LONG
Les habitations seigneuriales intéressantes sont rares en Picardie; aussi est-ce une vraie bonne fortune pour l’archéologue et l'artiste de rencontrer sur leur route le château de Long, si gracieusement placé à mi-côte d'une colline boisée qui domine la Somme (i); on y accède par une avenue plantée de vieux arbres, que termine une grille en fer forgé (2).
C’est une belle construction en brique et pierre, à deux étages surmontés d’une toiture mansardée, éclaitée par des lucarnes rondes. Les deux façades présentent un avant-corps et deux ailes peu saillantes, chacun à trois pans avec côtés arrondis. Toutes les fenêtres ont conservé leurs petites vitres et sont accompagnées, au premier étage des ailes et du centre, de pilastres ioniques. Une tourelle octogone destinée à loger un escalier, se trouve au nord.
La façade du côté de l'entrée est plus ornée que l’autre et offre un fronton circulaire sur l’avant-corps, triangulaire sur les deux pavillons. — On remarque une disposition contraire sur la façade du parc. — Le fronton central présente un cartouche avec écusson; il est supporté par quatre consoles se terminant par des chutes de fleurs. Sur le linteau de la porte principale se voient des canaux obliques, des guirlandes qu'accompagnent de gracieuses crossettes et, formant milieu, une tête de femme coiffée d’une dépouille de lion qui représente la Force.
Les appartements, pour la plupart, ont gardé leur décoration ancienne; à citer en particulier un petit boudoir orné de glaces, et les gerbes de fleurs peintes sur les trumeaux du billard et de la salle à manger. Les premières sont signées de Huet le fils, rj64; les secondes, de beaucoup supérieures, portent le seul nom de Huet.
La partie du château la plus intéressante est le salon, qui domine la vallée. De ses huit fenêtres cintrées, on aperçoit les grands étangs bleutés, qu’accompagnent des peupliers dont les longues lignes disparaissent dans la brume.
Il a la forme d’un rectangle allongé dont les petits côtés seraient arrondis. De charmantes boiseries, blanc et or (3), de style Louis XV, ornent les murs ainsi que d'agréables toiles placées dans le haut des trumeaux entre les fenêtres. Elles sont largement brossées, faites pour être vues de loin, et rentrent dans la catégorie des peintures décoratives. Ce sont les signes du Zodiaque traités en petites scènes
(1) Long , grande église, bien catieu. — M’ têt' da cités camps, mes pieds da ieu. Dictons recueillis par M.Pinsard
(2) Il existe du château de Long une vue perspective de 1723 et deux lavis exécutés au moment de la construction. L’un d’eux représente l’élévation de la façade et l’autre l’aile sur la Somme.
(3) Une signature en caractères dorés se lit en haut du panneau sud : Jel Boudry. Serait-ce celle du doreur?
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qu’animent des personnages vêtus, pour la plupart, selon la mode du xvm' siècle. En commençant par la droite de la cheminée, nous voyons :
i° Un berger regardant ses chèvres se battre (Capricorne);
2° Une jeune femme lisant auprès d'un chasseur. Ce seraient les portraits de Monsieur et de Madame de Buissy (i). Derrière eux, se profile la statue couchée d’un fleuve dont l’urne répand de l’eau. (Verseau) (2);
3” Deux pêcheurs relevant un filet (Poissons);
4° Pâtre jouant de la flûte en surveillant son troupeau. (Bélier);
5” Une paysanne file tout en gardant ses bêtes. (Taureau);
6" Une jeune mère allaite deux nouveaux-nés. (Gémeaux);
7° Ici le peintre nous montre, dans une cuisine, une ménagère qui prépare des écrevisses. (Cancer);
8° Un lion se montre au premier plan; un autre, dans le lointain, s’élance sur des chasseurs. (Lion);
9° Une jeune fille semble reposer sur des nuées (Vierge 1;
io0 Deux marchands pèsent des ballots auprès de la mer sur laquelle vogue un navire (Balances);
11" Un scorpion de taille invraisemblable poursuit un personnage coiffé d’un turban. (Scorpion);
12° Un centaure tenant un arc. (Sagittaire).
Deux autres jolis dessus de porte se remarquent dans ce même salon. Leurs sujets mythologiques surpassent de beaucoup comme exécution les signes du Zodiaque. L’un représente une femme qui plane, une étoile au-dessus de la tête, le bras tendu vers un paysage sombre qui s’éclaire dans le haut. L’autre nous montre une déesse des eaux couronnée d’algues, appuyée sur une coquille et donnant la main à un personnage agenouillé. Est-ce d’un côté l’Aurore et de l’autre Amphitrite, ou bien deux des quatre éléments : le feu et l’eau? D’après M. Prarond (3) une partie des peintures du château de Long serait de Choquet (4). Je n’ai pu constater le fait; mais à cela rien d’impossible, car ce peintre Abbevillois fit des toiles décoratives destinées à être encastrées dans des boiseries (5).
On raconte qu’un gentilhomme, M. de Buissy, seigneur de Long, forma jadis le projet d’épouser une princesse de la famille royale, mais qu’il fut éconduit. Pensant que, devenant propriétaire d’un somptueux château, ses chances d’être agréé seraient plus grandes, il construisit ce qu’on appela la Folie Buissy, le château que nous décrivons, mais il ne réussit pas davantage. Cette légende ne repose sur rien et doit être écartée. Ce qui est certain, c’est que l’habitation actuelle, « la perle des châteaux de Picardie » (6), fut construite en [735 par messire Honoré-Charles de Buissy (7). Elle remplaça le vieux donjon appelé à défendre la chaussée qui traversait la vallée et que protégeait de l’autre côté Le Catelet. Cette forteresse fut occupée en 1 35g
(11 Pierre de Buissy, né en 1743, chevalier, officier aux gardes françaises, capitaine des chaises de Monseigneur le comte d'Artois, avait épousé Anne-Élisabeth de Gaudin II mourut à Paris en 1787.
(2) De tous temps, on a représenté ainsi ce signe du Zodiaque. Le portail de la cathédrale d’Amiens en fournit un joli exemple
(3) Histoire de V arrondissement d'Abbeville , tome V, p. 584.
(4) Choquet, né à Abbeville le 13 mai 1743, mort le 13 mai 1813.
1 5) Choquet (Pierre-Adrien', peintre Abbevillois, par M. Em. Delignières, p. 21.
(6) Notice historique sur les villages . disséminés sur le parcours du chemin de fer d'Amiens à Abbeville ,
par M. Goze.
(7) Messire de Buissy, écuyer, seigneur de Long, le Catelet, Hurtevent et autres lieux, descendait d’une famille originaire du Cambrésis. En 1745, il était maire et commandant pour le roi de la ville d’Abbeville. Il mourut au château de Long le 15 septembre 1762.
par les Navarrais qui, suivis de près par les troupes du Dauphin, n’osèrent résister et sous la conduite de Philippe de Navarre s'échappèrent pendant la nuit. Elle fut ensuite détruite par les Abbevillois et réédifiée quelques mètres plus haut par Robert de Crésecques ( 1 36 1 ) (i).
Quant à la terre, elle appartînt successivement jusqu’à l’époque de la Révolution, aux Fontaines, Crésecques, Croy, Boulainvillers, Montigny, Buissy, Boubers- Abbeville. Je crois inutile de m’étendre davantage sur ce sujet qui a été longuement traité par M. l'abbé Delgove (2).
Mais revenons au château actuel. En sortant du côté du parc, qui vient d'être rétabli à la française par M. le comte de Rouvroy, on rencontre deux sphinx aux armes des Buissy; d’argent à la fasce de gueules, chargée de trois fermaux d’or.
Plus loin se dresse une statue de femme en marbre blanc, vêtue de grandes draperies à peine ébauchées, dont les traits expriment une douleur extrême. On pourrait se demander si elle n’était pas destinée à représenter la Vierge auprès d’un calvaire. Elle se trouvait, il y a quelques années, au bord de la Somme à l’extrémité des jardins.
On y voyait aussi jadis un monument élevé en 1777 en l’honneur du comte d Artois. Construit « sur les dessins de xM. Lemoine, architecte et ancien pensionnaire du Roi à Rome, il a — dit une ancienne description — la forme d’un obélisque carré portant 70 pieds de hauteur y compris le piédestal et le couronnement de son aiguille, soutenu par quatre lions de bronze et terminé par une boule sur laquelle est posé un aigle, les ailes à demi déployées, tenant une foudre dans les serres, le tout de métal; sur la principale face de cet édifice, un bas-relief composé d'un génie portant le médaillon du prince. Tous ces différents ornements ont été fondus par Pfaff (3) demeurant à Saint-Riquier, près Abbeville ».
Cet obélisque se trouvait placé vers l’ancienne entrée du château, auprès du vieux chemin d’Abbeville à Amiens, sur un terrain qui, depuis, a été ajouté au parc.
Mais en 1792, plusieurs « citoyens » en passant par « la diligence d’eau » furent surpris d'apercevoir, près le ci-devant château, une pyramide, « monument honteux de la féodalité » et en réclamèrent la démolition. Ce qui fut fait !
A défaut de la reproduction de cet édifice, M. Wignier de Warre nous donne une lithographie de l’obélisque élevé à Niort sur le modèle de celui qui existait à Long (4) — Le beau tombeau de Robert de Boubers, actuellement au Musée de Picardie (5) se trouvait aussi autrefois dans le parc de Long.
Plus haut encore que le château et dominant tout le village se détache la masse blanche de la nouvelle église (6) qui écrase un peu le clocher, seul vestige d’une bâtisse plus ancienne. C’est une tour rectangulaire en pierre, avec contreforts aux angles, placée au centre de la façade, mais ne se trouvant pas exactement dans l'axe de la nouvelle nef. Une tourelle à l’angle sud contient l'escalier. On aperçoit, à l’étage du beffroi, une fenêtre en tiers-point avec traces de remplages et, au pourtour de la plate-forme, une galerie qui n’a conservé que sur deux faces sa décoration en style flamboyant. Quant au portail, il a été reconstruit il y a quelques années.
(1) Notice sur Long et Longprè-les-Corps-Saints..„ par M. l’Abbé Delgove, Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, tome XVIIe'.
(2) Voir aussi quelques notes et documents sur Longpré-les-Corps-Saints, par M. E. Gallet.
(3) Baron de Pfaff, né à Vienne (Autriche) en 1715. mort à Avallon le 17 juilet 1784.
(4) Société d Émulation d Abbeville, Mem.,tome XIX, article de M. Wignier de Warre sur le sculpteur Pfaff, p. 256.
(5) Lettres sur le département de la Somme, M. H. Dusevel, p. 64, et Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, tome V, p. 83.
(6) Construite en 1850 sur les plans de l’architecte Vimeu au moyen de fonds provenant de tourbages extraordinaires. — Voir aux Archives Départementales, le dossier concernant la reconstruction de l’église.
Cette tour est surmontée par une de ces flèches en pierre si caractéristiques de la vallée de la Somme, ayant gardé l'aspect gothique, quoique ne datant souvent que du xvne ou du xvin' siècle (i). Celle-ci est un peu plus ancienne et serait des dernières années du xvi° siècle. Elle fut édifiée par Jean de Croy en remplacement de celle détruite en 1 554, comme l’indique cette inscription qui se lisait jadis au bas du clocher :
En l’an c^inq cens cinqvante qvatre H u mois de jvillet proprement,
Ee quatorzième jovr sans débats Vint vn orage véhément Eeqvel par vn treç grand torment De fovdre, lempeste et tonnoire I/o flècÇe abattit rarement De ce clocÇer, chose notoire (2)
Cette flèche, assez lourde d aspect et de forme octogone, a ses arêtes ornées d’une grosse moulure torique, dépourvue de crochets, qui est remplacée à la base par de ttès petits contieforts. Sur chacune de ses faces se détachent des accolades superposées, dans le goût flamboyant, au centre desquelles est ménagée une ouverture circulaire que divise un meneau élargi à la base. Elles sont surmontées de pinacles (3).
A. de FRANCQUE VILLE.
MESN1L-LÈS-DONQUEUR
Quelques lignes suffiront à la description de l’église ou plutôt de la chapelle vicariale de Mesnil-lès-Donqueur. Le chœur de cet édifice présente seul un minime intérêt; nous passerons donc très brièvement sur tout le reste.
Construit en pierre, vers la fin du xvi" siècle, le monument comprend une nef. un chœur et un sanctuaire avec abside à trois pans. De la façade occidentale percée du portail principal et surmontée d’un modeste clocher en charpente revêtue d’ardoises, des parois extérieures de la nef, nous n’avons point à nous occuper, mais arrêtons-nous devant les fenêtres, en tiers-point et à deux formes, du chœur et du sanctuaire, car leurs remplages, que nous nous garderons de recommander comme modèles aux architectes modernes, sont remarquables par leur bizarrerie même, fruit d’une époque de décadence. Plusieurs de ces baies, et parmi elles la fenêtre absidale, ont été bouchées, mais il y en a encore quatre qui ont conservé leurs remplages complets.
(1) Ce clocher a été restauré en 1875 par M. Deleforterie.
(2) Notice sur Long et Longprc-les-Corps-Saints..., par M. l’Abbé Delgove, Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, tome X.VIl1 2', p. 380.
(31 Voir : les Clochers Picards avec flèches gothiques en maçonnerie des xvne et xvme siècles, par M. Durand. — D’après M. 1 abbé Corblet, 1 église de Long possédait uhe statue intéressante de saint Roch Hagiographie du diocèse d'Amiens , tome 1V«, p. 599.
Aux deux premières, percées dans la muraille méridionale du chœur, on observe des combinaisons variées : le motif principal de l’une d'elles est un losange disposé au-dessus de l'arcalure.
Un cœur fort régulièrement dessiné occupe de même, au-dessus d'une arcature, le tympan de la fenêtre suivante qui éclaire le sanctuaire, du côté de l’épître. Ce
cœur est divisé, dans le sens de sa hauteur, par un léger meneau vertical contre lequel est adossé, à l’extérieur, la statuette d’un petit ange protégé par un dais minuscule, tandis qu'à l'intérieur est sculpté un animal, rampant, la tête en bas, le long de ce mince support. Enfin le remplage de la quatrième fenêtre, ouverte dans l'abside, du côté de l’évangile, est uniquement constitué par une grande fleur-de-lys qui s’épanouit dans le tympan, au sommet du meneau et sans arcature interposée. Les habitants du village s’imaginent distinguer un trèfle dans cette fleur-de-lys ; de même ils reconnaissent la figure d'un carreau dans le losange signalé plus haut, et, comme la présence d’un cœur n'est pas niable, dans le remplage d'une troisième fenêtre, ils prétendent que l’architecte a voulu représenter ici les « couleurs » des cartes à jouer. Malheureusement la forme du pique ne nous a pas paru évidente dans le remplage de la quatrième fenêtre, mais peut-être existait-elle mieux caractérisée dans l'ornementation d'une des baies actuellement bouchées. — Pour le surplus, ces fenêtres, bordées de moulures prismatiques, ne se distinguent pas de la plupart de celles que l'on remarque dans les églises picardes de la même époque.
Intérieurement, la nef de l’église de Mesnil-lès-Donqueur n’est guère plus remarquable qu’à l'extérieur. Elle devait être recouverte d’une voûte en pierre, avec nervures dont les amorces existent encore, mais qui, peut-être, n'a jamais été exécutée.
Une poutre de gloire supportant un Christ en croix entre la Vierge et saint Jean, est placée au-dessus de l’entrée du chœur. — Celui-ci, de même que le sanctuaire, possède une voûte en pierre, avec ogives et liernes, aux intersections desquelles, on remarque des culs-de-lampe assez richement sculptés. Sur l'un d’eux apparaît un écusson chargé d'un chevron accompagné de trois objets indistincts posés 2 et i ; il est supporté par deux lévriers (1).
Le mobilier de l’église n’offre rien de particulièrement remarquable, quoique la chaire et un confessionnal (2) en bois sculpté ne soient point dépourvus de mérite. Toutefois la statue de la sainte Vierge qui décore l’autel est bien plus digne d’attention.
Dédiée sous l'invocation de saint Sulpice, la paroisse de Mesnil-lès-Donqueur dépendait, sous l'ancien régime, du doyenné de Saint-Riquier et l'abbesse de Berteaucourt était présentatrice à la cure; actuellement, bien que faisant partie du doyenné d’Ailly-le-Haut-Clocher, Mesnil-lès-Donqueur est desservi par le curé de Longvilîiers, paroisse du doyenné de Crécy.
(1) La famille Le Bel qui posséda la seigneurie de Mesnil-les-Donqueur, à l’époque de la construction de l'église, portait : d’azur au chevron d’or accompagné de trois molettes de même posées 2 et 1.
(2) La chaire parait du xvne siècle et le confessionnal du xviii".