‹ La physique moderne: études historiques et philosophiquesChapitre 21 sur 108 · DEUXIÈME ÉTUDE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ÉTUDE

La physique ancienoe était encore généralement enseignée il y a soixante ans. On admettait alors pour l'explication des phénomènes l'existence de différentes matières douées de propriétés spécifiques. Voici comment Auguste De la Rive, s^adressantà la Société helvétique des sciences naturelles réunie à Genève sous sa présidence, le 11 août 1845, rendait compte de la conception qui a fondé la physique moderne : « Elle repose sur la notion de l'existence dans tout l'univers

< d'une matière éihérée^ excessivement subtile, d'une élas-

< ticité parfaite, dans laquelle sont suspendus et flottent, pour

< ainsi dire, les atomes de la matière pondérable. Exercer

< les uns sur les autres une attraction mutuelle, déterminer, « dans cette substance éthérée dont ils sont entourés, des

< ondulations plus ou moins intenses, plus ou moins rapides, « tel serait le rôle des atomes pesants qui, se groupant eux-

< mêmes sous la forme tantôt de solides, tantôt de liquides,

< tantôt de gaz, constitueraient les corps. Tous les phéno-

< mènes de rayonnement : la lumière, la chaleur rayonnante,

< les radiations chimiques, ne sont alors que l'effet de ces « ondulations se propageant dans l'éther. Tous les phéno-

< mènes de dilatation, de conductibilité, de chaleur latente c et spécifique, tous ceux qui se rattachent à l'électricité, au

< magnétisme, aux actions chimiques ou moléculaires^ sont

68 LES ORIGINES DE LÀ PHTSIQITE^XODERNE.

le résultat de l'action mutuelle et combinée de l'attraction des particules pesantes et des mouvements ondulatoires de

Féther.

€ Cette idée, dont la conception est moins facile, et qui se prête avec plus de peine au calcul, a pourtant sur la précédente une supériorité incontestable, par sa simplicité réelle et par son plus grand degré de généralité. Un seul fluide répandu partout, au lieu de quatre ou six fluides impondérables distincts ; des mouvements produits par les corps pondérables dans ce fluide unique, et non des particules matérielles tantôt d'une espèce, tantôt d'une autre émises par eux : voilà, sans aucun doute, des notions plus satisfaisantes pour l'esprit, parce qu'elles sont plus en rapport avec celles que nous fournissent les sensations dont, comme pour l'ouïe, nous avons pu nettement -discerner la cause; parce qu'elles sont plus d'accord avec les faits observés ; parce que, enfin, elles convergent davantage vers cette unité que nous aimons à chercher dans l'ordre physique. Un atome pesant, un fluide éthéré remplissant l'univers, un mouvement dans ce fluide produit par l'atome ; c'est simple, c'est grand, c'est vrai peut-être. € L'idée que je viens de rappeler fait son chemin depuis « trente à quarante ans ; origine des découvertes les plus « importantes dans la lumière et dans la chaleur, elle pré- « pare à l'électricité et à la chimie de grands progrès. Elle « sera dans le dix-neuvième siècle le guide du savant. »

Cette manière de comprendre les phénomènes les rattache à une dualité primitive : celle de la matière pondérable et d'un fluide impondérable. De la Rive allait plus loin dans sa pensée. Il se demandait, mais avec la prudence du vrai savant qui ne prend pas de simples conjectures pour des vérités certaines ou même probables, si l'on arriverait, un jour, à concevoir le fluide impondérable comme n'étant que la matière pondérable excessivement divisée.

Dans le passage qu'on yient de lire, la découverte de la véritable nature du son est indiquée comme une des origines de la science moderne. La véritable nature du son ne fut point ignorée de l'antiquité, car on lit dans les œuvres du philosophe Sénèque : < Le chant est-il autre chose que la cornai pression de Tair dans la trachée? Les cors, les irom- « pettes, et tous les instruments qui, au moyen d'un canal « resserré, donnent plus de son que l'organe seul n'en a € produit ne doivent-ils pas leur résonnance au même « fluide? » (1) Cette vue juste de la nature du phénomène disparut pendant longtemps de la science, et, au commencement du xvii® siècle, l'explication du son par les vibrations atmosphériques était une opinion répandue mais contestée. L'opinion commune admettait encore, conformément aux dortrines qui avaient régné durant la période précédente, une propriété spécifique qui était la sonorité, ou comme l'on disait alors, la forme du son (2) . Otto de Guericke (1602 à 1686), après avoir inventé la machine pneumatique, constata que le son ne se propageait pas dans le vide, et démontra ainsi expérimentalement sa véritable nature. Cette découverte offrait la base d'une induction qui portait à chercher dans des phénomènes d'ondulation la cause des sensations lumineuses et caloriques. De la Rive, présidant de nouveau la Société' helvétique des sciences naturelles, réunie à Genève le 21 août 1865, signala l'influence qu'ont exercée sur la formation de la physique moderne la découverte de Fresnel établissant que la lumière est le résultat d'un mouvement, et la découverte par laquelle Oersted montra la liaison entre l'électricité et le magnétisme. Ce qu'il ne disait pas, mais ce que M. Dumas a rappelé en dernier lieu, (3) c'est qu'il

i. Questions naturelles. Livre IL eh. 6.

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