OBSCURCISSEMENT DES THÉORIES
Les principes fondamentaux de la science acceptés par nos contemporains étant ceux que Descartes a posés, comment se fait-il qu'on fasse si souvent dater la découverte de ces principes du siècle actuel? Un fait historique fournira la réponse à cette question.
OBSCURaSSBMENT DES THÉORIES GÉNÉRALES DE LA PHYSIQUE.
Entre les deux périodes du développement de la physique cartésienne) et tandis que la science faisait des progrès considérables dans l'analyse des phénomènes et dans rétablissement des lois expérimentales, il s'est produit un obscurcissement dans ndée fondamentale de la théorie de la matière. Cette éclipse a duré un siècle environ : depuis Tannée 1720 où Privât de Molière obtenait encore les applaudissements des auditeurs du collège de France en défendant les bases de la doctrine cartésienne, jusqu'à l'année 1820 où la découverte d'Oersted sur les rapports de l'électricité et du magnétisme, succédant aux travaux de Fresnel sur la nature de la lumière, ramenait les esprits à la conception d'un fluide unique dont les mouvements divers produisent la variété des phénomènes. Ce recul de la pensée dans la théorie générale de la nature s'explique par deux causes étroitement unies: les erreurs de Descartes et une méprise du monde savant. Les corrections apportées par Leibniz aux théories cartésiennes ne touchaient aux bases de ces théories que pour les affermir en en rectifiant l'énoncé. L'action exercée par New- Ion eut un autre caractère. Newton opposait aux explications fausses du système des tourbillons l'explication véritable des mouvements du ciel par la loi de la gravitation.^ Il opposait à la méthode a priori les vrais procédés de la science expérimentale. C'est à l'occasion de ces erreurs corrigées que se
forma dans la plupart des inleUigences une énorme méprise. Newton ayait déconvert la loi des phénomènes astronomiquies ; mais, en établissant la loi de la gravitation, ii n'avait point prétendu en indiquer la cause, et il soupocMina que cette cause pouvait se trouver dans l'action d'un fluide éthéré enveloppant la matière pondérable, conception qui pour le fond était celle de Descartes (1). On ne le comprit pas, malgré toutes les précautions qu'il* avait prises pour être compris, et les Newtoniens, iafidèles à la pensée de leur maître, admirent que l'attraction était une force inhérente à la matière, et qu'en vertu de cette force les corps agissaient les uns sur les autres à travers le vide, idée que Newton avait formellement répudiée (2). On opposa donc, non pas la loi de Newton à quelques-unes des aflSrmàtions de Descartes, ce qui était juste, mais la gravitation, conçue comme cause première des phénomènes, à la doctrine de Taction du fluide universel sur les corps pondérables, ce qui n'avait aucune raison d'être. Les derniers cartésiens: Privât de Molière, Fontenelle, Mairan, firent de vains efforts pour montrer que la loi mathématique des mouvements des astres était une vérité d'un autre ordre que les théories relatives aux causes physiques de ces mouvements, et que, la loi étant admise, la recherche des causes pouvait continuer dans le sens indiqué par Descartes (3). On confondit tout ce qu'il fallait distinguer : l'établissement des lois et la théorie des causes; les erreurs de détail de Descartes et les idées essentielles dont les erreurs de détail n'établissaient pas la fausseté; le vice de la méthode a priori et la détermination de l'objet de la science qui devait fournir le principe directeur des hypothèses. On avait de bonnes raisons pour rejeter en grande partie la
i. Optique. Question XXI.