COQUEREL
L’église de Coquerel (7), placée sous le vocable de saint Martin, comprend un clocher formant porche, construit en avant-corps et flanqué, au nord, d une petite tourelle cylindrique, une nef et un chœur terminé par un sanctuaire avec abside à trois pans. Une chapelle s'élève au nord du chœur et communique avec lui; le tout est construit en pierre.
Dans son ensemble, cet édifice fréquemment remanié, paraît remonter au second tiers du xvie siècle, à l’exception du clocher, qui, nous le répéterons ci-dessous,
(1) Cothereau : d'argent à trois lézards de sinople posés en pal 2 et i.
(2) Ricouart : d’azur à trois lézards d’or posés en pal 2 et 1.
(3) Cf. Baron A. de Calonne, Histoire des Abbayes de Dommartin et de Saint-Andrê-aux-Bois, p. 74.
(4) Bacouel : d’or à trois fleurs d’ancholies d'azur posées 2 et 1.
(5) Plusieurs auteurs disent simplement qu’elle est dédiée sous le vocable de Notre-Dame.
(6) Depuis le Concordat, Ailly-le-Haut-Cloeher,. chef-lieu de canton, est le siège d'un doyenné.
(7) Avant la Révolution, le présentateur à la cure de Coquerel était le prieur de Saint-Pierre d’Abbeville, la paroisse dépendait du doyenné d’Abbeville.
est une œuvre du deuxième quart du xvn' siècle (i). C’est une tour quadrangulaire ceinte de larmiers et cantonnée de contreforts coupés par d'autres larmiers à diverses hauteurs. Elle est terminée par une corniche dont le profil est absolument classique. Sur cette corniche est posée une galerie ajourée dont l’une des pierres porte, sculptée en relief, la date de i63o ou de i65o, peu facile à lire, car elle a été retournée. De la plateforme qu’enserre cette galerie aux dessins variés, s’élance une pyramide octogone, comme on en voit aux églises voisines de Long et de Fontaine-sur-Somme. Celle-ci a pour base une partie verticale, maladroitement restaurée au moyen de briques, qui ont fait disparaître les ouvertures rectangulaires, divisées par des meneaux cruciformes dont elle était percée et qui alternaient avec de petits contreforts. Au-dessus, se dresse la flèche dont toutes les arêtes sont hérissées de crochets assez saillants. Des accolades fleuronnées et superposées, garnissent les intervalles triangulaires qui existent entre ces arêtes, et encadrent des ouvertures, ovales dans le bas, et rectangulaires vers la pointe de la flèche, mais de plus en plus petites à mesure qu’elles s’approchent de son sommet.
Chaque face de la tour est ajourée par une fenêtre (2) en tiers-point, jadis pourvue d’un remplage assez compliqué, si l’on en juge par les arrachements qui subsistent encore, et le portail principal, d’un style déplorablement classique qui ne mérite pas une description, s'ouvre dans la façade occidentale.
Extérieurement, la muraille de la nef est absolument dépourvue de caractère, du côté du midi; elle est ajourée par quatre fenêtres en tiers-point sans ornements, et, vers son milieu, on peut lire cette inscription ;
ICY DEVANT EST INHUMÉ PIERRE TELLIER LABR DÉCÉDÉ LE l6 FEVRIER 1787 AGÉ DE 75 ANS PRIEZ DIEU POUR SON AME. REQUIESCAT IN PACE AMEN.
Des contreforts en briques, ajoutés après coup sans symétrie, soutiennent çà et là ce côté de la construction.
Au nord, la façade de la nef présente des particularités résultant de remaniements nombreux et difficiles à expliquer. L’église de Coquerel fut-elle commencée sur un plan trop dispendieux, auquel on renonça au cours des travaux? Un sinistre (3) la détruisit-elle en partie, sans qu’on réparât le désastre conformément à l’état primitif? Ce sont là des questions qui restent sans réponses. Quoiqu'il en soit, la moitié environ de cette façade, à partir du chœur, est absolument dépourvue de caractère, comme celle qui lui est opposée au midi, et la seconde moitié, aboutissant près de la tourelle annexée au clocher, présente les traces de grandes et belles fenêtres à glacis, dont la partie supérieure a été démolie, mais dont les piédroits étaient bordés d’élégantes moulures prismatiques. Au-dessous de ces fenêtres passait un larmier, qui, dans l’intention de l’architecte, devait sans doute entourer complètement l’édifice. Elles ont été bouchées et dans les trumeaux qui les séparent, on pratiqua trois baies en tiers-point, non ornementées et semblables à celles de la façade du midi (4).
La chapelle annexée au chœur est une construction rectangulaire bâtie toute entière en dehors de l’alignement de la nef. A l’ouest, sa muraille nue est terminée
(1) Selon l’auteur anonyme d’un manuscrit présenté en 1857, au concours de la Société des Antiquaires de Picardie, un simple campenard servait primitivement de clocher à l’église de Coquerel.
(2) A l’ouest, la fenêtre n’est pas pratiquée exactement au milieu de la façade du clocher.
(3) Si ce sinistre eut lieu, ce fut avant la construction de la voûte en charpente qui recouvre la nef.
I4Ï On y voit aussi de modernes contreforts en briques.
par un pignon; deux fenêtres l'éclairent au nord, et une seule à l’est. Elles sont surmontées d’archivoltes formant larmiers, et alternent avec des contreforts à talus Leurs remplages comprennent deux lumières en tiers-point, trilobées et sommées d’un cordimorphe.
Une déplorable sacristie en briques obstrue la partie orientale de cette chapelle et l’un des pans du sanctuaire de l’église. Toutefois la fenêtre absidale, bien que bouchée, est apparente et a conservé son remplage. Il est à trois lumières ogivales et trilobées, surmontées de trois cordimorphes disposés en triangle.
Au midi, les fenêtres du chœur sont semblables à celles de la chapelle précédemment décrite et elles alternent aussi avec des contreforts à ressauts, soigneusement construits. Ajoutons que la toiture de la nef est plus basse que celle du chœur, et que le pignon qui couronne le mur doxal de celui-ci, émerge au-dessus du comble du vaisseau principal.
Pour pénétrer dans l’église par le portail de l’ouest, on doit d'abord traverser le porche voûté sur ogives que forme le dessous du clocher, puis on accède dans la nef après avoir passé sous une porte en plein cintre bordée de moulures toriques.
Cette nef, très vaste et très allongée (i), ne présente par elle-même aucun intérêt, mais sa voûte, berceau de charpente recouverte d’un enduit, avec entraits et poinçons apparents et soigneusement moulurés, repose sur des sablières, simplement décorées d’un semis de fleurettes, dont les blochets sculptés peuvent être cités parmi les plus beaux que possède la Picardie. Tous présentent les statues de saints personnages, placées horizontalement comme des gargouilles. Elles ont une saillie de plus d’un mètre (2) et leur exécution est très remarquable. Ces blochets mériteraient une minutieuse description, mais nous nous bornerons seulement à énumérer les saints et saintes qu’on y reconnaît et qui sont :
Au nord.
1° Saint Jean baptisant le Christ dans le Jourdain;
2° Sainte Barbe appuyée contre une tour;
3° L'ange Gabriel tenant une branche de lis et un phylactère. Il semble se diriger vers le blochet suivant, représentant :
4” La Vierge Marie agenouillée et tournée vers le messager céleste. — La réunion de ces deux derniers blochets constitue la scène de l’Annonciation.
Au midi on remarque :
5" Sainte Anne enseignant à lire à la Vierge dans un livre posé sur ses genoux;
6° Saint Christophe faisant passer un fleuve à l’Enfant Jésus placé sur ses épaules;
7” Saint Sébastien nu et attaché à un arbre;
8° Saint Adrien en armure, tenant une épée et une enclume et accompagné d'un lion couché à ses pieds.
Le chœur et le sanctuaire, d’une architecture plus soignée que celle de la nef, et éclairés par des fenêtres aux gracieux remplages, sont aussi recouverts de voûtes en charpente, mais les sablières reposent sur une corniche de pierre richement sculptée de rinceaux de feuillage, au milieu desquels se jouent des animaux de toutes espèces. Ici les blochets représentent en allant du nord au sud et en passant par l’est :
1" Un empereur « à la barbe fleurie » revêtu d’une armure, assis sur son trône, la couronne fermée en tète, tenant une épée de la main droite et de la gauche un petit édicule. — Peut-être est-ce Charlemagne, et l’édicule qu’il tient est-il une
11) La population de Coquerel était beaucoup plus considérable autrefois quelle ne lest actuellement.
(2) Selon le Dr Goze, cité par M. Prarond, loc. cit.
allusion à ses bienlaits pour l'abbaye voisine de Centule; peut-être est-ce saint Henri;
2” Saint Pierre en costume pontifical, assis, tiare en tête et clef en main;
3° Une Vierge du xvn” siècle ou du suivant, ajoutée après coup, et sans mérite artistique ;
4° Saint Michel, mal conservé, terrassant le dragon;
5" Saint Martin en costume épiscopal assis et ressuscitant un néophite placé à sa droite, tandis que le cercueil vide est à sa gauche;
6° Saint Jacques en costume de pèlerin, assis et coiffé d’un large chapeau orné de coquilles.
La chapelle sise au nord du chœur communique avec lui par deux vastes arcades en tiers-point bordées de moulures qui se perdent dans le fût de la colonne, leur commun support.
Cette colonne se dresse sur un socle assez élevé; de petites consoles renversées et des pans coupés facilitent la transition du carré de sa base au cylindre de son fût.
La même corniche sculptée qui entoure le chœur, règne au sommet des murailles de la chapelle dont les fenêtres ont été décrites antérieurement. Une voûte en charpente la recouvre, mais ici elle a été très remaniée Des ogives formant deux travées y ont été simulées et leurs retombées sont supportées par d’assez vilains petits angelots de plâtre tenant des écussons, et par d'autres motifs tout récents.
On remarque dans les vitraux modernes de cette chapelle et dans ceux du sanctuaire, les armoiries des familles du Maisniel de Saveuse (i), de Boubers (2) et le Mesre de Pas (3).
Le mobilier de l’église de Coquerel ne présente aucune pièce absolument remarquable. Le maître-autel datant du xvm' siècle provient de l'ancienne église d'un couvent d'Abbeville, consacrée sous le vocable de saint André, aussi, on y remarque la croix caractéristique de cet apôtre. Les deux anges adorateurs qui l’accompagnent ne sont pas sans mérite, et le tableau représentant la Cène qui orne le retable est une peinture non dépourvue de qualités. Toutefois le morceau le plus digne d’intérêt conservé dans l'édifice, est incontestablement un groupe en bois polychromé dont voici la description :
Cette sculpture date du xvt' siècle et représente un personnage à cheval. Son costume ample et somptueux est orné d'une profusion de très riches broderies dessinant des festons. Ce cavalier est botté, le fourreau d’un sabre pend à sa ceinture et sa tête est coiffée d’un étrange bonnet à larges bords retroussés, qui se termine par une pointe recourbée en arrière. Le harnachement du cheval est aussi d’une grande richesse et mériterait une étude attentive, la forme des étriers notamment doit être remarquée. Un second personnage à pied semble conduire ce cheval par la bride. Quoique moins luxueusement vêtu que le cavalier, cet écuyer ne manque pourtant pas de recherche dans sa tenue. 11 est chaussé de bottes à revers et son chaperon, un peu incliné sur l'oreille, est orné d’enseignes, de joyaux et de plumes. Ajoutons que le prognatisme germanique de sa figure est très accentué.
Les habitants de Coquerel veulent reconnaître dans ce groupe, saint Martin patron de leur église, partageant son manteau avec un pauvre, et, pour cette raison la sculpture a figuré parfois dans les processions, mais leur opinion n’est pas soutenable pour de nombreux motifs. La scène représente-t-elle le triomphe de Mardochée?
(1) Du Maisniel de Saveuse ; d'argent à deux fasces de gueules chargées chacune de trois besants d'or.
(2) De Boubers : d’or à la croix de sable chargée de cinq coquilles d’argent.
(3) Le Mesre de Pas : de gueules à trois quintefeuilles d’argent posées 2 et i.
Cela serait plus vraisemblable, toutefois le cavalier et son acolyte peuvent provenir tout simplement d'une représentation de la Passion. Ce groupe n’appartient pas depuis très longtemps à 1 église de Coquerel. il fut acheté par un curé de cette paroisse, voilà quelques cinquante ans, à un habitant du faubourg Saint-Maurice d’Amiens.
R. DE GUYENCOURT.