des salles de cholériques, peuvent également produire unefietplus énergique que les neuvaines de M«' Sibour. Les feux allumés sur les places publiques en temps d'épidémie valent mieuf qu'un bref du pape, à moins qu'il ne renferme une dispense apostolique destinée à autoriser pendant les temps d'épidémie l'usage de la crén>ation si commode, si économique avec le pétrole. La sépulture chrétienne peut être une excellente chose, agréable à Di'eu et à l'Eglise, cependant à condition que les cadavres des chrétiens déjà morts n'empoisonneront point les chrétiens encore vivants.

Mais qui sait si ce n'était point en prévision des événements futurs que M^"^ Sibour tournait processionnellement autour du Panthéon?

En efltet,^un des premiers actes du prince Louis- Napoléon, affiché au moment où la victoire était encore incertaine , fut de rendre au clergé ce magnifique monument.

Le premier usage que le clergé devait faire de cette largesse était naturellement d'y installer ces précieuses reliques, si authentiques, comme nous l'avons vu. La cérémonie eut lieu au mois de janvier 1853 , avec une pompe qui m'eût suffoqué si je n'eusse été exilé.

En tête du cortège marchait la croix épiscopale, suivie du séminaire de Saint-Sulpice , rangé sur deux longues lignes et marchant suivant l'ordre hiérarchique : en première ligne les tonsurés , en seconde les minorés ,

puis les diacres et enfin les jeunes prêtres. Derrière ce bataillon sacré se trouvaient les séminaires diocésains des Irlandais et du Saint-Esprit, le clergé de toutes les églises de la rive gauche, les vicaires généraux, les chanoines honoraires et tout le clergé métropolitain.

La châsse était portée par quatre diacres et suivie d'un nombre immense de membres du clergé régulier , de quelques ouvriers , plus ou moins véritables , recrutés parmi ceux qui vivent d'aumônes et de secours peu mutuels , des confréries jde Saint-Vincent-de-Paul et de Saint-François-Xavier. Les sœurs qui avaient figuré dans les processions précédentes n'avaient point jugé que les temps fussent assez sûrs pour qu'elles pussent quitter leurs couvents.

Quand la châsse passa devant l'église de SainirÉtiennedu-Mont, il en sortit un cortège déjeunes filles vêtues de blanc, précédées par le clergé de la paroisse et portant une bannière de soie bleue sur laquelle on avait brodé Kmage de la Vierge de Nanterre. Au moment où la croix qui précédait le cortège est arrivée dans le chœur, M*' Sibour, la mître en tête et la crosse en main, est venu recevoir la châsse sur le perron et est entré à sa suite dans l'église. De retour à l'autel , le prélat a entonné gravement le psaume Laudate Dominum , qui a été répété par tout le clergé. La messe a été aussitôt célébrée. Lorsqu'elle a été finie , l'archevêque a prononcé un long discours recommandant emphatiquement à sainte Geneviève , TEmpereur et la ville de

Paris. Pour que rien ne manquât au triomphe de l'Église,

il y a eu un Te Beum suivi d'un banquet ecclésiastique , auquel M. le duc de Persigny a eu l'honneur d'être invité.

Depuis lors les pèlerinages ont lieu avec une splendeur qu'ils n'avaient^jamais atteinte sous l'ancienne monarchie y non-seulement à Sainte-Geneviève , mais encore à Saint-Étienne-du-Mont ; car, pour être sûrs de ne point se tromper, les pèlerins font coup double, ils vont s'agenouiller devant la châsse et sur le tombeau, que nous avons décrit. Quelques génuflexions de plus ou de moins ne valent pas assez cher pour que l'on doive s'abstenir dans le doute, comme le veut la sagesse des nations. Le curé de Saint-Étienne^du-Mont nous a raconté que le nombre des pèlerins qui ont franchi les portes de son église était de 400,000 en 1869 ; nous ne pensons pas qu'il ait sensiblement diminué en 1870 , par l'article que nous avons publié dans la Liberté, Mais qous ne nous découragerons point pour si peu.

Combien de fois n'avons-nous point entendu corner à nos oreilles , surtout depuis que nous nous occupons de ces matières : a Vous perdez votre temps et votre peine en cherchant à combattre la superstition. Ceux qui croient à ces dévotions, à ces tours des spirites ou des somnambules, ne lisent guère, et quand ils lisent ils ne comprennent pas. Voufi n'^furez du reste pour lecteurs que ceux qui> lisant peut-être Yoltaire mieux que. vous.,, n'ont aucan besoin d'être convertis. »,

Cependant nous ne craignons point de déclarer que nous ne nous laissons point détourner pco' ces fôobeux pre-

nostics et que nous espérons franchement arriver à faire quelque bien , non point en plaisant à ceux qui connaissent déjà le ridicule de ces fables, mais en faisant ouvrir les yeux à ceux qui ont eu le malheur de les fermer.

Il en est de la police scientifique dbmme de Tautre, il faut qu'elle pénètre partout. Elle doit surtout surveiller les carrières d'Amérique où se réunissent les rôdeurs de ces barrières de la raison, qui se nomment les superstitions. Elle ne doit pas négliger d'envoyer de fréquentes patrouilles dans la plaine de Pantin, car les charlatans sacrilèges peuvent creuser bien des fosses , où des populaces entières, véritables familles Kinck, viennent déposer ce qu'elles ont reçu d'intelligence et de bon sens.

Vainement on nous accuserait de nous escrimer comme don Quichotte contre des moulins à vent, de choisir comme objet de notre critique ces superstitions dont nul ne js'occupe si ce n'est dans les bas fonds intellectuels de la société !

Non, non, il n'est pas temps que la philosophie désarme encore, le réveil de la raison n'a point sonné à l'horloge de l'histoire. L'heure est encore aux faux prophètes et aux fausses révélations. En ce siècle, tout est escamoté, m^e la gloire! Du pavé de Paris , on voit encore surgir quelques dieux, et j'ai pu dans ma jeunesse faire l'aumône au grand Mapa! Ne voyons-nous pas que les choses marchent de la même manière de l'autre côté de l'Atlantique, et que la république des Etats-Unis est obligée d'envoyer une armée fédérale pour triompher des nonpossumus du successeur du prophète des Mormons?

Quoique la polygamie soit une pierre impure, pour faire reposer son édifice, Brigham Young se contente de cette pierre-là.

Il n^est point de ij^archand de miracles qui ne puisse se procurer des éditeurs et même des avocats! N'avons- nous pas vu une des lumières du barreau, un des tribuns les plus irréconciliables et les plus illustres, mettre son éloquence au service d'une vierge qui n'aurait point affronté les regards du siècle de l'encyclopédie !

Si pour son malheur Voltaire vivait encore de nos jours, U écrirait encore son conte du Taureau Blanc ! Sa Sorcière d'Endor pourrait réunir encore le poisson de Jonas , la colombe de l'arche, l'âne de Balaam, le serpent d'Eve et même le corbeau d'Isaïe, car aucune bête du troupeau sacré n'a encore été licenciée. Il n'y a point jusqu'à celles de l'Apocalypse, dont des rêveurs ne .s'occupent en ce moment !

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