‹ La phytographie; ou, L'art de décrire les végétaux considérés sous différents points de vueChapitre 56 sur 82 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

g i. — RÉFLEXIONS GÉNÉRALES.

J'ai lu plusieurs définitions du mot style. Aucune ne ma paru aussi bonne que celle donnée par Littré dans son admirable dictionnaire de la langue française : Le style est le langage dans ce quil a de caractéristique ou de particulier pour la syntaxe et même pour le vocabulaire. CiQiiQ définition comprend tous les styles, bons, médiocres ou mauvais, avec leurs subdivisions àTinfini. Les bons styles sont clairs, brefs, élégants ; lesmédiocres, verbeux, monotones, vulgaires; les mauvais, obscurs, diffus, prétentieux, emphatiques, etc. Evidemment, au surplus, dans les sciences d'observation, comme la botanique, certaines qualités doivent être plus recherchées que d autres et certains défauts plus soigneusement évités.

Un maître dans Tart d'écrire, M. Renan, s'est exprimé de la manière suivante dans son éloge de Claude Bernard (1) : « La règle du bon style scientifique, c'est la

(1) Le 3 avril 1879, dans une séance solennelle de TAcadémie française.

clarté, la parfaite adaptation au sujet, le complet oubli de soi-même, Fabnégation absolue Le style scientifique, dit-il plus loin, ne doit faire aucun sacrifice au désir de plaire. »

Il y a beaucoup de vrai dans ces appréciations du spirituel auteur. Je crains cependant qu'il n'ait voulu rendre la tâche plus facile qu'elle ne l'est, pour nous qui écrivons sur les sciences. Il a été trop indulgent. J'estime que nous devons aspirer à quelque chose de plus que la clarté et la simple adaptation des mots. J'oserai même demander un oubli moins absolu de soi-même et un certain agrément dans le style, à condition, comme le donne à entendre M. Renan, de ne rien sacrifier au point de vue de l'exactitude. Voici mes motifs :

Nous avons besoin, dans les sciences, de savoir si un observateur est scrupuleux, persévérant, méthodique, perspicace. Il faut savoir aussi de quelles conditions matérielles il disposait et s'il a été bien préparé pour sou travail. Ainsi le caractère de l'homme et sa manière de travailler me paraissent des choses bonnes à connaître. Je ne suis pas fâché que le caractère perce dans certaines expressions. J'aime qu'un auteur avoue naïvement qu'il a été arrêté par un obstacle physique ou intellectuel, que ses yeux, par exemple, ou sa mémoire l'ont trahi. Je ne suis pas fâché non plus, s'il est infatué de son école ou de son pays, qu'il le montre ouvertement. Cela met en garde contre les conséquences de ses préjugés. Deux de nos contemporains botanistes ont glissé dans leurs mémoires « qu'il faut prendre la philosophie pour guide et la théologie pour boussole (1). » Voilà qui est clair et assurément personnel. Comment le

(i) Jordan. Rema)*que9 8ur les espèces affines, p. i3; l'abbé Revel, Notes et obset^vations sur queîqt^s plantes rar^s, p. %

regretter? Autant vaudrait blâmer; les incertitudes, les hésitations, les rétractations de beaucoup de bons auteurs qui suivent la méthode opposée de partir des faits et de marcher péniblement du connu à l'inconnu. Dans les deux cas l'état moral et intellectuel de l'écrivain n'est pas dissimulé, et il en résulte chez le lecteur plus ou moins de défiance ou de confiance. Malgré le mot souvent cité de Bufifon (1), je ne vais pas jusqu'à désirer que le style « soit l'homme », car un savant qui parle trop de lui devient ridicule ou même insupportable, mais je ne crains pas que le style montre un peu l'individu. Je demande un milieu entre Bufi'on et Renan. Les idées de ces deux célèbres académiciens contrastent aussi sur la question de l'élégance dans les ouvrages scientifiques. Buffon subordonnait la science à la littérature, tant il était jaloux de la forme, et pompeux dans une description, même de quelque vulgaire animal. Renan ne veut dans le style scientique « aucun sacrifice au désir de plaire ». Ne sacrifions pas, — c'est très bien, — mais pourquoi ne pas demander un peu d'agrément et même de grâce dans les rédactions d'une nature sérieuse? L'aisance, la souplesse, la variété des expressions, des passages naturels d'un paragraphe à un autre ne sont pas incompatibles avec l'exactitude et la clarté. Éviter les mots qui heurtent, varier les tours de phrase, amener des transitions avec une certaine facilité, sont choses possibles, et j'ajoute désirables dans une certaine limite. L'élégance du style, quand eHe ne confine pas au défaut ridicule de l'affectation et qu'elle ne diminue en rien la vérité des faits, a deux avantages très réels : c'est une manière de faire lire et même pen-

(1) Le mot exact de Buffon est : « Le style est rhonime méineé » (Discours de réception à rAcadéniie françaiseï)

dant un temps prolongé les ouvrages scientifiques. Linné a dominé les naturalistes de son époque, et ses ouvrages traversent les siècles, à cause, en grande partie, de son style à la fois clair et élégant.

Dans les sciences, la clarté est sans doute ce qui importe le plus après l'exactitude . Cette grande qualité de la clarté dépend d'une foule de choses dont j'ai déjà parlé : bonnes divisions de chaque sujet, — dernières subdivisions, jusqu'aux phrases, contenant une seule idée ou des idées tout à fait connexes, — constructions directes, allant du plus au moins important, — mots connus et précis, — peu de signes et peu d'abréviations, — ponctuation intelligente, régulière, pas trop fréquente ni trop rare, — index et titres qui donnent accès convenablement aux détails, — voilà ce qui détermine un ensemble dans lequel la clarté ne laisse rien à désirer.

Malheureusement les hommes de science ne trouvent pas dans les langues, soit anciennes, soit modernes, les instruments qu'il leur faudrait. « C'est le peuple ignorant qui a formé les langues, disait Voltaire. Il n'y a aucune langue parfaite ; il en est des langues comme de bien d'autres choses, dans lesquelles les savants ont reçu la loi des ignorants (1). » La lutte s'est engagée, il est vrai, sur ce terrain des langues, et il faut se donner une peine infinie dans -les ouvrages scientifiques pour réduire le sens de chaque mot à un seul et pour nommer différemment les choses qui sont différentes. C'est un embarras continuel : tantôt les mots manquent et tantôt vous en avez cinq ou six, presque synonymes, entre lesquels il faut choisir. Le célèbre auteur que je viens de

(1) Lettre à Tomazzi, 24 janvier 1761.

rappeler ne donnait pas une bonne direction pour lever la difficulté. Il trouvait les langues pauvres, et il aurait voulu un mot distinct pour chaque modification d'idée, comme, par exemple, aimer peu, aimer beaucoup, aimer passionnément, etc. C'est le contraire qu'il fallait désirer. Les adjectifs et les adverbes sont excellents pour exprimer les modifications des substantifs ou des verbes, et ils ont l'avantage de s'adapter à tous. Leur rôle est celui de nos noms spécifiques pour les modifications de formes dans les genres. Une langue faite par des personnes instruites, comparée à celles qui existent ou ont existé, aurait moins de mots, et chaque mot aurait un sens plus précis.

Le langage botanique de Linné en est une preuve ; aussi ai-je hâte d'expliquer en quoi il me paraît admirable.

§ 2. — Du STYLE DE LiNNÉ, CONSIDÉRÉ COMME MODÈLE DU LATIN

EN mSTOIRE NATURELLE.

Le mérite de Linné, en tant qu'écrivain, a été de classer toujours ses idées d'une manière régulière, facile à comprendre, et d'en exposer les détails avec une parfaite lucidité, au moyen de peu de mots, choisis dans la bonne latinité; mais auxquels il attribuait une seule signification, au lieu des sens multiples si fréquents chez les anciens.

Pour juger convenablement de ces qualités, il faut lire trois catégories différentes de ses ouvrages : 1® le traité qu'il a intitulé Philosophia botanica ; 2» le Species plantarum, pour les descriptions ; 3® les thèses qu'il com-

Ds Camdollb, La Phntoçraphie, 16

posait au nom de ses élèves et qu'on a réunies sous le titre de Amœnitates académies, en dix vol. in-8<>. Dans ces trois catégories d'ouvrages, le style est plus ou moins bref, en raison des sujets et du public auquel l'auteur s'adressait dans chaque circonstance ; mais on remarque une régularité soutenue, qui atteste la fermeté d'un écrivain supérieur.

Le Philosophia se compose d'une suite de définitions et de prescriptions. Celles-ci sont appuyées ordinairement sur des exemples, rarement sur des'motifs. Linné se posait en professeur autoritaire^ on peut même dire en législateur. De là un style singulier, très bref, très clair, coupé en phrases courtes, et les phrases classées sous des paragraphes et des articles, avec références des uns aux autres. Jamais en botanique on avait donné autant de choses en peu de mots. Les ordres du maître ressemblent quelquefois, pour la forme, aux fragments qu'on a conservés de la loi des XII Tables :

Linné. Les xu tables.

N. 328. c Descriptio ordinem nas- « Pater fîlium sibi natum monstro-

cendi sequatur. » sum vel prodigiosum statim necat. »

N. 243. « Nomen genericum di- » Si noctu furtum fiât, furem autem

gnum, alio licet aptiore, permutare aliquis reciderit, impune esto. » non licet. »

Ce n'est pas que Linné eût étudié le droit. Il n'avait peut-être jamais ouvert les Pandectes. Son style, dans cette sorte de rédaction, est un trait de caractère, et un trait auquel nous autres modernes ne pourrions pas nous soumettre, car selon nos idées lo-philosopAie d'une science doit reposer sur des discussions et déductions. Les professeurs eux-mêmes n'usent plus de l'argument d'autorité.

Quant au style purement descriptif, pour bien corn-

prendre la réforme opérée par Linné, il faut mettre en parallèle une même espèce décrite avant lui et par lui. Je citerai, par exemple, le Jnsticia nasuta^ L. Sp. pi. éd. 1, p. 16, que Rheede Malab. 9, p. 135, avait décrit, conformément aux usages de son temps, de la manière suivante :

« Stamina habent duo albicantia, orificio superiori

coUi inserta, rubro-fuscis apicibus (1) dotata ; cum iis Stylus albicans superne bicuspidatus ex calycis orificio emergit; qui parvus, vîridi-fuscus, sublaxus, quinquefolius, in quo, etc. »

Linné commence par retrancher les caractères de la classe (Diandria) qu'il a soin de ne pas répéter à chaque espèce ; ensuite il dit simplement :

« Calyces minimi. CoroUse tubus filiformis, longus» Limbi labium superius lineare, angustum, brevius, reflexum; labium inferius aequale, trifidum. Stamina extra fauces prominentia. Stylus capillaris, persistens. »

Quelle différence pour Tordre et la clarté ! Le défaut qui subsiste encore est un mélange des caractères génériques et spécifiques, provenant de ce que Linné n'avait pas fondu en un seul ouvrage son Species et son Gênera, Quand on sépare les deux ordres de caractères, la brièveté ressort comme les autres qualités.

En comparant les premiers ouvrages de Linné, ôil voit de quelle manière il a rompu avec chacune des an^ ciennes habitudes de description, qui étaient celles de ses maîtres ou protecteurs Boerhaave(2), Dillenius (3), etc.

(1) Apex était Tancien nom des anthères.

(2) Boerhaave, Hist, plant., 1727, pars 1, p. 99, donne la description du Carvi dans Tordre suivant : c Caulis nodosus, ramosus, etc. Semina anguêta, etc. ; radix longa, çrassa, etc. Ainsi, absence d'ordre raisonné et niauvaise ponctuation.

(3) Dillenius, Hori. SUh., 1732, 1*' vol., p. 40, disait : « Suni netnpê

iV* PREMIÈRE PARTIE - CHAPITRE XVIIl

comme de tout le monde. Cela s'est fait en deux fois.

Dans le Flora lapponica^ publié en 1737, Linné suivait Tordre qu'il a proposé pour l'énumération des caractères, mais il mêlait encore des verbes avec les substantifs et les adjectifs : « Folia e radice exsv/rgunt. Costa seu nervus longitudinem folii pertransit, etc. etc. » (p. 199). Au contraire, dans les dissertions de 1743 sur le Betula et de 1744 sur le Peloria^ les verbes ont disparu complètement ou presque complètement {Anum* acad. I, p. 7, 56). En 1751, il donne dans son Philosophia botanica, n. 327-330, des modèles de descriptions, qui devraient servir à quelques botaîiistes de notre époque oublieux des progrès faits depuis cent ans.

Ordre régulier et naturel des organes, — une phrase pour chaque organe — et point de verbes^ — telles sont les trois innovations qui ont régularisé, abrégé et rendu aisénaent comparables les descriptions d'espèces, dans les deux règnes. Après la nomenclature binominale, ces perfectionnements de rédaction sont peut-être le plus grand service que Linné ait rendu aux sciences naturelies.

L'excellence de son style dans les rédactions d'une nature moins spéciale est facile à apprécier par les dissertations des Amœnitates academicœ. En laissant de côté celles des volumes IX et X, qui ne sont pas exclusivement de lui, on peut dire que toutes sont intéressantes au point de vue littéraire, bien que leur nombre s'élève à 171, et qu'elles aient été composées à des âges très différents de l'auteur, de 1743 à 1776, deux années avant sa mort. Il faut remarquer la con-

j'olia, quœ ramulos intercedunt, etc Folia tangenti aspera, ut dicium,

sentiuntur, » — Depuis Linné on dit, ou plutôt on doit dire : « Folia aspera»

struction générale de ces opuscules et ensuite les détails du style.

L'ensemble est annoncé au début ; les articles suivent dans leur ordre; et q^uelque résumé, ordinairement bref, sert de conclusion.

Le début n'a guère que trois formes. Ordinairement Linné met dans la bouche du récipiendaire une déclaralion de l'existence de Dieu, de ses bontés infinies pour l'homme et de la perfection de tout ce qui existe. Manière commode de limiter le sujet, car à quoi servirait de chercher des causes? il n'y en a qu'une. Et pourquoi discuter sur certaines conséquences ? elles sont toutes bonnes. C'est un moyen simple, qui cadrait avec les idées du temps et avec l'opinion extraordinaire que Linné se faisait de lui-même. Dans son journal (1) il s'exprime ainsi sur son compte : « Dieu l'a conduit de sa propre main toute-puissante... Il lui a permis de visiter ses appartements les plus secrets.... devoir plus de la création qu'aucun mortel avant lui ». Evidemment Linné se croyait qualifié, d'une manière exceptionnelle, pour affirmer les intentions de la Divinité. Il prononçait sur ces intentions — chacun n'avait qu'à se soumettre.

Une autre manière, plus modeste, d'introduire son sujet était de parler de l'immensité des sciences et de la difficulté où il était de choisir une question entre des milliers et d'en parler clairement en peu de mots. Enfin la troisième manière était quelquefois d'aborder le sujet brusquement, nettement, au moyen de quelque distinction ou définition qui indique le plan du travail.

Cette forme, recommandable dans tous les temps et pour toute espèce de dissertations, se voit par exemple

(1) Publié en anglais d'après le texte suédois, par Pulteney, édit. Maton, in^*, 1805, p. 56a-â65.

dans la thèse VU sur les plantes officinales et le jardin d'Upsal {Amœn. I, p. 172) :

« Studium botanicum bifariam commodissime dispesci potest ; in cognitionem Morhorum et cognitionemJ/i^é^icamentoTum. Necessaria ad cognitionem morborum sunl

Anatome, etc Medicamentorum vera cognitio scien-

tiam sibi deposcit natnralem^ etc Quapropter in

omnibus fere bene institutis litterarum officinis sive Academiis duo necessaria semper observata fuere : Nosocomiunt et Hortus hotanicus, »

Avant le premier paragraphe de la célèbre dissertation Sponsalia plantarum {Amœn.^ I, p. 332), on lit:

« Vegetabilia, sensatione licet destituantur, seque tamen ac animalia vivere, probat Ortus^ Nutritio, ^tas^ Motus, Propulsio, Morhus, Mors, Anatomia, Organimus. »

Il reprend ensuite chacun de ces phénomènes dans des paragraphes distincts.

La dissertation sur le Lignum Quassia [Amœn.^ VI, p. 416). commence par un paradoxe aussi clair que bref :

« Quoniam Sanitas sola felices et miseros discriminât; Medicina quee illam tuendam reficiendamve docet, mortalibus inter primas Scientias est reputanda. omnique studio excolenda. »

L'impulsion naturelle de Linné est toujours de distinguer, de classer. Il aime les classifications sjnmétriques , et quelquefois il en abuse, comme par exemple dans sa distinction des douze âges de Thomme qu'il met en parallèle avec douze époques du jour et douze époques de l'année {Amœn. ^\II^ p. 331). Cette passion de classer détermine une clarté et une brièveté qui ne manquent jamais. Malheureusement les faits et les phénomènes naturels présentent beaucoup de

transitions et d'obscurités. Il a fallu renoncer à plusieurs des distinctions de Linné, mais plus tard, on a cru mieux classer les faits en imaginant des lois et des types. Ainsi toujours le besoin de classer s'est fait sentir pour être bref et clair, et Linné a donné un grand exemple à cet égard.

Il faut remarquer aussi les mots et les constructions, qui caractérisent son style.

Rien ne fait présumer qu'il fut ce qu'on pe\it appeler un érudit (a scholar^ comme disent les Anglais) ; mais, dans sa jeunesse, les cours se donnaient encore en latin, et cette langue était alors, pour les gens instruits, comme une langue vivante. On la savait, par la pratique, mieux que nous après dix ou quinze ans d'ennuyeuses leçons. Linné écrivait donc le latîh avec aisance. U n'y mettait pas de prétention, mais ses mots sont exacts, bien choisis, et ses phrases ne sont ni trop longues, ni compliquées par beaucoup d'inversions ou de membres incidents. La ponctuation, cette grande ressource inconnue aux anciens, est toujours juste. Gomme elle est abondante, elle aide beaucoup le lecteur. Je puis dire, par expérience, qu'un médiocre et très médiocre latiniste eomme moi n'a pas souvent besoin de relire une phrase de Linné pour la comprendre. Il n'est pas obligé de débrouiller de longues phrases dont les fragments se balancent, rattachés par d'obscures conjonctions ou modifiés par de lourds adverbes, comme on en voit dans Cicéron, Tive-Live, etc. (1). Linné ne

(1) L'obscurité et la pesanteur du latin classique ont souvent leur source dans rabondance des quando, quandoque, quemadmodum, tum, quum, etc., qui ont ordinairement plusieurs sens. Ainsi : quando a deux sens (d'après le dictionnaire Novitius) : lorsque et puisque. Quandoque en a trois : quelquefois, un jour, toutes las fois que. Quemadmodum en a deux : comme et comment. Vel signifie ou e( mémo. Tum veu( diro «lors, mais, aussi, npn

prodigue pas les mots de cette nature, et il les prend dans leurs sens les plus ordinaires. Sous ce rapport, son style ressemble à celui de Pline, mais il n'en a pas la sécheresse, causéepar des phrases excessivement courtes. Linné a de temps en temps des mots spéciaux, peu connus, qu'il . prenait sans doute dans les ouvrages d'agriculture, architecture, économie domestique, etc. des anciens. Par exemple, dans une comparaison éloquente des cultivateurs et des bergers, tout à l'avantage de la vie pastorale , il décrit les travaux incessants de l'agriculteur en disant : « Agros sepibus muniet, proscindet, resulcabit, stercorabit, occabit, lirabit,inarabit, complanabit, runcabit, frugum manipulos colliget, exsiocabit, inferet, flagellabit, granorum acervos ventilabit et frumentum tandem dimetietur» {Amœn.acad., IV, p. 145). Quand il veut classer les arbustes de la Suède, dans son Frutetum stcecicum {Amœn., V, p. 217), il n'emploie pas les expressions ordinaires des botanistes /irt*^^^, suffrutex, mais celles de sentes, vêpres, sarmenta, cremia, qui ont toutes des sens distincts dans les auteurs de l'antiquité. J'aime à croire^ pour diminuer ma confusion, que bien des littérateurs habitués aux classiques seraient obligés d'ouvrir une ou deux fois leur dictionnaire, s'il leur arrivait de lire ces passages de Linné.

Les citations d'auteurs latins n'indiquent pourtant pas qu'il ait lu beaucoup de leurs livres spéciaux. J'ai eu la curiosité de les compter en lisant ou parcourant les 171 dissertations des Amœnitates. Les citations latines y sont nombreuses, même en laissant de côté

seulement. Cum et quum ont je ne sais combien de sens. Il faut donc, au milieu des phrases, s'arrêter pour considérer dans quelle acception l'auteur a peut-être pris ces mots qui déterminent le sens général.

celles dont Linné ne mentionne pas l'auteur. Ce sont les poètes dont il cite le plus souvent des passages :

Ovide est cité 15 fois.

Virgile 43

Horace 11

Martial 6

Lucrèce 2

Lucain 2

Gallus. 2

Pétrone. . .* 2

Ennius ' . 1

Perse 1

Juvénal 1

Les prosateurs sont :

Pline, cité 13 fois.

Sénèque 6

Cicéron 4

Columelle 2

Plaute 1

Tacite 1

Il cite, en latin, trois auteurs grecs :

Hippocrate 6 fois.

Aristote 2

Plutarque 1

Enfin le texte de TEcriture sainte est cité — toujours en langue latine, — cinq fois seulement (quatre fois FAncien et une fois le Nouveau Testament). Les personnes qui se plaisent à scruter les opinions religieuses d' autrui pourront discuter sur cette rareté, mise en opposition avec la fréquence des déclarations religieuses de Linné.

Les citations de toute nature sont plus nombreuses dans les volumes V-VIII des Amœnitates que dans les volumes I-IV, rédigés auparavant. Ainsi, elles n'étaient pas

des réminiscences d'ancien écolier, mais plutôt le résultat de lectures des classiques de plus en plus fréquentes.

Tout le monde sait combien Linné avait Tesprit poétique. Beaucoup de ses noms de genres ou de classes, et les termes de faune, calendrier de Flore, horloge de Flore, sommeil des plantes, etc., qu'il a imaginés, en sont la preuve (1). Sa manière de raconter des faits, quelquefois très vulgaires, ne Test pa» moins. Veut-il parler des effets de l'ivresse (2)? Il suppose un vieillard qu'on entraîne dans le temple de Bacchus (un cabaret). Une « Médée» lui verse « nectareumliquorem ». D'autres buveurs chantent déjà des chansons bachiques, mais ce sont des vers d'Horace et d'Ovide. La maîtresse de l'endroit, une « Circé » , les excite à boire et les change en brutes. L'un aboie comme un chien, l'autre beugle comme un taureau, etc. Tous enfin se livrent à une orgie décrite avec une complète exactitude , mais dans des termes fort différents de ceux de quelques romanciers modernes. C'est aisé à comprendre pour nous qui savons à quelle source Linné puisait ses images et rajeunissait ses sentiments.

La lecture des poètes latins avait même aussi communiqué à sa prose une élégance, une douceur qui rappellent la poésie. Je citerai la première phrase d'une de ses thèses (3) :

« Tanta omnino est scientia^ naturalis, generalim

(1) C'est à tort cependant qu*on a attribué à Linné Tinvention du mot Flora. 11 y avait, avant la Flore de Lapponie, l'ouvrage de Boym, Flora sinensis, Vienne, 4656, traduit en français par Thévenot, 1696.

(2) Inebriantia (Amœn. acad., VI, p. 1B9J. Linné cherche à prouver, d'une manière fort amusante, que les boissons alcooliques, à mesure que leur dose augmente, font rétrograder un vieillard à Tétat d'un homme fait, ensuite d'un jeune homme, puis d'un enfant, et le réduisent finalement à l'ineptie du oouveau-né. Toujours des classifications, et quelquefois de9 paradoxes à leur appui : une bonne chose et une mauvaise.

(3) FwndamenU ISntomoiogUe {Avimn. aoai.^ VH, p. iS9),

sumpta, amœnitas atque utilitas, ut ab antiquissimis usque temporibus hominum ad se animos rapuerit, nec ulla sit setas, qua; non ad incrementa ejus, dispari licet in diversis regionibus conamine et successu, quidquam contulerit. » — C'est une prose tout à fait simple, mais élégante et harmonieuse.

Ma conclusion est de dire aux jeunes naturalistes : Lisez Linné plus qu'on ne le fait maintenant, et lisezle sous deux points de vue, le fond et la forme. Le fond est curieux comme histoire de la science. On y voit des erreurs, des théories hasardées, fausses, paradoxales (1), et d'autres qui ont servi de base à des théories modernes importantes (2). C'est une étude philosophique de la science qui fait naître des réflexions et des idées. Quant à la forme, Linné est toujours un grand maître. Rien n'égale ses divisions et ses défmitidns. Son latin est le meilleur qu'on puisse employer en histoire naturelle, car il n'exige pas de grandes connaissances pour être compris, et cependant il est agréable à lire et correct. Si tous les botanistes l'avaient étudié davantage, de préférence aux classiques, ils auraient conservé plus longtemps dans plusieurs branches de la botanique la langue qui était leur lien universel. Ce lien existe encore, lorsqu'il s'agit de descriptions proprement dites, genre d'écrits pour lequel le style de Linné sera toujours le meilleur des modèles.

(1) Voir : De telluris incremento (Amœn, acad., H, p. 430); Plantœ hjfbridœ {ib., III, p. 28); Prolepsis (ib., VI, p. 324).

(2) Métamorphoses (Amœn. acad., IV, p. 368).

g 3. — DU STYLB BOTANIQUE DANS LES LANGUES MODERNES.

Il y a des qualités à rechercher et des défauts à éviter, soit dans toutes les langues modernes, soit dans telle ou telle langue en particulier.

Une qualité désirable dans toutes est que l'auteur emploie les mots, les noms et les termes usités dans la science. Comme ils dérivent du grec ou du latin, ils sont cosmopolites. Leur emploi a l'avantage de rapprocher les ouvrages écrits dans les diverses langues, de faciliter leur comparaison et de faire pénétrer dans le public des termes qu'il est bon de lui faire connaître. Les mêmes motifs qui font désigner les genres et les espèces par leurs noms botaniques doivent engager aussi à préférer les noms scientifiques d'organes, quand il ne s'agit pas des feuilles ou des racines, par exemple, qui ont des noms très connus dans toutes les langues.

Les Français et les Anglais ont adopté à peu près ou complètement les noms latins d'étamine, pistil, anthère, stigmate, stomate, etc. L'anglais, qui n'est pas considéré comme une langue latine, les a conservés plus exactement que le français {stamen, stigma, stoma). M. Asa Gray approuve avec raison cette fidélité (1), qui rend facile la lecture des phrases latines de descriptions aux Anglais et aux Américains.

Les Allemands n'ont pas suivi cet exemple. Ils ont traduit dans leur^langue beaucoup de mots qui auraient pu servir tels quels, et ils l'ont fait quelquefois d'une manière malheureuse. Ainsi le mot AntJier^ qui se

(1} Botanical text-booh, éd. 6, p. 3jS0.

trouve çà et là dans les livres allemands du siècle dernier, est devenu Stanbheutél, quoique Hugo . de Mohl lait encore employé en 1836 dans un mémoire bien connu (1). Or, le mot allemand est plus long, et il aurait fallu dire Pollenbmtel, car le pollen est autre chose que de la poussière. On aurait pu dire en anglais Pollenbox^ en français boUe-à-pollen ; mais personne n'y a songé, et c'est heureux. Stoma est devenu en allemand /Spaltoffnung^ mot plus long et moins exact, puisque le propre des stomates est d'être tantôt ouverts et tantôt fermés, exactement comme une bouche {stoma). Spaltoffmng s'appliquerait mieux à des pores toujours béants.

J'ignore si les Russes, les Hongrois, etc., ont imaginé dans leurs langues des mots spéciaux de botanique. Ce serait une complication ajoutée aux difficultés d'isolement, dont ils sont les premières victimes.

Chaque langue fait ressortir des mérites ou des démérites, qui lui sont propres, en raison de sa nature même ou du caractère de ceux qui la parlent.

En français Tordre des mots est tellement déterminé ; il fixe tellement le sens de la phrase, qu'on est un peu forcé d'être clair. Cependant la multitude de nos mots à plusieurs sens, qui ravit les amateurs de calembours, et la monotonie des e muets et des, nasales gênent beaucoup l'écrivain. Il est obligé aussi de relire et de ruser pour ne pas répéter les mêmes mots dans des lignes rapprochées. C'est une difficulté extrême dans les sciences, attendu que pour chaque forme, chaque organe ou chaque idée, il n'y a qu'un seul terme exact. Ajoutez à cela un public extrêmement littéraire, passionné des discours et du théâtre, habitué

(1) Beobachtungen ûber die Umroandlung von Antheren in Carpelle^ in-Sf. Tubiogne.

par conséquent à un bon langage, et qui y tient, à mon avis, un peu trop. Les savants ne peuvent guère ou ne veulent pas se soustraire à ces influences ; aussi leur défaut est-il souvent de suivre la mode. Emphatiques à Tépoque de Rousseau,. Buffon, Bernardin de Saint- Pierre ; ayant visé plus tard à l'esprit et quelquefois à une élégance de boudoir, ils risquent maintenant de tomber dans la vulgarité des réalistes. On dira que la mode existe pour la science elle-même, en particulier chez les peuples les plus sérieux. Il est vrai qu'en botanique on se porte avec exagération tantôt sur un genre de recherches et tantôt sur un autre, mais c'est un travers contre lequel le bon sens doit réagir. Qu'il soit question de la science ou du style, c'est-à-dire du fond ou de la forme, les fluctuations de la mode ne devraient pas se faire sentir. Il s'agit de travaux qui durent depuis des milliers d'années et dont l'avenir est infini, par conséquent une marche régulière est la meilleure, avec un style simple, clair, correct, qui soit aussi bon dans cinquante ans qu'à présent.

L'italien a plus de précision que le français. Les équivoques et les calembours y sont impossibles, chaque mot n'ayant absolument qu'un sens. C'est aussi la langue la plus harmonieuse, la plus gracieuse qu'on puisse imaginer, maïs ces qualités mêmes ont leur danger : elles couvrent de fleurs les sujets les plus positifs ou les plus sérieux. Le charme est si grand et les grâces sont si variées, qu'on risque beaucoup de tomber dans le défaut des longueurs et des ornements superflus.

L'anglais est tout à l'opposé, mais il est bref, et c'est beaucoup dans les sciences. On peut l'écrire avec clarté, quoique l'absence des déclinaisons soit en elle-même

un obstacle. Quelques botanistes anglais et américains ont rédigé leurs ouvrages d'une manière excellente , soit pour l'ensemble, soit dans les détails. Si je mentionnais des auteurs vivants on m'accuserait peutêtre de préférences venant de relations personnelles ; j'aime mieux citer un botaniste célèbre que nous avons perdu, Lindley. Rien de mieux divisé, de plus clair et plus agréable à lire que son Introditction io botany. Sir J. Edward Smith et sir William Hooker écrivaient aussi très bien, ce me semble, mais Lindley a dépassé plusieurs de ses. compatriotes par l'ordre qu'il savait mettre dans un ensemble d'idées. Je fais ici allusion à un défaut, assez commun au delà du détroit, de diviser et subdiviser mal son sujet, et de mêler dans un chapitre ou un paragraphe des choses qui devraient être ailleurs, ou encore de couper le même sujet en deux chapitres. On reproche aussi aux Anglais de publier quelquefois trop vite, sans avoir relu, à ce qu'il semble, et corrigé leurs manuscrits. Ces défauts d'ordre et de correction s'expliquent par des causes toutes naturelles. D'abord le public anglais exige peu; il consent à lire ce qui est mal écrit. Ensuite, l'abondance des discours et des journaux a amené une hâte, une fièvre dont nous n'avons guère l'idée dans les autres pays. Il faut continuellement parler ou paraître à jour fixe. Aucun délai n'est accordé. C'est comme un train de chemin de fer qu'il ne faut pas manquer. Alors, comment tourner et retourner un sujet jusqu'à ce qu'on soit satisfait de l'ordre? Et conament copier, remanier, retoucher sa rédaction jusqu'à ce qu'elle soit bonne? Ce n^est ni le caractère, ni la langue, mais la manière de vivre des Anglais et Américains .qui s'oppose à «n certain degré de perfection d'ordre et de style* Il

256 PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE XVUl

faut vraiment être doué d*une manière exceptionnelle pour écrire avec soin dans un milieu si agité. Lindley, dont je parlais tout à l'heure, improvisait de bonnes rédactions dans le bureau d'une grande société dont il était secrétaire. Je le comparais alors à Walter Scott écrivant ses romans sur sa table de greffier d'un tribunal, pendant les plaidoiries.

L'allemand ne m'est pas assez connu pour que je puisse juger du style de ses écrivains. Les difficultés que cette langue présente aux étrangers viennent de la construction des phrases et des inots, tantôt composés et tantôt décomposés. Les premiers, d'une longueur parfois extraordinaire, sont des inversions dans une phrase déjà renversée, ce qui complique singulièrement. Les inversions ne sont pas favorables à la clarté, mais il faut reconnaître qu'elles ne sont pas toujours imposées dans les langues qui les comportent. En latin, Pline en faisait peu, et j'ai observé que les Allemands, dans la conversation, font aussi des phrases directes, assez courtes. S'ils se mettaient à écrire comme ils parlent, les étrangers leur en sauraient beaucoup de gré. Chez eux, les hommes de lettres, surtout les journalistes, inclinent dans ce sens, mais pas les botanistes. Il semble même que ceux-ci augmentent la longueur de leurs mots. Dernièren^ent, après avoir lu deux pages sur l'anatomie et m'être senti la tête un peu fatiguée par la fréquence de mots tels que Sclerenchymfasergnippen, Qefâssimndentwicklung, Entwicklungseigenthumlichkeit , je me demandais si c'est bien d'un bon style allemand. Alors je me suis souvenu tout à coup de Goethe, un des plus grands écrivains de l'Allemagne et en même temps un profond naturaliste. J'ai ouvert sa Métamorphose der Pflamen. J'en ai lu quelques fragments. Us m'ont fait éprouver,

par comparaison, une jouissance dans le genre de celle qu'on éprouve en entrant dans un port, lorsqu'on a été balancé et fatigué par les vagues immenses de l'Océan. Vraiment, me suis-je dit, nos confrères d'Allemagne sont plus heureux que les Français et les Anglais : ils ont un modèle de style tout trouvé, car Goethe a écrit sur la botanique et aucun de ses compatriotes ne peut dire qu'il fut un écrivain médiocre. En proposant aux Ho&neisters futurs de l'imiter, je crois donner un de ces conseils que tout étranger peut se permettre sans être taxé de suffisance.

D« Cardolli, La Phylogrdphie. ^'

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