‹ La Picardie historique et monumentale (volume 2)Chapitre 42 sur 63 · PONT-REMY · texte numérisé non relu

PONT-REMY

Pont-Remy a joué dans les fastes du Ponthieu un rôle des plus importants; il est donc impossible de passer cette localité sous silence. Malheureusement, son ancienne et remarquable église a disparu, pour être remplacée, voici quelque quarante ans, par une vaste construction ogivale où la brique s'allie à la pierre et à la fonte, d'une façon souvent peu attrayante, mais où l’on voit des restes de vitraux, épaves du sanctuaire détruit. Il en est de même pour la vieille forteresse qui défendait ici un pont sur la Somme. Seule (i), une de ses tours a survécu presque en entier (2), imposante à la vérité, mais comprise aujourd hui dans l’ensemble des constructions d un chateau moderne (3) dont on s efforça d assortir 1 architecture à la sienne, sous le règne de Louis-Philippe, époque fatale aux reconstitutions archéologiques.

De l’église nous reparlerons plus tard, après avoir jeté d’abord un regard sur l’histoire de la forteresse qui se confond avec celle du village même de Pont-Remy.

Construit dans une île formée par la Somme et 1 un de ses bras, pour défendre le pont qui traverse ce fleuve, le château devint une place stratégique importante dès le début de la guerre de Cent Ans (4!.

En 1846, il résiste aux troupes d’Edouard III d’Angleterre, mais, comme tout le Ponthieu, le traité de Bretigny le fait passer sous la domination des Anglais, à qui Hugues de Cbatillon le reprend en 1369; Firmin de Touvoyon, mayeur d’Abbeville qui avait pris part au combat, fut à cette occasion créé chevalier.

La forteresse est sans cesse attaquée; en 1415 le sire d’Albret y résiste à Henri V d’Angleterre (5) et les Bourguignons s’en emparent et la brûlent en 1421.

Selon Dusevel, le château de Pont-Remy fut reconstruit peu après. Cette nouvelle forteresse connut aussi des jours mauvais et elle était tombée entre les mains des Dauphinois sans doute, lorsqu’en 1433 (6), Jean de Luxembourg l’occupa de nouveau pour les Bourguignons. A cette date, sa démolition fut ordonnée et même partiellement accomplie.

Près de cent ans plus tard, en 1 53 1 , le château de Pont-Remy relevé, abrite pendant quelques instants la reine Éléonore, femme de François 1", et le roi Henri II y passe, le i5 août 1549, mais les préoccupations guerrières réapparaissent bientôt, car en 1 554 le dnc de Vendôme fait augmenter les défenses de la place pour la mettre en état de résister, s’il en est besoin, aux troupes de Charles-Quint.

Pendant la Ligue, de 1584 à 1587, les partisans du duc d’Aumale occupent et fortifient encore Pont-Remy, puis royalistes et ligueurs s’y succèdent tour à tour. Mayenne s’y réfugie en 1 58g après la bataille d’Arques, et le duc de Parmes fait de même en tâga, après le combat d’Aumale.

(1) V. Prarond, Histoire de cinq villes, etc., q’ partie; Saint-Riquier et les cantons voisins, t. I, p. 638.

(2) La base d'une tourelle polygonale est aussi ancienne.

(3) Construit en 1837 par M. le vicomte du Maisniel.

141 Nous suivons ici les indications fournies par M. Prarond, loc. cil. et par Dusevel, dans : Églises, châteaux, beffrois et hôtels de ville les plus remarquables de la Picardie et de l'Artois , - Château et église du Pont-de-Remy.

(5) L’annéi- suivante, elle donne asile à l’empereur d’Allemagne, Sigismond, qui traversait le Ponthieu en voyageur

(6) En 1435, par erreur, selon Fl. Lefils, Géographie, etc., des communes de l'arrondissement d'Abbeville.

En 1594, le sire de Rambures occupe la place pour Henri IV qui, cette même année, y passe la nuit du 17 décembre. Enfin en 1 638 l'antique manoir reçoit le cardinal de Richelieu retournant d'Abbeville à Paris. Pendant que I on préparait le repas de cet hôte illustre, le feu prit dans la cuisine du château, gagna les appartements voisins et même une tour où se trouvait un baril de poudre dont l'explosion causa de très graves dommages. Après ce désastre le château de Pont-Remy disparait de 1 histoire en tant que place .lorte (1), et pour faire connaître la seule de ses tours qui a survécu, nous reproduisons en partie la description tracée par Dusevel (2).

Cette tour semble appartenir au second quart du xve siècle. Construite en pierres, elle est circulaire, son diamètre est d’environ 8m33 et elle mesure plus de 25 mètres de hauteur. Vers son sommet, un chemin de ronde garni de mâchicoulis supportés par de gros corbeaux à triples renflements, l'entoure complètement. Le toit qui la recouvre est aigu et se termine par une girouette ornée de trois fleurs de lys.

« A 1 intérieur, ajoute encore Dusevel, on remarque : i° un caveau dont la voûte demi sphérique est sans arêtes ou nervures; 2° le rez-de-chaussée, éclairé par une seule croisée à plate-bande. Il a la forme d’un octogone fort irrégulier; sa voûte s appuie sur des nervures prismatiques qui partent de chaque angle et qui forment une anse de panier très surbaissée. Leurs retombées, assez courtes, reposent sur des culs-de-lampes dégradés. La cheminée, en fort mauvais état, porte encore les traces du marteau qui l’a dépouillée de ses principaux ornements; 3° l’étage supérieur est aussi éclairé par une croisée également en plate-bande, plus élevée et supportée par des nervures prismatiques aigues qui viennent s’implanter brusquement dans les angles, sans se raccorder avec l’aplomb des murs. La clef, de forme ronde, ne parait pas avoir été sculptée. La cheminée a conservé son ancien caractère, d une grande simplicité. L’octogone de cette pièce, par une particularité assez remarquable, ne se raccorde en rien avec celui de l'étage inférieur (3); il est tout aussi irrégulier, mais dans un autre genre. Les murailles ont environ imi8 d'épaisseur. Les murs et les nervures ont été peints, mais ces peintures ont reçu d épaisses couches de badigeon de la part des divers locataires qui ont habité ce château. Peut-être pourrait-on rendre à la iumière ces chefs-d'œuvre enfouis; l'un des sujets représentait une vue de ce même château, étonnante de perspective; une bordure de grosses fleurs rouges l’encadrait. Un autre panneau représentait Dalila coupant les cheveux de Samson; 40 la pièce du dessus, qui est assez grande, est entourée du chemin de ronde à mâchicoulis dont nous avons parlé ».

Une corniche ornée de fleurons provenant de l’ancien château a été réemployée dans le château moderne.

Dans son état primitif, la forteresse de Pont-Remy, garnie, dit-on, de plusieurs tours polygonales, présentait un aspect fort imposant qu'elle devait en partie aux ouvrages avancés et aux fossés qui l’entourèrent jusqu'au xvue siècle, mais, sans la décrire plus longuement, énumérons les familles qui possédèrent la seigneurie dont elle était le chef-lieu.

A l'origine, le domaine de Pont-Remy était un apanage des vicomtes d'Abbeville, dont les fonctions ne furent point d’abord héréditaires dans la même maison (4).

(1) On reconstruisit pourtant un logis sans importance et en 1600, il y avait encore à Pont-Remy une garnison de trente hommes.

(2) Loc. cit.

(3) C était là un artifice d'- construction que 1 on remarque souvent dans les châteaux du moyen âge, et qui avait pour but, pense-t-on, de combattre le plus possible la formation des lézardes.

(4) Les vicomtes d’Abbeville s’intitulèrent souvent, vicomtes de Pont-Remy.

Page 1