CHAPITRE IX
Les progrès de la science exigent de temps à autre une revue des genres et des familles, afin de les classer mieux, de régulariser leurs descriptions et de réduire à Tétat de synonytnes ou de groupes inférieurs les associations qui ne reposent pas sur des caractères suffisants. Ce sont, en général, des botanistes distingués qui font Ce genre de travail, parce qu'il suppose de Texpérience et des vues d'ensemble, unies à l'habitude d'une rédaction méthodique. Les ouvrages dur les genres sdnt à la fois les plus importants et les plus rares. Dané le laps de 180 ans il n'en a paru que six ayant de l'originalité^ ou un certain mérite au point de viie de là rédaction^ savoir :
TouRNEFORT, lustUutiones (17ÔÔ).
LtNKÉ, Oènera plantarum (1737), dont il a Jiarù en= Blute plusieurs éditions, et, jusque dans le siècle actuel^ des imitations qil'dn peiit appeler deë éditions attardées (Sprengel, Gênera).
ÂNT. Laurent de JùsstÈu^ GeftéM ptaniaruM éeùuh* dtm ordines naturales dispôsittt (1789).
Endlicher, Gênera plantarum y etc. (1836-40).
Meisner, Plantarum vascularium gênera^ etc.(1836-43).
Bentham et J.-D. Hooker, Gênera plantarum ad exemplaria imprimis in herbariis kewensibVfS servata definita^ ouvrage commencé en 1862, déjà fort avancé et qui s'achèvera certainement, grâce à la persévérance bien connue des deux auteurs.
De ces six ouvrages, les trois premiers ont fait époque dans la science, à cause des méthodes qu'ils inauguraient. Tournefort avait donné aux genres runiformité et la fixité qui leur est restée. Linné les a décrits avec un ordre dans les caractères et une concision qui n'existaient pas auparavant et qu'on a eu soin de conserver. Enfin, de Jussieu a prouvé que tous les genres peuvent être groupés en familles, celles-ci ayant en outre des caractères qu'on peut énumérer, comme ceux des genres et des espèces, sous une meilleure forme que les tableaux d'Adanson, Ray, etc. Il est impossible de dire lequel de ces trois auteurs mérite le plus notre admiration. Sans eux les descriptions de groupes n'auraient pas la régularité à laquelle on est arrivé aujourd'hui, après plusieurs perfectionnements de détail.
A l'époque actuelle, Endlicher a développé la hiérarchie de groupes supérieurs aux familles selon l'esprit de la méthode naturelle, comme de CandoUe avait commencé de le faire dans son Systema (1818). Sa rédaction est admirable pour le style, la clarté et la concision. Le format grand in-8o qu'il a employé, a rendu son livre plus commode que l'in-folio de Meisner, auquel on peut reprocher d'ailleurs une disposition par tableaux très compliquée. Endlicher a quelques défauts d'un ordre secondaire, par exemple, d'avoir annexé trop vaguement certains groupes à des familles et d'avoir
employé les titres de Sectio et Cohors dans des sens autres que ceux consacrés alors par des ouvrages importants. MM. Bentham et Hooker ont repris pour ces termes les sens introduits en 1818. On remarque dans leur ouvrage des informations sur le nombre des espèces et sur la distribution géographique des genres, avec des conspectus generum et des observations sur les espèces exceptionnelles, qui ont une grande valeur.
Les six Gênera dont je viens de parler accusent, de Fun à l'autre, des progrès manifestes pour le fond, ou pour la forme, ou à la fois sous ces deux points de vue. Trois qualités essentielles s'y trouvent réunies :
1° D'être dans la seule laague connue de tous les botanistes.
2o D'épuiser leur sujet, aussi complètement qu'on pouvait le faire lorsqu'ils ont paru, et j'entends par là que tous les genres, bons ou mauvais, y sont énumérés, à titre, soit de genres valables, soit de synonymes ; tandis que dans d'autres ouvrages, bon nombre d'auteurs voltigent, pour ainsi dire, sur le règne végétal, prenant ce qui leur tombe sous les yeux et négligeant ce qui leur donnait de la peine ou aurait été seulement utile, sans contribuer à leur réputation.
3o L'ordre est clair ; les notes sont rares ; les divagations et récriminations manquent absolument. Ce sont des ouvrages tout à fait scientifiques, grâce à des procédés de rédaction réguliers.
Le côté faible des Oenera plantarum est de constituer les genres sans en avoir vu tous les éléments. Juger d'un tout par une partie est assez dangereux. Il est vrai que si l'auteur d'un Gênera devait examiner à fond toutes les espèces il ne pourrait pas terminer son travail. La nécessité l'oblige de s'exposer plus ou moins à des coude Candolle, la Phytographie. iO
clusions hasardées. A la rigueur, j'en conviens, on devine les genres par quelques espèces, même dans certains cas d'après une seule. La preuve en est qu'une infinité de personnes instruites, mais non botanistes, connaissent beaucoup de genres. A plus forte raison un botaniste devine-t-il assez bien des genres moins évidents, dont il ne voit qu'une partie. Cependant, plus un auteur de Oenera a vu les espèces, plus il mérite confiance. Tournefort Fabien senti, puisqu'il s'est donné la peine d'énumérer les formes contenues dans chacun de ses genres. Linné, lorsqu'il a fait son Gênera, n'avait pas encore l'expérience que le travail du Species lui avait donnée seize ans plus tard ; mais Antoine Laurent de Jussieu avait beaucoup étudié avant 1789. Endlicher et Meisner ne manquaient pas d'observations antérieures ; il est connu cependant qu'ils ont rédigé surtout au moyen des livres. MM. Bentham et Hooker ont employé, comme ils l'expliquent dans leur titre, les immenses herbiers du jardin de Kew, et chacun sait qu'ils ont étudié en détail beaucoup de familles. On doit leur savoir gré de dire souvent ce qu'il ont vu.
Le défaut inhérent aux Gênera, de caractériser les genres sans en avoir étudié complètement les espèces, ne s'étend pas aux caractères de tribus, familles, cohortes et classes donnés dans ces mêmes ouvrages. Au contraire, c'est par là qu'ils brillent, et qu'ils dominent les monographies, les flores, les Species, dont la rédaction est toujours trop lente, et même les ouvrages spéciaux sur l'ensemble des familles. Évidemment, pour bien caractériser et classer les groupes supérieurs, il faut avoir étudié les genres, même tous les genres, ce que font les seuls auteurs de Gênera.
Pour les groupes supérieurs on peut donc les suivre, et
l'expérience du passé en fournit la preuve. De Jussieu, après avoir bien décrit les genres, a constitué les familles mieux qu'Adanson. Endlicher, Bentham et Hooker ont aussi envisagé les groupes supérieurs avec beaucoup de netteté et d'ensemble, tandis que d'excellents botanistes n'ont guère réussi quand ils ont voulu traiter des familles sans s'appuyer sur l'étude régulière de leurs éléments.
C'est surtout de 1828 à 183S que des opuscules assez nombreux, et même des volumes, ont paru, dans lesquels on décrivait les familles, avec ou sans les noms de genres, en suivant des vues théoriques, plutôt que basées sur l'observation des faits. La méthode naturelle pénétrait alors en Allemagne et en Angleterre. Beaucoup de botanistes encore imbus des systèmes artificiels, ou guidés par certaines idées philosophiques, se plaisaient k classer les familles dans des séries variées, avec de beaux noms de classes et sous-classes, par chapitres et paragraphes, puis avec une foule de subdivisions désignées par grandes et petites lettres. On ne comprenait pas encore, quoique Linné l'eût dit, que les affinités sont infiniment croisées et les énumérations forcément contraires à l'ordre naturel. Chacun sans doute pouvait faire mieux ou moins mal qu'un autre dans ces arrangements divers de familles; mais cela ressemblait assez aux jeux de cartes appelés patiences, dans lesquels on classe lés cartes, tantôt par les couleurs et tantôt par les nombres, en montant ou en descendant, etc. Comme les éléments à classer sont très nombreux en botanique, cette sorte de jeu présente des combinaisons à l'infini.
Lorsque Lindley prit les cartes en main il s'en tira mieux que d'autres. Ses ouvrages généraux sur les familles, commencés en 1830 par V Introduction to the
natural System of botany^ terminés en 1853 par la dernière édition du Vegetable Kingdoni^ accusent un peu trop la disposition, très répandue alors, de changer Tordre des familles à tout propos et de les subdiviser à rimitation de Robert Brown ; mais Lindley agissait en homme d'esprit et comprenait très bien la méthode naturelle. Les affinités qu'il indique méritent toujours d'être étudiées.
Dans la rédaction il a eu des idées heureuses. Par exemple, de faire ressortir plusieurs affinités des familles au moyen d'un procédé typographique fort simple (1). Il donne pour chaque famille un abrégé des caractères, sous le titre de diagnosis, qui est comme la phrase poulies espèces. De Martius, dans le Flora brasiliensis^ et MM. Lemaout et Decaisne, dans leur Traité de botanique^ ont fait de même. C'est un correctif à l'étendue, ordinairement trop grande, des caractères de famille dans lesquels on se plaît à indiquer la plupart des modifications du groupe, au lieu de renvoyer chacune aux genres et tribus qui les présentent. Pour les familles, Lindley indique ce qui concerne la tige et les feuilles au commencement de rénumération des caractères. J'aime cet ordre, usité déjà dans les descriptions d'espèces, qui est d'ailleurs l'ordre de superposition, presque toujours identique avec celui d'évolution. Balfour, dans son Class book ofbotany^ et MM. Lemaout et Decaisne, dans leur Traité, ont imité Lindley sur ce point, comme sur d'autres, ha désinence en aies, pour les noms de groupes supérieurs aux familles, a été un progrès introduit parLindh\v;
(1) Ainsi, à l'artirle dos Hypoxidncces, on voit :
Orchidacea H<emodoracea — HYPoxiDACEiE — Aniaryllidaceœ
Apostasiaceœ
seulement on ne voit pas pourquoi il a remplacé l'expression de Cohorte {cohors)^ qui était alors usitée, par le mot nouveau à' Alliance^ qui ne peut pas entrer tel quel dans un texte latin.
Lindley a écrit en anglais tous ces ouvrages sur les familles. Il a poussé le désir d'être populaire jusqu'au point de donner des noms anglais à la place ou à côté des noms scientifiques, et même il a inventé des noms de familles en wort^ etc., qui n'existent pas dans la langue vulgaire. C'était se tromper sur les dispositions du public anglais. Les noms botaniques l'effrayent peu, et je suis persuadé que les dames elles-mêmes, en Angleterre, disent aussi volontiers PolygalaceaB que Milworts^ ou Polygoneae que Bnchwheat. Si le genre Malesherbia mérite de constituer une famille, ce n'est pas de lui donner le nom de Grownwort qui la consolide ou la fait connaître. En général le progrès ne consiste pas à introduire des noms anglais, français ou allemands dans les ouvrages scientifiques, mais au contraire à faire pénétrer les noms botaniques dans l'usage des langues vulgaires.
Un très grand nombre de Traités ou Éléments de botanique renferment l'énumération des familles, avec leurs caractères tirés ordinairement des ouvrages scientifiques; mais je passe à d'autres questions, car la diffusion des connaissances dans le public n'est pas le but de mon travail.
Comme je l'ai dit plus haut (p. 1-8), le véritable progrès est indiqué par la marche générale antérieure de la science. Le chapitre actuel, et mes réflexions sur les Species (p. 73), le font bien comprendre. Les groupes naturels ont été de plus en plus justifiés dans les ouvrages par Vénumération des caractères, et ces énumé-
ibO PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE IX
rations ont été de plus en plus uniformes pour Tordre la synonymie et le style. Agir en sens contraire est rétrogarder. Ainsi, depuis Tournefort, c'est une faute de ne pas énoncer des caractères génériques. Depuis Linné Tordre des caractères génériques et spécifiques est à peu près fixé et il n'est plus permis de s'en écarter. Après de Jussieu c'est une faute ou un oubli de ne pas exprimer les caractères de familles, et si on ne les donne pas, on doit au moins citer le premier auteur qui les a donnés, et tel autre, dans certains cas, qui les a perfectionnés. Dans les détails, une même progression se fait voir si Ton a soin de comparer les ouvrages de demi siècle en demi siècle. J'apprécie, par ce procédé, mes contemporains, sans nommer toutefois ceux qui retournent en arrière,