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applique la pensée à la force elle-même, en affirmant, dans an sens métaphysique, l'impossibilité de^sa yariation, oa méconnaît les bornes légitimes de la pensée, et l'emploi du terme t éternelle » risque d'augmenter la confusion des idées.
Voici une autre remarque du même ordre. M. Tyndall, dans la conclusion de son liyre sur la chaleur (1), dit que « la puissance en circulation est perpétuellement la même. » C'est la légitime expression de notre expérience ; mais lorsque cet auteur écrit : « la loi de conservation exclut rigoureusement la création et l'annihilation, » les expressions dont il use sont périlleuses pour des esprits inattentifs. L'afSrmation de la constance de la force renferme l'idée que, ni la quantité de la force, ni la quantité de la malière ne varient en fait; il n'y a pas même ici une déduction, il n'y a qu'une simple analyse de la pensée ; mais si l'on niait la création dans un sens absolu, pour affirmer la nécessité et l'éternité du mouvement cosmique, on transformerait visiblement les hypothèses explicatives de faits contingents en vérités absolues.
On pourrait m'accuser de faire preuve ici d'un rigorisme déplacé et d'une sorte de pédanterie dans la critique des mots et des phrases. Je ne pense pas que le reproche fût légitime. Les formules de langage analogues à celles que je viens de signaler risquent de donner le change à la pensée, et de faire oublier le caractère expérimental de théories qui ne sauraient jamais avoir la prétention d'exprimer un ordre absolu et nécessaire. Il y a là l'occasion d'erreurs graves. Des impropriétés de langage, innocentes en apparence, sont dangereuses en réalité, parce qu'elles conduisent certains esprits, plus prompts à la synthèse qu'attentifs aux droits de
i. La chaleur considérée comme un mode de mouvement — Paris
l'analyse, à faire de la physique la science universelle et à détruire ainsi les fondements de l'ordre moral, en étendant à l'humanité Tidée du mécanisme de la matière. C'est donc un devoir pour les écrivains scientifiques de prévenir par l'exactitude des termes une erreur aussi grave que celle qui consiste à considérer les lois de la physique comme des vérités nécessaires en elles-mêmes, et universelles dans leur application. Ce devoir a été utilement rempli par M. Robert Mayer, dans le discours qu'il a adressé aux naturalistes allemands réunis à Insbruck, en 1869. M. Mayer étant le principal fondateur de la doctrine de la constance de la force, il aurait été plus excusable que d'autres de se laisser éblouir par sa dé* couverte; il faut donc lui savoir gré du soin avec lequel il distingue trois ordres de réalités : la matière inerte, la vie, l'esprit. A ces trois ordres de réalités s'appliquent trois sciences harmonisées, mais distinctes, d'où il résulte que la physique mathématique, qui est tout dans le domaine de la matière pure, n'est plus qu'une science auxiliaire pour la physiologie et la psychologie. Voici les propres paroles de l'illustre savant :
« Passons du domaine de la nature inerte à celui de la « nature vivante. Tandis que, dans le premier, nous voyons « la nécessité et l'application de la loi à son heure toujours « fixa, nous voyons dans le second régner l'opportunité et la € beauté, le progrès et la liberté. Ce sont les nombres qui « marquent la ligne de séparation. Dans la physique les « nombres sont tout ; dans la physiologie ils sont peu de « chose; dans la métaphysique ils ne sont rien. Saturne, ce « dieu qui dévorait tout, a cessé de régner ; le temps est pro- « ductif dans notre domaine actuel. Dieu a dit : — Que cela « soit, et cela fut ! — Nous ne perpétuons pas seulement le « monde vivant, ce monde croit et s'embellit. Faisons un pas a en dehors de la nature morte pour pénétrer dans la nature
M LES CARACTÈRES 0E LA MlYSIQin MODERNE.
vivante avec une calme réflexion. Noos avoas à nous prévenir contre deox erreurs. D'abord nous ne devons p9s négliger les connaissances acquises dans le domaine de la physique lorsque nous pendrons dans un territoire nouveau ; nous devons plutôt nous rappeler ces c(mnaissances dans la physiologie et dans la philosophie. Les pan^s de Platon : \i,ifiA; irfmiuizçrtfsoç ebCOco doivent s'appliquer à notre sujet. La physique» au sens le plus vaste de cette expression, c'est-à-dire la science de la nature inerte tout entière, doit être considérée, dans Tétude de la physiologie et de la métaphysique, [comme une science auxiliaire. En second lieu, nous ne devons pas nous appuyer trop rigoureusement sur les données physiques ; car, taudis que dans la physique nous rencontrons des lois, nous n'avons dans l'étude des dernières sciences que des règles. fi La loi de la conservation de la matière et de la force trouve également son application en physiologie. L'organisme vivant ne peut ni engendrer ni anéantir la matière ou la force ; il ne peut pas non plus transformer les uns dans les antres les éléments chimiques qUi lui sont fournis; par contre, des combinaisons ternaires et quat^naires sont produites par le règne végétal de la manière da plus merveilleuse, combinaisons qui,le plus souvent, ne peuvent être obtenues artificiellement. Enfin, dans la nature vivante, se manifestent une génération et une production, activité dont on chercherait en vain l'analogie dans le domaine de la physique pure. C^est pourquoi la proposition ex nihilo nihil, rigoureusement exacte au point de vue physique, ne pettt déjà plus conserver sa rigueur en physiologie, et moins encore ^en philosophie. Je rappellerai à ce sujet un
< passage remarquable du Demonax de Lucien. Interrogé sur « riddmortalité de l'âme, le philosophe répondit : < Oui, elle
< est immortelle comme toute chose. » Le principe de c(»i-
« servatioû, ou le second principe nihil fit ad nihilum, con- « serve encore une haute valeur dans la création vivante de
< Dieu, car il n'est pas limité, comme dans la nature morte» 9 par la proposition stérile : Ex nihilo nihil fit.
« Le physicien français, Adolphe Hirn, qui, avec Joule, « Golding, Holtzmann et Helmholtz, a découvert l'équivalent c mécanique de la chaleur, admet la conclusion, suivant moi « aussi vraie que belle, à savoir, qu'il y a trois catégories « d'existences: 1** la matière; 2" la force; 3» l'âme ou leprin- « cipe spirituel. Une fois que Ton a admis en principe qu'il c n'existe pas seulement des objets matériels, qu'il y a aussi « des forces, lesquelles, dans le sens plus restreint de la « science, sont tout aussi indestructibles que la matière des « chimistes, il ne reste plus qu'un pas à faire pour recon-
< naître et admettre l'existence d'êtres spirituels. Dans la vie c inanimée, nous parlons d'atomes ; dans la vie animée, nous « trouvons des individus. Le corps vivant n'est pas formé « uniquement, comme nous le savons déjà, de parties maté- « rielles: il est constitué essentiellement par des forces. « Mais ni la matière, ni la force ne peuvent penser, sentir et « vouloir ; Thomme pense.
« Pendant longtemps on a admis généralement que la
< moelle épinière et surtout le cerveau, contenaient du phosa phore libre, et l'imagination a attribué à ce phosphore libre c un grand rôle dans les opérations de l'esprit. Mais les a recherches les plus récentes et les plus exactes, faites en c chimie organique, nous ont appris qu'aucun organisme « vivant, et par suite le cerveau lui-même, ne contenait de « phosphore libre. Toutefois, bien que de telles illusions « doivent s'évanouir devant les résultats d'une science exacte, a il n'est pas moins établi qu'il se produit continuellement
< dans le cerveau vivant des modifications matérielles, que « l'on caractérise par l'expression d'activités moléculaires,
Naville. — Physique modernb. 4
et que les opérations de Tesprit de chaque indiyiâa sont intimement unies à cette action cérébrale matérielle. Mais c'est une erreur grossière d'identifier ces deux activités qui se produisent parallèlement. Un exemple éclaircira complètement la question. On sait qu'aucune dépêche télégraphique ne peut avoir lieu sans la production concomitante d'une action chimique. Mais ce que dit le télégraphe, c'està-dire le contenu de la dépêche, ne peut être considéré en aucune manière comme fonction d'une action électro-chimique. C'est ce que l'ou peut dire encore avec plus de vérité du cerveau et de la pensée. Le cerveau n'est que a l'instrument, ce n'est pas l'esprit lui-même (1). »
Sans adopter toutes les opinions émises dans ce passage remarquable, je me borne à faire observer les précautions prises par un des fondateurs de la physique moderne pour que les fonctions de l'esprit ne soient pas méconnues-
Sans prendre nos théories physiques pour des vérités nécessaires, on peut, si l'on oublie leur caractère logique, tomber dans une autre erreur en les considérant comme l'expression absolument certaine d'un ordre déterminé de faits. On se croit alors en droit de nier, sans prendre la peine de l'examiner, tout fait qui serait en contradiction avec ces théories. A toutes les époques de l'histoire, un grand nombre d'esprits ont été disposés à faire de la science de leur temps une sorte de pouvoir infaillible décidant de ce qui est possible et de ce qui ne l'est pas. Cette disposition est loin d'être étrangère aux savants de notre époque. Nombre de faits ont été afSrmés par l'opinion commune et niés par la science. Dans beaucoup de cas, la science avait raison, et il a été finalement établi que l'opinion commune était un préjugé. Dans d'autres cas, c'est la science qui avait tort, et le progrès des observations l'a contrainte à enregistrer les faits qu'elle
i. Revue des Cours scientifiques du 22 janvier 1870.
avait niés, et à en rechercher Texplîcation.'Tel a été, par * exemple, le cas pour les aérolithes, dont Texistence a été longtemps considérée par le monde savant comme une opinion populaire indigne d*un examen sérieux.
Une théorie ne permet de nier aucun fait, et doit être abandonnée dès qu'un fait sérieusement constaté la contredit. Il faut être surtout circonspect lorsque l'étude porte sur les êtres vivants. Toutes les lois de la physique trouvent leur application en biologie ; mais elles s'appliquent dans des conditions particulières et souvent inconnues. On ne saurait donc trop méditer les lignes suivantes de Claude Bernard qui, en signalant avec autorité la place de l'hypothèse dans la science, a voulu prévenir les abus de Tesprit systématique :
« Les théories ne sont que des hypothèses justifiées par un « nombre plus ou moins considérable de faits. Celles qui sont « vérifiées par le plus grand nombre de faits sont les « meilleures; mais encore ne sont-elles jamais définitives, 4 et ne doit-on jamais y croire d'une manière absolue.... Le « grand principe est donc, dans des sciences aussi complexes « et aussi peu avancées que la physiologie, de se préoccuper « très-peu de la valeur des hypothèses ou des théories, et « d'avoir toujours l'œil attentif pour observer tout ce qui « apparaît dans une expérience. Une circonstance en appa- « rence accidentelle et inexplicable peut devenir l'occasion « de la découverte d'un fait nouveau important (1). »
Les réserves de la prudence, nécessaires en biologie, ne le sont pas moins dans l'élude de la matière inorganique.
M. Joseph Bertrand, en exposant le renouvellement contemporain de la physique, se plaint de ce que beaucoup d'esprits vont trop vite et prennent des esquisses encore confuses pour des tableaux achevés ; il se plaint en particulier de ce qu'on obscurcit la physique par des formules mathématiques, et
1. IniToàutXxon à V étude de la médecine expérimentale, page 290.
qa'on abuse ainsi d'une science dont la mission propre est de tout éclaircir (1). M. De La Rive signalant, à Toccasion des travaux de Faraday, la marche de la science contemporaine vers la doctrine de l'unité de la force, et de la transformation des mouvements, rappelle la différence d'un édifice qu'on cherche à construire et d'un édifice achevé, et il écrit :
f Des vulgarisateurs de la science, plus empressés i faire c de l'effet qu'à rester fidèles à la vérité scientifique, pro- « clament un système du monde moléculaire destiné à faire c le pendant de la mécanique céleste de Laplace. Suivant
< eux, rien n'est plus simple, rien n'est plus clair ; l'attracc tion elle-même, qui a été l'objet de Tétude de tant d'esprits c supérieurs, n'est que l'effet d'une impulsion facile à cornc prendre. Dangereuse illusion qui, si elle venait à se pro-
< pager, serait aussi funeste aux vrais progrès de la science c que contraire à son utile diffusion, car c^est surtout à ceux c qui s'attribuent le beau mandat de vulgariser la science c qu'incombe impérieusement le devoir de ne répandre que c des idées justes et fécondes (2). »
La < dangereuse illusion » ne sera pas à craindre, dès qu'on aura bien compris que notre physique est un ensemble d'hypothèses confirmées à un certain degré, et non une science achevée et certaine.
Pour apprécier la portée de ces remarques, il faut distinguer dans Tensemble de la science trois éléments : les lois expérimentales, les théories relatives à la nature des phénomènes, enfin les principes qui dirigent la pensée dans l'établissement de ces théories. Les lois expérimentales sont l'expression directe de faits; elles peuvent être exposées sans mélange de théorie. Ainsi les lois de la réflexion, de la réfrac-
i. Renaissance de la physique cartésienne, dans le Journal des Savants. Jaillet 1870.
2 Notice sur Michel Faraday, dans les archives des sciences de la Bibliothèque universelle, octobre 1867.
tion, de la dispersion de la lumière peuvent être formulées sans que Ton prenne parti pour la théorie de l'émission ou pour le système des ondulations ; et en fait, ces lois se sont maintenues sous le règne successif de ces deux doctrines. Les lois qui expriment simplement les faits, jugent les théories, les établissent, les rendent douteuses, les renversent. Les théories, à leur tour, provoquent les recherches, font imaginer de nouvelles expériences, découvrir de nouveaux faits, établir de nouvelles lois ; et il est facile de montrer historiquement que supprimer les théories ce serait arrêter la marche de la science. Les théories sont cherchées sous Faction de certains principes directeurs, dont le savant peut avoir ou non la conscience, mais qui, dans un cas comme dans l^aulre, inspirent ses travaux. Entre ces principes, le ^lus important est celui de l'ordre, de l'harmonie, c'est-àdire de l'unité qui se maintient dans la diversité des phénomènes. La science ne progresse qu'en s'élevant à des lois de plus en plus générales, en saisissant entre les faits des rapports de plus en plus étendus ; il en a été ainsi dès le commencement.
« La nature considérée rationnellement dit M. de Hu m- « boldt, c'est-à-dire soumise dans son ensemble au travail « de la pensée, est l'unité dans la diversité des phénomèoes, « l'harmonie entre les choses créées, dissemblables par la € forme, par leur constitution propre, par les forces qui les
ft animent Le résultat le plus important d'une élude ra-
« tionnelle de la nature est de saisir l'unité et l'harmonie «dans cet immense assemblage de choses et de forces ,(i). » Ce résultat de l'étude est en même temps son point de départ. M. de Humboldt reconnaît que la pensée de l'harmonie universelle, qui s^offre aujourd'hui à l'esprit comme le fruit de longues observations, s'est révélée primitivement au