‹ La physique moderne: études historiques et philosophiquesChapitre 20 sur 108 · Cosmos, Partie i, pases 3 et · texte numérisé non relu

Cosmos, Partie i, pases 3 et

sens intérieur c comme an vagae pressentiment (1). » C'est le même principe qui apparaît à Tétat confos, comme le mobile des recherches, aux bases de la science, et qui reparait à son sommet, éclairé et confirmé, comme le résultat général des découvertes.

Cette distinction entre les trois éléments de la science totale étant établie, on peut reconnaître la valeur comparatiye de ces éléments. Ce quMl y a de plus ferme dans notre savoir, c'est la base et le sommet, c'est-à-dire les lois expérimentales, qui sont l'expression immédiate des faits, et le principe général de l'harmonie, de l'ordre universel, qui est l'expression, non pas de telle ou telle doctrine déterminée, mais de la science même dans sa plus haute abstraction. Les lois, lorsqu'elles sont solidement confirmées, subsistent, quelles que soient les variations des théories. La découverte des causes physiques de la gravitation ne modifierait en rien les lois mathématiques établies par Newton, et lesf idées pourraient varier quant à la nature des phénomènes électriques et magnétiques sans que les lois d'Ampère reçussent aucune atteinte. Une loi exacte est, dans les limites mômes de son exactitude, une acquisition définitive. Ce qui subsiste aussi, dans tous les cas, et quelles que soient d'ailleurs les fluctuations des théories, c'est le principe générateur de la science, la pensée de l'harmonie à chercher dans la diversité et la multiplicité des faits.

< La grande masse des phénomènes, dit M. Helmholtz,

« s'ordonne de plus en plus sous la main de la science ; les

^ < doutes concernant l'existence des lois immuables des phé-

« nomènes disparaissent chaque jour, et Ton découvre des

« lois toujours plus grandes et plus générales (2). »

La pensée développée dans ces paroles est indépendante

i. Ibid., page 2.

2. Discours proQoncé à Inspruck, en 1869, et inséré dans la il«t?uf dii cours metUtfiques du 8 Janvier 1870.

de telle ou telle doctrine particulière ; elle exprime le résultat incontestable du développement général de la science.

Entre la base et le sommet de nos recherches, entre les lois expérimentales et la pensée de Pharmonie universelle, se trouve la région moyenne des théories. Les théories sont variables et provisoires, mais les variations n'atteignent ni les lois expérimentales bien établies ni le principe directeur des recherches. Les théories passent, la science demeure ; et comme la science n'est que la recherche de l'ordre et de l'harmonie, on peut dire que son principe est également confirmé et par la naissance des systèmes et par leur destruction. La naissance d'un système manifeste le besoin de l'esprit humain de trouver un ordre qui rende compte des faits. La destruction d'un système, provenant uniquement de son insuflBsance, invite la pensée à la recherche d'un ordre plus élevé que celui qu'on avait conçu. Le spectacle de la succession rapide des théories qui se détruisent et se remplacent éveille naturellement le doute; et croire nos théories actuelles à l'abri du souffle qui en a renversé tant d'autres serait une étrange fatuité. Mais l'histoire de la science, qui nous fait assister à la destruction des systèmes, nous montre qu'à un système détruit en succède un autre dont les conceptions sont plus solides et plus vastes. Elle nous montre que, sauf certains reculs passagers, il existe un progrès constant vers une plus haute intelligence de l'ordre universel, en sorte que le doute qui peut frapper les systèmes devient une confirmation du principe générateur de la science. Si nous ne sommes pas certains d^avoir découvert dans sa plénitude l'ordre réel de la nature, nous acquérons une conviction toujours plus profonde que cet ordre existe. L'affirmation de l'harmonie générale des phénomènes que nous révèle l'expérience est une anticipation de la pensée. Au point de vue de l'empirisme, c'est une induction témé-

raire ; en réalité c'est une confiance naturelle à la raison» et que les résultats obtenus justifient tous les jours davantage.

Les lois expérimentales sont le fondement de Tindustrie qui sert à l^amélioration de notre condition matérielle. L'idée de Tordre universel nous élève à la conception d'un principe suprême d'harmonie, et se rattache ainsi par un lien manifeste à nos intérêts spirituels les plus élevés. Les lois expérimentales subsistent; la pensée de l'ordre universel s'accroît incessamment. Les théories variables, après avoir accompli leur mission, se détruisent, comme disparaissent dans la construction d'un bâtiment des échafaudages provisoires.

L'hypothèse scientifique qui constitue la physique moderne a pour résultat général de ramener à l'unité des phénomènes considérés par l'ancienne physique comme absolument distincts. La découverte de Newton fut un grand progrès dans ce sens. La science contemporaine entrevoit un idéal plus élevé dans une loi qui embrasserait les phénomènes moléculaires et les ondulations de l'éther aussi bien que le mouvement des astres. L'écueil de la pensée est ici do se laisser éblouir par cette splendide application du principe de l'harmonie, et de prendre la physique élevée à cette hauteur pour l'expression de toute la réalité, tandis que la moindre culture philosophique suffit pour comprendre que l'ordre des mouvements de la matière n'est qu'un des éléments du monde, et la manifestation partielle d'une harmonie totale où entrent des éléments d'une autre nature. Cette manifestation, bien que partielle, est si éclatante qu'elle suffit à éveiller des sentiments qui donnent à la science un caractère esthétique.

La pins ancienne physique qui nous soit connue a été rédigée en vers. C'est à des fragments de poèmes perdus que nous demandons comment les Grecs expliquaient, il y a vingt-cinq siècles, le mélange des éléments primitifs et le développement de la nature. L'union de la science et de la poésie était alors facile, parce que, sur la base des observations à peine commencées, la pensée s'élançait immédiatement à la recherche de Tharmonie universelle ; parce que l'ignorance des faits laissait l'imagination créatrice se déve* lopper librement, et qu'une science enfantine pouvait s'allier, sans trop de peine, aux conceptions de la mythologie. L'étude devenant plus sérieuse, l'esprit scientifique a manifesté ses exigences ; il a fallu retenir l'imagination, enlever les sylphes des forêts et les naïades des fontaines, ôter à Neptune le sceptre de la mer et dételer les chevaux du soleil. De là le prosaïsme d'une science qui substitue à des fantaisies gracieuses la conception terne de la matière et des lois de son mouvement. Le caractère prosaïque de la science dérive encore de causes plus profondes. La poésie a besoin, comme la peinture, de lointains sans contours bien arrêtés, où puisse se satisfaire le sentiment de l'infini ; tout ce qui est limité, pesé, mesuré, devient prose. Pendant longtemps la terre a sufii au sentiment poétique. Elle renfermait des régions mystérieuses dans des continents inexplorés ; les mers offraient à l'imagination des plages sans bornes; les sommets des Alpes restaient inaccessibles dans leur fière solitude; le Nil n'était pas seul à grossir ses ondes dans des parages ignorés. Mais aujourd'hui les formes de la terre sont connues; tous les continents sont en voie d'être explorés ;v l'océan s'arrête partout aux contours de côtes marquées sur nos cartes. Christophe Colomb, Magellan, Livingstone, les

grimpeurs des Alpes, les auteurs d'atlas géographiques, eu chassant l'inconnu de la surface du globe, en ont exclu la poésie. Les physiciens et les chimistes pesant, comptant mesurant, accomplissent une œuvre pareille dans leur domaine, en établissant le règne des formules abstraites. Ce n'est pas tout encore. La poésie, qui a besoin d'infini, d'illimité, d'inconnu, a besoin pareillement d'harmonie, et se plaît dans la contemplation de l'unité. Or la condition de la science est de retenir l'élan de la pensée comme celui de l'imagination, de distinguer, de séparer ; elle doit sp tenir en garde contre les généralisations hâtiyes et mettre incessamment du plomb à l'esprit humain pour retenir le battement de ses ailes. La science est donc essentiellement prosaïque. Pour éprouver le sentiment de l'art, il faut oublier la science ; pour cultiver la science, il faut proscrire le sentiment de l'art.

Tout ceci n'est vrai que d'une vérité relative. La science qui arrive à de tels résultats et qui s'y arrête, est une science incomplète. La géographie chasse l'infini de la terre, mais l'astronomie lui ouvre les cieux ; un océan sans bornes se révèle dans le monde des étoiles, avec ses plages inconnues et ses mystérieuses profondeurs. On a fait le tour de la terre, on a mesuré le cercle qu'elle décrit autour du soleil ; mais le soleil se meut dans l'espace incommensurable avec son cortège de planètes ; ou va-t-il ? L'éclat de la lumière, la magie des couleurs, tout cela n'est que le résultat du mouvement : voilà de la prose sans doute ; mais le mouvement de la lumière se propage sans cesse; il part de chaque monde, conservant l'empreinte de tout ce qui fut. Toutes les images des choses rayonnent dans l'étendue; elles gardeQt indéfiniment la trace durable de tout ce qui passe, et triomphent ainsi du pouvoir destpucteur du temps. Tout ce qui a été visible sur la terre dans un passé même lointain

est visible maintenant pour telle étoile du ciel, et pour des êtres qu'on supposerait munis d'organes ou d'instruments sufSsants. Si nos critiques se trompent, à l'heure même où ils contestent la réalité historique du serment du Grûtli, il est tel monde d'où l'on pourrait voir la prairie solitaire, la vague mourant au pied du rocher, et la lumière de la lune réfléchie par le mâle visage des fondateurs de la liberté helvétique. De toutes parts s'ouvrent des espaces sans bornes ; de toutes parts la pensée va se perdre dans l'infini ; le mystère reparaît, il est seulement plus loin et plus haut. Tout ceci est le résultat de la science même, le résultat direct des questions qu'elle suscite inévitablement; elle détruit une poésie, elle en produit une autre. En présence de quelques unes des œuvres modernes, et surtout dans l'attente des œuvres d'art qu'on peut espérer, quand un souflBle puissant de poésie passera de nouveau sur le monde, Boileau pourrait cesser de déplorer ces idées modernes qui chassent les Tritons de l'empire des eaux et brisent la flûte du dieu Pan. V infini dans les deux, ces mots écrits par Lamartine en tête d^un de ses chants sont le programme d'une nouvelle poésie.

Les observations de détail nécessaires à la science voilent l'harmonie et l'unité de la nature; mais ceci encore, comme la destruction du sentiment de l'infini, est un phénomène passager; c'est la condition de la science, ce n'est pas la science même. Des poutres, des pierres, de la chaux, du sable, posés en tas distincts sur le sol sont la condition d'un édifice. La cathédrale majestueuse et le palais splendide sortiront de ces éléments informes réunis par le génie de l'architecture; mais ces éléments informes ne sont pas l'édifice. Dès que la construction scientifique commence et met les matériaux en œuvre, les faits épars s'ordonnent en lois, les lois particulières se réunissent en lois plus générales, les

rapports paraissent, rharmonie se montre. La science rétablit par son propre développement ce qu'elle semblait détruire, la poésie reparaît transformée sur les sommités ; et, à qui sait monter, elle se révèle dans son glorieux éclat. Le physicien qui, laissant pour un moment de côté le détail des expériences, contemple le but vers lequel tendent toutes les découvertes modernes, se sent ému, s'il n'a pas éteint dans son âme tout sentiment de l'idéal. La nature qu'il cherche à expliquer réalise en effet les deux conditions suprôoies de l'art; elle se montre belle dans son harmonie et sublime dans son immensité. Dans tous les ordres du développement de l'esprit humain, il se rencontre un milieu terne qu'il faut •traverser pour retrouver la lumière. Entre la première impulsion qui les porte à la recherche de la beauté et l'accomplissement des œuvres d'art, le peintre et le musicien n'ont-ils pas à franchir le prosaïsme des procédés matériels ? Tous ceux qui ont visité les montagnes connaissent ce brouillard qui souvent repose sur la région moyenne des Alpes, et se place entre la plaine éclairée et les cimes inondées de lumière. La grande erreur est de rester à mi-côte, et de conclure que, puisqu'il a fallu monter pour atteindre la région obscure, le brouillard occupe le sommet de l'univers.

Aussi longtemps que l'on demeure dans l'étude des détails,

il n'y a pas d'accord possible entre la science et la poésie. Un

rayon du soleil du matin éclairant une goutte de rosée qui

perle sur le calice d'une fleur peut éveiller tout un monde

d'idées et de sentiments. On ne saurait conseiller à persoune

de choisir un pareil moment pour arrêter sa pensée sur les

phénomènes de la cohésion, de la pesanteur ou de la chaleur

rayonnanle. Rien n'est plus insupportable que le pédanlisnie

d'un écolier qui, en présence des splendeurs de la nature,

s'obstine à vous faire part des instructions de son professeur

de physique, de même que ce serait une sottise impertinente

que de rappeler à un homme placé sous le charme de la musique le nombre des vibrations qui produisent chaque note. Tant que l'on reste dans une considération fragmentaire des phénomènes, Tordre de la science et l'ordre de la poésie ne sont pas seulement distincts, ils sont opposés^ et il faut parfois que le savant consente à oublier ce qu'il sait pour goûter avec les ignorants les joies que la nature prodigue à tous. Mais ces deux ordres oj^osés ne le sont que comme deux faces d'une pyramide qui se rapprochent en s'élevant et se rejoignent en arrivant au sommet. Une goutte d'eau réfléchit les rayons du soleil ; elle en absorbe aussi la chaleur, et la chaleur l'évaporé dans l'atmosphère, comme elle avait soulevé les eaux de l'Océan qui retombent en pluie sur le soi. Par l'action de la lumière et de la chaleur les plantes se développent, et par la même influence aussi se développe l'insecte qui vient boire la rosée. Le même astre qui éclaire et réchauffe la terre, est l'agent de l'universelle circulation de la vie; la plante, l'insecte, le soleil, tout se relie en une harmonieuse et suprême unité. La goutte de rosée dont une science partielle détruisait tout le charme ne brillet-elle pas maintenant d^une haute poésie, en réfléchissant les rayons d'une pensée plus complète et plus haute ?

Tous les grands progrès de la science ont été accompagnés d'un développement du sentiment esthétique. M. de Humboldt signale la grâce et l'élévation poétique de quelques-unes des paroles par lesquelles Kopernik exposait sa découverte :

< Dans le magnifique temple de la nature, qui suspendrait « cette lampe en un autre endroit qu'en celui d'où elle peut « éclairer tout l'ensemble ? De son siège royal, le soleil gou- « verne toute la famille des astres qui se meut autour dé lui. « Nous découvrons ainsi dans le monde une admirable symée trie et dans la grandeur et le mouvement des astres une

« harmonie qu'on ne trouve par aucune autre voie (1). »

i. Cosmos II, pages 371 et 59:^ — \o\x aussi Roagemont Histoire de Vastronomie page 85.

6% LES CARACTÂBES M LA raTSlQfJE MODKRNB.

Il y a de la poésie aussi dans les élans de la piété de Kepler.

< Hearenx, hearera ceux à qui il a été donné de s'élever c vers les cieux ; ils apprennent à estimer peu ce qui leur c paraissait excellent, à mettre par-dessus toutes choses les c œuvres de Dieu, et à trouver dans leur contemplatioki une c vraie jouissance et une joie réelle Je te rends grâce,

< Seigneur, de ce que tu m'as permis de me réjouir et de c m'extasier dans la contemplation des œuvres de tes « mains. .... II est grand, notre Seigneur! Ciel, soleil, lune « et planètes, proclamez sa gloire, n'importe quelle est la c langue par laquelle vous pouvez exprimer vos impressions.

c Proclamez sa gloire, harmonies célestes Et toi, mon

c âme, chante la gloire de l'Étemel pendant toute la durée

< de mon existence (i). >

La grandeur et la simplicité des lois de la nature, révélées par la découverte de Newton, ébranlèrent les imaginations et produisirent dans les âmes un véritable enthousiasme, dont les vers adressés par Voltaire à la marquise du Ghâtelet sont une bien faible expression.

Le plein développement de la physique moderne repose, comme nous l'avons vu, sur les deux idées essentielles de la corrélation des mouvements et de la constance de la force, idées qui réalisent, dans une mesure inconnue jusqu'ici, la pensée de l^harmonie.

c II nous parait difficile, dit M. Marc Dufour, que celui qui « entrevoit le principe nouveau pour la première fois ne soit c pas frappé d'admiration en présence de tant de grandeur et « de simplicité (2). >

Ici se présente, sous une autre face, un écueil déjà signalé à l'occasion du caractère logique de la science. L'erreur logique consiste à prendre Tharmonie des phénomènes maté-

i. Rongemont — Histoire de l'astronomie, pages 88 et 89. â. La constance de la force, page 22.

riels pour l'harmonie suprême de toutes les existences ; l'erreur esthétique consiste à appliquer les sentiments les plus élevés de Tâme à cette partie inférieure de Tunivers. Après avoir signalé l'action de la lumière et de la chaleur dans les phénomènes de la vie, M. Helmholtz dit, en plaisantant, que « nous pouvons tous prétendre à la même noblesse que l'empereur de la Chine, qui se dit fils du soleil (1). » M. Virchow parle de l'action du soleil comme étant, non pas la condition de notre développement, mais «la cause de notre existence (2).» Un littérateur français écrivait naguère, dans un recueil très-répandu, une phrase où le soleil est appelé « Notre Père céleste. ^ Si l'influence du positivisme continuait à éteindre chez les savants le sentiment religieux et l'esprit philosophique, le besoin d'adoration, dont l'homme ne peut se défaire, s'appliquerait au merveilleux mécanisme dont la physique moderne nous dévoile les secrets ; nous retournerions à l'adoralioft de la nature, et le soleil redeviendrait un des grands dieux. La supposition peut paraître excessive ; mais il ne faut pas oublier qu'Auguste Comte, le fondateur du positivisme, a fini par désigner le soleil et la lune au nombre des êtres vers lesquels l'homme moderne, aiBfranchi des superstitions du passé, doit diriger spécialement ses hommages et son adoration (3). Laissons ces aberrations réelles quoique étranges, pour observer le sentiment esthétique de la nature, maintenu dans des limites raisonnables. M Tyndall écrit à la fin de son livre sur la chaleur :

« Présentées à notre esprit sous leur véritable aspect, les « découvertes et les généralisations de la science moderne « constituent le. plus sublime des poèmes qui se soit jamais « oflfert à l'intelligence et à l'imagination de l'homme. Le « physicien de nos jours est sans cesse en contact avec un

1. Mémoire sur la conservation dp la force, page 47. S. Revue scientifique du i6 mars 187â, page 888. 3. Synthèse subjective, page 24 et 25.

c merveilleux qui ferait pâlir celui de Milton; il est si gran- < diose et si sublime, qu'il faut à celui qui s'y livre une cer- € taine force de caractère pour se préserver de l'éblouis- *.< sèment. »

Sans accuser l'auteur de manquer de force de caractère, il est permis de penser que, lorsqu'il aborde les hautes généralités de la science, quelques symptômes d'éblouissement se manifestent dans sa pensée. Mais, sans discuter pour le moment ses vues philosophiques, remarquons la forme particulière sous laquelle il exprime le sentiment que les résultats de la science éveillent dans son âme. Il écrit à propos de la constance de la force :

c Cette loi est la généralisation inattendue de l'aphorisme c de Salomon : // n'y a rien de nouveau sous le soleil^ en ce c sens qu'elle nous apprend à retrouver partout la même c puissance primitive dans l'infinie variété de ses manifesc tations. La puissance en circulation est perpétuellement « la même; elle roule en flols d'harmonie à travers les « âges (1). »

On voit que l'impressioà esthétique prend ici la forme musicale. La poésie mythologique de la nature, disposant des divinités des eaux et des forêts, pouvait se manifester au moyen de la peinture : mais la poésie qui s'attache à l'enchaînement des lois et à l'harmonie de la nature, ne saurait trouver d'expression que dans la musique. La forme donnée par M. Tyndall à la manifestation de son sentiment n'est point un fait isolé. M. Oswald Heer, pour exprimer l'émotion que fait éprouver le spectacle des phases successives de la création, dans lesquelles se manifeste avec tant d*éclat le plan d'une sagesse infinie, prend pour point de comparaison une sonate de Beethoven (2). Leibniz disait : «La belle harmonie des

i. La chaleur considérée comme un mode de mouioement, page 427. 2. Le monde primitif de la Suisse, page 771.

t vérités qu'on enyisaga toat d'un coup dans un système rét glé, satisfait Tesprit bien pins que la plus agréable mu- « sique (1). » Avant Leibniz, Kepler cherchant un terme qui répondit à ses sentiments, intitula Tun de ses principaux ouvrages les Harmonies du monde ; et, plus de vingt siècles avant Kepler, Pythagore, qui faisait marcher de front dans son école les sciences mathématiques et l'art musical, enten* dait, à ce que dit la légende, le son que rendent les sphères célestes en se mouvant dans l'espace. LMdéal que poursuit la science est pareil à une mélodie dont l'âme humaine possède une intuition primitive, une vague réminiscence, aurait dit Platon. Cette mélodie, altérée par des instruments grossiers, défigurée parles fautes des exécutants, trouve, à mesure que la science progresse, une expression de moins en moins imparfaite. La physique saisit un des éléments de l'harmonie universelle dans la concordance des mouvements de la matière; mais si, par un effort d'abstraction difficile, on réussissait à séparer le mouvement de ses lois, et les lois des rapports qui les unissent, pour ne plus considérer que le mécanisme seul, toute la magie de l'univers s'évanouirait; il ne resterait, comme d&ns le songe d'Âthalie, c qu'un horrible mélange. et des membres affreux. » C'est la contemplation des idées et de leur rapport qui établit le lien nécessaire entre le mouvement perçu par nos sens et les émotions artistiques. Ainsi, lei^ grandes fonctions spirituelles: la perception sensible, l'intelligence et le sentiment, offrent une corrélation qui n'est pas moins admirable que celle des phénomènes matériels.

Il ne Caut jamais oublier que les théories généraleset les sentiments qu'elles éveillent n'ont de valeur qu'autant qu'elles reposent sur des bases de faitsolidementétablies.Lesactionschi-

i. Discours touchant la méthode de la certitude — Edition Erdmann, page 175.

Naville. — Physique moderne. S

miqaes préparent obscurément dans la pile la lumière éclatante de l'électricité ; pour que l'opération réussisse, il faut qu'aucune des conditions de l'expérience n'ait été négligée. De l'étude de la matière inerte, objet du pbysicien, jaillissent des clartés brillantes, et parfois sublimes. Mais pour que ces clartés ne soient pas trompeuses, il faut que les pensées qui les produisent résultent d'une humble et patiente étude de la réalité. Les émotions les plus élevées de l'âme ont une place légitime dans Texposition des résultats scientifiques; vouloir les en bannir serait le fait d'un esprit étroit. Mais la beauté de la science n'est pas du même ordre que celle des créations idéales de l'artiste. L'expérience doit garder tous ses droits, la raison doit conserver tout son empire ; il ne faut pas que des généralisations téméraires et de fausses analogies, fruits d'une ilhagination ébranlée, troublent les sources de l'étude. Dans le domaine de l'art, le sentiment de la beauté est la base de toute l'œuvre de l'imagination créatrice ; dans le domaine de la science, le sentiment de la beauté ne peut être que le couronnement du travail de la pensée, travail qui doit être accompli sous l'empire exclusif de l'expérience et de la raison.

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