LE SANCTUAIRE DE NOTRE-DAME
Nous ne pouvons prétendre malheureusement à Thonneur de faire justice en ce livre de toutes les superstitions encore debout, vivant à cette heure dans différentes parties de la cité des lumières. Cette tâche nous entraînerait au-delà des bornes que nous avons dû nous tracer ; mais il nous est impossible de ne point raconter l'histoire d'un centre de dévotion extraordinaire que nous avons vu croître et se fonder pour ainsi dire sous nos yeux. Quoique pour comprendre le culte de Notr^-Dame-des Victoires, il soit nécessaire de remonter un peu haut dans les annales de la crédulité française, nous ne pouvons nous dispenser d'exécuter rapidement une aussi instructive excursion.
On sait que le roi Louis XIII resta longtemps sans avoir d'enfant, quoique, suivant une chronique accueillie par M. Mlchelet, TAnglais Buckingham ait bien pu travailler à nous donner un dauphin.
Au moment où l'âge de la reine rendait une grossesse problématique, on répandit le bruit, dans un certain monde piétiste, que la sainte Vierge avait apparu au frère Fiacre, dans l'Eglise des Petits-Pères ; qu'elle lui avait ordonné dé faire une neuvaine, à l'issue de laquelle le ciel exaucerait les vœux de tous les Français.
Le frère Fiacre fit sa neuvaine, et la reine ne tarda point à déclarer sa grossesse que Louis XIII n'hésita pas à déclarer miraculeuse. Peut-être pour étourdir quelques soupçons, l'heureux père fit éclater une joie immense; le nouveau-né fut appelé Dieudonné, surnom qu'il ne devait quitter que pour celui de Louis le Grand. Afîiîde mieux montrer toute sa reconnaissance, le fils d'Henri IV consacra par un noèn solennel, la France entière au sacré cœur immaculé de la mère du Sauveur. C'est en mémoire de cet acte^ un peu despotique, car la France n'iivait pas donné son consentement, que l'on faisait tous les ans, jusqu'à la Révolution, une procession solennelle qui avait lieu le quinzième jour d'août. Cette procession , à laquelle la cour ^ assistait , était une grande affaire d'état, pour l'ancienne monarchie. Elle fut naturellement supprimée en même temps que les autres pratiques superstitieuses du moyen âge, qui s'étaient perpétuées jusqu'à cette époque ] mais, après la Restauration, les Bourbons s'empressèrent de rétablir cette promenade.
Depuis la révolution de 1830, la procession du vœu de Louis XIQ n'a plus reparu dans les rues de Paris. Mais elle se fait à huis-clos, car on l'exécute ponctuellement dans l'intérieur de la cathédrale. On porte en grande pompe la statue de la Vierge autour du chœur, comme autrefois on la portait autour de la cité.
C'est dans le chœur que l'on voit encore la statue de Louis XIII , tombant à genoux , au moment même où il accomplit l'acte de la consécration de la France au cœur
de la Sainte-Vierge-Immaculée. C'est donc sous l'invocation de ce vœu , sous la garantie d'Anne d'Autriche , que le pouvoir miraculeux de l'ëglise de Notre-Dame-des- Victoires se trouve placé.
Ce sanctusâre fut dépouillé d'une statue en or et en argent dont Louis XIII lui avait fait hommage, et dont la Révolution fit des pièces de monnaie. L'église n'avait plus rien qui la distinguât des autres édifices religieux de la capitale. Mais en 1836 , le curé Desgenettes , ancien militaire retraité et frère du célèbre chirurgien de Saint-Jean-d'Acre , voulut rendre à sa paroisse la splendeur dont la Révolution l'avait privée. L'abbé Desgenettes prétendit avoir eu une vision pareille & celle du fameux frère Fiacre. On le crut sur parole comme l'on avait cru le franciscain 1
La Sainte-Vierge lui avait ordonné de fonder, au centre de Paris, une congrégation en faveur de son Sacré-Cœur-Immaculé. Cette congrégation devait être consacrée à prier pour la conversion des infidèles , et notamment des infidèles Anglais.
On fit grand bruit de cette apparition^ que , suivant leur habitude, les écrivains religieux répercutèrent avec autant d'assurance que s'ils avaient eux-mêmes assisté à la viMon. Les fidèles et les offrandes ne tardèrent point à affiner. Bientôt la congrégation naissante sentit le besoin de fonder un organe spécial qui dure encore , après avoir subi différentes transformations. Les Annales de la Congrégation du Sacré-Cœur''de--Marie sont exclusivement consacrées à enregistrer les guérisons et les
conversions miraculeuses dues à Tintercession de Notre- Dame-des-Victoires. On y tient également registre de la création de sociétés affiliées , organisées ' sur les mômes bases. Nous ne conseillons point la lecture de ce recueil, qui ne renferme aucun fait saillant, qui distille un ennui irrésistible. On n'y trouvera qu'un chapelet d'histoires insignifiantes prouvant le progrés de superstitions s'engendrant elles-mêmes , et ne se soutenant que par elles* mêmes. *
Un des premiers fruits de cet enthousiasme factice fut la conversion du célèbre pasteur anglican Newman , le frère du philosophe de ce nom. Mais il est juste d'ajouter que ce célèbre docteur Newman appartenait à la secte du docteur Pusey, anglican connu par ses tendances papalines, et qui écrivit dernièrement à Rome pour savoir s'il ne pouvait être admis au Concile. De la haute Eglise anglicane à la confession romaine, le chemin est si aisé, qu'il n'est guère besoin de miracle pour le franchir. Il n'y a, en vérité, .qu'à se laisser glisser sur la pente pour arriver bientôt jusqu'au fond du ravin. Ces analogies de doctrines n'empêchèrent pas les congrégar nistes du Sacré-Cœur de voir dans cette évolution si naturelle une des suites les plus merveilleuses de la miraculeuse vision de Tabbé Desgenettes. Mais qu'il nous soit permis , pour diminuer Tétonnement de nos lecteurs, de parler des Yisitandines et des visitations.
A la fin du xvii® siècle, les visitandines attendaient.... Cependant , l'époux ne venait pas. Mais , dit Michelet , dans la vineuse Bourgogne , où le sexe et le sang sont
riches, une fille bourguignonne, religieuse visifandrne de Paray, reçut enfin la visite promise. Jésus lui permit de baiser les plaies de son cœur saignant.
Marie Alacoque n'avait pas été énervée, pliée de bonne heure par le froid régime des couvents. Cloîtrée tard, en pleine force de vie, de jeunesse, de santé , la pauvre fille était martyre de sa pléthore sanguine. Chaque mois il fallait la saigner. Et, avec cela, elle n'en eut pas moins, à vingt-sept ans, cette exCase suprême de la félicité céleste. Hors d'elle-même, elle s'en confessa à son abbesse, femme habile, qui prit une grande initiative. Elle osa dresser contrat de mariage entre Jésus et Alacoque, qui signa de son sang. La supérieure signa hardiment pour Jésus. Le plus fort, c'est qu'on fit les noces. Dès lors , de mois en mois , Marie Alacoque recevait régulièrement les visites de son légitime époux ! .
Il est facile de mettre le doigt sur la plaie historique. Dès l'année même où le miracle eut lieu, le culte protestant fut défendu à ParayH On fit du Sacré-Cœur un drapeau de guerre civile contre les religionnaires. La révocation de l'édit de Nantes , qui suivit moins de dix ans après, fut préparée par ces visionnaires, moins innocentes qu'on l'imagine, plus criminelles que folles. Même, par une analogie qui ne serait étrange que si les jésuites ignoraient l'histoire de l'Eglise, c'est de la congrégation des visitandines que sortit la Colombière, jésuite poitrinaire que l'on chargea de la conversion des Anglais.
La Colombière, prédécesseur de l'abbé Newman , con-
verti par les prières du Sacre-Cœur de Notre-Dame-des- Victoires, alla dévotement passer un an près du volcan féminin. Marie Alacoque, sa pénitente, voyait son cœur uni au sien dans le Sacré-Cœur de Jésus. Il serait difficile de dire si de pareilles affirmations tomberaient sous la juridiction du médecin ou du procureur du roi. Nous ne nous cKargerons point de trancher à la légère une si scabreuse difficulté.
Ce qui est sûr, c'est que ces visions célèbres produisirent la multiplication rapide des maisons du Sacré- Cœur. En vingt ou trente ans, dit Michelet, on en créa quatre cent trente-huit, dont beaucoup durèrent jusqu'à la Révolution.
La congrégation de Notre-Dame-des-Viètoires est encore plus féconde en congrégations affiliées, car leur nombre se compta bientôt par milliers , et il n'j a pas de moii qu'on n'en affilie quelques dizaines.
Les visions de Marie Alacoque , la belle visitandine, ne précédèrent que de neuf ans ce grand acte hideusement piétiste que l'on nomme la Révocation de l'Edit de Nantes. Est-ce.la faute des adeptes du curéDesgenettes, si lerf visions modernes n'ont précédé que le Syllabus et la déclaration du dogme de l'Immaculée-Conception !!
A Notre-Dame-des-Victoires, on ne se bornait point à prier pour la conversion des Anglais, on priait encore avec la môme ardeur pour la conversion des Israélites en général, et en particulier pour un Israélite né à Strasbourg, frère d'un Israélite déjà ^converti. Cette circonstance aurait dû , si l'on raisonnait dans ces matières
comme dans les matières raisonnables, rendre le miracle aussi peu surprenant que la conversion du pusejste Newman.
Alphonse de Ratisbonne , le héros de ce roman piétiste, qui se trouvait à Rome, prétendit voir la Sainte- Vierge qui lui apparut tout à coup au fond d'une des 360 églises de la ville éternelle. Comme l'abbesse du xviie siècle , l'abbé Desgenettes n'eut pas de contrat de mariage à signer. Mais , touché par cette vision , pour le moins aussi miraculeuse que celle de l'abbé Desgenettes, le juif Ratisbonne se convertit.
Cette conversion, qui fut habilement annoncée par toutes les trompettes ecclésiastiques, servit dé consécration à la gloire du sanctuaire de Notre-Dame- des- Victoires.
N'était-ce point aux prières déposées au pied de cet autel qu'il fallait faire honneur de la glorieuse apparition romaine et par conséquent de la conversion miraculeuse d'un des descendants des bourreaux de Jésus- Christ !
Les murs de l'église se couvrirent à^ex-votOf les galeries latérales, jusqu'alors désertes, se remplirent de confessionnaux , de trépieds, de marchands de cierges, de chapelles vouées au Sacré-Cœur de l'Enfant- Jésus et à tous les saints du calendrier.
En 1854 eut lieu, dans les murs de cet édifice, une cérémonie digne du moyen âge. Un légat du pape vint processionnellement apporter une couronne d'or à la 'Vierge miraculeuse , et y ériger un autel privilégié. Mais les gué-
risons authentiques ne devinrent pas plus nombreuses qu'avant cet acte de l'infaillibilité pontificale. Car nous n'avons point appris que le sanctuaire de Notre-Damedes-Victoires ait été utilisé en temps de choléra, ni même qu'il ait servi à protéger contre la variole les fidèles deux et trois fois vaccinés.
Cette cérémonie eut lieu avec l'assistance des autorités civiles et militaires. Les journaux religieux déclarèrent avec le grand sang-froid qu'ils savent mettre en pareille matière, que le Saint-Père s'acquittait ainsi de la dette contractée lors de l'intervention française. Cette couronne d'or était le prix de la destruction de la République Romaine ! ! Le sanctuaire en reçut un nouveau lustre, pèlerins et offrandes affluèrent avec une abondance réellement inespérée.
Le Couronnement de Notre-Dame-des-Victoires n'est point une démonstration isolée, dans notre France autrefois sceptique, raisonnante et raisonnable.
Le 23 mai 1855 , une cérémonie analogue réunissant trente mille paysans des Hautes -Alpes, s'est accomplie à Notre-Dame-de-Lauss , lieu d'un pèlerinage traditionnel auquel M»^ Desprez, évêque de Gap, a senti le besoin de donner un nouvel éclat.
Escorté de sept évêques du voisinage , à la tête desquels il officiait en qualité de délégué spéci§kl de Sa Sainteté Pie IX, Tévéque Desprez a procédé à cette consécration, malgré une pluie battante que, premier miracle , les pèlerins ont bravée ! Ce pèlerinage traditionnel de Notre-Dame-de-Lauss a été fondé
à la fin du xvii* siècle par une petite bergère nommée Benoîte Rencurel ,-qui avait de longs entretiens avec la sainte Vierge , laquelle s'intéressait beaucoup à la manière dont elle gouvernait son troupeau. Descendre du ciel pour se faire vachère ou gardeuse de dindons , voilà une humilité que notre cœur mondain ne comprendra jamais. Elle est, faut-il ajouter, peu d'accord avec l'orgueil de la prétendue apparition à l'abbé Desgenettes, où la môme Vierge demandait l'érection d'une chapelle à son cœur immaculé. Mais sans doute les profondeurs des desseins des immortels dépassent notre sagesse, et ce n'est point à nous qu'il appartient de les juger !!
Déjà , quand il arrive d'émettre une opinion trop crue sur les faits et gestes des grands de la terre, il est rare que l'on s'en tire sans amende et sans prison !
Le sanctuaire de Lauss fut privé, en 1793, de la statue consacrant la superstition dont il était le centre.
L'abbé Auguste Martel , chanoine et supérieur de la maison de Lauss , a publié en 1850 une histoire de la pieuse bergère. Dans ce gros volume in-8^ , le dévot thaumaturge raconte avec détails l'arrivée des vandales. Il se sert de termes qu'il n'est point inutile de rapporter.
« De par l'autorité révolutionnaire , le tout fut envahi à main armée , par une troupe de forcenés ivres d'impiété et affamés de pillage... Cette horde laisse terminer la messe à ceux des prêtres qui se trouvaient à l'autel , ceux qui étaient dans les confessionnaux en furent brutalement arrachés.... Tandis qu'une partie delà bande for-
çait les portes ou escaladait les fenêtres du couvent, l'autre partie dévastait l'église. La statue miraculeuse de la divine Marie , placée derrière le sanctuaire et re- ^ vêtue d'une robe richement^ brodée , fut dépouillée et laissée dans un état complet de nudité ! »
Dès la première année du rétablissement du culte^ les thaumaturges reprirent possession du sanctuaire, mais la cour de Rome attendit Un demi-siècle pour le transformer en autel privilégié. Il serait à désirer que dans son gros bouquin où il énumère toutes les tentations de la bergère , le pieux abbé Martel ait trouvé la place de nous raconter comment la statue miraculeuse fut retrouvée.
Quelques années après ce couronnement , la France allait dans le Mexique sous prétexte d'y porter la civilisation. On nous pardonnera donc de rapprocher de cette cérémonie la fête <5ommémorative qui ' avait lieu à Mexico le 12 décembre 1853 , pour célébrer le 320« anniversaire d'un événement analogue aux visita dont ^ Notre-Dame -d es-Victoires aurait été le théâtre en des temps si récents, et l'on doit avouer que la légende mexicaine offre une sorte de poésie naïve doftt les apparitions de Ratisbenne , du frère Fiacre et de l'abbé Desgenettes sojit totalement privées. L'Indien Juan Diego demande à la Vierge de lui donner un témoignage matériel de la réalité de son apparition , précaution que l'abbé Desgenettes , l'abbé Ratisbonne et le frère Fiacre ont négligée, omission grave en notre siècle incrédule! La sainte Vierge , qui était assise sur un beau nuage
blanc , lui dit de cueillir des roses que portait un rosier surgissant subitement sur un sol desséché, et de les donner à Tarchevôque. Après mille peines, le pauvre Indien parvient à arriver auprès de Sa Grandeur et lui remet le bouquet enveloppé précieusement dans un linge, pour empêcher les rayons du soleil de dessécher les délicates pétales. surprise ! ô miracle l il n'y avait plus de roses, mais l'image de Marie entourée de rayons dorés. Ces miracles valent mieux que ceux de la bergère de Lauss , et que ceux de l'abbé Desgenettes.
Vision pour vision, donnons au moins la palme au Mexicain qui invente, une fiction gracieuse 1 Car si l'on rétablit le paganisme des anciens, ne doit-on pas demander qu'on le fasse d'une manière dont Ovide et Homère ne rougiraient point?
Dans toute cette cohue de miracles, ne peut-il point y avoir quelques faits dont la science soit à même de rendre raison , et qui tombent directement sous le domaine de la physique des miracles ? Nous ne parlons point de l'hallucination qui ne connaît aucune règle physique proprement dite, dont le physiologiste seul serait* apte à rendre compte , mais des illusions dont chacun peut devenir le jouet , sans perdre son bon sens. Evidemment un individu , mâle ou femelle , prosterné aux pieds d'une statue vigoureusement éclairée , décorée d'objets d'or et de bimbeloterie, qui la regarde avec componction , avec fixité à plusieurs reprises , doit apercevoir une image persistante fixée sur sa rétine. Il n'y a rien d'absurde à supposer qu'il voitap-
paraître un fantôme produit par une sort^ de vision suh» jective assez facile à provoquer. Les règle§ de cette perversion de la sensibilité sont même assez précises , pour que M. Helimlo6l(les ait tracées dans un savant ouvrage, mis à la portée du public français par M. Javal , le fils du député. De cette vision subjective dont la physique rend compte, à l'apparition miraculeuse devant laquelle s'extasie le thaumaturge , il n'y a qu'un pas , et ce pas l'imagination doit le franchir, hélas , bien aisément!
Ce jeu d'ombres et d'objets éclairés produit des effets saisissants même sur les théâtres des physiciens des boulevards , où l'on s'attend à les apercevoir. Quelle ne doit point être la vivacité des impressions reçues , quand le spectateur mêle malgré lui, sans s'en douter, les images subjectives imprimées sur sa rétine à la vue des objets environnants, quand il a été affaibli par le jeûne, préparé par des prédications effrayantes, enivré par la valeur de l'encens , le son de la musique , le rhy thme des chants et des gestes , enfin quand les jeux d'ombres et de lumières ont été distribués peuWtre par d'habiles physiciens. La raison du dévot prosterné au pied d'un autel solitaire vacille et tremble comme la feuille légère exposée au souffle du vent ! Combien il diffère de l'homme de l'Ecriture qui a des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre, car il a des oreilles qui entendent parler de muettes statues de marbre, et ses yeux aperçoivent des fantômes qui ne hantent que son cerveau !
Nouvelle c