‹ La phytographie; ou, L'art de décrire les végétaux considérés sous différents points de vueChapitre 33 sur 82 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DESCRIPTIONS ÉNIGMATTQUES DE GROUPES NATUREI^S,

Il ne manque pas dans les lîvres de descriptions énîg^ matîques et même inintelligibles, qu'il aurait mieux valu ne pas publier. Si elles venaient uniquement de botanistes médiocres ou incapables , ce serait une conséquence toute naturelle de leur faiblesse ; mais elles remontent quelquefois à des auteurs de premier ordre, comme Linné, de Lamarck, de Candolle, Blume, Kunth, etc. J'en donnerai la preuve, et nous chercherons quelles erreurs de méthode ont produit ce singu^ lier résultat.

Les descriptions qu'il n'a pas été possible de comprendre se trouvent dans les synonymes douteux de genres ou d'espèces, et surtout à la fin des genres, sous les titres de Species non satis nota, species dubiœ^ oiscure^ nomine tantum nota, indescriptœ^ etc. En réalité ces espèces ont toutes été décrites mal, ou trop en abrégé. Quelquefois elles sont désignées seulement par un nom, sans même une phrase, mais, dans ce cas extrême, ou peut dire qu'il existe encore une sorte de

description, car le nom du genre implique plusieurs caractères importants, et celui d'espèce fait présumer que Fauteur a comparé sa plante avec d'autres déjà connues.

Ce sont des énigmes, plus ou moins obscures, solubles ou insolubles.

Le tableau suivant indique le nombre des Species dîibia^ etc., des volumes XIV à XVII du Prodromus^ rapportées à leurs auteurs, du moins à ceux qui ne sont plus en vie, car l'obscurité sur des noms proposés par des auteurs récents peut tenir à des causes accidentelles ou momentanées.

J'ai eu soin d'attribuer chaque énigme à celui qui en a été l'origine. Ainsi une espèce inintelligible dans Loureîro, nommée plus tard autrement dans un ouvrage, est attribuée à Loureiro. Les noms des listes de Wallich n'ont pas été comptés, parce qu'ils accompagnaient seulement, des échantillons destinés à être étudiés, et que ceux-ci expliquent l'espèce.

Je n'ai pas relevé les auteurs qui n'ont pas suivi la nomenclature bînominale, ni les indications incertaines et de seconde main, comme celles de Steudel (Nomenclator) et de Rœmer et Schultess (Systema), quand elles mentionnent vaguement un auteur ; ni les noms suivis de l'épithète hori {hortulanorum). Ces derniers ne sont pas de vrais noms botaniques. Je les regarde comme destinés au commerce et propres, dans la science, seulement à embrouiller. Ce sont des sources intarissables d'énigmes et de doubles emplois, mais les auteurs du ProdromUs les ont énumérés d'une manière trop incomplète pour en tenir compte.

Dans le tableau qui suit les auteurs ayant à leur charge plus de trois espèces énigmatiques sont indiqués

nominativement. En outre, dix-sept auteurs en ont chacun trois; vingt et un chacun deux, et quarante-huit une seule. Le total des espèces est de 862, pour 129 auteurs différents.

UfHn

énifMtiqMt.

Blume 66

Miquel S9

Blanco 32

Opiz 28

Roxburgh 20

Kunth 19

Sprengel 17

Loureiro 15

Vahl 14

Don {Prodr, Nep.) 14

Rafinesque 12

Noronha 11

Griffith 11

Necs «. 11

Thunberg 11

Poiret 11

Hamilton (Prodr, Ind. occ). . 1 1

Ruiz et Pavon 10

Linné 9

De Lamarck 9

Rob. Brown 8

Endiicher 8

Sonder * .

Bojer

Geiserl {Croton) . .

Forskal

Willdenow

Campdera. .....

Desfontaines ....

Kitaibel .

Lemaire

Presl {Epim,y . . .

Siebold et Zuccarini.

ilooker et Arnott. .

Roenoer et Schultcss

Tenore

Ilaworth

HoflTmansegg ....

Jack

Lindley

Martens et Galeotti .

Seemann

Siebold

Les volumes XIV à XVII du Pfodfomns^ publiés de 1856 à 1873, contiennent 11,056 espèces classées et décrites. Les énigmatiques sont au nombre de 562, sans compter celles qui ont été rapportées avec doute à certaines espèces. La proportion est de 5 pour cent. Des travaux plus étendus dans les herbiers auraient fait disparaître quelques-unes de ces espèces énigmatiques ; mais elles n'en restent pas moins à la charge de leurs auteurs primitifs.

Pour classer équitablement les botanistes sous le rapport des énigmes, il faudrait tenir compte de Tétendue de leurs travaux respectifs. Les neuf énigmes de La-

marck ou de Linné sont peu de chose pour les centaines d'espèces nouvelles qu'ils ont décrites, tandis que les 32 de Blanco, les 28 d'Opiz, etc., ou même les 6 de Kitaibel, les 4 de Jack, etc., sont des proportions importantes relativement aux ouvrages de ces auteurs. Un calcul proportionnel n'est guère possible ; mais tout botaniste au courant de la science remarquera certaines proportions assez fortes d'énigmes :

1° Chez certains auteurs qui ont beaucoup écrit, comme : Blume, Miquel, Roxburgh, Kunth, Sprengel;

2^ Chez d'autres qui ont publié un ou deux volumes seulement, ou même de simples mémoires, tels que : Blanco, Opîz, Loureîro, Don, Noronha, Griffith, Hamilton (i), Bojer, Geiserl, Forskal, Campdera, Kitaibel, Presl, Haworth, Jack, Martens et Galeotti.

Trois grands naturalistes qui ont beaucoup écrit, Linné, de Lamarck et Brown, se suivent au milieu de la liste. Les énigmes de Brown ont souvent été résolues depuis les volumes de l'ouvrage dans lequel nous les avons relevées ; mais elles n'en ont pas moins été des énigmes. ♦

Ajoutons, pour être justes, que les volumes du Prodromus sur lesquels repose l'énumération n'indiquent rien sur les volumes antérieurs, dans lesquels se trouvent, surtout au commencement, des descriptions trop abrégées, qu'on a difficilement comprises. Le fondateur du Prodromus a laissé des énigmes, — nous verrons par quelle cause, — mais ce doit être dans une faible proportion relativement aux 6,380 espèces nouvelles qu'il a décrites. D'un autre côté, quelques auteurs, dont l'obscurité et les bévues sont célèbres, ne se trouvent pas sur

(1) Ou plutôt Desfaux, sous le nom de Hamilton.

la liste, parée que le hasard des familles qui ont servi au calcul ou la date des ouvrages n'ont pas conduit à les citer. Je rappellerai Vellozo, dont les dix volumes de planches sont presque uniquement des énigmes.

' Ceci m'amène à chercher les causes ordinaires de l'obscurité chez des auteurs tantôt médiocres et tantôt d'un mérite incontestable. Évidemment les uns n'ont pas su décrire convenablement, d'autres ont cru opportun de publier des descriptions insuffisantes faites sur de mauvais échantillons, et d'autres, enfin, n'ont pas voulu se donner la peine de rédiger avec tous les détails nécessaires. Les causes sont donc diverses ; mais elles ont toujours leur origine dans quelque idée mal conçue qu'il est bon de combattre.

L'illusion dans laquelle on a été longtemps sur le nombre des espèces à fait croire qu'un petit nombre de caractères propres à distinguer d'avec les espèces connues pouvait suffire ; mais l'abondance des nouvelles formes, qu'il a fallu ensuite comparer et intercaler, a montré que ces descriptions tronquées sont souvent insuffisantes.

On croyait aussi qiTune description de fragments incomplets, par exemple, sans fleurs ni fruits, peut plus tard être complétée facilement au moyen de bons échantillons. C'était une erreur. Il est plus sûr et plus facile de décrire entièrement à neuf que de comparer des dé^ tails incohérents, plus ou moins douteux quant à l'espèce, avec des échantillons nouveaux. Je m'en suis bien aperçu récemment, dans un travail sur les Smilacées, lorsque j'avais sous les yeux les fragments de tiges et de feuilles avec lesquels Willdenow, Kunth et Presl ont eu la malheureuse idée de constituer des espèces. Ces échantillons authentiques étaient difficiles à identifier avec ceux des voyageurs modernes. Si je n'avais eu que

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les descriptions des auteurs, sans leurs misérables types, il aurait fallu renoncer à les comprendre, et j'aurais décrit probablement comme nouvelles des espèces qui ne l'étaient pas, ce qui aurait encore compliqué les questions. Parmi les grands descripteurs, Kunth, Blume et Miquel sont tombés souvent dans ce défaut de décrire des fragments, au lieu de les laisser sans noms dans les herbiers. Je dis sans noms, car il ne convenait pas à ces habiles botanistes que d'autres vinssent en^»suite leur attribuer des espèces mal constituées ou mal nommées, qu'ils n'auraient peut-être pas voulu publier telles quelles plusieurs années après leur travail.

J'ose à peine mentionner comme une source d'énigmes les descriptions faites de mémoire. Il y en a eu. C'est à peine croyable; on cite pourtant dans le Ptodromus XIV, p. 178, un exemple tiré des ouvrages de Jacquin, et j'en ai aperçu d'autres çà et là, surtout dans les publications de botanistes qui ont voyagé.

Pourquoi Robert Brown, qui était si exact, si minutieux et si prudent, a-t-il publié dans son Prodromus Nova Hollandim tant d'espèces avec une courte phrase, et ensuite dans l'appendice au Voyage de Sait, une liste d'espèces nouvelles désignées seulement par des noms ? C'est bien difficile à expliquer. Un homme aussi supérieur ne devait pas attacher de l'importance à voir son nom plus ou moins cité à la suite de noms de genres ou d'espèces. D'ailleurs être cité pour une énigme n'est guère une distinction. C'est un peu moins fâcheux que pour une espèce mal faite ou dont la description est entachée d'erreurs, voilà tout. Heureusement Brown avait rapporté d'Australie d'excellents échantillons, dont il a donné des doubles assez libéralement et qu'on a pu voir à Londres et ailleurs, de sorte que la plupart des incer-

titudes ont été levées, surtout par M. Bentham dans son Flora AustralieTisis , Rheede, Rumphius et Plumier, dans les temps anciens, Blanco, Vellozo, Rafinesque, Noronha, après eux, n'ont pas eu le même soin, aussi leurs énigmes restent insolubles et leurs noms sont destinés à rappeler indéfiniment des choses mal dessinées ou mal décrites, quoique dans certains cas les planches ou les descriptions soient d'une grandeur démesurée.

Un autre document, relatif aux genres douteux, va nous conduire à des réflexions bien différentes.

Endlicher donne, à la fin de son ouvrage, une liste de Oenera dubia sedis et non satis nota vel nondum descripta, interdum iconibus illustrata.

En les classant par auteur je trouve :

Genres énigmatiques.

Vellozo 29

ZippeliuB 13

Loureiro 9

Thunberg 5

Aublet, Rlanco, du Petit-Thouars, Rafinesque, Wallich,

chacun 4

Lallave et Lexarca, Rowditch, chacun . . . 3

Caldas, Jack, Molioa, Schumacher, R. Brown, chacun. S P. Browne, Jacquin, Kunth, Lamarck, Lhéritier, Molina, Noronha, Raddi, Ruiz et Pavon, Swartz, Tenore, Willdenow, Endlicher (pour Hugel), Forskal, Forster,

G. F, W. Meyer, Mutis, chacun i

Sur les 6,895 genres, qui comprennent tout le règne végétal connu en 1840, Endlicher ne regarde comme absolument douteux que 109, soit' environ un et demi pour cent.

Ici les auteurs incapables ou médiocres ont été les plus grands donneurs d'énigmes. Quelques botanistes distingués comme R. Brown, de Lamarck, Jacquin, Kunth, Swartz, sont indiqués pour un ou deux cas seu-

lemcnt, et d'autres, tels que Linné, Vahl, les de Jussieu, de CandoUe, Torrey, sir W. Hooker, de Martius , Lindley, Blume, Nées, Agardh, Fries, brillent par leur absence, quoiqu'ils aient publié beaucoup de genres. Evidemment ce sont les bons auteurs qui, depuis Tournefort jusqu'à nos jours, ont le mieux constitué et caractérisé les genres. Les médiocres y ont souvent échoué. En somme, d'après les deux sortes de documents réunis ensemble, le Père Vellozo aurait été le plus coupable. C'est lui qui a laissé le plus d'énigmes, ou le plus de ces erreurs qui empêchent de comprendre des figures et des descriptions. Le Père Blanco est à peu près au même rang, tandis que le Père Loureiro avait eu au moins le mérite d'envoyer en Europe quelques plantes sèches, au moyen desquelles on peut comprendre une partie de ses descriptions. Il est à regretter que ces révérends ecclésiastiques, et même le Père Plumier, leur prédécesseur, ne se soient pas contentés d'écrire des homélies. Bonnes on les aurait lues, mauvaises on les aurait mises de côté ; tandis qu'en histoire naturelle l'existence de certains noms et de certaines planches rend nécessaire de consulter indéfiniment les plus mauvais ouvrages.

Le fâcheux résultat de certaines publications a rendu les botanistes plus prudents. On publie moins de figures mal faites. On commence à renoncer aux descriptions très incomplètes. On ne décrit plus d'après des dessins, comme Burmann l'a fait pour Plumier, Banks pour des plantes de Chine, de CandoUe pour quelques espèces du Mexique, tirées de la grande collection de dessins de Mocino et Sessé. Quoique ceux-ci soient généralement exacts, ils ne suffisaient pas pour établir des espèces nouvelles. Mou père s'en est aperçu.

heureusement, et après avoir inséré quelques descriptions tirées de cette source dans les premiers volumes du Prodromus^ il y a renoncé. J'ai remédié ensuite Jusqu'à un certain point, à Tobscurité des espèces publiées en faisant faire dix calques des dessins, qui ont été répartis dans dix des principaux musées botaniques du monde. (Voir ohap. XXX, au nom Mocino).

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