‹ La phytographie; ou, L'art de décrire les végétaux considérés sous différents points de vueChapitre 50 sur 82 · CONTRADICTOIRES · texte numérisé non relu

CONTRADICTOIRES

Commencer, naître. — Si j'écrivais sur des observations faites au microscope, je m'abstiendrais volontiers, par prudence, de ces mots et de ceux de commencement et naissance. J'aimerais mieux paraître, apparition.

devenir visible, car nous ne voyons jamais que des étals particuliers dans une succession d'états de chaque chose. Ce qui est trop petit ou trop distant pour être vu avec les instruments actuels nous échappe, ainsi que beaucoup de transitions, et comme les microscopes deviennent meilleurs d'une époque à Fautre, on trouvera un jour assez singulières nos prétentions d'avoir vu tel ou tel commencement, tel ou tel passage d'un état à un autre. C'est pour le même motif que le terme Protoplasma devrait être changé en Plasma, Il doit y avoir une infinité de choses avant cette matière qui nous paraît uniforme sous les microscopes actuels. La preuve en est que le plasma d'un Chêne ne produit pas un Lys, ni celui d'une Algue une Phanérogame. A moins de croire qu'une même cause peut produire des effets tout différents, la nature des plasmas doit être excessivement variée, et proto se trouve appliqué mal à propos à la fin d'états qu'on ne voit pas.

Fin ; en anglais end, purpose. — Lorsque je commençais à lire les ouvrages de M. Darwin dans leur texte anglais, je me suis vu arrêté par des phrases qui me semblaient opposées à l'ensemble des opinions de l'auteur. C'était l'effet du double sens du mot purpose que je croyais signifier uniquement but, dessein, et du mot end dont je n'apercevais pas d'abord le double sens. En consultant le dictionnaire anglo-français de Spiers, qui est en général très bon, j'ai trouvé :

Purpose. But, fin, effet, intention, dessein, usage.

End. Bout^ extrémité, fin, but, objet, cause.

Le dictionnaire classique de Johnson sur la langue anglaise est encore plus positif et il a le mérite de citer des auteurs à l'appui de chaque sens.

Pour purpose^ il indique trois sens \ 1° intention,

design; 2° effecty conséquence; 3° instance, exemple.

Pour le mot end, il a vingt sens. Le dernier est obscur. Les dix-sept premiers s'appliquent à des conclusions, extrémités, en un mot à des choses qui terminent ; les sens dix-septième et dix-huitième à des buts, intentions, c'est-à-dire à des choses préliminaires.

Évidemment le moipurpose a deux sens (but et effet), qui sont ou peuvent être en opposition. Le mot e7id a trois sens : 1° bout , soit extrémité de quelque chose ; 2° but ou objet qu'on a en vue ; 3** cause.

Un but, un dessein, une intention précèdent quelque chose ; un effet, un usage suivent comme conséquence.

La traduction de ces mots m'a fait remarquer que nous avons aussi en français deux sens pour le mot fin, et par conséquent pour le mot final , qui en dérive. Le sens ordinaire est conclusion, terminaison ou extrémité de quelque chose ; mais il y a aussi le sens de projet, but. Le dictionnaire de l'Académie le constate clairement. La conjonction afin se rattache à ce sens, autrefois plus usité qu'à présent. On pourrait, en français comme en anglais, dire sans faire une faute positive : la fin [tke end) de V Armada était de conquérir l'Angleterre, mais sa fin [ils end) fut tout autre.

La distinction de cause et effet est bien plus difficile à saisir et plus moderne qu'on ne pense. J'avais une fois un jardinier qui , voyant le thermomètre d'une serre monter ou baisser suivant la température, se figurait que cet instrument en était la cause. Des hommes éclairés et intelligents faisaient jadis des erreurs du même genre. Ils en font encore , seulement ces erreurs sont moins grossières et deviennent plus rares. Les langues se ressentent des anciennes confusions. Heureusement, à côté des mots à plusieurs sens, il y en a qui ne sont pas

équivoques et dont il est aisé de faire usage. Les mots but, intention, dessein^ cause, en anglais scope, intention, object, came, ne peuvent avoir qu'un sens. Les mots conséqtience^ effet,, en anglais conséquence, effect^ ont de leur côté un sens très différent des premiers et très clair. Si les auteurs avaient soin de les employer de préférence aux mots fin en français, end eipurpose en anglais, les textes ne seraient jamais obscurs, et les personnes qui les traduisent d'une langue dans une autre, celles du moins qui ont la volonté assez rare d'être d'une exactitude rigoureuse, ne seraient pas embarrassées. Avec un peu de soin dans le choix des mots une foule de passages qu'on rencontre dans les ouvrages modernes anglais seraient plus clairs. Par exemple, au lieu de « structure whicK subserve the spécial end of ^, on peut dire : « which lias the conséquence of ^^ ou « the effeci of^. Au lieu de : « their corollas hâve been ina^eased for that spécial purpose » , on peut dire : « their corollas being larger the spécial conséquence is ». Les termes que j'indique énoncent clairement les faits ou phénomènes, avec leurs relations de cause à effet, telles qu'on peut les constater.

L'allemand me paraît moins ambigu que l'anglais dans ces sortes d'expressions, seulement il ne faut pas en juger par les traductions françaises ou anglaises qui se ressentent trop des usages anciens, encore vulgaires, de la plupart des langues. La théorie des causes finales, qui a fourvoyé longtemps les naturalistes — non les autres savants (1) — a laissé des locutions ambiguës, dont il serait temps de se défaire. Ainsi on lit dans

(1) Jamais on ne s'est demandé en chimie dans quel buû un corps peut se combiner avec un autre, ni en géologie d'après quelle intention un dépôt sVst formée

les ouvrages d'auteurs modernes très positifs : « le rôle que ces cellules auront à remplir », au lieu de « le rôle que ces cellules rempliront plus tard » ; ou « le foie est destiné à » , au lieu de « le foie produit tel ou tel effet.

Je passe à d'autres mots qui se trouvent également dans les ouvrages de physiologie, ou même dans les descriptions de formes en rapport avec des conséquences physiologiques.

Nature , naturel , surnaturel. — Ces mots sont pris dans plusieurs sens très différents, comme je l'ai expliqué il y a quelques années dans un ouvrage sur la philosophie et l'histoire des sciences (1).

Il y a d'abord le sens poétique, dans lequel on fait de la nature une sorte de déesse qui veut ceci, ordonne cela, s'efforce de faire, est douée de prudence, vise à un but, etc., etc. Les expressions de ce genre abondent encore dans les livres de naturalistes ou physiologistes sérieux , par l'effet de vieilles habitudes et de la lecture d'anciens auteurs. C'est une survivance irréfléchie des phrases redondantes ou sentimentales du siècle dernier (2). Il n'y a pas longtemps encore, certaines personnes ne croyaient pas écrire bien en histoire naturelle quand eUes s'exprimaient simplement (3).

(1) Histoire des sciences et des savants depuis deux siècles, suivie d'autres études sur des sujets scieatifiques, en particulier sur la sélection dans l'espèce humaine. Un vol. in-S». Genève, i873.

'%) La confusion de la poésie avec Thistoire naturelle était si grande dans le xvm* siècle, qu'on inventait des dessins pour l'exprimer. L'édition de 1784, des Œuvres de Buffon, est ornée (!•' vol.. p. 92), d'une planche du « Génie de la Nature dans la contemplation de l'univers. • C'est un vertébré à six membres (deux ailes, deux bras et deux jambes) que BufTon aurait dû déclarer impo>8ible. Une quantité d'anciens ouvrages allemands de botanique ont pour frontispice des personnes sacrifiant sur « l'autel de la Nature » ou de la dé«sse Flora (Schranck, haier. FL),

(3} Dutrochet, par exemple, disait {Rech. anat. et physioh, p. 06) : « Tous les végétaux ne sont pas destinés par la nature à plonger leurs racines dans

Deux autres sens méritent plus d'attention, parce qu'ils sont philosophiques.

JjG plus ancien et le plus souvent employé consiste à appeler nature un ensemble de choses et de phénomènes dont les causes sont connues , ou au moins sont présumées avec un certain degré de probabilité. En se plaçant à ce point de vue, les phénomènes rares, dont les causes ne sont ni connues ni même présumées, sont en dehors de la nature. Ce sont des phénomènes extra-naturels^ et si Ton démontre de plus qu'ils tiennent à une cause supérieure, on pourra les appeler surnaturels^ soit, selon le langage ordinaire miracles.

Dans un autre sens, qui s'est répandu par l'effet des découvertes remarquables faites depuis un demi-siècle ou un siècle , la nature est l'ensemble de toutes les choses et de tous les phénomènes dont l'homme connaît plus ou moins ou ne connaît pas du tout les circonstances et les causes. Avec une semblable définition, tout est dans la nature, même les phénomènes les plus rares, les plus extraordinaires, les plus inexplicables dans l'état des connaissances, pourvu que ces phénomènes soient bien constatés, c'est-à-dire qu'ils aient eu lieu d'une manière certaine. Cette définition rend inutile la distinction du naturel, extra-naturel et surnaturel, puisque tout ce qui existe, a existé ou existera est naturel. L'avantage de ce sens, sous le rapport scientifique, est d'éviter le passage inévitable des phénomènes de* l'état hors de* la nature à celui dans la nature chaque fois qu'on découvre

la terre. » Outre la volonté supposée ici d'un être appelé nature, Tauteur devait avoir une imagination bien grande pour faire plonger quelque chose dans un milieu solide. Le tout revenait à dire simplement : les racines ne sont pas toujours en terre.

leurs causes. Ainsi Taro-en-ciel , la foudre, les éclipses, les aurores boréales, certaines maladies, certaines monstruosités, etc., ont été selon le sens ancien des phénomènes extra ou surnaturels et sont devenus naturels ; mais selon le sens dont je viens de parler, ils n'ont jamais été que naturels.

Montaigne avait entrevu cette distinction lorsqu'il disait : « Les miracles sont selon l'ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l'estre de la nature (1). » Il approchait de donner au mot nature le sens illimité) dont le mérite est d'éviter une foule de discutions destinées à tomber à mesure qu'on connaît mieux les phénomènes.

Pour moi, si j'étais obligé d'employer le mot nature, je préférerais le sens le plus vaste, parce qu'il est clair et n'entraîne aucun déclassement ultérieur des faits. Heureusement il y a un moyen plus simple. C'est de ne jamais se servir du mot, ni de ses dérivés, excepté quand il s'agit d'opposer la nature à l'art, le naturel à l'artificiel, ou encore dans le sens de sorte ou espèce, quand on dit, par exemple, la nature d'une chose. La suppression du mot nature dans les trois sens, l'un poétique, les autres philosophiques, est beaucoup plus facile qu'il ne semble. Je le constate depuis sept ans. Il ne m'en a pas coûté le moins du monde de décrire les formes ou les phénomènes dont je voulais parler sans employer ce terme, du moins dans ^es significations équivoques (2).

(i) SssaU, livre I, chap. 22.

(2) Un érudit de notre viile, M. Ph. Roget, a eu Tobligeance de m'apprendre que l'illustre physicien Boyle avait parlé autrefois des inconvénients du mot nature à peu près comme je l'ai fait ici et en 1873. il y a effectivement, dans le second volume de ses œuvres {The Philosophical worlts of Robert Boyle, in-4, 4725, 2« vol., p. 106-109), une dissertation curieuse, dans laquelle Boyle signale une dizaine de sens différents du root nature, tel qu'on remployait de son temps. On dirait que je l'ai copié dans ses plaisan-

Histoire. — Les anciens botanistes se servaient volontiers du titre Historia plantarum^ etc. , pour la description des plantes en général ou de plantes de telle ou telle catégorie. Le mot n'était pas heureux, puisque Thistoire est toujours le récit de choses passées; mais Tinconvénient n'était pas sensible à une époque à laquelle personne ne pensait aux faits antérieurs des végétaux et animaux. Maintenant les êtres organisés ont une véritable histoire, qui remonte à des temps très anciens. Elle se compose de la paléontologie, des changements de formes (Phylogénie), des changements de propriétés physiologiques (1), et de ceux d'habitation par extension, retrait des limites ou migrations résultant surtout des changements de la surface terrestre et des climats. Une branche de la science aussi compliquée et aussi vaste mérite bien de prendre le nom à' histoire^ consacré d'ailleurs par le sens du mot dans toutes les langues. L'exposé des formes de plantes actuelles peut se nommer tout aussi clairement description de^ monographie, mémoire sur, etc.

Soudé, se souder, soudure. — Ces mots, en français, principalement le second, indiquent ordinairement une adhérence d'objets qui étaient primitivement distincts. Les mots uni^ adhérent n'entraînent aucune idée

teries sur la « Déesse Nature ». Il va plus loin, car il se montre scandalisé de ce que des chrétiens lui vouent un culte. Je regretterais d'avoir répété une partie de ce qu*a dit Boyle, si Ton avait tenu compte de ses observations. Mais, en fait, c'est après la publication de deux éditions dé ses œuvres, dans le xviii« siècle, qu'on a parlé plus que jamais de la déesse Nature. Boyie ne dit rien des mots naturel et surnaturel. C*est fâcheux, parce qu'il était théologien en même temps que physicien, de sorte que ses définitions auraient pu avoir beaucoup d'intérêt.

(1) Voir mon article intitulé : Constitution dans le règne végétal de groupes physiologiques applicables à la géographie botanique ancienne et moderne, dans les Archives des se. phys. et nat., mai i874, réimprimé dans la Revue scientifique, in-4, i875, p. 364.

du même genre et expriment seulement le fait d'une liaison matérielle. Les mots latins connatus (cum natus) et concretus (cum cretus) indiquent une adhérence congénitale. Lorsque de CandoUe, en 1813, faisait ressortir dans sa Théorie élémentaire l'importance de certaines unions d'organes, il ne connaissait que rarement le mode de formation et la date de ces unions ou adhérences. Il insistait sur ce que des organes qui paraissent uniques, et pour lesquels on se servait alors d'expressions impliquant l'idée d'unité, comme monophylle, monopétale , sont en réalité composés d'éléments unis entre eux, et comparables aux parties qu'on voit ailleurs distinctes. Les adhérences pouvaient être congénitales ou subséquentes ; c'était bien indifférent pour le but qu'il poursuivait de rechercher la position relative des organes, de laquelle résulte l'organisation de chaque catégorie de végétaux ou d'animaux (1).

C'est encore ce qu'on cherche aujourd'hui par le moyen de Torganogénie, car il ne faudrait pas croire que l'adhérence ou les modifications des cellules soient d'une importance plus grande que la direction des accroissements, qui détermine la structure des êtres. Une conséquence toutefois des progrès de l'organogénie

[ij Puisque nous parlons ici des mots, il est impossible de ne pas remarquer à quel point un mot mal construit ou interprété dans un sens trop littéral a fouH'oyé quelquefois les botanistes. L'expression de monopétale en est un eiempie. Appliquée à des corolles portant des lobes, elle est aussi absurde que si Ton avait dit : les papilionacées n'ont qu'une étamine ; ou dans le règne animal : les chauves-souris n'ont point de membres latéraux,, les palmipèdes n'ont qu'un doigt à chaque patte. Les zoologistes n'ont jamais fait de pareilles fautes. Je présume qu'ils savent très bien aujourd'hui comment se forment les membranes qui unissent les membres ou les doigts des animaux dont je viens de parler, mais cela ne change rien aux idées qu'on a toujours eues sur leur constitution organique. Comme on a toujours employé des expressions justes, aucun zoologiste n'a été obligé de proposer de nouveaux termes, tandis qu'i a fallu vaincre des obstacles pour substituer le mot gamopétale, exprimant un fait, à celui de monopétale, exprimant une erreur.

est qu'on ne peut plus se servir indifféremment et à titre de synonymes des mots se souder, sovdés^ adhérents^ ou des mots latins coaliti, concreti, connati^ comme le faisait de CandoUe. L'observation a prouvé que la plupart des unions d'organes ou éléments d'organes sont originelles, c'est-à-dire que les parties adhérentes l'ont toujours été depuis leur apparition. Dans ce cas, le mot propre est concretm ou connatus^ qu'on traduit exactement en français lorsqu'on dit feuilles connées. L'expression se souder n'est bonne que pour les cas de soudures d'organes ou parties d'organes auparavant distincts. Les mots sondés, soudures ont un sens vague, mais unis, adhérents^ en latin coadunati, coaliti expriment une adhérence dont on ne connaît ou n'indique pas l'origine.

En allemand verwachsen^ zusammengewachsen, en anglais connate, répondent à connatus ; mais anhangeni, zusammenhangend en allemand, et coJiering, cohérent adhèrent en anglais veulent dire simplement uni ou adhérent^ sans impliquer aucune opinion sur l'origine de l'adhérence.

Ces mots et d'autres analogues sont définis dans plusieurs ouvrages d'une manière vague ou arbitraire. Pour les préciser je n'ai eu qu'à remonter à leur étymologie, c'est-à-dire à leur sens primitif ou intrinsèque. C'est un moyen commode, auquel tout le monde se soumet volontiers.

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