LA DISSOLUTION
La vaporisation et la fusion ne sont pas les seuls moyens par lesquels on puisse changer l'état physique d'un corps, sans modifier sa constitution chimique ; depuis les temps les plus reculés, on a connu aussi et étudié la dissolution (d), mais, depuis une vingtaine d'années seulement, on a commencé à obtenir, au sujet de ce phénomène, autre chose que des renseignements empiriques.
Il était naturel d'employer ici encore les mé-
1. Je laisœ de côté le cas des dissolutions colloïdales ou mieux des liquides colloidaux.
On sait qu'un tel liquide se compose d'un solvant et d'un corps qui y paraît dissous mais qui, en réalité, y est on suspension à l'état de particules microscopiques.
Graham, dès 1854, a montré qu'un liquide colloïdal a des propriétés nettement différentes d'une dissolution ordinaire ; il diffuse avec une grande lenteur, ne traverse pas les membrane» dyalisantes et n'a qu'une faible pression osmotique.
Les tissus vivants sont presque exclusivement formés de ce»
thodes qui avaient permis de pénétrer dans la connaissance des autres transformations : le problème des solutions peut s'aborder par la thermodynamique et par les hypothèses cinétiques.
Dès 1858, Kirchhoff découvrait, en appliquant aux dissolutions salines ou aux mélanges d'eau et d'un liquide non volatil comme l'acide sulfurique les propriétés de l'énergie interne, une relation entre la quantité de chaleur que dégage l'addition d'une certaine quantité d'eau à une dissolution et les variations que la condensation et la température font subir à la tension de vapeur de cette dissolution. 11 calculait, à cet effet, les variations d'énergie qui se produisent quand on passe d'un état à un autre par deux séries différentes de transformations, et, en égalant les deux expressions ainsi obtenues, il établissait une relation entre les divers éléments du phénomène.
Mais, pendant longtemps encore, la question fît peu de progrès, parce que l'on ne voyait guère le moyen d'introduire dans cette étude le second principe de la thermodynamique ; c'est le mémoire
liquides dont l'étude a, par suite, la plus haute importance philosophique.
Dans ces dernières années, des chimistes et des biologistes habiles (MM. Sabatier, V. Henri, Jacques Duclaux, Raehlmann, Neisser et Friedemann, Hardy, etc..) se sont attachés à mettre en évidence leurs curieuses propriétés.
Récemment les physiciens (MM. J. Perrin, Cotton, Quincke Schmauss, etc..) ont commencé à s'intéresser à cette question qu'ils avaient un peu délaissée. On a, par exemple, élucidé le mécanisme par lequel ces liquides conduisent le courant ; ils ne sont pas des électrolytes, ils transportent l'électricité par convection, la matière passant tout entière d'un pôle à l'autre.
Peut-être un jour des recherches semblables jetteront-elles une vive lumière aur le mécanisme de la vie elle-même.
de Gibbs qui devait ouvrir enfin ce riche domaine et permettre de l'exploiter rationnellement. Dès 1886 M. Duhem montrait que la théorie du potentiel thermodynamique fournissait sur les dissolutions ou les mélanges liquides des renseignements précis , il retrouvait ainsi la fameuse loi sur l'abaissement de la température de congélation des dissolvants que venait alors d'établir M. Raoult par une longue série de recherches, aujourd'hui classiques.
Mais, dans l'esprit de beaucoup de personnes, un doute grave subsistait, la dissolution paraissait un phénomène essentiellement irréversible, l'on ne pouvait par suite, en toute rigueur, calculer l'entropie d'une solution, et par suite non plus être certain de la valeur du potentiel thermodynamique. L'objection, aujourd'hui encore, serait sérieuse, dans les calculs, on serait gêné par ce que l'on appelle le paradoxe de Gibbs.
Toutefois, l'on n'hésiterait pas sans doute à appliquer aux solutions la règle des phases, et cette régie donne déjà la clef d'un certain nombre de faits ; elle mettra par exemple en évidence le rôle joué par le point d'eutexie, c'est-à-dire le point où (pour nous en tenir au cas simple où l'on n'a affaire qu'à deux corps, le dissolvant et le dissous) la dissolution est en équilibre à la fois avec les deux solides possibles, le corps dissous et le dissolvant solidifiés ; la connaissance de ce point explique les propriétés des mélanges réfrigérants, elle est aussi des plus utiles pour la théorie des alliages. Les scrupules des physiciens auraient dû tomber le jour mémorable où M. Van t' Hoff montra que la dissolution est susceptible
de s'opérer par voie réversible à la faveur des phénomènes d'osmose. Mais l'expérience ne pouvait réussir que dans des cas bien rares et, d'autre part, M. Van t' Hoff était amené naturellement à une autre conception très hardie: il envisageait la molécule du corps dissous comme une molécule gazéifiée et il assimilait la dissolution, non plus comme on l'avait presque toujours fait, à la fusion, mais à une sorte de vaporisation ; aussi, ses idées ne furent pas immédiatement admises par les savants les plus étroitement attachés aux traditions classiques.
Il ne sera peut-être pas inutile d'examiner ici les principes de la théorie de M. Van t' Hoff.