DE VOYAGEURS
On recommande ordinairement aux collecteurs de bien choisir les échantillons et de les bien dessécher. Il faudrait aussi ajouter les deux conditions suivantes : 1« récolter de nombreux échantillons de la même espèce, dans le même état et la même localité; 2*" numéroter ces échantillons identiques et les répandre dans les collections, en les donnant ou vendant.
Le premier botaniste qui ait compris Tavantage d'avoir dans plusieurs herbiers des tjrpes semblables numérotés est Commerson.
Parti en 1766, pour le tour du monde, avec l'expédition de Bougainville, voici ce qu'il écrivait à l'un de ses amis ( 1 ) : ^< On ne sera pas étonné de trouver dans mes herbiers les mêmes échantillons des mêmes espèces si fort répétés, quand on saura que mon dessein a été, en les multipliant, de me procurer les moyens de faire plusieurs herbiers correspondants les uns aux autres, sous les mêmes numéros, pour les déposer dans les principales académies royales et impériales de l'Europe, et cela autant pour perpétuer la mémoire de notre voyage que pour laisser d'un bout de l'Europe à l'autre des objets de comparaison qui
(i) Étude biographique sur Commerson, par Paul Antoine Cap. Paris, 1861, page 32.
contribueraient plus que tous les ouvrages que Ton a faits jusqu'à ce jour, à perfectionner la botanique. Il est quelquefois si difficile de concilier les auteurs les uns avec les autres, soit par la faute des planches, soit par l'inexactitude des descriptions, que cet obstacle est capable de rebuter les plus zélés. Ajoutez à cela la surcharge des différents nomi^ imposés par les différents botanistes aux mêmes plantes, etc.... Animé des motifs que je viens d'exposer, j'ai cru que rien ne serait plus utile que plusieurs herbiers faits par la même personne qui aurait beaucoup vu, beaucoup comparé, et qui, d'après tous ces avantages et celui de la collection la plus riche qui ait jamais existé, aurait imposé à ces mêmes plantes des noms et des numéros invariables. Ces différents répertoires étant admis dans les capitales de l'Europe, chacun pourrait y voir de quelle plante on veut parler sous tel nom. Un ouvrage général, fait sur les mêmes herbiers, serait une clef à la portée de tout le monde, et un moyen de s'entendre sans quiproquo. » Quelle supériorité de vues dans ce passage de Commerson, quand on le compare à Rumphius et Plumier, qui préféraient les figures et les descriptions aux plantes sèches et n'ont pas même conservé une série de leurs espèces ! A quel point Commerson était même au-dessus de plusieurs de nos contemporains pour Fintelligence de ce qui sert à l'avancement de la science ! Au lieu de récolter des plantes représentées par un petit nombre d^ échantillons dans un seul herbier, il voulait offrir les mêmes types multipliés et dispersés dans plusieurs villes. Sur un détail ses idées n'étaient pas très justes. Il attachait autant d'importance aux noms qu'aux numéros ; or les noms changent, — c'est inévitable, — les numéros seuls subsistent. Il est vrai que tels noms mis
par un voyageur sont cités, mais ils tombent souvent dans les synonymes, parce qu'ils ont été faits sans études suffisantes des livres et herbiers. Ce sont des noms provisoires, en queJque sorte, qui risquent beaucoup d'encombrer la synonymie. On ose à peine les attribuer au voyageur, car il les aurait peut-être changés au dernier moment s'il avait publié. Les numéros, je le répète, sont la seule chose immuable.
Commerson avait recueilli trente mille plantes et il les destinait aux vingt villes suivantes : Paris, Londres, Amsterdam ou Leyde, Vienne, Rome, Madrid, Saint- Pétersbourg, Upsal ou Stockholm, Bâle, Turin, Genève, Venise, Montpellier, Copenhague, Gênes, Bologne, Florence, Berne, Leipzig et Berlin.
L'illustre voyageur, animé d'intentions si généreuses et en même temps si judicieuses, mourut, épuisé par les fatigues et les contrariétés, en 1773, à Tlle de France. Ses plantes furent déposées au Muséum d'histoire naturelle de Paris, mais elles n'étaient pas arrangées et numérotées comme il avait compté le faire. Le Muséum en a tiré des doubles qu'il a donnés, sans numéros, à différents herbiers. On a publié soit à Paris, soit ailleurs, un assez grand nombre des espèces de cette immense " collection. Malheureusement- il est rare qu'on soit sûr de l'identité de deux échantillons, à moins de mettre les plantes l'une à côté de l'autre, ce qui n'est pas facile quand l'une est à Rostock, par exemple, dans Therbier de Lamarck, et l'autre à Genève ou à Londres. La dispersion, avec tous ses inconvénients, a remplacé l'unité que Commerson avait si bien projetée.
Plus tard, Burchell eut aussi l'idée de numéroter ses plantas du Cap, mais il n'avait pas desséché assez de
doubles, et ne distribua pas ceux qu'il possédait avec assez de libéralité pour qu'on y fît grande attention. De Candolle, cependant, qui avait reçu de lui une belle série de Composées, fut frappé de l'avantage des numéros. Il eut soin de les citer dans le Prodromus et reconmianda fortement ce procédé aux voyageurs (1). C'est par son influence que les collections de Berlandier, Wydler, Blanchet et autres ont été numérotées, sans qu'on se soit attaché à donner des noms, ce qui valait mieux. Enfin, la grande distribution, proposée et commencée par Wallich en 1830, des plantes de la Compagnie des Indes, sous une série de numéros, a été la démonstration éclatante des avantages du système. Jamais distribution aussi large n'avait été faite. Elle a assuré la réputation de Wallich dans l'avenir, puisque ses plantes seront citées indéfiniment comme de lui, sous leurs numéros. Qu'il les ait bien ou mal déterminées, peu importe : les noms spécifiques pourront changer, les numéros resteront.
L'importance des collections numérotées est si grande que j'indiquerai dans le chapitre suivant la répartition de celles qui ont été vendues ou données (2), autant du moins que j'ai pu la connaître.
(1) Instruction pratique sur les collections botaniques, par A. P. de CandoUe. Bibliothèque universelle, juin 1834, et tirage à part.
(2) Donner des collections est très généreux. Les vendre est peut-être encore plus utile à la science. Il en résulte une indemnité pour le voyageur et un encouragement pour d'autres qui sont disposés à récolter. D'ailleurs, en vendant, on est plus certain que les collections se placent chez ceux qui en feront usage.
ARTICLE IV
DE l'arrangement DES HERBIERS, AU POINT DE VUE