AILLY-LE-HAUT-CLOCHER
Le village d’Ailly-le-Haut-Clocher, bien que chef-lieu de canton, — avantage qu’il doit à sa position topographique, — est loin d’avoir l’importance de son voisin, le bourg de Saint-Riquier, surtout au point de vue de l’histoire et de l'archéologie.
Situé au milieu d’une vaste plaine dont l’aspect présente un type achevé des monotones campagnes de Picardie, Ailly doit son surnom,
— le lecteur l’a déjà compris, — à l’élévation du clocher de son église (i), qui, mieux que tout autre dans la région, semble ce doigt levé pour indiquer le ciel dont parle Chateaubriand.
Ce surnom n’est pas du reste très ancien, et M. Prarond, — à qui nous ferons de nombreux emprunts pour rédiger cette note, — nous apprend que, antérieurement au xvne siècle, le village s appelait Ailly-en-Ponthieu, bien que la flèche existât dès i55g. Quoique d'origine fort ancienne, aucun lait historique important ne s’y est passé et pendant le cours des âges la localité eut seulement à souffrir des calamités qui furent le partage de tous les villages de Picardie jusqu'à l’avènement de Louis XIV.
Le domaine d’Ailly, d’abord propriété de l’abbaye de Saint-Riquier, passa ensuite à une j famille qui en tira son nom et devint l’une des plus illustres de France. j
Après ces préliminaires, il convient d’aborder la description de l'église.
C'est un monument tout en pierre et maintes fois remanié, qui comprend une nef précédée d’un clocher en avant corps, deux chapelles latérales formant transept, et un chœur, plus étroit que la nef, terminé par un sanctuaire à trois pans, et flanqué, au midi, d'une petite chapelle communiquant avec lui.
La partie la plus remarquable de tout l'édifice est le clocher. C’est une puissante tour quadrangulaire cantonnée de contreforts à glacis et percée, sur chaque lace vers le sommet, d'une baie en tierspoint surmontée d'un larmier formant archivolte.
(,, Il mesure .75 pieds selon M. Prarond (Histoire de trois cents villages, etc.) et .54-60 selon Joannr (Géographie Historique, etc., de la France, Somme), ce qui est évidemment une erreur. Le D' Goze (Notice sur Ailly-le-Haut-Clocher, dans : Mém. de la Société d'Emulation d'Abbeville, t. VI) lui attribue une hauteur d'environ 55 mètres.
De la plate-forme bordée d'un simple bahut de cette tour, s'élance une pyramide polygonale très aiguë en charpente recouverte d'ardoises. Une tourelle octogone, renfermant un escalier, est accolée à la façade méridionale du clocher. La grande originalité de celte tourelle consiste en ce que, contre chacun de ses angles, s'élève un contrefort qui monte presque jusqu’au sommet de l'œuvre, ou il se termine en bahut. La tourelle est divisée, à diverses hauteurs, par six larmiers qui contournent ces contreforts; elle est surmontée par une petite coupole campaniforme en pierre, sommée d’une statue de saint Jean-Baptiste, connue dans le pays sous le nom de Bonaparte, parce que sa silhouette rappelle quelque peu celle de la primitive statue de Napoléon Ier, placée jadis au faîte de la colonne Vandôme, avant qu'il soit travesti en empereur romain.
Jusqu’au sommet de la llèche, le clocher d'Ailly mesure près de 58 mètres de hauteur (i). Il servit d’observatoire aux académiciens chargés de dresser la grande carte de France sous la direction de Cassini, et aussi aux officiers qui travaillèrent à la carte de l’état-major. La flèche fut construite à l'origine, entre 1 5 56 et i55g par un charpentier nommé François Glassant, et le roi Henri II aurait contribué aux frais des travaux (2), mais elle paraît avoir été entièrement refaite en 1611 (3).
Vers 1840, le clocher tout entier était en fort mauvais état et il fut alors question
de le démolir, mais enfin on se décida à le réparer. Les travaux furent entrepris en 1847 sous la direction de l’architecte Ramée qui termina cette restauration en i85o. Elle coûta environ 20.000 francs.
La nef semble contemporaine du clocher. Elle fut construite vers le milieu
du xvie siècle pour remplacer celle qui avait été détruite par un incendie criminel,
allumé par des bandits, le 6 avril i5q6, incendie qui fit périr i3o habitants du village dans l’église où ils avaient espéré trouver un refuge (4).
De chaque côté, trois fenêtres en tiers-point surmontées de larmiers formant archivoltes, éclairent le vaisseau. Les remplages de ces fenêtres ont été rétablis d’après un modèle uniforme consistant en un meneau central qui supporte deux arcades en tiers-point trilobées, le tout sommé d’une petite rosace. De plus, extérieurement et à la retombée des arcades contre le meneau, est sculpté un écusson vide en forme de cartouche et d’un style assez germanique; des contreforts se dressent entre les fenêtres.
Au midi, une petite porte cintrée en anse de panier donne accès dans la nef. Cette entrée est surmontée d'un écu, orné de lambrequins, aux armes des Le Boucher seigneurs d’Ailly (5). Cette sculpture semble avoir été encastrée après coup.
La façade ouest du bras méridional du transept est aussi percée d’une porte dont la décoration est toute moderne; la façade du sud, couronnée par un pignon, est ajourée par une fenêtre semblable à celles de la nef, et à l’est du même bras, s’élève une petite chapelle, dans l’angle qu’il forme avec le chœur.
Cette disposition se répète presque identiquement au nord de l’église, mais sans qu’il y ait de chapelle entre le transept et le chœur.
L’oratoire dont il vient d’être question semble dater de la fin du xve siècle ou du début du suivant. Son architecture est peu différente de celle de la nef et sur
(1) Selon M. Prarond, loc. cit.
(2) Voir Mémoire, in-8° de la Société des A ntiquaires de Picardie, t. IX, p. 33.
(3) Voir Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie, t. II, p. 251. — Dès 1571, la flèche primitive exigeait déjà des réparations.
(4) Le chef de ces bandits fut brûlé vif à Abbeville, le 16 juillet 1546. V. Prarond, 1. c.
15) D’or, au sautoir engrelé de sable, accompagné de quatre aiglettes de même, becquées et membrées de gueules.
sa toiture (i) on peut lire la date de 1746 tracée en ardoises de teinte claire sur un fond de couleur plus sombre. Ce millésime correspond à une restauration.
Ce chœur et le sanctuaire sont les portions les plus anciennes de l’église. Ils paraissent avoir été construits soit vers la fin du xiu" siècle, soit plutôt au commencement du xive. Leur style s’harmonise du reste parfaitement avec les autres parties du monument et les lenêtres en tiers-point, presque semblables à celles précédemment décrites, y alternent aussi avec des contreforts.
Pénétrons dans l'église par le portail principal qui s’ouvre dans la façade occidentale du clocher. Cette entrée, arquée en anse de panier, est surmontée d’une vaste archivolte en accolade ornée de touffes de feuillage formant crochets. Le tympan qu’elle enserre est percé d’un oculus simplement bordé de moulures et, au-dessus de la porte, se développe un bandeau décoré de feuillages qui réunit les socles de trois statues aujourd’hui supprimées.
Selon l’abbé Duval, ancien doyen d’Ailly, cité par Roger (2), ce portail aurait été refait, en 1 563, par Antoine Moulard et Jean Daullé, habiles maçons de Fontaine-sur-Somme, en même temps que la voûte du clocher sous laquelle il donne accès. De ce vestibule, on passe dans la nef de l’église, sous les fenêtres de laquelle règne intérieurement une arcature en tiers-point, ou plutôt une succession de niches percées à cru dans la muraille. La voûte lambrissée, avec entraits et poinçons le tout décoré de peintures modernes, repose sur de magnifiques sablières, ornées de feuillages énergiquement fouillés, et les six blochets qui en surgissent sont pourvus de statuettes représentant saint Jean baptisant le Christ dans le Jourdain (3), saint Quentin assis sur le siège de torture, saint François d’Assise, saint Nicolas ou saint Martin (?), en évêque, ressuscitant un mort, saint Antoine et un saint évêque difficile à identifier. Sous l’une de ces statuettes se trouve un écusson qu’il est impossible de déterminer. Les deux chapelles qui jouent le rôle des bras d’un transept, sont aussi recouvertes de voûtes lambrissées.
Un arc triomphal soutenu par des faisceaux de colonnettes dont les chapiteaux surtout à celles de droite, paraissent du début du xitt' siècle, donne accès dans le chœur. — On a déjà remarqué que celui-ci est d’une largeur moindre que la nef. — Il possède trois travées voûtées sur croisées d’ogives et séparées par des doubleaux qui retombent, comme les ogives, sur des faisceaux adossés et formés de trois colonnettes à chapiteaux feuillagés de la fin du xm* siècle ou du début du suivant. Aux clefs de voûtes sont sculptées des rosaces de feuillage. Une arcature assez semblable à celle de la nef, mais interrompue à un endroit par une sorte d’enfeu, règne sous les fenêtres dont les remplages géminés comprennent deux baies en tiers-point trilobées, sommées d’une rosace constituée par un quatrefeuille inscrit dans un cercle.
Le sanctuaire est de même époque, et s'harmonise en tout avec le chœur. Il est revêtu de beaux lambris de style Régence. Le Docteur Goze (4) y signale des écussons chargés de trois lézards et en conclut que ces boiseries ont été faites pour
(1) Les différentes toitures de l’édifice sont toutes revêtues d’ardoises.
(2) Voir Bibliothèque historique , monumentale , ecclésiastique et littéraire de la Picardie et de V Artois par Roger, p. 155.
(3) On a cru reconnaître sur ce blochet une scène complexe comme les aimait le xvi* siècle et représentant saint Christophe portant à la fois le Christ sur ses épaules et le baptisant dans le Jourdain ; il est plus probable qu'il montre simplement le bapteme du Christ par saint Jean, et que le petit personnage qui paraît au-dessus des épaules du Précurseur est soit la représentation du Père Eternel apparaissant dans les nuages, soit celle de l'ange souvent associé à cette scène. - Cf. H. Macqueron, les Charpentes en bois sculpté dans les églises du xvP siècle, dans : Congrès archéologique de France, lxc session, p. 373.
(4) Loc. cit.
une église d’Abbeville, par ordre de N. Cothereau (i), intendant des fortifications de Picardie sous Louis XIII, mais le style des boiseries semble contredire son assertion, et nous pensons plutôt être ici en présence des armes de Charles Ricouart (2) abbé de Dommartin de 1708 à 1719, qui aurait fait exécuter ces panneaux pour son monastère. Il commanda en effet des sculptures sur bois pour l’église de Dommartin à un artiste Amiénois nommé Froissard (3), vers la fin du règne de Louis XIV.
Il nous reste à parler de la chapelle annexée au midi du chœur, et communiquant avec lui ainsi qu’avec le transept. Ce petit oratoire de deux travées date du xvi* siècle, et des liernes s’ajoutent aux ogives de sa voûte de pierre. Aux points d'intersection de ces moulures sont disposés des pendentifs assez grossièrement sculptés et des écussons vides, sauf un seul qui est chargé de trois fleurs d’ancholies, armes de la famille de Bacouel (4) qui posséda sur le terroir d’Ailly le fief de Frucourt.
Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de décrire plus longuement l’église d’Ailly-le-Haut-Clocher. Son mobilier n’offre rien de particulièrement intéressant. A peine doit-on citer les bas-reliefs en bois, représentant la Nativité de la Vierge, l’Annonciation et l’Assomption, qui servent à la décoration de la chaire, et dans le transept méridional, une statue de saint Augustin, sculptée au xvme siècle. A remarquer encore un confessionnal de style Louis XVI dont la porte à claires voies présente un élégant réseau de quatrefeuilles délicatement sculpté. Les quelques pierres tombales comprises dans le dallage de l’église sont complètement effacées, et l’on sait seulement par tradition, que l’une d’elles recouvre la dépouille mortelle d’un ancien seigneur du lieu, de la famille Le Boucher.
Nous arrêterons donc ici cette notice, non sans avoir rappelé que ce sanctuaire est dédié sous le vocable de l’Assomption de la Sainte-Vierge (5). Sous l’ancien régime la paroisse dépendait du doyenné de Saint-Riquier (6) dont l’abbé avait droit de présentation à la cure.