La Critique philosophique du b mars
montré que Ton poayait produire artificieUement dans un laboratoire des matières que Ton avait crues le produit exclusif des êtres yiyants ; elle a démoûtré de plus l'analogie, et souvent l'identité, des fonctions de l'organisme avec les phénomènes physiques. A l'occasion de ces découvertes réelles se sont produites deux confusions d'idées : la première est celle des produits organiques, dont quelques-uns peuvent être composés artificiellement, et de la matière organisée, dont aucun élément n'est jamais sorti d'un laboratoire. M. Naquei, dans son Traité de chimiCy a signalé cette erreur avec une grande netteté. En second lieu, on a confondu l'explication des phénomènes physiologiques, l'organisme une fois donné, avec l'origine de l'organisme lui-même, confusion qui n'existait pas dans l'esprit de Descartes. Descartes, en effet, dans sa doctrine de l'automatisme des bêtes, a toujours admis que les animaux étaient des machines construites par la sagesse infinie du Créateur. La théorie du transformisme mal interprêtée est venue se verser comme un affluent dans le courant de l'erreur. Du fait certain que les êtres vivants sont modifiés par les causes physiques, des esprits inattentifs ont passé à ridée absolument différente que les êtres vivants pouvaient n'être qu'une simple modification de la matière inorganique. On est ainsi arrivé, en renouvelant le matérialisme grec, à l'idée d'une matière qui serait l'origme unique de toutes choses, et à réduire théoriquement à l'unité la physique et la physiologie. Cependant il est très difficile de méconnaître dans les êtres vivants un principe spontané de mouvement, en sorte que pour ramener à l'unité la physique et la physiologie, on éprouve une tentation puissante de nier l'inertie de la matière, c'est-à-dire au fond que, sous l'apparence de ramener la physiologie à la physique, on ramène plutôt la physique à la physiologie.
On est arrivé par une seconde voie au même résultat, c'està-dire à la négation de l'inertie. Dans une lecture faite à
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rAcadémie des sciences de Vienne, le 30 mai 1870, M. Ewald Hering distingae, avec une parfaite précision, le point de Tne da physiologiste, pour lequel l'homme et les animaux ne sont que des agrégats matériels auxquels s'appliquent les lois physiques, et le point de vue du psychologue qui prend en considération les phénomènes de la sensation, de l'intalligence et de la volonté, phénomènes qui ne nous sont connus que par la conscience, ou le sens intime. Il fait observer que la réunion de ces deux points de vue est indispensable pour l'étude totale de l'homme, et que le physiologiste, renfermé dans la seule étude des laits objectifs et matériels, n'a aucun moyen de comprendre l'existence humaine. Après ces prolégomènes qui rappellent ceux de Descartes, l'auteur expose la corrélation étroite des phénomènes physiques et des phénomènes psychiques, et il dirige particulièrement son attenëoo sur l'étude de la mémoire. La mémoire, fait de sens intime» a pour condition organiqite une certaine disposition des molécules cérébrales. Après s'être ainsi expliqué, l'auteur désigne la mémoire comme « une faculté de la substance cérébrale. » 11 dit que c la substance nerveuse garde fidèlement le souvenir des fonctions qu'elle a souvent exercées » ; et son travail est intitulé Sur la mémoire comme fonction générale de la matière organisée. L'auteur a pris ses précautions pour qu'on réduisit ses paroles à leur véritable sens, c'est-à-dire à la relation intime qui réunit des phénomènes dissemblables ; mais les expressions qu'il emploie sont pleines de péril, et grosses dé confusions d'idées. Les lecteurs placés sous certaines influences philosophiques risquent d'oublier les prolégomènes de M. Hering, et d'entendre que la mémoire est une foncti<Ni de la matière. Dès lors l'inertie de la matière serait niée par l'attribution au corps, non-seulement d'un principe spontané de mouvement, mais de phénomènes proprement spirituels. J'ai insisté sur cet exemple parce que le passage abusif de la vérité certaine des conditions organiques de la
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pensée à Terreur de ridentiflcation des phénomèDes spirituels et des phénomènes matériels semble se produire» de nos jours, dans l'esprit de plus d'un naturaliste. La biologie est une science plus complexe que la physique ; il n'est pas surprenant qu'elle soit relativement en retard» de même que la physique a été si longtemps en retard par rapport à la science plus simple des mathématiques. Elle est» denos jours, l'occasion de bien des confusions d'idées» qui projettent leur ombre sur la physique» et qui ne cesseront que lorsque les conceptions biologiques auront atteint un degré de clarté qui leur fait encore défaut.
Telles sont les sources accidentelles auxquelles s'alimente la négation de l'inertie de la matière. Cette négation» lorsqu'elle s'affirme sérieusement et d'une manière réfléchie» a pour cause essentielle la doctrine qui exclut de la science ridée de la volonté suprême» cause du mouvement universel» et force ainsi à placer dans la matière même le principe de son mouvement. Enregistrons quelques-uns des exemples de cette négation.
H. Tyndall pose la question de l'origine de la vie» et il dit» en remontant à Tidée de la nébuleuse primitive: c Deux hypothèses se présentent; ou bien la c vie était virtuellement dans la matière à l'état nébuleux» c dont elle est sortie par un développement naturel ; ou bien € la vie est une propriété qui a été conférée à la matière à c une époque postérieure (1) ». Ces deux hypothèses sont contraires Tune et l'autre à l'idée de la matière qui a fondé la physique moderne. Un développement naturel de la matière ne peut produire que des phénomènes mécaniques. Si la vie est un mécanisme pur, elle n'existait pas virtuellement dans les éléments de la nébuleuse» elle y existait actuellement» sinon
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dans ses manifestations diverses et successives, dn moins dans son principe. La vie n'existerait virtuellement dans la matière, à titre de réalité distincte du mouvement, que si la matière avait le pouvoir de produire autre chose qu'ellemême, ce qui^est la négationde son inertie. Quanta la seconde hypothèse, la vie ne peut pas être considérée comme une propriété conférée à la matière. S'il n'y a pas ici de faute dans la pensée, il y en a du moins dans l'expression. La matière soumise à l'action de la vie est la seuleidée compatible avec les notions de la physique moderne, la matière vivante est une expression impropre qui, lorsqu'on la prend à la lettre, devient une erreur. Voici qui est plus grave.
Dans un discours prononcé, en 1874, à l'Association britannique pour l'avancement des sciences, M. Tyndall a suggéré à ses auditeurs l'idée de renoncer « aux définitions de la € matière données dans nos livres classiques, qui avaient « pour but de couvrir ses propriétés purement physiques et « mécaniques (1). » Il estime donc qu'il faut reconnaître que la matière a des propriétés autres que les propriétés physiques et mécaniques, et il en donne cette définition, dans laquelle tout au monde peut entrer : « l'aurore et la puissance de « toutes les formes et de toutes les qualités de la vie. » Une telle aflSrmation émise, en 1874, dans un congrès scientifique est un fait bien digne de fixer l'attention. Notre science a été fondée en enlevant à la conception de la matière toute puissance autre que celle de résister dans les parties de l'espace qu'elle occupe, de communiquer le mouvement, et de le modifier par l'effet de cette résistance. De là cette réduction des phénomènes corporels à la mécanique, a£Brmée par Des-^ carte et rappelée par Newton. Faire entrer dans la définition de la matière « la puissance des qualités de la vie », c'est la négation directe de l'inertie; c'est une réaction positive