‹ La Picardie historique et monumentale (volume 2)Chapitre 16 sur 63 · CRÉCY-EN-PONTHIEU · texte numérisé non relu

CRÉCY-EN-PONTHIEU

Le nom de cette bourgade est tristement célèbre dans l'histoire de France : c’est là que se livra la néfaste bataille du 26 août 1346, premier désastre qui devait être suivi de tant d’autres, pendant près de cent ans.

Je ne referai pas le récit de cette sanglante journée. Aussi bien, ce n'est pas ici un livre d’histoire. Le champ de bataille fut cette plaine voisine de la Maye, qui s’étend à l’est de Crécy, vers Estrées et Fontaine. C’est là que l'impétueuse et téméraire ardeur des chevaliers Français vint se briser sur les lignes Anglaises, solidement appuyées sur les hauteurs qui dominent le bourg. C’est là que tomba le vaillant Roi de Bohême, qui, aveugle, s’était lancé dans la mêlée conduit par ses écuyers, et frappant d’estoc et de taille. C’est là que le Prince Noir gagna ses éperons et s’acquit une éternelle renommée. C’est de là qu'après avoir courageusement lutté, Philippe de Valois, le désespoir au cœur, s’enfuit vaincu vers le château de La Broyé où il devait abriter, pour quelques heures. « la fortune de la France ».

A la vive déception des amis du passé, il ne reste plus guère de souvenir de la bataille. Le moulin fameux a tout récemment disparu (1). M. Alph. Martin, qui l'a vu en 1884, en donne la description qui suit :

« On voit encore à Crécy le moulin à vent qu’occupait Edouard III et qui lui servait d’observatoire pour suivre les mouvements de l’armée de son fils, aux prises avec les Français. Ce moulin en pierre, situé sur les hauteurs de Crécy, près de la route d’Abbeville, est de forme circulaire, percé de quatre ouvertures longues et étroites, ressemblant beaucoup à des meurtrières II appartient à M. Bouquet (2), tanneur à Crécy, qui l’a exploité jusque vers l’année 1873. Ce moulin est abandonné; le mécanisme intérieur est dans un état de vétusté complet; l’énorme roue motrice, sortie de ses coussinets, était, lors de notre visite, restée suspendue avec de mauvaises cordes » (3).

Le moulin historique a été démoli il y a une quinzaine d’années, alors que ses murailles étaient encore, dit-on, en état de défier les siècles. Le destructeur a, sans le savoir peut-être, inscrit par là même son nom sur la liste trop longue et jamais close des Erostrates et des Vandales; mais que dire de l’État, qui n'a rien fait pour préserver cette relique des anciennes guerres? Sans doute, nos sociétés savantes n'ont pas été averties des intentions fâcheuses du propriétaire, sans quoi elles se fussent émues et interposées officieusement. On peut même s'étonner que quelque Anglais, de ceux qui viennent en si grand nombre visiter le théâtre des exploits de leurs pères, n'ait pas racheté et sauvé l’ancien observatoire du Roi Édouard III.

(1) Il y en a un dessin (d’après photographie; dans l’édition abrégée des Chroniques de Froissart, par Madame de Witt, p. <29. En note, on a mis : « Monument historique ». C’est malheureusement une erreur Si le pauvre moulin eût été classé, nous n’aurions pas aujourd’hui à en pleurer la perte. — Une photographie de la plaine et du moulin de Crécy a été publiée, en 1888, dans la revue anglaise The Graphie. Citons aussi des cartes postales éditées récemment d’après d’anciens croquis, et enfin et surtout le dessin de Duthoit, que M. de Francqueville vient de reproduire dans ses Vieux Moulins de Picardie.

(2) Lisez Bouquer.

(3) Alph. Martin, Huit jours en Picardie, p. ni.

Le vieux moulin était admirablement situé pour embrasser des yeux le champ de bataille. La butte qui le portait domine tout le pays; elle est très reconnaissable encore, et l'on y voit une excavation circulaire qui permet de reconstituer le plan terrier de la vieille tour.

Plus heureuse, la croix du Roi de Bohême est encore debout ; mais, comme elle est située sur le terroir d’Estrées, il en sera parlé à l'article de ce village.

Après la grande bataille de 1346, l’histoire de Crécy n'offre plus qu’un seul épisode saillant : la valeureuse défense de ce bourg en 1 63 5 et 1 636, contre les troupes Espagnoles. Les bourgeois de Crécy retranchés dans le clocher de leur église, se couvrirent de gloire et repoussèrent l'ennemi, mais leurs maisons furent incendiées et demeurèrent inhabitables pendant plusieurs années (1).

Depuis la guerre de Trente Ans, Crécy, comme les peuples heureux, n’a pas d'histoire. Mais cette petite ville a su, du moins, — plus favorisée en cela que bien d'autres plus importantes — conserver un fonds très intéressant d’archives communales; et une municipalité intelligente a eu le bon esprit de faire dresser par M. G. Durand, le savant archiviste de la Somme, un inventaire qui a été imprimé et où j’ai puisé le meilleur de cette notice (2).

Aujourd’hui Crécy est un bourg ouvert, entre la forêt et la plaine, sur la petite

(1) Cf., entr’autres, Louandre, Histoire d' Abbeville et du Comté de Ponthieu, 3' édit., t. II, p. 96, et surtout G. Durand, Inventaire sommaire des Archives Communales de Crècy-en-Pontliieu , p. 25. — EE 1. Acte de notoriété de l’incendie de Crécy par les Espagnols : " La guerre estant ouverte contre l’Espagnol, les habitans dudict Cressy se sont armés et mis en estât de leur deffendre et baricader l’esglize et la tour pour leur refuge contre les incursions et courses journalières que faisoient les ennemis sur les frontières, les ayant plusieurs fois soutenus et repousez, jusque dans leur pais; les preuves en sont asez congnue par les effectz ensuivis au pasage du Boisle et pont de Labroye où lesdicts habitans mirent en desroutte la garnison de Hesdin, composée de quatre cens hommes, ayant de leur mains retiré le seigneur de Monthault et le grand buttin qu’ilz avoient pris et enlevez au village d’Estrée et Fontaine, et en faict demeurer la plus grande partie sur la place, avecq quantitez qui furent amesnez prisonniers audict Cressy. S’estans encore trouvez sur le pasage de Dourier lorsque les ennemis allèrent pour surprendre la ville de Rue et qu’ils bruslèrent Vironchaux; tellement qu’il ne s’est passé occasion où lesditz habitans ne se fusent librement portez à y exposer leur propre vie pour le service du Roy et défence de la patrie. Aussy le gouverneur de Hesdin, pour se vanger de la desfaicte de sa garnison, auroit faict aller l’armée du comte de Frézin à Cressy, où estant arrivé, fict sommer lesdits habitans de se rendre à leur discrétion, corps, biens, armes et les forts. Sur laquelle sommation, ledict sieur curé, assisté dudict Pierre Hecquet, fut parler aux chef et leur faict prière de donner vingt-quatre heures d’advis : ce que n’ayant voulu faire ny accorder, retournèrent dans l’esglise et fait entendre le mauvais desin et cruauté que l’ennemy avoit volonté de faire et exercer sur eux habitans de les faire tous mourir, piller et brusler le bourcq. A quoy lesdictz habitans prirent entre eux résolution de se défendre et battre jusque au dernier homme plus tost que de se rendre. A l’instant se mirent en estât de combattre aux barrières, où il y eust huict habitans tuez par la force des ennemis estans en grand nombre, tant quavaliers que gens de piedz, tous armez. Lesquels entrèrent et mirent le feu au quatre coing et milieu dudict bourcq, et d’ung mesme temps alèrent pour forcer et entrer dans l’esglise par la porte et vitres, d’où ils furent courageusement soustenus et repoussés par iceux habitans, tirant furieusement surl’ennemy, et en tués quantités, entre lesquelz se trouva ung chef tué et son cheval aussy; sy bien que, se voiant ainsy repousez, furent deppuis sept à huit heures du matin jusques à quatre heures d’après midy [fjaisant brusler et consumer toutes les maisons bien basties de machonnerie, couverte de thuilles, plaines de tous biens, estantes à l’entour du grand marché, mesme l’eschevinage et hostel de la ville, n’ayant délaissé que petittes maison [de] peu de valleur estant en bas du bourcq, tellement que ledit sieur curé et icelluv estans lors au clocher ont veu brusler et ruiner totalement ledict bourcq de Cressy et mesme veu emesner grande quantitez de besteaux que les ennemis trouvèrent dans les marestz et jardinages. Par ce moien, les habitans ont tout quittez et habandonné ledit bourcq pour n’y avoir plus aulcune demeure ny comoditez pour vivre, ny ayant à présent que pauvre gens se retirant dans la forest ». Abbeville, 3 février 1636.

Un acte passé devant Allart, notaire à Montreuil, le 3 mai 1642, porte de même : «■ que, par la guerre avec l’Espagne, le bourg de Cressy a esté entièrement ruiné et bruslé par les ennemis; que depuis ce temps les matériaux qui sont restez sur les masures dudit lieu ont esté entièrement gastez par le long abandon dudit Cressy à cause des courses des ennemis *; mais que cependant. * par la prise d’Hesdin à l’obéissance du Roy (1639), ledit lieu de Cressy commence à s’habiter *.

(2) Département de la Somme ; Ville de Crécy-en-Ponthieu ; Inventaire sommaire des Archives communales antérieures à lypo, par M. Georges Durand, archiviste de la Somme; Amiens, 1888, 39 pp. gr. in-4". Toutes les références aux Archives communales sont extraites de cet inventaire.

rivière de la Maye. Les rues principales sont larges et plantées d’arbres, plusieurs maisons sont anciennes, notamment une sur la place, en face de l’Hôtel de Ville, antérieure au sac de 1 636. Elle est ornée d'une enseigne sculptée, cartouche de forme originale, sur lequel on lit la date :

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