A LA CORNE DE CERF
La Mairie a un petit beffroi, où sonne une clochette. J’ignore si c’est encore celle qui y fut mise en 1680, ou plutôt celle que l’Echevinage commanda en 1724 aux fondeurs Camus et Dubois (1). L’Hôtel de Ville lui-même fut bâti en 1669-1670 et restauré en 1681 (2). Mais le bâtiment actuel n’est pas aussi ancien.
Sur la place s’élève, de temps immémorial, un monument bizarre et hétérogène, connu sous le nom de Croix du Bourg ou du Marché . Il a été tant de fois retouché dans la suite des siècles (3 1, qu’on ne peut que très difficilement en dater les diverses parties (4). En 1899, il pouvait se décrire ainsi qu’il suit :
Un socle carré, en briques, supporte deux gradins de grés. Au-dessus, une base carrée en pierre, flanquée, aux angles, de contreforts en diagonale; le monument prend alors la forme d’une pyramide tronquée, et est presque entièrement bâti en briques. Sur chaque face, une arcade en plein cintre, formant une niche peu profonde, entourée d’un boudin en briques moulées, dont la base est en pierre comme celle de la pyramide elle-même. Les contreforts sont formés chacun d’une colonne ronde en briques moulées ou taillées, reposant sur une base torique en pierre et surmontée d’un chapiteau aussi de pierre, orné de quatre feuilles à crochets aux angles, et de pommes de pin sur le plein de la corbeille qui est galbée; ces chapiteaux n’ont pas de tailloir. — Un talus de briques relie cet étage à celui du milieu, qui est sur plan carré, avec un boudin de briques sur chaque angle, et petite niche en arc aigu au milieu de chaque face; sous ces niches, qui sont vides, culots en pyramide renversée. — L’étage supérieur est de forme cylindrique, flanqué de quatre tores au milieu de chaque face. Cet amas de briques supportait une croix de pierre à branches tréflées.
Cet édicule, d’un style hybride et très mauvais, ne peut remonter dans son
(1) Arch. Coram. CC 6, Comptes, 1680 : * Item paié à l’église vingt livres pour partie de la cloche de ladite ville possé à l’auditoir ». - BB. 3. Délibération de l’Échevinage, arrêtant de faire faire une cloche de 70 à 80 livres, du diamètre de 13 à 14 pouces, à raison de 30 sols la livre, « pour estre possé audit hostel commun, ainsy qu'il y en avoit une avant l’incendy, pour appeller les habitans aux assemblé (sic) et autre besoin de la communauté, pourquoy il convenoit ne pas manquer l’occasion des sieurs Camus et Dubois, fondeurs, qui étoit audit Cressy pour fondre une de celle de l’église dudit Cressy ». 14 juin 1744. — Réception de ladite cloche, 26 juin 1744.
(2) Ibid., CC. 5. — Comptes, 1669 : « ayant esté résolu de bastir la maison de ville ». — 1670, travaux à la maison
de ville. CC. 6, 1681, travaux pour <■ mettre la maison de ville et auditoir à couvert ».
(3) Les Archives communales mentionnent continuellement des travaux de réparation à la Croix du Bourg : 1644, à Jacques de Monstreuil, « pour un cent de briques qu’il a livré pour raccomoder la croix ». (CC. 4). — 1 661 , « Item, pour avoir fait racomoder la croix du marché de ce lieu ». (CC. 5). — 1673, » Item, la croix qui est dans le marché, de massonnerie, estant preste de tomber en ruine et desmolition, aussy bien que les quatre puitz communs qui sont dans ce lieu, l'on auroit arresté de restablir et ne laisser tomber ladite croix ainsy qu’elle auroit esté » ( Ibid.). — 1702,
devis de . réparations . ... à la croix qui est au milieu du marché. (BB. 1, reg. aux délib. de l’Échevinage, f° 321). —
I735t 29 juin, quittance « pour les bois, ferrures et façon du nouveau cintre fait et placé à la croix du marchez ». (CC. 18).
(4) On y a vu un pilori; je me demande pourquoi. L’édicule est plein et ne renferme aucune logette ou estrade pour l’exposition publique des délinquants. On ne saurait prétendre que les niches à peine creuses des faces aient servi à cet usage.
ensemble au-delà du xvne siècle; quant aux quatre chapiteaux, ils proviennent sûrement d'un édifice antérieur et sont sans aucun doute, du xue siècle peu avancé (i).
En 1901, la Croix du Bourg a été restaurée sans goût et . laïcisée; en
remplaçant la croix du sommet, d'ailleurs fort endommagée, par une simple pomme de pin, on a enlevé à ce petit monument tout caractère et toute signification (2).
Crécy ne possède pas d’autres édifices civils; il ne reste aucun vestige du château, sur l’emplacement duquel existait un calvaire, dont le Christ fut refait en 1752 par le sculpteur Dupuis, d’Amiens (3).
ÉGLISE
L'église de Crécy, dédiée à Saint-Séverin, est un édifice assez vaste, de style flamboyant; elle vient de subir une restauration de bon goût, mais tellement radicale qu’il est très malaisé, à qui ne l’a pas vue auparavant, de se rendre compte de son ancien état. Roger (4) y signale « des débris de vitraux peints », sur lesquels « on distingue plusieurs esprits bienheureux exécutant un concert et adorant l’Éternel »; il n’y a plus trace de ces verrières. M. Alph. Martin dit de son côté : « On voit encore quelques élégants pinacles en application, couronnés de panaches de fleurs
fouillées, mais ils sont malheureusement détériorés . De nombreux tableaux sur
toile, à doubles compartiments, décorent l'intérieur de l'église et font un effet assez singulier. Presque toutes les fenêtres sont privées de leurs jolis meneaux, et celles qui ont eu le bonheur d'être préservées de cette dégradation ont été rebouchées en crépis pour masquer les tableaux des contre-tables Si nos architectes des xve et xvie siècles revenaient sur la terre visiter leur ouvrage, auquel ils avaient apporté tant de goût et de science, quel ne serait pas leur étonnement de voir le peu de cas que l’on fait aujourd’hui des fines dentelles de pierre dont ils garnissaient les fenêtres et de la préférence que l’on accorde à de mauvaises peintures qui défigurent nos églises du moyen-âge » (5).
Avant de procéder à la description de l'église de Crécy dans son état actuel, j’emprunterai à l’Inventaire des Archives Communales quelques détails sur les nombreux et incessants travaux qui ont continuellement modifié la physionomie de cet édifice (6) :
(1) Si, comme c’est très possible, ces chapiteaux ont bien été faits pour le monument de la place de Crécy, l'origine de celui-ci serait contemporaine des débuts de la commune.
En 1830, on voyait au sommet une croix de fer, trop grêle et trop simple pour avoir été la croix primitive; en ces derniers temps elle avait été remplacée par une minuscule croix de pierre à branches tréflées. (Noie de M. l’abbé Armand).
(2) Voici ce qu’écrivait en [868 M. Prarond : « La croix de fer, assez grêle, est portée sur une haute maçonnerie rectangulaire, garnie de pierres blanches, et formant en quelque sorte trois étages dont deux creusés par des niches vides. Les quatre angles du piédestal lou du premier étage) sont garnis de colonnes trapues en briques avec des chapiteaux en pierres blanches. On appelle ce petit monument le pilori de Crécy, et la tradition veut qu’il ait été bâti
par les Espagnols. A part la croix , dont le signe est bon partout, ce monument ne sert arien ».(Hist. de cinq villes . ,
t VI, p, 329).
(3) Arch. comm., BB. 3 — Délibération de l'Échevinage, au sujet du calvaire placé sur l’ancien château; on charge * le sieur Dupuis, maître sculpteur en la ville d’Amiens », de faire un nouveau Christ * de cinq pieds au moins jusqu’à la concurrence de cens livres», 22 octobre 1752.
(4) Biblioth. histor , monument., ecclesiast. et httcr. de la Picardie et de l'Artois, 1844, p. 92; et Almanach de Montreuil pour 1853.
(5) Huit jours en Picardie. 1884, pp. 113-114. Je suis loin de partager cette sévérité pour l’ornementation des xvnc et xviii* siècles.
(6) Je réserve seulement les notes relatives aux cloches et à l'horloge.
En 1 63 1 , les bancs du chœur sont refaits par Charles Dupuis et son père, menuisiers (i). En i635, on obtient du duc d’Angoulême « quelques chesnes pour travailler à l’esglise de ceste ville pour faire lambrisser icelle » (2).
L’année suivante, l'église est transformée en forteresse et repousse les assauts des Espagnols (3).
En 1 658 , Charles Lecul, charpentier, travaille « au beffroi du clocher » (4). Le 18 octobre 1672, on est de nouveau en guerre; alarme des Espagnols de la garnison de Saint-Omer; on fortifie les portes du cimetière : François Barré « a
massonné le grand portail de l’esglise, ouvert les créneaux . » (5). Mais Crécy,
cette fois, semble en avoir été quitte pour la peur.
En 1686, les comptes de la ville mentionnent des dépenses « pour autre voiage fait audit Abbeville, pour choisir et achetter une verge de fer pour mettre le cocq
au clocher de ce lieu . ; pour les deux chasse doré, pour enchâsser les relicque
qui sont dans ladite esglize, suivant le pouvoir donné audit comptable, a paié cinquante livres » (6).
En 1689, « l’on a présenté le vin de ville à M. d’Acquest, commissaire députté pour faire la visite du cœur de l’église et ornemens, où nous lui avons recommandé l’intérest de ladite église, ce qu’il nous a promis; et estoit avec luy un homme d’affaire de M. l'abbé de Foresmontier » (7).
En 1700, la ville paye « à Jean Lemoisne, maître maçon, pour la resparation de la galerie du clocher de l’église de ce lieu, et deux pas des montées dudit clocher, la somme de 18 livres 17 sols 6 deniers »; d’autres réparations au clocher sont faites par Nicolas Colombel, maître charpentier à Abbeville, et Adrien Dufestel, charron à Crécy (8). Une délibération de l’Echevinage du 26 juin 1701 est relative aux mêmes travaux du clocher (9).
Le 16 décembre 1703, l'assemblée communale vote 1 5o livres pour réparations à l’église qui menace ruine (10). Cet état précaire semble s’être prolongé : le 25 octobre 1713, M. de Riencourt écrit d'Amiens au curé de Crécy, au sujet des réparations de l’église (11).
Le 26 mars 1724, on arrête les réparations à taire à la toiture (12). Puis, le 3 septembre, il faut restaurer la flèche du clocher, endommagée par le tonnerre ( 1 3). Ces travaux furent considérables et amenèrent des procès (14).
(x) CC. 4, Comptes communaux.
(2) Ibid.
(3) CC. 1 et EE. 1 ; voir plus haut.
(4) ce. 4.
(5) CC. 5; Compte de 1674.
(7) Ibid. — L’abbé de Forestmontier avait bien droit à être présent à la visite canonique de l'église de Crécy; son abbaye jouissait de toute la dime de Crécy et d'Estrées, et était tenue aux réparations du chœur. (Cf. Darsy, Bénéfices de l’Église d’Amiens, t. II, pp. 21b et 226). Le service religieux de la paroisse était assuré par les moines de Forestmontier jusqu’au milieu du xvic siècle. (Cf. Prarond, loc. cit. Le sixième curé se nommait Macqueron et non Mabguiron).
(9) BB. 1, f° 308.
(10) Ibid., f° 335.