LES ESPRITS DES EAUX
Ne nous moquons pas trop ouvertement de ce ridicule Nicholasik et de la crédulité des Bretons d'il y a quelques siècles. Car nous venons d'assister à deux comédies non moins instructives, jouées audacieusement dans deux parties différentes de la France, l'une au milieu des Alpes et l'autre au milieu des Pyrénées. La première est l'apparition de la sainte Vierge, qui est descendue du ciel le 19 septembre 1847 , sous l'épiscopat . de M*"^ Bouillard , évêque de Gap , pour se montrer aux deux jeunes bergers Maximin Giraud et Mélanie Mathieu , âgés le premier de onze ans , la seconde de quatorze. Elle a causé avec les enfants en patois , et leur a révélé un secret de la plus haute importance pour le salut éternel du genre humain tout entier.
Une grave commission, composée des chanoines de Grenoble , des curés de cette ville , des supérieurs du grand et du petit séminaire, et présidée par l'évêque, déclara le fait miraculeux; en 1848, le même prélat, s'enhardissant encore, rendit un mandement doctrinal et établit un pèlerinage , auquel les événements politiques donnèrent un étrange, un elFrajant développement. Des pionniers s'attachent aux ûancs de la montagne, et tracent sur ses flancs escarpés un chemin que fréquen-
tent bien4;ôt les populations affolées ; le plateau désert se couvre de constructions , des missionnaires y arrivent , des sœurs s'y installent. La sainte Vierge avait fait jaillir un ruisseau ; cette eau miraculeuse se distribue , se vend , se transporte aux extrémités de l'univers catholique. En 1870 , ce commerce paraît môme prendre une nouvelle extension , car nous avons vu , de nos yeux vu, sur les murs de Paris , de grandes affiches coloriées, apprenant que Maximin Giraud, pâtre de la Salette, avait établi un dépôt à Corps (Isère), où il fait sans doute un grand commerce de cette eau plus que bénite , puisqu'elle est miraculeuse.
Si la Salette prospère , les hommes courageux qui ont essaye d'ouvrir les yeux à leurs concitoyens ont eu à subir bien des persécutions déshonorantes pour le siècle où elles ont pu être pratiquées. Un ecclésiastique du voisinage de la Salette , nommé l'abbé Deléon , fut mis en possession, par le hasard , des preuves de la culpabilité des charlatans qui avaient organisé la fraude. Une fille déjà mûre et à moitié folle de dévotion , avait joue le rôle de la sainte Vierge devant les deux enfants ; elle avait eu l'imprudence de s'en vanter ; elle avait été du reste reconnue par le conducteur de la diligence qui l'avait conduite de Grenoble dans le voisinage delà Salette L'abbé Deléon dénonça publiquement la supercherie sacrilège , dans un volumineux ouvrage consciencieusement écrit et intitulé La Vallée du Mensonge, la Salette Fallavaux,.,
La récompense de ce prêtre honnête homme fut d'être
interdit, pendant qu^un grand-vicaire de Tévôque de Grenoble faisait exprès le voyage, de Rome pour aller remettre au Saint^Père un pli cacheté renfermant le secret confié par la sainte Vierge parlant patois au petit berger Maximin!!
Ce n'est pas tout; cette fille intenta une action civile contre l'abbé Deléon et lui réclama 20,000 fr. de dommages et intérêts.
L'affaire fut plaidée en appel devant la cour impériale de Grenoble et la demanderesse trouva pour plaider sa cause de brillants avocats. Il nous est impossible de ne pas mettre sous les yeux du lecteur Texorde d'un de ces discours. CVst bien ou jamais le cas de dire : ab uno dùce omnes.
« Je dois accepter ma cause telle qu'elle est, et telle qu'elle est elle met en relief une polémique pleine d^ injures , la raison aux prises avec la foi ! de solennelles et graves sentences , les stupides jugements de la commission ecclésiastique et les sots mandements de l'évoque de Grenoble , dénoncés bruyamment comme des actes d'oppression et d'impiété , Vépiscopat cloué au pilori par un prêtre interdit » (quel scandale , en effet pour l'ex -rapporteur de l'expédition romaine 1), a les querelles d'un autre âge troublant VUtat ! » A qui la faute si ces querelles d'un autre âge troublent l'État . faut-il accepter benoîtement toutes ces supercheries ^
Après avoir résumé le mandement du 19 septembre 1851 j l'éloquent avocat ajoute : « S'il était dans le devoir de M^^ de Grenoble de prendre ainsi la parole , à
coup sûr il était dans son droit de se prononcer pour telle ou telle opinion. Il l'avait fait avec maturité^ modération, convenance 1 1 ! Il n'avait attaqué ni blessé personne, il avait dit aux fidèles!!! sa pensée sur ce grand FAIT qui avait divise des esprits!!! et si la dispute devait continuer, il semblait au moins qu'en ce qui concerne les ecclésiastiques du diocèse , le dernier mot fût dit NON POUR LA conscience !!! mais pour la publicité. »
Nous pourrions multiplier nos citations, mais nous n'en avons que trop parlé ! Hâtons -nous d'ajouter que la cour impériale de Grenoble a donné raison à l'abbé Deléon, qui a eu le courage, le noble courage si rare en notre époque, de préférer le soin de sa conscience à la conservation de sa position sociale et de sa profession.
Les merveilles de la Salette Fallavaux , la Vallée du Mensonge, devaient susciter des émules, les Pyrénées étaient jalouses des Alpes. Le miracle de Lourdes est venu rétablir l'équilibre dans le courant de l'année 1858, à la suite de l'aventure que nous allons rapporter. Nous avons eu l'avantage de lire le récit complet de cette étrange et niaise aventure dans la seizième édition de Notre-- Dame-de-Lourdes, ouvrage de M. Henri Lasserre, quia été honoré d'un bref spécial adressé à l'auteur par le pape Pie IX. Ce document, afin que nul n'en ignore, est imprimé en latin et en français en tête de l'ouvrage. Le succès de cet ouvrage est si loin de s'épuiser que trois éditions ont été publiées à la fois en 1869, une édition illustrée, une édition in-8® et une édition in-18** format anglais !
Dans l'apparition de Notre-Dame-de-la-Salette , les membres de la commission ecclésiastique avaient deux témoins d^ bonne foi, le jeune berger et la jeune bergère. Mais pour que les enfants fussent inébranlables, il a fallu leur montrer une yierge en chair et en os. De là , le vojage de la comédienne qui bavarda et se laissa reconnaître. Il n'en est pas de même dans l'apparition de Notre-Dame-de-Lourdes , où la sainte^Vierge ne s'est montrée qu'à la petite Bernadette Souprous. On s'était arrangé pour ne point avoir à craindre quelque nouvel abbé Deléon, car la sainte Vierge n'était visible que pour Bernadette. Mais de môme que le charlatan de la chanson apporte pour preuve des guérisons d'Amérique la peau du roi de Maroc, la petite apportait la source découverte à la suite des révélations de la dame mystérieuse. Gomme la source existe encore, les incrédules n'ont rien à répon^ dre ; non-seulement on peut montrer à ces Saint-Thomas le ruisseau béni, mais on peut encore les désaltérer! Cette eau découverte ou trouvée, certainement par des agents bien moins miraculeux, doit devenir un nouveau Pactole, car le pèlerinage de Lourdes suit la voie glorieuse tracée si brillamment dans les annales de la crédulité humaine par la sainte Montagne de la Salette, dont les cailloux sont changés même en reliques, à ce que nous apprend un dessin que nous trouvâmes dans V Illustration, En effet, un rédacteur de ce recueil a rencontré, dans un village de Picardie , un charlatan qui vendait aux paysans des silex provenant de ce lieu bénit. Les acheteurs n'avaient pour garant que la foi de ce singu-
lier débitant de marchandise pieuse. Véritablement s'il ressemblait au portrait qu^on en a fait, nous n'aurions guère aimé à le rencontrer le soir au coin d'un bois ! Il avait la mine des émules de Troppmann que Ton peut Toir errer dans la plaine de Pantin.
La crédulité de ses clients était moins étrange, il ,faut l'avouer , que celle des pèlerins qui se rendaient à la grotte de Lourdes pour assister aux conversations de la petite Bernadette avec un être invisible. Quel mojen de raisonner avec ces hommes et ces femmes qui quittaient leurs affaires et leurs champs pour faire de longues statiens dans ce lieu obscur , où ils ne voyaient que les grimaces de la petite thaumaturge!! Ces braves gens s'en allaient, la plupart, persuadés qu'ils avaient vu quelque chose de surnaturel. Hélas ! ce qu'ily avait de surnaturel n'était-ce pas leur aveuglement ? Voilà en quoi consiste Te vrai miracle bien des fois.
Ce qui rend ce miracle moins' étonnant peut-être à Lourdes que partout ailleurs , c'est la multitude de pèlerinages et de sanctuaires qu'on révère dans la chaîne des Pyrénées. Leur nombre est si formidable qu'un auteur anglais vient de consacrer un volume de 500 pages à leur seule et unique description. Or , l'on sait qu'il y a un entraînement dans la superstition, qui est contagieuse comme toutes les folies. On peut dire que le miracle appelle le miracle , et que l'apparition commande l'apparition.
Ces comédies de la Salette et de Lourdes ont inspiré à M, Gustave Droz un ravissant roman qu'il a intitulé
Autour d'aune source et qui a paru dans la Revue dés Deux-Mondes , où il a obtenu le plus grand et le plus légitime succès. Nous voudrions avoir le temps de suivre Fauteur dans les détails de sa fiction , trèstransparente , mais très-naturelle , car l'habile romancier a initié les lecteurs à ces mille manœuvres néces-* saires au succès de ces fraudes sacrilèges, dans lesquelles tous les acteurs sont à demi coupables, mais où il n'y a pas beaucoup de personnages qui soient coupables entièrement. Que de dupes, en effet , avant de tromper les ^ autres, prennent souvent la précaution de se tromper elles-mêmes. C'est dans le cas des tables tournantes et des esprits frappeurs , que cette phase a été le plus souvent pai'courue !
Il faut bien le reconnaître , la plupart des médiums . sont purement et simplement d'anciennes dupes qui ont fini par passer fripons.
Le mot peut paraître dur à certains de nos lecteurs *, mais quel autre terme appliquer , par exemple , à ces rêveurs qui s'étaient mis en communication avec l'esprit d'un auteur célèbre , pour lui faire dicter des sornettes , aussitôt que le bruit de sa mort s'était répandu ? Apprenant que la nouvelle était inexacte , qu'ils s'étaient trop hâtés de faire parler Tesprit d'un homme qui était encore de ce monde , ils n'ont point renoncé à leurs exercices stupéfiants. Ils ont appelé gravement d'autres esprits pour compléter l'œuvre forcément interrompue!..
Quelque extraordinaire que puisse paraître ce fait , il n'en esipas moins authentique. Il a été observé par mon
ami Tournier, journaliste à Gonstantine, il y a une quinzaine d'années, a un moment d'effervescence de fièvre spirite contre laquelle il avait vainement combattu. N'est-il pas digne de nous fournir la conclusion Hu chapitre où nous avons énuméré les merveilles de Lourdes et de la Salette Fallavaux ?