SABLIÈRES SCULPTÉES DANS LES ÉGLISES
A plusieurs reprises déjà, il a été question, dans la Picardie historique et monumentale, de l’emploi des charpentes en bois sculpté pour la décoration intérieure des églises rurales et de l’ornementation des sablières placées à la partie supérieure des murs et sur lesquelles reposent les voûtes en berceau si répandues dans l'arrondissement d’Abbeville. M. Rodière a signalé les sablières de la chapelle de l'hospice de Rue. M. des Forts celles des églises de Wiry-au-Mont, Hocquincourt, Bouttencourt-les-Blangy et de Vismes-au-Val. Dans cette description du canton de Moyenneville, nous avons détaillé celles qui se trouvent dans l’église du chef-lieu et qui sont le spécimen peut-être le plus remarquable, et en tout cas le plus complet, de ce genre de décoration.
Il en existe encore bien d’autres exemples intéressants à divers points de vue dans ce même canton de Moyenneville et dans les cantons voisins; nous allons les passer successivement en revue.
A Bouillancourt-sous-Miannay, hameau de la commune de Moyenneville, nous avons tout d'abord à signaler les sablières qui s’étendent de chaque côté du chœur sur une longueur de neuf mètres. Elles sont à trois corps ou membres qui comprennent un développement total d’environ om8o de hauteur comme celles de l’église de Moyenneville.
Le membre inférieur est, comme nous le verrons toujours, le moins important des trois. I! représente des monstres allongés réunis par leurs queues nouées ensemble et des gueules desquels sortent des bâtons entrelacés. Contrairement à ce qui se voit d'habitude, ces monstres ne sont pas tous pareils : ils diffèrent souvent 1 un de 1 autre et sont tous vus de profil à l’exception d’un seul représenté de face. Un autre de ces animaux figure une sorte de crocodile à la gueule largement ouverte et laissant voir une double rangée de dents acérées; c’est à peu près le seul exemple de représentation de cet animal que nous aurons à signaler.
Le membre du milieu est, comme toujours le plus important des trois. Il est de chaque côté divisé en quatre parties par l’entrait central et par deux blochets. Aux extrémités de chaque compartiment, sont des monstres ailés aux corps peu allongés ou bien des figures grotesques vues de profil et qui sont réunies par des feuilles et des fruits de vigne, de chêne et d’autres plantes. Ces figures et ces monstres sont bien variés et la sculpture de toute cette partie est d'une exécution assez délicate Elle est de plus en parfait état de conservation et d’entretien et supporte la comparaison avec les sablières de l’église de Moyenneville.
Le corps supérieur se compose d’une double rangée d’ornements : c’est au-dessous un bâton uni enroulé d’un philactère, au-dessus un entrelac de vrilles de vigne et de grappes de raisins.
Les quatre blochets coupant les sablières représentent, à droite saint Jean portant un calice et un autre saint tenant d'une main un bâton et de l’autre un livre ouvert. A gauche sont représentés saint Pierre avec sa clef, puis un saint ayant une équerre à la main. Ce pourrait être saint Thomas, patron des tailleurs de pierre et peut-être des charpentiers, ou bien encore saint Jacques le Mineur ou saint Mathieu.
La poutre de faitage est ornée de quatre clefs pendantes dont trois figurent des anges portant un écusson, une banderolle, un livre; la quatrième est une grosse tête d’homme de très bonne exécution.
L’écartement des sablières est maintenu par deux entraits, grosses poutres carrées chanfreinées et ornées à chaque angle de bâtons noueux avec philactères. Celui placé au milieu du chœur porte en lettres gothiques et en une seule ligne l’inscription suivante :
tSn Câ imifi (DDCC (t) et X3IX cfjc cofk’c clji fut fait tout nocttf g. 31, 3iturt.
Ce Jean Janet était-il seulement le charpentier? Fut-il aussi le sculpteur qui nous a laissé ce beau travail?
— Non loin de là, à Tœuffles, existe un autre ensemble important de décoration du même genre. Les sablières s’étendent tout le long de la nef sur 21 mètres de chaque côté et comportent y compris les saillies et les gorges qui en séparent les différents corps, un développement de plus d’un mètre de hauteur.
|[) Il y a probablement là une erreur et il faut mettre CCCCC au lieu de CCCC : toutes les dates que nous retrouverons sur les voûtes qui nous occupent se rapportent en effet au commencement du xvie siècle.
Leur sculpture est peu soignée et moins abondante qu'à Moyenneville et à Bouillancourt. Le corps inférieur n’est guère qu’une réunion de monstres démesurément allongés se regardant et réunis entre eux par quelques rinceaux. Le corps du milieu est orné de tiges de plantes avec feuillages découpés, grappes de raisins, pommes de pin et quelques fleurettes au milieu desquelles on ne rencontre aucune figure, mais seulement quelques têtes d’animaux fantastiques. Le corps supérieur est orné d’une façon rudimentaire et peu soignée, à droite d’un bâton noueux enroulé de phylactère, à gauche d’ornements empruntés au règne végétal.
De chaque côté se trouvent six magnifiques blochets : ceux de droite, à partir du portail, figurent : un saint paraissant porter un écusson (il est en fort mauvais état), saint Jean, un saint tenant un livre ouvert, saint Nicolas, un saint portant un livre fermé et une hache et enfin saint Pierre et saint Paul à côté l’un de l’autre. A gauche sont représentés saint Jacques, reconnaissable à son costume de pèlerin, un saint tenant d'une main un bâton et de l’autre une torche enflammée)?), un autre avec banderolle et équerre, sujet déjà rencontré à Bouillancourt, un évêque ou abbé avec sa crosse et enfin sainte Barbe.
Ce dernier blochet est d’une autre main que les autres et a certainement été fait tce cffle s statue de la i terge
postérieurement.
La voûte est, comme celle de l’église de Moyenneville, divisée en caissons par des tringles de bois apparentes, mais
non sculptées. Le faîtage est orné de six clefs pendantes dont cinq représentent des anges jouant de la trompette ou portant des écussons. Une sixième bien différente des autres paraît représenter saint Hubert. Les entraits dépourvus de poinçons sont chanfreinés à leur partie inférieure et ornés de têtes de monstres et d’entrelacs. L'un d’eux porte une inscription indéchiffrable qui donnait probablement la date de la construction de la charpente de Tœuffles.
Cette église de Tœuffles renferme plusieurs statues anciennes intéressantes, figurant saint Antoine, sainte Barbe, sainte Catherine et notamment la belle statue de la Vierge dont nous donnons une héliogravure et qui se trouve au-dessus du maître-autel.
— A Béhen, les sablières du chœur de l’église sont peu ornées : elles figurent aux corps inférieur et supérieur, les entrelacs de vrilles et de grappes de raisins qu’on rencontre à peu près partout et à celui du milieu une arcature à arcs surbaissés. Les sept blochets qui forment la partie la plus intéressante de la décoration représentent à droite saint Antoine et saint Josse, à gauche sainte Barbe et saint Nicolas, et au chevet une Pieta, le Père Éternel tenant le Christ en croix et saint Jean-Baptiste.
Les entraits sont ehanfreinés et ornés de chaque côté de sculptures à laible saillie. Sur l'un d eux se trouve l'inscription :
Lan de grâce mil Ve et XV, je fus parfaict et Acomply Louage à Dieu et à Saint Josse.
— Les bois sculptés de l’église de Grébaull sont d’un genre tout différent des précédents; ils ont bien moins de saillie et leur décoration est beaucoup plus fine et plus délicate.
Le membre inférieur se compose d’un simple rinceau alternativement orné d’un côté de feuilles de chêne et de glands, de l’autre de feuilles et de fruits de lierre. Au-dessus sont deux rangées superposées d’arcatures redentées, la première en tiers point bien accusé, la seconde presque en arc surbaissé.
De chaque côté sont trois blochets : ceux de droite figurent sainte Barbe, ornée d'une curieuse coiffure et tenant sa tour dans les bras, un ange présentant un écusson fruste, puis un pape. A gauche sont représentés une sainte avec un livre à la main et portant de l'autre une épée, puis un ange portant un écusson aussi fruste que celui qui lui fait face et enfin la Vierge avec l’Enfant Jésus. Les sablières du chœur ont disparu; il ne subsiste que les quatre blochets où l’on reconnaît saint Antoine avec son inséparable compagnon, le Sauveur portant l’Agneau sur ses épaules, la Vierge avec l’Enfant Jésus et un saint portant un calice dans chaque main.
Les entraits sont sans ornements et ne donnent aucune date; celui qui se trouve à l'entrée du chœur est pourtant intéressant et sert de poutre de gloire. 11 est surmonté d'un groupe important : sur un tertre parsemé de têtes de mort et d’autres ossements, se trouve le Christ en croix, ayant à ses côtés la Vierge, saint Jean et sainte Marie-Madeleine.
— A Acheux, la nef voûtée en berceau de bois est supportée par trois entraits ehanfreinés ornés de monstres allongés. L'un est engagé dans la maçonnerie du portail, un autre dans celle de l'arc du chœur; celui du milieu, isolé, porte une inscription qu’on ne peut lire en entier, notamment la date.
Sur toute la longueur de la nef et des deux côtés est une sablière à deux corps, sculptée en faible saillie et où l’on a figuré principalement des animaux, toujours aux corps allongés mais de formes très variées auxquels on ne peut pourtant pas donner le nom d’oiseaux, de chiens, etc. Les ornementations végétales sont toujours des feuilles et des fruits de vigne ou de lierre, mais surtout des tiges démesurément développées.
Il y a de chaque côté quatre beaux blochets, mais dont quelques-uns sont assez difficiles à identifier : on reconnaît pourtant à gauche, le Christ? sainte Barbe, saint André et saint Jean? et à droite, saint Paul, saint Pierre et deux personnages en costume de pèlerins A la lierne sont quatre petits anges portant des cartouches sur lesquelles sont des inscriptions de versets des psaumes, paraissant peintes assez récemment.
— Au chœur de l'église de Miannay, il y a aussi des sablières à deux corps grossièrement sculptées aux extrémités desquelles sont des têtes de monstres reliées par un ornement continu en mauvais état : les blochets ont été coupés, sauf celui du fond qui représente saint Pierre; mais sur l’un des entraits se trouve l’intéressante inscription suivante en lettres gothiques :
£11 fit (mif). cincq. ccne. et ôiyljtiit. cÇc. coGfc cf)i. fut. acopl’i. par. iâ. parmêfier. carpctice.
— Dans le canton de Saint-Valery-sur-Somrae, voisin de celui de Moyenneville, plusieurs églises offrent aussi des décorations intérieures analogues à celles dont nous nous occupons.
La modeste église de Boismont est ornée dans toute sa longueur, tant au chœur qu à la nef, d'une sablière composée de deux corps de moins d'importance que ceux dont nous nous sommes occupés jusqu’à présent (puisqu’ils ne mesurent guère que 25 centimètres de hauteur), mais d’un genre tout différent.
Le membre supérieur est orné dans presque toute sa longueur d’un ornement continu figurant une arcature en tiers point redentée ne s’interrompant que pour cette inscription en lettres gothiques.
fan. mit. cljiitc. C. X. fut. cÇe. co6fc. fait.
Le membre inférieur est plus varié : il s’y trouve quelques rinceaux ornés de raisins et de feuilles de vigne d’une sculpture très rudimentaire, mais surtout des rosaces inscrites dans des carrés et des trifoliums allongés alternativement droits et renversés inscrits dans des triangles. Cette frise est coupée par huit blochets, quatre de chaque côté, très abimés et figurant des personnages à mi-corps dans lesquels on peut reconnaître le Christ portant le globe du monde, et peut-être saint Paul, saint Marc et saint André.
Les sablières du chœur sont un peu plus importantes; elles mesurent environ 40 centimètres de hauteur. Nous y retrouvons, à chacun des deux corps, l'ornementation habituelle d’entrelacs de fleurs, de fruits, de glands, de raisins, avec quelques oiseaux et beaucoup d’animaux fantastiques. L’inscription placée à gauche porte :
La. mil. Ve trois, fois. II. fut. che. côble. fait. tout. nœuf.
Les dix blochets représentent des personnages debout, tous décapités, dans lesquels on peut toutefois reconnaître à leurs attributs saint Jean-Baptiste et saint Paul, puis un pèlerin, un évêque tenant sa crosse, etc.
La voûte en berceau est divisée en quarante-huit caissons par des tringles moulurées; la lierne en bois qui la surmonte est ornée de clefs pendantes. Celles de la nef sont à peine sculptées; celles du chœur au nombre de sept représentent à partir du chevet, l’écusson de France couronné; un ange portant un écusson écartelé au 1 et 4 de trois fasces et au 2 et 3 d’un chevron accompagné de trois coquilles; un autre écusson fruste soutenu par un ange; un ange en prière; l’Agneau Pascal et le Père Éternel. La dernière clef pendante est complètement fruste.
— Dans le même canton, à Pendé, l’unique collatéral de l’église est aussi décoré d’une sablière qui mérite une mention. Divisée en sept travées par les entraits et les blochets, elle comprend deux corps d’environ 20 centimètres de hauteur chacun. Le corps inférieur représente toujours le même entrelac de feuilles de vigne et de chêne avec oiseaux et animaux difformes. Le corps supérieur, au contraire, comprend une ornementation très variée où l’on rencontre successivement une tête entre deux dragons ailés, des feuilles de chêne et des glands avec des oiseaux, des feuilles de vigne avec un dragon, des chardons en fleur avec un hibou, une tête d'homme avec la coiffure de l’époque de Louis XII entre deux monstres, un cerf placé entre deux chiens dont l’un lui mord les jambes alors qu'il tient tête à l’autre, puis encore des feuillages, des oiseaux et des monstres. Les quatre blochets d’une exécution assez grossière ne représentent plus des saints comme nous l'avons vu jusqu’ici, mais deux paysans, une femme avec la coiffe d’Anne de Bretagne jouant d’une espèce
de cornemuse, enfin un ange debout tenant un écusson. On n’y voit aucune date ni inscription.
— Dans le canton d’Ault, il y a encore quelques sablières sculptées, peu importantes du reste, au transept gauche de l'église de Bourseville. Elles sont fort bien sculptées et représentent dans leurs deux corps, des monstres, des oiseaux dans des vignes, un porc mangeant des glands, etc., avec l'inscription :
L'an mil Ve XXIX fut ce comble tout nœuf.
Les six blochets représentent un saint martyr, saint Jean-Baptiste, saint Marc, saint Paul et un ange portant un écusson.
Pour terminer la revue des sablières sculptées existant dans les églises de l’arrondissement d’Abbeville, non décrites dans la Picardie historique et monumentale, il nous reste à parler de celles qui décorent la nef de l’église de Lheure, hameau de la commune de Gaux, près Abbeville. Elles s’étendent de chaque côté de cette nef sur une longueur d’environ dix mètres et sont divisées en cinq portions égales par les deux entraits de la charpente et par deux blochets sculptés.
Le membre inférieur se compose d'un tronc noueux entouré d’une banderolle continue; il est en très bon état de conservation et, malgré sa simplicité, fort élégamment sculpté. Le membre supérieur, aussi très bien conservé, est beaucoup plus intéressant et se distingue non seulement par la finesse remarquable de son exécution mais par la variété des motifs rarement répétés qu’on y rencontre. On y voit des fleurs et des fruits au milieu de feuilles de chêne, de vigne, d’acanthe des raisins, des glands et des pommes de pin; et au milieu de cette ornementation végétale, se meut tout un monde d’oiseaux aux formes variées picorant les raisins, d’éscargots sortant de leurs coquilles et de quadrupèdes aux formes fantastiques.
Les quatre blochets représentent non plus des personnages, mais des écussons armoriés bien conservés que M. Roger Rodière a bien voulu identifier.
L’un de ces écussons portant de gueules à trois maillets d’or donne les armes de Pierre de Monchy, seigneur de Lheure en 1473.
Un autre écusson répété sur deux blochets est losangé. Il est parti à dextre de Monchy écartelé de Mont-Cavrel (de gueules à trois quintefeuilles d'or, au chef d’argent) et sur le tout de Cayeux (d'or, à la croix ancrée de gueules); — c’est ainsi que portaient les branches de Monchy-Montcavrel et de Monchy-Senarpont ; parti à senestre d’Abbeville-Yvregny (d'hermine à trois écussons de gueules); Jeanne d’Abbeville, dite d'Yvregny, dame de Moismont, Caubert, Ercourt, Yvregny, Mons et Biencourt s'était alliée en t5oo à Jean I de Monchy, chevalier, seigneur de Senarpont et de Visme.
Le dernier écusson est aussi losangé : il porte à dextre, de Monchy des trois maillets); à senestre, on croit y reconnaître les armes de Longueval (bandé de vair et de gueules). Jean II de Monchy, fils aîné de Jean 1 et de Jeanne d’Abbeville, épousa Claude, dame de Longueval, le 18 mars 1 53 1 .
Ce Jean II de Monchy devint huguenot vers 1540; il est donc probable que ce fut au commencement de son mariage qu’il fit sculpter dans l’église du lieu dont il était seigneur, les sablières qu'on y voit encore maintenant et où, à côté de ses armes, il plaça celles de son grand’père et de son père. Ces sablières, contrairement à l'habitude, ne portent pas la date de leur confection; ce sont les écussons placés sur les blochets qui nous la fournissent.