‹ La physique moderne: études historiques et philosophiquesChapitre 43 sur 108 · Bordas-Demoulin^ Le CarUtianitme, tome U, page · texte numérisé non relu

Bordas-Demoulin^ Le CarUtianitme, tome U, page

PRÉOr^CESSEURS KT CONTEMPORAINS DR DESCARTES. 99

Quand on lui conleslerail la priorité de l'invention, il serait impossible de lui contester la primauté d'influence pour rétablissement des idées nouvelles. Le retentissement de son œuvre fut immense, et Topinion unanime de ses contemporains et de ses successeurs immédiats justifie TafiQrmation de Laplace que c'est lui qui détruisit l'empire d'Aristote, c'est-àdire le règne de la scolastique (1). Le point capital des discussions de l'époque était la question des formes substantielles, et rien ne fait mieux connaître Fopinion du XVIP et du XVIII* siècles sur la destruction de cette ancienne doctrine qu'un petit écrit humoristique, publié, sous le titre d'Histoire de la 'conjuration faite à Stokolm contre M. Descartes (2). Ce philosophe, appelé en Suède par la reine Christine, mourut d'une pleurésie, peu de 'temps après son arrivée ; voici comment sa mort est expliquée dans l'écrit indiqué : « Tandis que M. Des- « cartes vivoit tranquillement à la Cour de Suède, où sa € vertu, son attachement à la vérité, son grand génie pour « les sciences, et la haute réputation qu'il s'étoit acquise, « l'avoient fait appeler par la reine Christine, il se forma c contre lui une des plus dangereuses conspirations dont on « ait peut-être jamais oui parler.

« Comme il rejettoit de sa Philosophie plusieurs Qualilex « et Accidens, de l'existence desquels on ne s'étoit pas avisé « de douter; le Chaud et le Sec, deux des premières Quialitez, € outrez de douleur de ce qu'il les faisoit passer pour des « Estres chimériques, résolurent de se venger de cet aflFront, « et de faire sentir leur pouvoir à ce Philosophe orgueilleux: « (c'est ainsi qu'ils appeloient M. Descartes). Mais avant que « d'exécuter leur dessein, ces Qualitez jugèrent à propos de « conférer là-dessus avec tous ceux qui ayant été outragez « par M. Descartes, étoient irritez contre lui.

i. Exposition du système du monde. Livre V. chapitre 6.

2. Ce petit écrit se trouve à la fia du Voyage du monde de Descartes

rie P. G. Daniel, nouvelle édition, Amsterdam i7i3.

iOO LES ORIGINES DE LA PHYSIQUE MODERNE.

c Les Formes substantielles de toute espèce étant de ce nom- « bre, de même que les Accidens avec les Vertus et Qualitez t occultes, la Chaleur prit soin de leur proposer une confé- « rence pour y délibérer sur les moyens de réprimer Taudace « de leur Ennemi ; et pour y prendre de justes mesures sur « unef affaire si importante. Tous promirent de s'y trouver ; « l'on prit jour, et l'on choisit un lieu commode pour cette « célèbre Assemblée. De sorte que ce qui n'étoit au commen- « cernent qu'une conspiration de quelques Qualitez devint < une conjuration générale.

« Us étoient si fort animez contre M. Descartes, que pas « un ne manqua au rendez-vous. Cependant, comme chacuA « n'avoit pu prendre la place qui lui étoit convenable à caus«

« de l'obscurité du lieu, il y eut d'abord une grande confu-

« sion : Et plusieurs Estres qui ont de l'antipathie les uns « pour les autres, s'étant malheureusement rencontrez, com- « mencèrent un si furieux combat, qu'il sembloit ne devoir « finir que par l'entière destruction du parti qui se trouve- « roit le plus faible. Déjà la forme du Feu, redoutable ennemi « des autres Formes, en avoit réduit plusieurs aux abois. « Déjà divers Accidens sentoient les effets de sa violence, et il « n'y avoit que la forme de VEau qui eût osé s'y opposer. Par « malheur on avoit tout fermé, de peur que le Son,, qui n'est « pas fort secret, ne s'échappât et n'apprit au premier qu'il « rencontreroit, le résultat de la Conférence. Mais quelqu'un « ayant ouvert les fenêtres, la Lumière entra, qui par son « aspect agréable, par son brillant éclat réjouît toute FAs- « semblée, et fit paroitre ce qu'il y avoit de beau dans ce « lieu. On sépara les Combattans, et chacun fut mis à la place « qui lui convenoit.

« Tout le monde n'étoit pas encore rangé, que la Chaleur « représenta à la Compagnie avec beaucoup de véhémence, « Qu'on ne sçavoit plus à quoi s'en tenir depuis que M. Des- « cartes avoit publié son Roman de la Nature, et qu'il avoit

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« osé retrancher des catégories presque tous les Estres qui « étoîent là présens : Que c'étoit une chose honteuse qu'ils « eussent souffert pendant si longtemps qu'un nouveau Phi- « losophe, méprisant toute la sage Antiquité, eut la hardiesse « de traiter de chimérique tout ce qu'on avoit crû jusqu'alors « de leur être et de leurs fonctions ; Qu'il faloit au plutôt pu- « nir ce Téméraire qui avoit juré leur ruine, et lui faire sent tir non-seulement qu'ils existoient, mais qu'ils avoient la « force de le faire périr lui-même

« Les Qualités occultes seleyèvexït à leur tour, et se plaignirent « de ce que cette nouvelle Philosophie leur ôtoit leur prin- « cipal privilège, qui consistoit à être inconnues aux Sçavants. « Elles dirent qu'elles en avoient toujours paisiblement joui « et que de Grands Hommes n^avoient pas osé examiner les « secrets ressorts par lesquels elles produisoient tant de mer- « veilles : Qu'au contraire, ils avoient avoué leur ignorance « sur ce sujet : Que cependant M. Descartes plus hardi, ou « plutôt moins sage que ses Maîtr:s, prétendoit découvrir ce t qui avoit été si longtemps caché ; et vouloit rendre commun « et facile à entendre tout ce qu'il y avoit de plus surprenant « dans les actions de Qiuilités occultes : ce qui étoit propre- « ment les priver de l'admiration qu'elles s^attiroient.

« Comme chacun avoit des raisons pour favoriser les Qua- « Kré5 occwto, leur plainte parut juste. Mais celle que fit la « Lumière^ fut jugée encore plus raisonnable. Qui eût jamais 9 pensé, dit-elle, qu'un Philosophe osât s'en prendre à moi, « et nier mon existence ; Peut-on ouvrir les yeux sans recon- « naître que j'existe ? Et n'esl-il pas étonnant qu'il y ait des « hommes assez ingrats pour travailler à me détruire, pente dant qu'ils jouissent de mes bienfaits ?

« Les Couleurs, ces aimables filles de la Lumière^ qui « empruntent de leur brillante mère tout ce qu'elles ont d'éa clat et de beauté, joignirent leurs plaintes aux siennes. « Elles s'emportèrent contre M. Descartes sur ce qu'il pré-

« tendoit les exclure de la société àesEstres, et tâchant même « de tourner son opinion en ridicule : 11 veut, disoient-elles, € que l'herbe des champs ne soit verte que le jour, et que c rémail des fleurs ne subsiste plus lorsque la nuit est arrif vée. Il s'imagine que l'éclat de l'or, des diamans et des « autres pierres précieuses, et chaque couleur en particulier € n'est autre chose qu'un certain sentiment causé par la réf flexion plus on moins forte de la matière An second Elément; « et mille autres pareilles chimères que ce grand Philosophe € débite comme autant de véritez qu'il prétend avoir bien « prouvées. C'est ainsi que les Couleurs se réjouissoient aux « dépens de M. Descartes; et c'est aussi par là qu'elles sçeu- « rent prévenir en leur faveur toute l'Assemblée, moins par « leurs raisons que par leur vivacité, et leur agrément.

t La Conférence en étoit là, lorsqu'il s'éleva tout à coup « un bruit confus, qui étourdissoit tout le monde. C'était le « Son, qui voulant faire sa plainte, ne faisoit que bourdonner. « On le pria de se faire entendre plus distinctement : Et alors « il dit, tout en colère, que M. Descartes l'avoit perdu de ré- « putation chez les Philosophes ; Que parmi eux on ne par-

< loit presque plus du Son comme d'un Accident réel ; qu'on « attribuoit toutes ses actions à certaines Ondulations de l'air,

< on plutôt au mouvement direct de ses parties, causé par « l'agitation des particules insensibles des Corps résonnans; <( et qu'^enfin presque par tout on le mettoit au rang des inu- « tilités de la nature.

« A ces mots, les OdeurSy les Saveurs, la Légèreté, la Pe- « santeur, et plusieurs autres Vertus, Qualitez eiAccidensi& « levèrent ; Et après avoir approuvé la plainte du Son, l'un « d'entre eux parlant au nom de tous les autres, raconta l'af- « front qu'on leur avoit fait en plusieurs. Ecoles, dans les- « quelles la nouvelle Philosophie s'étoit introduite, où après « les avoir chassez des Catégories, on avoit osé s'en vanter « dans des thèses publiques. Il ajouta que ces entreprises

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f continuelles sur leurs droits, tendoient à leur ruine totale; « et qu'une telle rébellion contre les opinions des Anciens « auroit sans doute des suites dangereuses, si elle n'étoit « promptement réprimée. — (Le mouvement par lequel Descartes remplaçait les formes substantielles et les qualités occultes prend la parole pour la défense de ce philosophe). — « Les réponses du Mouvement déplaisoient fort à l'Assemblée. € On ne pouvoit souffrir le zèle avec lequel il défendoit des « opinions qui leur étoient si injurieuses. Mais pour le faire « changer de sentiment, et l'attirer à leur parti, ils lui repré- « sentèrent : Qu'il ne connaissoit point ses véritables interests ; t Que M. Descartes ne l'avoit pas plus épargné que les au- € très; Qu'il soutenoit que le mouvement n'était pas un JF^^re « distingué de la Matière^ mais seulement un Mode qui lui a est accidentel ; Que c'étoit un des principaux points de son c Système, et qu'il ne changeroit jamais de sentiment làc dessus.

« Le Mouvement embarrassé d'une objection qui le touchoit « de si près, tâcha d'abord de l'éluder ; mais après avoir dis- € puté quelque tems, se voyant vivement pressé, il avoua c qu'il sentoit bien que la grande réputation de M. Descartes « l'avoit ébloui : Qu'il n'avoit jamais bien pensé à l'injure « qu'il avoit reçu de ce Philosophe : Qu'il comprenoit enfin « les conséquences de sa doctrine; et qu'ilneprétendoitnila « soutenir en public, ni l'approuver en particulier. Alors c M. Descartes n'ayant plus de Défenseur, sa perte parut « assurée : Et les voix ayant été recueillies, ce Philosophe « infortuné fut déclaré Novateur et Chef de Secte, Rebelle « aux Loix de l'ancienne et véritable Philosophie; Pertuba- « teur de l'ordre des Catégories; Ennemi des Vertus et Fa- (( cultez occultes; des Accidens absolus ei non absolus ; ies « Qualités premières et secondes ; des Formes, des Élemens, € et des Mixtes ; des Ames matérielles, soit végétatives ou (K sensitives; des Instincts, Substances incomplètes, et gêné-

€ ralement de toutes les Formes tant sta)8tantiélle8 qa'acci- € dentelles : Et comme tel, condamné à subir la peine que « l'Assemblée trouverait à propos de lui imposer.

t Ce Jugement ayant été solennellement prononcé, il n'éf toit plus question que de choisir le genre de supplice que € le Criminel devoit souffrir. Les Formes des Bêtes les plus « féroces du pais s'offrirent d'abord de mettre en pièces € M. Descartes, et de l'aller déchirer jusque dans le Palais de « la Reine. Mais comme la chose eût trop éclaté, et que Ten- € treprise pouvoit être fatale aux Conjurez, ils rejetèrent cette t proposition, et résolurent de se venger d'une manière si « cachée, qu'on ne pût le leur imputer.

« Sur cela, le Son dit : Que si la Lumière voulait agir de « concert avec lui, il leur seroit facile d'empêcher que le préi tendu Philosophe ne fût ni vu ni entendu; et qu'ils l'empê- « cheroient lui-même de voir, et d'entendre.

« Mais la Chaleur ne fut pas de cette avis : Et dans l'impa- « lience où elle étoit de satisfaire sa haine et sa vengeance ; « si vous voulez me le permettre, dit-elle aux Conjurez, j'a- « girai dans le corps de M. Descaries avec tant de violence,. « et je mettrai un tel désordre dans ses humeurs par le comt bat que j'exciterai entre les Qualitez contraires, qu'en peu « de temps je vous délivrerai de ce redoutable ennemi.^

« Cela fut approuvé de toute l'Assemblée ; et il fut arrêté « qu'on s'en tiendroit à cette proposition. On pria la Chaleur « d'exécuter ce dessein le plutôt qu'il seroit possible. Après « quoi chacun sortit selon son rang et avec beaucoup d'ordre « pour éviter de nouveaux différents.

« La Chaleur ne fut que trop diligente. L'on sçût bientôt « que M. Descartes avait une grosse fièvre avec un transport « au cerveau ; Et quelques jours après l'on apprit qu'il étoit « mort, sans que toutes les connaissances qu'il croïoit avoir « acquis, eussent pu prolonger sa vie.

On voit que la destruction des formes substantielles qui

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est le fond, aa point de vue négatif, de la physique moderne, est ici entièrement attribuée à Descartes. Son rôle prépondérant dans le grand mouvement de la pensée, à cette époque, est du reste établi par nombre de faits considérables. Treize ans après la mort du philosophe, ses ouvrages furent condamnés par la congrégation de l'index donec corrigantur. Cette décision de la congrégation romaine fut, en France, le signal d'une guerre acharnée contre les nouvelles doctrines. L'Université sollicita un arrêt du Parlement contre l'enseignement des théories cartésiennes. Le premier président, Lamoignon, dit à Boileau que le Parlement serait obligé de rendre l'arrêt qu'on lui demandait. Boileau rédigea, en collaboration avec Racine et Bernier, un arrêt burlesque en faveur du maintien de la doctrine d'Aristote. Dans cet écrit, la Faculté de médecine, qui s'opposait à l'introduction du quinquina et autres remèdes inconnus à Aristote et à Hippocrate, n'est pas ménagée. En ce qui concerne notre objet, l'arrêt porte « qu'une inconnue nommée la Raison aurait entrepris d'en-

« trer par force dans les écoles de l'Université , aurait

« entrepris de diffamer et de bannir des écoles de philosophie « les formalités, matérialités, entités, virtualités, eccéités, « pétréités , polycarpéités et autres êtres imaginaires, tous « enfants et ayants cause de défunt maître Jean Scot, leur « père ; ce qui porterait un préjudice notable, et causerait la ^ totale subversion de la philosophie scolastique, dont elles « font tout le mystère, et qui tire d'elles toute sa subsistance,

« s'il n'y était par la cour pourvu La cour

« ayant égard à la dite requête, a maintenu et gardé, main- « tient et garde le dit Aristote en la pleine et paisible posses-

« sion et jouissance des dites écoles remet les entités,

« identités, virtualités, eccéités et autres pareilles formules

« scotistes en leur bonne famé et renommée enjoint

« à tous régents, maîtres es-arts et professeurs d'enseigner (^ comme ils ont accoutumé. » Telle est, dans l'arrêt bui:*^

lesque, la part faite, à côté des médecins et aatres savants, c à certains quidams factieux » au nombre desquels sont signalés les Cartésiens. On voit se manifester ici, cpmme dans la conjuration de Stockholm, Fétat général de l'opinion ; le sentiment juste que la question des formes substantielles était la question capitale dans les débats scientifiques de l'époque, et l'appréciation historique, non moins juste, que Descartes était l'un des principaux auteurs de la révolution scientifique qui les avait exclues. L'arrêt burlesque obtint son effet, et Lamoignon sut gré à Boileau de l'avoir empêché, en le faisant rire, de laisser rendre un arrêt qui aurait fait rire les autres (1). Le Parlement garda donc le silence; mais, à défaut d'un acte du Parlement, un édit du roi défendit expressément aux cartésiens d'enseigner en France. Les professeurs attachés à la doctrine nouvelle n'eurent à choisir qu'entre la rétractation ou l'exil. Le cartésianisme avait une place forte dans la congrégation de l'Oratoire, qui avait produit Malebranche, et qui fut obligée de plier sous l'influence des jésuites devenus les adversaires principaux de la doctrine nouvelle. En 1678, une assemblée générale de cette congre— gation dut accepter un concordat avec les jésuites dans lequel on lit : < Dans la physique l'on ne doit point s'éloigner de la t physique ni des principes de la physique d'Arislote, com- « munément reçus dans les collèges, pour s'attacher à la « doctrine nouvelle de Monsieur Descartes, que le Roy a dé— « fendu qu'on enseignât pour de bonnes raisons. L'on doit « enseigner : Qu'en chaque corps naturel il y a une forme t substantielle réellement distinguée de la matière ; Qu'il y a « des acçidens réels et absolus inhérens à leurs sujets (2). » C'est le maintien de la physique ancienne par l'autorité d'un

1. Voir pour ce fait, et pour la persécution du Cartésianisme en général, Bouillier, Htstotre de la philosophie Cartésienne, tome I chapitre

2. Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosoukie de M. Descartes. — Amsterdam. 1684, pages il et 12.

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édit royal ; et l'on voit que la nouvelle doctrine est attribuée entièrement à Descartes.

Après un temps de persécution, le triomphe du cartésianisme fut complet. Les fondements de la physique moderne étaient posés; il restait une œuvre double à accomplir : corriger les erreurs du fondateur, développer les conséquences des vérités qu'il avait découvertes»

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