‹ La phytographie; ou, L'art de décrire les végétaux considérés sous différents points de vueChapitre 72 sur 82 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

moyens pour juger de la valeur des descriptions au point de vue de la forme, indépendamment de l'exactitude.

Je vais supposer quatre ou cinq botanistes sachant dessiner et connaissant la valeur des termes. Ce sont, par exemple, d'anciens élèves d'un professeur qui ont conservé avec lui et entre eux de bons rapports.

Le maître choisirait quelque description, faite par un bon auteur, d'une plante' exotique inconnue aux élèves. Il la dicterait : chacun devrait ensuite dessiner l'espèce, avec des analyses, en réfléchissant aux termes du texte.

On réunirait les dessins, et il serait facile de constater des différences, peut-être assez grandes, qu'on ne pourrait attribuer qu'à deux causes : ou une partie des dessinateurs n'aurait pas compris, ou l'auteur avait mal décrit. Il s'était peut-être mal exprimé, ou bien il avait omis des détails nécessaires, comme les dimensions, la nature d'une pubescence, etc. Dans le premier cas, celui qui s'est trompé apprendrait à mieux lire et à mieux comprendre. Dans le second, les erreurs, les négligences et les omissions d'un savant distingué seraient mises en évidence et auraient pour effet de rendre les botanistes ordinaires plus modestes et plus attentifs. Je doute qu'aucun descripteur de premier ordre put résister à une pareille épreuve. Tous ont approché de ce qui était le mieux à l'époque où ils travaillaient, mais rien n'est parfait, rien n'est complet et le mérite est seulement relatif.

J'ai supposé une description développée. Que serait-ce avec des descriptions abrégées^ qui sont de beaucoup les plus nombreuses ? Leurs auteurs laissant de côté plusieurs détails, personne ne peut se^'eprésenter exactement l'ensemble. Dans ce cas, les esquisses rapprochées entre elles ou comparées avec la plante, formeraient nécessairement de singuliers contrastes et donneraient une pauvre idée de la botanique.

L'exercice inverse, dans lequel plusieurs personnes décrivent la même plante et comparent ensuite leurs descriptions, apprend beaucoup aussi. Je puis le certifier par expérience. Il m'est arrivé d'avoir dans un cours une dizaine seulement ou une quinzaine d'élèves choisis, qui connaissaient un peu les livres. Je faisais alors une leçon au moyen d'une seule espèce, de préférence pourvue de grosses fleurs , faciles à disséquer. Les élè-

DESCRIPTIONS SOUS LE POINT DE VUE DE LA FORME 3o9

ves, ayant chacun plusieurs échantillons, étaient invités à décrire de vive voix les organes dans leur ordre naturel. Quand les termes spéciaux leur manquaient, je les donnais et ils les apprenaient ainsi de la manière la moins ennuyeuse. La leçon était une sorte de concours, dirigé et éclairé par le maître. On pourrait faire mieux encore, avec des botanistes déjà avancés, qui consentiraient à rédiger chacun séparément la description d'une plante et à comparer leurs rédactions. Ils feraient des progrès remarquables dans Fart de décrire, mais dans les grands centres scientifiques il y a communément plus de rivaux que d'amis, et dans les petites localités le nombre des botanistes n'est pas suffisant. On ne peut employer ce mode d'instruction qu'avec des jeunes gens d'une faculté des sciences. Comme preuve de son utilité, même en dehors de la botanique, j'ajouterai un détail assez singulier. Les élèves qui passaient pour les plus forts en mathématiques ou dans les sciences littéraires étaient ordinairement les moins capables de décrire un objet matériel, comme une plante. Ils passaient à côté de choses très visibles sans les voir ; d'où j'ai conclu que des leçons de ce genre ne sont pas seulement des leçons de botanique, mais qu'elles apprennent aussi beaucoup à observer et à décrire, ce qui est utile dans toutes les professions.

Un mot encore sur l'exercice qui consiste à donner une description pour en tirer un dessin.

La seule lecture d'un texte à haute voix fait sentir la plupart des défauts qu'il peut avoir. Si le lecteur hésite, s'arrête, se reprend, ou s'il est obligé d'intercaler quelques mots d'explication, il y a certainement une faute, C'est une mauvaise ponctuation, une phrase embrouillée, une abréviation inintelligible, ou ce sont des termes

inusités, des signes inconnus, des parenthèses incommodes, etc.

Le nom de Tespëce peut arrêter dès le début. Je suppose, par exemple, qu'elle ait été faite par Jussieu et que Fauteur ait mis Jss , au lieu de Juss. , conformément à une mauvaise méthode imaginée dans le xix° siècle. On cherchera Jass..., Jess..., Jésus..., Josse..., Jassi..., etc., etc., mais comme il peut y avoir 47 voyelles ou diphtongues à la suite de chaque consonne (1), le lecteur dictera : J majuscule, petite s, petite s. Comprendra ensuite qui pourra! L'abandon du procédé latin d'abréviation, usité dans toutes les langues, depuis la fondation de Rome, peut conduire à bien des difficultés ou obscurités qui gênent les commençants et même de vieux botanistes.

On ne peut pas non plus lire couramment, à haute voix, les noms mis en parenthèses par certains auteurs modernes. Je suppose une espèce désignée par: Agarieus rufus {Ach,) TuL^on Ach. [Tul.)^ ou encore [Ach.) [Tul.)^ car j'ai rencontré toutes ces formes dans des ouvrages récents. Il faudra lire en disant une ou deux fois : entre parenthèses. Il faudra savoir aussi ce que l'auteur a entendu par ces parenthèses. Viennent peutêtre encore d'autres points d'arrêt qui peuvent exister dans le texte et indiqueraient d'autres fautes.

Assurément ce seraient deux rudes épreuves pour l'auteur de dicter d'abord, sans être obligé d'hésiter, une de ses descriptions, et de s'en servir ensuite pour esquisser la plante. A moins d'un Protococcus formé par une seule cellule sphérique, verte ou rouge, d'un diamètre indiqué dans le texte, je suis persuadé que les

(1) Voir ci-dessus, p. 275, et Lois de la nomenclature, p. 39, où les 47 voyelles ou diphtongues sont énumérées.

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