‹ La physique moderne: études historiques et philosophiquesChapitre 104 sur 108 · LA DOCTRINE DE LA CRÉATION · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DE LA CRÉATION

Il a été dit dans notre première étude que la plus haute ambition de la physique est d'arriver à la détermination de la nébuleuse primitive. On pourrait alors déduire tous les phénomènes matériels de la disposition des éléments, d'un mouvement initial, et des lois de la communication du mouvement. Ce point de départ supposé est tenu pour primitif. L'organisation actuelle du monde serait expliquée au moyen de ces données au-delà desquelles la pensée ne remonterait pas. L'idée d'un développement, d'une évolution, était étrangère au dix-septième siècle, et même au dix-huitième siècle. L'opinion dominante à cette époque était que le monde avait été organisé dès l'origine comme il l'est maintenant. C'est, comme on l'a vu, à Descartes que remonte, dans les temps modernes, l'idée de rechercher comment le monde a pu être organisé progressivement.

La théorie de l'évolution est l'expression d'un fait historique; c'est l'énoncé d'une loi exprimant le mode de succession des phénomènes. L'indifférence dynamique du temps s'oppose à ce que l'on considère l'évolution comme étant l'expression d'un pouvoir producteur, d'une cause. On rencontre cependant, dans quelques écrits contemporains, l'idée que le temps est un facteur (1), et on oppose la doctrine de

i. < Le temps nie semble de plus en pins le facteur universel. > Ernest Renan, dans la Revue des deua; mondes du 15 octobre 1863, page

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révolmiôh à la doctrine de la création. Il s*agit d'dne thèse de philosophie qui cherche son appui dans les progrès de la physiqne. L'appui est-il solide? la flliatioQ des idées est-elle légitime?

L'hypothèse de la nébuleuse étant admise, quelle est l'origine de la nébuleuse, de la disposition de ses éléments, du mouyement initial, et des lois de la communication du mouvement? Ces questions sont étrangères à la physique qui, en sa qualité de science particulière, veut seulement constater les faits et rendre raison de leur enchaînement. Que le point de départ soit une existence par soi, la nature des choses, ou le produit d'une volonté créatrice, cela n'importe en aucune manière au travail des physiciens. Il semble donc, au premier abord, que les résultats de ce travail ne peuvent apporter aucune lumière à la philosophie pour la solution de son problème fondamental. Une étude attentive du sujet conduit à un autre résultat.

Là théorie de l'évolution est née des découvertes de la géologie d'abord, puis de la doctrine du transformisme en histoire naturelle. L'idée que tous les organismes actuels sont parvenus, par voie de génération régulière, d'organismes primitivement semblables s'oppose à l'idée de créations successives. Eloignons l'idée de création pour écarter toute donnée étrangère au domaine de l'expé/ience. La question agitée entre les naturalistes est celle-ci: A-t-il apparu, à un certain moment, de nouvelles espèces végétales ou animales formées directement des éléments du sol et de l'atmosphère ; ou bien la faune et la flore proviennent-elles d'organismes semblables diversifiés sous l'action des causes physiques? C'est une question de biologie que des inductions expérimentales pourront résoudre peut-être, avec plus ou moins de certitude, et qui sort du cadre de mon étude actuelle. Restons à la physique.

Si Ton pense que le monde est fixe dans ses mouvements,

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que le système solaire et les autres systèmes analogues ont été organisés toujours comme ils le sont, on entend que le monde puisse être éternel, ou du moins on croit l'entendre. Cette pensée existait dans l'Inde antique, c Les fils de Çakya te- « naient pour cette maxime que la révolution du monde n'a « pas de commencement (1) > . Au dix*septième et au dixhuitième siècles, on pensait généralement, sinon que le monde n'a pas eu de commencement, au moins quHl a commencé à être tel qu'il est. Voltaire se refusait à admettre < les changements qu'on croit voir dans la suite des siècles » , sur lesquels Buffon commençait à attirer l'attention des sayants. Il écrivait: < Rien de ce qui végète et de ce qui est « animé n'a changé ; toutes les espèces son! demeurées inva- « riablement les mêmes : il serait bien étrange que la graine « de millet conservât éternellement sa nature et que le globe « entier variât la sienne (2) > . De nos jours, on ne conteste, ni la diversité des espèces végétales et animales qui ont successivement couvert la surface du globe, ni les variations que le globe lui-même a subies ; de là des conséquences importantes.

Tout développement suppose un commencement. En effet, un développement se produit dans un temps donné, à partir d'un point de départ. La matière a produit l'organisation actuelle du monde physique par les modifications successives de ses mouvements. Si la matière et son mouvement étaient étemels, le moment qu'on voudrait prendre pour point de départ aurait derrière lui un temps indéfini. Donc le monde aurait dû arriver à son état actuel à un moment quelconque de la durée, puisque, à un moment quelconque de la durée, il aurait eu le temps supposé nécessaire pour arriver à l'état présent. Dès qu'on fait intervenir la pensée de l'éternité, tout

i. fiomonf, IrUrodueHon d Chistoire du buddhisme indien, oage 573. 2 Les Sciences au ww* nèele, par Emile Saigey, Livre I, chapitres VIII et IX.

Na VILLE. — PUYSIQOK MODEBHR. 18

point de départ échappe. Dans ses leçons faites à Tarin, en i832, Gauchy proposait à ses auditeurs une démonstration HUtthémaU^ue de cette thèse : c la matière n'est pas éternelle » . Gd qu'on peut certainement démontrer, c'est qu'un mouyettort qui produit un développement ne peut pas être éternel. U faut nécessairement un point de départ pour la science. QaeUe idée peut-on se faire de ce point de départ? Sera-ce on état par soi, sans antécédent? En rétrogradant dans révolution on arrive à k nébuleuse ; supposera-t-on la matière de la nébuleuse étemelle? Le mouvement s'y sera manifesté, à un mofflOftt donné. Pourquoi? On ne peut trouver aucune cause dans te momeniy c'est-à-dire dans la catégorie du temps. U faudrait donc admettre une puissance dans la matière même, ce qui serait contraire à la doctrine de l'inertie, ou bien admettre la manifestation du mouvement sans cause, ce qui serait la négation des bases de toute science.

Si la matière de la nébuleuse n'est pas supposée éternelle, df où vient-elle? Est-ce le néant qui se sera transformé en être? L'admettre, ce serait admettre la contradiction proprement dite, puisque le néant n'est pas moins la négation de l^Âtre virtuel que de Tétre actuel. Admettre la contradiction proprement dite, quoique Hegel en ait pu dire, c'est ruiner la pensée dans ses fondements* Si l'on rapporte l'origine du monde à la manifestation d'une puissance par soi, conçue comme une puissance libre et créatrice, la nature de ce pouvoir et le mode de s<hi action offrent sans doute à la pensée de grandes difficultés^ mais l'on aura du moins le moyen de comprendre^ pour la matière et son mouvement, l'existence d'un point de départ qui donnera une base à l'évolution. Si Ton veut aborder ia question^ on ne peut choisir qu'entre la contradiction proprement dite et les [difficultés inhérentes à la doctrine de la création. Il est permis, assurément, de ne paç se décider; on peut récuser la compétence de l^sprit humain en dépareilles matières, et personne n'est obligé de

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faire de la philosophie. Il faut éviter sealement de résottdi^ implicitement les questions en disant qu'on ne les iaborde pas. Si Ton veut se décider, le choix ne saurait être douteux entre une conception diflScile et la contradiction. Auguste de La Rive a abordé ce sujet en terminant une de ses leçons dé physique à l'Athénée de Genève. Il venait de rappeler que tout développement exclut l'idée de l'éternité, et suppose un commencement ; il ajouta : « Que ce commencement ait eu « lieu il y a des milliers ou des millions de siècles, peu im- « porte : ce n'est pas l'éternité. Or le mouvement n'a pu naître « spontanément, il a fallu une cause extérieure pour l'engeria drer, une cause ayant t?o/ow(é et intelligence. D'où je conclus « nécessairement à l'existence d'un être suprême et person- « nel (1) » . Je n'affirmerai pas que les conclusions de ce physicien soient celles de la physique. On ne peut pas conclure directement des résultats de la science de la matière à la pleine affirmation du théisme; mais voici un raisonnement qui me semble solide : Le mouvement qui a produit le monde actuel ne peut pas être éternel ; il réclame donc un antécédent, en vertu du principe de causalité. Cet antécédent doit être conçu comme étranger au mouvement, par la position même de la question. Il faut donc, pour employer les termes d'Aristote, que le premier moteur soit lui-même immobile. Cette condition est remplie par l'idée d'un esprit éternel et créateur.

La doctrine de l'évolution et la doctrine de la création ne peuvent pas se remplacer, parce que ce sont des théories de deux ordres différents, et qui ne concernent pas le même objet. La première exprime une loi de succession des phénomènes, la seconde affirme une cause. Admettre que la loi remplace la cause est une erreur^ de métaphysique. On y tombe lorsqu'on parle de substituer l'idée de l'évolution à

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