‹ La physique des miraclesChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA SAINTE ROBE d'aRGBNTEUIL.

La Sainte Robe de Notre-Seigneur Jésus-Christ était une relique si précieuse, que nos marchands de miracles ne pouvaient consentir à la laisser détruire par la Ré* Yolution. Aussi, ne connaît-on pas actuellement moins de deux robes sans couture, adorées simultanément à Argenteuil et à Trêves. L^exposition de la robe de Trêves excita , en .1844 , une énergique protestation du célèbre prêtre catholi<^ue libéral Runge , qui se sépara en cette occasion de la communion romaine. Il paraît qu'elle avait attiré .plus d'un demi-million de pèlerins , appartenant à la classe la plus pauvre, la plus ignorante, venant renouveler aux pieds de l'évoque Arnold de ^ Trêves les scandales contre lesquels Luther s'était révolté trois siècles plus tôt. La croyance à la relique de l'église d' Argenteuil s'exerce sur une moins grande échelle, mais l'exposition ayant lieu tous les ans n'est pas moins excessivement fructueuse pour l'église paroissiale , ainsi que pour les cabarets du pays.

Que dire de cette superstition tenace déjà attaquée il y a près de deux siècles par l'abbé Thiers , sous les auspices de l'approbation de l'évéque de Paris , et qui dure encore quoique ses patrons n'aient pu produire un seul texte, même frelaté, d'auteur ancien, qui raconte ce

qu'est devenue la robe sans couture après qu'elle fut tombée dans les mains des soldats? De môme que la robe rivale de Trêves , cette relique fut tout-à-<îoup exposée avec éclat à la suite d'une révélation. C'était la Sainte- Vierge qui avait révélé à un moine précurseur de l'abbé Ratisbonne, cette existence miraculeuse! Rien n'est grotesque comme de suivre les apologistes de la robe sans couture dans leurs eflTorts pour cacher les lacunes de plusieurs siècles, qui existent dans leurs traditions. Dieu ! que les marchands de miracles ont peu d'imagination pour avoir recours , uniformément, aux mêmes légendes , à l'imp'ératrice Hélène , mère de Constantin , et à cette autre impératrice Irène , burlesque prétendue de Charlemagne , qui avait écoulé sur la France la défroque de ses sacristies en même temps que les orgues de Barbarie. Les solécismes, les barbarismes, dont abondent les vieilles chartes excipées par les propriétaires de la tunique d'Argenteuil, ne font en aucune façon reculer le prolixe auteur qui , sur cette seule relique , a publié un livré plus gros que celui que nous mettons sous les yeux du public en ce moment.

Ce thaumaturge, dont l'ouvrage se vend dans la sacristie d'Argenteuil', nous apprend que Jésus-Christ n'eut jamais qu'une seule tunique inusable , tissée par les mains adorables de sa mère , et qui grandit avec lui.

Lorsque le concordat eut permis aux superstitions de refleurir , la robe se retrouva. Je ne serais point étonné qu'elle ne se fût miraculeusement raccommodée.

Il est juste d'ajouter à ce qui précède que la recrudes-

cence de cette superstition a précédé la Révolution de Février , et que ce n'est point au régime actuel que l'on peut reprocher de l'avoir inoculée aux paysans des environs de Paris. En effet , la confrérie de la Sainte-Robe fit exécuter une châsse , qui figura avec honneur à la dernière exposition des produits de l'industrie, tenue sous le règne de Louis-Philippe. L'/^ /ws^ra^ton du temps donna même le dessin de ce morceau d'orfèvrerie. Depuis lors , les saintes industries religieuses pnt pris un développement inespéré. On peut dire que c'est actuellement une dés branches importantes de l'industrie nationale ! . C'est ainsi que dans notre siècle de lumières nous savons éclairer l'humanité II

La sainte Tunique de Notre-Seigneur Jésus-Christ n'est pas la seule relique personnelle de la sainte Famille. Car , dans plusieurs églises de France , on conserve des chemises de la Sainte Vierge, mais nous ne nous chargerons certainement - point de les compter ; nous préférons citer quelques passages du discours prononcé par Mgr Pie , évêque de Poitiers , lors de la cérémonie du couronnement de Notre-Dame-de-Chartres , le 21 mai 1865. Voilà en quels termes s'exprime cette' lumière du parti ultramontain :

« Par les ordres de Charles-le-Chauve , l'une des reliques sacrées de Marie , que l'Occident avait reçues des" empereurs d'Orient , la Tunique intérieure de la trèssainte et très-chaste mère de Jésus , fut apportée en cette cité, où désormais elle partagera avec la Vierge de la grotte la vénération et les hommages de toute la chrétienté.

Est-ce ce vêtement sacré qui est représenté sur nos antiques monnaies , et qu'on retrouve dans le blason hiéroglyphique de la cité, ainsi que l'assurent d'illustrés numismates ? J'hésiterais à le croire. Mais ce qui est du domaine authentique de l'histoire, c'est la délivrance miraculeuse de la France par ce divin Palladium. Devant la sainte Tunique de Marie, portée au bout d'une lance par l'évêque de Chartres , en guise d'étendard et de drapeau , RoUon , l'invincible RoUon , et ses intrépides bataillons , se sentirent terrassés. Défaite glorieuse , s'écrie un personnage presque ^contemporain , qui apostrophe ainsi le vaincu : <c O Rollon , vaillant et puissant capi- » taine , ne rougis pas de cette déroute. Ce n'est pas le )) Franc qui te met en fuite , ni le Burgonde qui te taille )) en pièces : Non te Franco fugat , nec te Burgundio » cœdit ; c'est la Tunique auguste de la Vierge mère » de Dieu , placée aux mains d'un prélat vénérable. » Depuis ce jour, M. F., la sainte Chemise de Chartres (car il faut bien employer le nom que lui ont donné nos pères), est considérée comme la tutelle de la cité et de la nation ; l'église où elle repose s'appelle désormais , dans le langage mystique des peuples,, la chambre ^ le tha-= lame , le lit de la Vierge ; la châsse qui la contient , faite de bois de cèdre revêtu d'or pur , est chargée successivement des dons de toutes les générations ; elle est portée solennellement en procession dans tous les temps de calamités publiques ; elle est exposée durant tout le jour devant le grand autel ; elle a ses prêtres chapelains et ses gardiens perpétuels ; nul ne mérite le titre de dé-

vot pèlerin de Notre-Dame, sHl vCa passé sous la châsse y d*où découlent mille grâces de guéinson, s* il ne porte sur lui une image bénite de la sainte relique : préservatif assuré , bouclier impénétrable derrière lequel les chevaliers ne craignent ni fer ni acier ; à tel points est^-il observé dans certain discours sur les duels , que celui qui est muni d'un tel avantage en doit avertir son adversaire y parce que la partie n'est plus égale. Je m'arrête, M. F., car je ne dois pas me laisser aller à Tabondance de la matière. »

Nous le demandons à nos lecteurs : est-il possible d'imaginer un discours moins fait pour nous donner confiance dans la propre infaillibilité d'un des théologiens les plus acharnés à nous faire croire que le pape ne saurait errer ?

De quels termes ne pourrions-nous point nous servir, s'il nous prenait fantaisie de dire qu'il a altéré la vérité ?

Que l'on nous pardonne si notre sang-froid nous abandonne ! mais comme si Mgr Pie voulait nous obliger à boire jusqu'à la lie le calice d'absurdité, il s'écrie dédaigneusement dans une note rejetée au pied d'une page :

c( La critique la plus éclairée démontre l'authenticité de cette relique par une possession séculaire et par des preuves qui ne laissent Hen à désirer. L'objection qu'on a voulu tirer de la pauvreté de Marie n'est pas sérieuse. Certes , si modeste que fût sa condition présente , la fille des rois de Judaï pouvait bien posséder (une chemise) un de ces vêtements qui se transmettaient

de générations en générations dans toutes les familles anciennes, lorsqu'elles étaient déchues ^elenv diXidemiQ splendeur. »

Dans ces temps si loin de nous, la chemise était le drapeau blanc des pauvres, qui aimaient à mourir enveloppés dans la chemise de leur aïeule avec ou sans panaphe blanc.

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