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CHAPITRE VI

LE PARDON DE SAINTE-ANNB-d'AURAT.

Malgré la nécessité dans laquelle nous nous trouvons de nous restreindre à un petit nombre d'exemples pour ne point faire l'école buissonnière au milieu d'une multitude de superstitions ridicules, étranges , nous ne pouvons laisser de côté les saints Bretons. Nous allons raconter l'histoire du dernier venu. Malgré son origine toute moderne, il n'en est pas moins digne de notre intérêt spécial, car il a reçu dans ces derniers temps une singulière consécration, et il a dû servir de modèle à d'autres pèlerinages dont nous serons obligés de parler.

En 1624^ l'origine de ces superstitions est d'une monotonie effrayante, un ignare paysan Breton, nommé Nicliolasik, prétendit avoir eu une vision céleste qui lui ordonna de creuser en terre, afin d'y retrouver l'image de ^sainte Anne , enfouie depuis neuf cent quatre-vingt-quatre ans I Si l'on eût fait à cette trouvaille les mêmes objections qu'à la découverte des mâchoires d'hommes fossiles, le pauvre Nicholasik n'eût peut-être point été capable de répondre. Mais à cette époque on n'était guère sceptique en matière de miracle. Toute la Bretagne tressaillit d'enthousiasme. De toutes parts arrivèrent des pèlerins à Auray ; on construisit une église , et le pèlerinage actuel fut fondé -à l'imitation de celui que les druides y

avaient probablement établi. Car le culte des fontaines faisait partie de cette religion champêtre de nos ancêtres. Probablement Nicholasik, précurseur des marchands d'eau de la Salette, fut temporellement récompensé des faveurs de sainte Anne. La chronique n'en dit rien, mais nous le voyons chargé de guider les paysans dans la cérémonie de l'inauguration , à laquelle figurèrent des suisses de la garde royale, et le duc de Montbason, envoyé exprès de Paris ; ce dernier portait dans une châsse de cristal une relique de sainte Anne , sans doute miraculeusement conservée , et qui couronnait merveilleusement la miraculeuse découverte de la statue. Outre les grandes scènes de la cérémonie religieuse , l'accomplissement des vœux particuliers donne lieu à mille épisodes étranges , faits pour frapper l'imagination populaire. On voit des pèlerins qui font à genoux le tour de l'église , des jnères qui déposent près de l'autel le bonnet pailleté de leur nourrisson', dçs jeunes filles qui livrent leur chevelure en reconnaissance d'un vœu exauce , etc. , etc. Le sanctuaire est tout tapissé de ces trophées de la superstition. Quelquefois, des comédies complètes sont jouées; ainsi, M. Emile Souvestre raconte qu'une troupe de matelots miraculeusem'ent échappés à un naufrage se présenta au pardon , il y a quelques années, la tête voilée; au moment où les vagues allaient les engloutir, les marins avaient fait vœu de se rendre au pèlerinage de SainterAnne-d'Auray , le visage couvert, et sans se faire connaître de personne. Les femmes , les filles , les mères étaient là , attendant la

fin de l'office. Enfin , les voiles tombèrent , et vingt cris partirent en môme temps; cris de joie et de douleur, car si les unes reconnaissaient ceux qu'elles avaient pleures , les autres se savaient veuves ou orphelines ! Mais la force de la superstition irréfléchie est si grande , que les veuves et les orphelines n'attribuaient point à la négligence de la sainte la perte de ceux qui leur étaient chers 1 Elles pleuraient silencieusement , tandis que leurs heureuses compagnes faisaient retentir le sanctuaire de leurs chants d'allégresse , et retournaient dans leur pauvre demeure , enthousiastes de celle à qui elles .devaient un fils , un frère , un père , un époux !

Quelque temps après la naissance du Prince Impérial ^

l'Empereur et l'Impératrice , dans un voyage en Breta-

gne, se rendirent en grande pompe à Sainte-Anned'Auray. Leurs Majestés arrivèrent précisément le 24 juillet, jour de l'anniversaire de la découverte de la statue miraculeuse. Ordinairement, en ce jour solennel , les paysans campent sous des tentes et achètent force cierges, avant d'aller boire des eaux miraculeuses. Cette fois, on y vit en grand nombre des cent-gardes, des maréchaux, des sénateurs et des préfets , faisant cortège au chef de l'Etat. Chaque année, la grand'messe est célébrée en cet anniversaire avec une pompe inusitée. En présence de Leurs Majestés Impériales, le clergé trouva le moyen de se surpasser lui-même. L'évêque de Vannes , qui officia pontificalement , se hasarda même à prononcer un discours assez violent en faveur des droits du Saint-Siège , auquel l'Empereur dut répondre par quelques mots assez

vertement rédigés. Tout prêta matière à commentaires et à mandements dont les feuilles du temps , à court de nouvelles, s^emparèrent avidement. Un chœur déjeunes garçons et de jeunes filles s'avisa de chanter, en l'honneur du Prince au berceau, des hymnes maladroites dans lesquelles on aflfecta de voir des allusions ofiensantes pour certains membres de la famille impériale :

Noble enfant , un loup farouche - Rôde autour de ta couche,

Et veut te dévorer.

Mais sainte Anne, ta mère,

Saura te protéger.

Ordinairement le pèlerinage de Sainte-Anne-d'Auraj est moins brillant , mais plus pittoresque incontestablement. A nssue de la grand'messe, des marins viennent traîner les débris des navires qu'ils montaient lorsqu'ils ont échappé au: naufrage , à la suite des prières de la grande sainte Anne d'Auray. Que la superstition est ingénieuse, car il tombe sous le sens que l'intercession de la grande sainte aurait dû aller jusqu'à empêcher les vaisseaux de sombrer.

Des malades guéris accourent avec le linceul que l'on avait préparé pour eux , des boiteux apportent les béquilles qui leur sont devenues inutiles par suite de l'intervention miraculeuse de sainte Anne. Enfin , les femmes stériles que sainte Anne a rendues fécondes s'apportent elles-mêmes. Évidemment , elles ne peuvent faire mieux !

Nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher les supers-

titions dont Ste-Anne-d'Auray est le centre, de l'habitude de vouer les enfants à Marie. Elle est excellente , me disait il y a quelque temps un habile physiologiste. — Quoi ? m'écriai-je, êtes-vous donc tombé en enfance, que vous approuviez de telles superstitions ! — Ce n'est point, m'a-t-il dit , que je ne reconnaisse la fourberie des marchands de miracles de notre siècle ; mais quand on voue les enfants à Marie , on est obligé de les mettre en blanc. Il en résulte que l'on doit les tenir propres , qu'on les change plus souvent de linge et de robes. Voilà en quoi consiste le mystère des guérisons attribuées à la Sainte-Vierge , et qui ne sont dues qu'à un surcroît de précautions.

Nous laisserons au lecteur le soin de faire l'application de ces préceptes au pèlerinage de Sainte- Anne-d'Auray et à tous les pardons analogues. La distraction du voyage et les émotions inséparables de l'espérance d'une guérison. L'espérance, voilà le grand mot ! Cesser de se croire incurable, voilà le moyen d'être pour le moins à moitié guéri! Ce miracle, comme beaucoup d'autres, ressemble à celui de la soupe aux cailloux.

Ljt petite Bernadette)

H. roïne ils ki grolla de LourJes,

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