Première partie. — Histoire
Les Origines.
A considérer aujourd'hui la belle et vaste église abbatiale de Saint-Riquier, ou se ferait difficilement une idée des vicissitudes par où elle a passé depuis sa première fondation, avant de prendre sa forme actuelle. Placée dans un pays exposé à toutes les invasions, et qui fut, sauf quelques accalmies, un perpétuel théâtre de guerre, elle a eu à subir une longue suite d’incendies, de destructions sans cesse renouvelées, parfois coup sur coup, mais aussi, et avec une constance vraiment admirable, sans cesse tôt ou tard réparées.
Telle qu'elle se présente à nous, elle ne contient plus rien qui soit antérieur à la seconde moitié du xtu" siècle. Il ne sera cependant pas inutile de rappeler ce que l'on sait des différents états par lesquels elle a passé antérieurement.
Bien que les archives de cette grande abbaye aient à peu près entièrement disparu dans les divers incendies dont elle lut la victime, et notamment dans celui de 1719, les sources de son histoire sont encore assez abondantes. En refaire l’examen nous entraînerait beaucoup trop loin des limites de ce travail.
Aussi bien suffira-t-il de renvoyer à l’exposé très complet qui en a été fait par l’abbé Hénocque en tête de sa grande histoire de Saint-Riquier (1) et à l'examen critique des sources d'Hariulf par M. Ferdinand Lot (2).
(il Hénocque, Histoire de l’abbaye et de la ville de Saint-Riquier, t. I, p. xxvn.
2) Ferdinand Lot, Hariulf, Chronique de l’abbaye de Saiiit-Riquier, dans la Collection de textes pour servir il l'étude et à l'enseignement de l'histoire , 1894, in-8°, p. xix.
Jusqu'à ces derniers temps, les quelques renseignements dignes de foi que l'on possédait sur les origines de l'abbaye de Saint-Riquier étaient fournis par la l’ita Sancli Richarii, abbatis Ccnîidensis, rédigée au commencement du ix siècle d’après un « quemdam libellum » beaucoup plus ancien (t), par Alcuin, à qui Angilbert, abbé de Saint-Riquier, avait prié de lui donner une forme plus littéraire.
Ce libellas a été très longtemps considéré comme perdu. S’appuyant sur des raisons très sérieuses, le P. Poncelet vient d'en reconnaître une copie dans le manuscrit 167 de la bibliothèque d'Avranches, et il l'a publiée dans les Aualecla Bollandiana (2). Il est effectivement écrit dans un latin extrêmement barbare, souvent obscur; mais dans l’œuvre d'Alcuin, qui n’apporte rien de nouveau, la rhétorique tient beaucoup plus de place que les faits précis.
Il ne rentre pas dans notre sujet d’entreprendre une étude critique des textes, pour chercher à rétablir la biographie de saint Riquier (3). Qu'il nous suffise de résumer brièvement, en profitant du manuscrit récemment mis au jour, les principaux laits qu il est nécessaire de connaître, pour comprendre ce qui va suivre.
Au temps de Dagobert lcl, deux hiberniens nommés Frichor et Caidoc vinrent dans le pays des Sicambres. Les habitants du Ponthieu les tournèrent en dérision et les prirent pour des enchanteurs qui voulaient enlever leurs moissons. Un homme de bien nommé Riquier, du viens de Centule (4), les retira de leurs mains et leur donna l'hospitalité dans sa maison.
Converti par les exhortations de ses hôtes, Riquier parvint d’abord à un très grand degré de sainteté et fut promu à la prêtrise. La grande réputation de son zèle et de sa charité lui attirèrent la visite de Dagobert, qui lui donna des biens, pour son luminaire (5) 11 était lui-même de naissance modeste, mais les dons lui affluaient de la part des grands que sa parole enflammée entraînait, et il les épuisait en oeuvres de charité 11 étendit ses prédications jusqu’en Angleterre.
Mais, a 1 exemple d autres grands saints de son époque, il se sentait invinciblement attiré vers la vie érémitique Après la mort de Dagobert, il obtint de la reine Nanthilde, par l’entremise d’un vir illuster nommé Gislemarus, et du palatin Maurontus, un coin de la forêt de Crécy, laquelle appartenait au fisc, près d'une citerne, au lieu dit Argubium. Là fut élevée une cabane couverte de roseaux, et, abandonnant Centule, Riquier alla s'y retirer avec un seul compagnon, nommé Sigobardus. Il y termina ses jours dans les plus grandes austérités. On place généralement au 6 des kalendes de mai (26 avril) 645, la date de sa mort (6).
Suivant sa volonté, Sigobardus l’inhuma de ses mains au lieu et de la manière
(1) Alcuin eut aussi entre les mains un autre manuscrit beaucoup plus important » codex grandioris quantitatis mais dont il ne semble pas s’être servi. Ce codex, qui eût été infiniment précieux, n'a jamais été retrouvé. — La vie de saint Riquier par Alcuin a été maintes fois publiée, notamment dans les Acta Sanctorum ordinis Sancti Benedicti, t. 11, p. 187; dans les Acta Sanctorum Boit., April, t. III. p. 446, dans toutes les éditions des œuvres complètes d'Alcuin, etc. iA moins d’indication contraire, nous renverrons toujours pour les Acta SS O S. B. à l’édition de Paris, et pour les Acta SS. Boit., û celle de V. Palmé). Sa plus récente édition est dans Krusçm, Passiones vilæque sanctorum œvi Merovingict , dans Mon. Germ.. in-40, Scriptores rcrum Merovingicarnm, t. IV, p. 381.
{ - ) Analecta Bol/., t. XXII, 1903, p. 173. - Une autre version beaucoup plus ancienne a été retrouvée depuis à la Hofbibliothek de Vi. nne v. G. Vielhaber, dans Anal. Boit., t. XXVI, 1907. p. 45. — V. aussi sur cette question Anal. Bull., t. XXIII, 1904, p. 106.
[3 On peut d’ailleurs se reportera la dissertation du P. Poncelet, op.cit., et 4 celle dont M. Krusch a accompagné son édition de la Vita Richarii, par Alcuin.
31 Ce n’est que petit 4 petit que le monastère et la ville elle-même de Centule finirent par prendre le nom de saint-Riquier. Mais le nom de Centule fut encore longtemps usité.
51 Sur ces biens, v. Hariulk, Citron., lib. I, cap. xvm, édit. Lot, p. 51.
À Tous !es auteurs, d'accord sur le 26 avril, ne le sont pas sur l'année. V. Hènocque, Hist .... de St-Riquier, t. I, p. 54.
qu il avait lui-même ordonnés. Mais, peu de temps après, Ocioldus, qui, après le départ de Riquier, lui avait succédé dans le gouvernement de l'église de Centule, vint avec ses frères visiter son corps. Ceux-ci le tirèrent de sa sépulture, le placèrent dans une châsse ( feretroj qu'ils couvrirent de draperies, et le rapportèrent solennellement pour l’inhumer à Centule même (t).
I. ermitage de la forêt de Crécy lut par la suite transformé en monastère par Maurontus, et un diplôme de Charlemagne du 28 avril 797 (2), en lit don à l'ahhaye de Saint-Riquier; ce fut l'abbaye de Forestmontiers (3).
Et c est à peu près tout. On voit combien de faits que nous aurions grand intérêt à connaître, sont laissés dans l’ombre.
Nous 11e savons même pas quand et comment une abbaye a été fondée à Centule, par qui et comment elle a été dotée.
Le manuscrit d’Avranches n’y fait pas la moindre allusion. Le texte de celui-ci, a même amené — ce que M. Krusch avait déjà soupçonné (4) — le P. Poncelet à penser que saint Riquier n’aurait été, à proprement parler, que le « curé » de Centule, et que le monastère n’aurait été fondé que « plus tard, c'est-à-dire après la translation du corps de saint Riquier de Forestmontiers à Centule, alors que ses mérites, c'est-à-dire ses miracles, attiraient les multitudes environnantes » (5).
Quoi qu’il en soit, et de temps immémorial, — dès le temps de Charlemagne (6) — l'abbaye de Centule a toujours considéré saint Riquier comme son fondateur et comme son premier abbé. C'est un fait qu’il ne faut pas perdre de vue, si l'on veut comprendre quelque chose à l'histoire de ce monastère.
Il y avait certainement une église à Centule du temps de saint Riquier : le manuscrit d’Avranches y fait quelques allusions (7). Il semble même laisser supposer que le tombeau définitif de saint Riquier s'y trouvait (8).
Mais de ce qu'il ne parle pas de la fondation de l'église, faut-il douter, comme le P. Poncelet a l'air de le faire (9), qu'elle ait été bâtie par saint Riquier lui-même? Il semble pourtant qu'avant l'arrivée de Caidoc et de Frichor et la conversion de saint Riquier, le pays était entièrement païen, ou à peu près.
Il ne rentre pas dans notre sujet de rechercher ce qu’il peut y avoir de vrai dans les faits étranges et merveilleux rapportés par une chronique ou plutôt par une légende aujourd'hui perdue, mais à laquelle d’anciens historiens ont fait de larges emprunts (10). D’après cette chronique, saint Riquier aurait été comte de Ponthieu et petit-neveu de Clovis I"r (11). Mais le merveilleux outré et les nombreux anachronismes qu’elle renferme l'ont fait rejeter en bloc par tous les historiens modernes, depuis les Bollandistes jusqu’à l'abbé Hénocque, qui toutefois en donne un résumé. On
11) Le 7 des ides d’octobre, soit le 9 octobre. Martyrol. de S Riquier. Acta SS. Roi!., april., t. III, p. 446.
(2) Plusieurs fois publié, nolamment dans Lot, Chron. d' Hariulf, p. 319.
(3) Forestmontiers, Somme, arr. d’Abbeville, cant de Nouvion.
{4) Passiones vitcvque sanctorum œvi Merovingict. Vita Ricliarii.
(5) Poncelet, op. cit , p. 181.
16) Alcuin, notamment, ne semble pas en douter.
(7) « Cotidie tamen se jejuniis confixis, pavimentis ecclesiæ prostratur » n" 8, p. 190. — « Contractus quidam solebat a foris sanctæ basilice fréquenter orare », n° 12, p. 193.
(8) " Contractus quidam solebat a foris sanctæ basilice fréquenter orare, et secretius hoc agebat in contri beato sepulcro erectus fuit ingressum n° 12, p. 193.
(9) Op. cit., p. 181.
(10) Notamment la Cronica abbreviata de Jean de la Chapelle, publiée par Prarond dans Méni. de la Société d' Émulation d' Abbeville, et Malbrancq, De Morinis. — V. Hénocque, Hist. ... de Saint-Riquier , t. I, p 2.
(11) Le ms. d'Avranches dit au contraire positivement qu’il était né de parents pauvres et obscurs. ■* Igitur quis requirat de quales fuit parentes, non ex opibus nobiles, nec de gente alta processit, sed médiocres parentes pauperes habuit *, n° 4, p 188.
ne peut pourtant la passer sous silence, car c'est généralement d'elle que l'iconographie de saint Riquier s'est le plus souvent inspirée, et. à ce point de vue, il est fort regrettable que nous ne l'ayons plus au complet.
.lusque vers la fin du vin" siècle, la vie du monastère de Centule s’écoula dans une assez grande obscurité, en ne laissant que peu de traces dans l'histoire. Il est même probable que nous ne possédons pas la liste complète de ses premiers abbés.
Constructions d’Angilbert.
Comme Corbie, sa voisine, avec Adalhard, comme Saint-Martin de Tours avec Alcuin, l’abbaye de Centule eut, sous Charlemagne, l'heureuse fortune d'avoir pour abbé l’un des plus hauts personnages de la cour de ce prince, l’un de ses plus intimes conseillers, l'un des hommes les plus distingués de son époque.
L’abbatial d'Angilbert. l 'Homère de l’académie palatine, avec l'aide et la faveur d'un monarque tel que Charlemagne, fut certainement l'époque la plus brillante et la plus glorieuse du monastère.
Nous n’avons pas à rechercher pourquoi Angilbert fut mis à la tête de l'abbaye de Centule ni à envisager le mouvement religieux et intellectuel qu’il lui imprima. Nous n'avons pas, en un mot, à faire sa biographie.
Mais les historiens les plus autorisés de l’abbaye et lui-même nous ont laissé sur les somptueux édifices qu'il y fit construire des renseignements, épars sans doute, incomplets et souvent obscurs; mais ceux du moins qui concernent la principale basilique sont assez nombreux pour que nous soyons tentés de les coordonner, et de chercher à nous donner quelque idée de ce que cette basilique a pu être.
L'architecture de l’époque carolingienne, qui a laissé en France si peu de spécimens, nous est en somme assez mal connue. Et pourtant son étude serait d'une importance capitale, puisque c'est la période durant laquelle se sont opérées les transformations, qu'ont été faits les premiers essais des innovations d’où est sortie l'architecture romane. Nous ne devons donc négliger aucune source d’informations, si incertaine qu'elle puisse paraître.
Je suis loin de me dissimuler les difficultés et les dangers d'une pareille entreprise. On sait combien les auteurs anciens sont peu précis et combien ils étaient peu scrupuleux dans l'emploi des expressions. Non seulement chacun avait sa terminologie à lui, non seulement le même terme change de sens suivant les auteurs et suivant les époques, mais on voit souvent un même auteur user du même mot dans des sens très divers, que le contexte ne permet pas toujours de distinguer.
Et cependant, depuis Charlemagne, si ces auteurs n’étaient pas fixés sur la valeur des termes que l'on pourrait appeler techniques, si leurs descriptions sont loin d'être toujours lumineuses, ils n'en savaient pas moins en général s'exprimer en latin, et il ne faudrait pas s'autoriser de ce qui précède pour torturer leurs textes afin de leur faire dire ce que l'on veut. Il faut surtout se méfier des traductions libres et des paraphrases.
Et avec cela la pénurie de monuments subsistants nous prive presque entièrement de points d'appui et de comparaison.
Il importe donc d'une part de ne pas trop nous étonner si les documents nous révèlent des dispositions dont nous ne connaissons pas ou dont nous n'avons que peu d’exemples. Les architectes mérovingiens et surtout carolingiens ont dû faire des essais
dont beaucoup ont été abandonnés dans la période suivante, parce qu'ils n'ont pas été jugés heureux. Il ne faut pas d'autre part trop chercher à généraliser, ni trop raisonner d’un monument connu sur un autre monument inconnu, car nous ne pouvons pas savoir si nous ne sommes pas en présence d'un cas exceptionnel. Ici surtout il ne faut enfin jamais oublier que ce que nous possédons n'est rien en comparaison de ce qui nous manque. L’Italie est beaucoup plus riche que la France en édifices de ces époques reculées, mais ils ne peuvent toujours être d’un très grand secours, car l’architecture française semble s’être comportée d’une façon un peu différente.
Un semblable travail devra donc être entrepris et poursuivi avec la plus extrême prudence, sans chercher à tout expliquer, sans exagérer la portée des documents. Il y a des choses qu’il faut se résigner à ignorer. Il ne pourra enfin jamais être considéré que comme un simple essai, nullement définitif, et toujours sujet à rectifications.
Il a déjà été en partie tenté par quelques auteurs pour la plupart allemands (i), mais, faute par eux d’avoir utilisé tous les moyens d’information, faute d’une connaissance suffisante des lieux, et aussi pour s’être trop laissés influencer par le fameux plan de Saint-Gall (2), ils sont parfois tombés dans de véritables erreurs, et ils ont négligé bien des détails intéressants.
Suivant l'opinion la plus commune, Angilbert avait obtenu l'abbaye de Centule vers l’an 790 (3). Sa première préoccupation fut de la reconstruire dans des proportions beaucoup plus vastes et de lui donner une extension qui la rendit digne de rivaliser avec les plus illustres de son temps. Assuré de l’assentiment des religieux, des fidèles et des grands, avec l'aide non seulement de ses propres biens qu’il y aurait employés en entier (4), mais encore des largesses du roi, de la famille royale et des grands (5), il se mit immédiatement à l’œuvre.
Charlemagne ne se contenta pas d’autoriser les travaux et d’ouvrir ses trésors à son ami. Il lui envoya des artistes habiles dans le travail du bois, de la pierre,
(il Hugo Graf, Opus francigenum, pp 105 à 117. — Heinrich Holtzinger, Ueber tien Ursprung und die Bedeutung der Doppelchore, dans Beitragc \ur Kunstgeschichte, heft V, p. 7 à 1 1. — Dehio und von Bezold, Kirchlicke Baukunst des Abendlandes, tome I, pp. 167, 169, 174, S63, 566, — etc.
(2) Ce plan dressé vers 820 pour l'abbaye de Saint-Gall et conservé aux archives de ce monastère est bien connu. 11 est publié notamment dans A. Lenoir, Architecture monastique , t. I, p. 24.
(3) Dans une lettre adressée à Adalhard, abbé de Corbie, vers la fin de l’année 790, Alcuin prie celui-ci de saluer de sa part « Angilberhtum filium, nunc vero ex filio patrem *. (Duemmler, Epistolce Carolini cevi, coll. des Monum. Germ., in-4°, t. II. p 34. n° 9). On en a induit qu'Angilbert venait d’être promu récemment à l’abbaye de Centule. Cette opinion a été contestée par l’abbé Hénocque, qui voudrait faire remonter à une dizaine d’années plus tôt la promotion d’Angilbert au siège abbatial de Centule (Histoire de Saint-Riquier, t. I, pp. 117 et suiv.).
(4) Vers d’Angilbert sur le couvent de Saint-Riquier :
Ont nia quce cernis, summo renovata décoré Interius templum exteriusve sacrum Angilbertus ovansjam fecit amore paterno Sanctorum pariter perpetuique Dei,
Non par cens opibus propriis. Nam quidquid habebat
Ecclesiœ larga jam pie taie dédit.
Et tu serve Dei veniens aliunde viator,
Hœc loca pcrcurre pulchra monaslerii, Ecclestasque Dei devoto pectore Christi
Cerne , decus varium per pietatis opus, etc.
Duemmler, Poetæ latini œvi carolini. dans Mon. Germ. in-4'', t. I, p. 364.
(5» * Una cum consensu fratrum meorum et omnium fidelium sancte Æcclesie, ceterorumque bonorum hominum hune sanctum locum, michi, licet indigno, ab omnipotente Deo et excellentissimo domino meo Carolo serenissimo augusto ad gubernandum commissum, auxiliante Domino, in melius reedificare valuissemus *. Scriptura D. Angilberti, dans Hariulf, Chron., lib. II, cap. viji, édit. Lot, p. 57. — « De donis Dei et largitate magni domini mei Caroli, ejusque nobilissime prolis, vel reliquorum bonorum hominum liberorum michi ab illis collatis *. Op. cii , lib. II, cap. x, p. 67.
du verre et du marbre (i). D’éminents architectes furent dépêchés à Rome pour y préparer des colonnes, des bases, des corniches de marbre blanc, de jaspe, de marbre de Gênes. Par ordre du roi, de solides chariots furent envoyés pour rapporter les marbres et les colonnes (2). A en croire Malbrancq, d'après la grande chronique de Saint-Riquier que nous ne possédons plus, les murs de l’église auraient été bâtis ou tout au moins couverts de marbre blanc (3); sans doute, suivant une mode déjà usitée chez les Romains (4), et pratiquée encore fort tard en Italie (5), la maçonnerie grossière était- elle recouverte de minces lames de marbre fixées par des tenons (6).
Si le récit de Malbrancq est exact, il s’agirait donc, non seulement de colonnes ou d’autres motifs arrachés à des monuments antiques, comme nous savons que cela se pratiquait alors couramment, mais encore de marbres façonnés par des ouvriers contemporains (7).
Ces faits viennent à l’appui des observations très justes de M. Enlart (8) sur la continuité de l’exportation par l'Italie de ses marbres tout travaillés, et notamment de ceux de Gênes : exportation pratiquée en grand par les Romains aussi bien que par les artistes de la Renaissance (9).
Ils corroboreraient aussi l’opinion de M. Cattaneo, qui, dans les plus belles œuvres de sculpture carolingienne conservées en France, telles que les sarcophages de sainte Téchilde et de saint Aguilbert dans la crypte de Jouarre et autres monuments analogues, reconnaît le ciseau des artistes grecs qui, selon lui, seraient venus à cette époque imprimer un essor éphémère à l'art italien alors en pleine décadence (10).
Il n’est peut-être pas non plus sans intérêt de rappeler qu’en 781, lorsque Charlemagne avait mis son fils Pépin âgé de quatre ans sur le trône d’Italie, il avait confié la régence du royaume et la garde de l’enfant royal à Adalhard, abbé de Corbie, et à quelques-uns de ses plus fidèles conseillers, parmi lesquels Angilbert
(1) « Aperiuntur illi, jubente rege, thesauri ingentes, et quidquid vel quantum vellet inde tollere rogatur. ^ Hariulf, Chron ., lib. II, cap. vi; édit. Lot, p. 52. — * Piissimus autem rex Karolus ex suis, ut dictum est, thesauris, tantam et tam immensam eidem delegavit pecuniam, ut ad omne opus necessarium, mercede abundante, ante deficeret quis operaretur et quod operaretur, quam unde operarius remuneraretur Op. cit.. lib. II, cap. vu, p. 54.
— V. aussi Sancti Angilberti vita, auctore, ut dicitur, Hariulfo monacho, dans Acta SS. Boll., febr.. t. III, p. 100.
— Malbrancq, De Morinis, t. II, p. 143, d’après la grande chronique de Saint-Riquier, aujourd’hui perdue.
( 2 ) " Artifices doctissimos ligni et lapidis, vitri et marmoris Anghilberto dirigit regia potestas . Direxit véhicula
forlia et multa in urbem Romam, ut marmor et columnæ ad ornatum jam dictæ ecclesiæ deferrentur Hariulf, Chron., lib. II, cap. vi, édit. Lot, p. 53. — » Actutum Romam transmittit architectes insignes, qui e Pario marmore, e jaspide, e lapide Genuensi, et hujusmodi columnas, bases, cornices aptarent, referrentque in Belgium, necnon e vitrea pellucidaque materie templo destinato apparent ornamenta *. Malbrancq, De Morinis, t. IL p. 143, d'après la même source.
(3) Racontant l'incendie de l’église par les Normands en 881, Malbrancq s'exprime ainsi : *• Et cum parietes Genuensi et Italico lapide collucentes militum oculos proritarent, totis viribus annisi sunt demoliri « De Morinis, t II, p. 347.
(4) Panthéon d’Agrippa.
(5) Cathédrale de Florence. — Martorana de Palerme.
(6) Cf. Hraban Maur : ". Venustas est quidquid illud ornamenti et decoris causa ædificiis additur, ut tectorum auro distincta laquearia et pretiosi marmoris crustœ et colorum picturæ De Universo. xxi, 4. Patrol . t. CXI,
col. 562. — Châlonsur Saône : * Crypta est magnifico opéré et ornamentis exstructa . tabulatis et columnis decorata
marmoreis * Transi. S. Agricolœ episcopi Cabilonensis, C. VIII, Acta SS. Boll. Mart. t. II, p. 511.
(7) En 1869, un fût de colonne en marbre blanc aurait été découvert près de l’église de Saint-Riquier. (Communication de Dusevel au Comité des travaux historiques, du 14 juin 1869, dans Revue des Sociétés savantes, 4e série, t. X, 1869, p. 161). Il m'a été impossible de retrouver la trace de cet objet.
(8) Manuel d'archéologie. Architecture religieuse, p. 133.
(9) V. Georges Durand, Les Lannoy, Folleville, etc., dans Bulletin monumental, t. LXX, 1906, p. 329.
(10) ( attaneo, L'architecture en Italie du vie au xic siècle, traduct. Le Monnier, pp. 70 et 150. — On a contesté avec apparence de raison, cette attribution à des artistes grecs de la renaissance de l’art italien à cette époque, mais cette renaissance est certaine et cela n’enlève rien à l’analogie des monuments français précités avec l’art italien contemporain.
avec les fonctions simultanées ou successives d 'auricularius, de primiciarius, d 'apocrisiarius, etc. (i).
Pendant les années qu’il résida à la cour de Pavie, Angilbert ne fut pas sans prendre contact avec l'art de ce pays; d’autant qu'il ne faut pas oublier que la Lombardie était alors, comme elle le fut toujours, un pays de maçons, et Angilbert a certainement dû y faire connaissance avec les fameux magistri comacini. Il ne fut pas non plus sans être allé à Rome. Nous savons dans tous les cas qu’il s’y rendit plusieurs fois depuis 790. Il put donc admirer les splendeurs dont les papes avaient enrichi les églises de la ville éternelle. La vue de ces richesses n’a pas été sans influence sur celles qu’il a voulu faire briller dans son monastère de Centule.
Mais la magnificence des matériaux et des ornements ne suffisait pas alors à illustrer une église. Il fallait aussi et surtout des reliques. Ce n’était pas assez du corps de saint Riquier ni de ceux de ses pères dans la foi. Caidoc et Frichor; il fallait des noms plus ronflants. Angilbert envoya « per régna et civitates » pour obtenir une énorme quantité de reliques des saints qui pouvaient se trouver en divers lieux (2) et se mit immédiatement à l’œuvre.
En l’honneur des trois personnes de la sainte Trinité (3), il construisit trois églises principales : la première, la plus importante, s’éleva sur le tombeau même de saint Riquier, auquel Angilbert ne voulut pas toucher, à la place de la vieille église bâtie par saint Riquier lui-même, et qui fut jetée par terre. Cette nouvelle basilique, beaucoup plus vaste que la première, fut placée sous le vocable du saint Sauveur et de tous les saints.
Il n est peut-être pas sans intérêt d insister sur la vogue toute particulière qu’eut le culte du saint Sauveur à l'époque carolingienne (4). Peut-être faut-il y voir une influence de l’illustre basilique du Latran. Non seulement les papes remplirent les basiliques de Rome d'images du Sauveur et d’autels en son honneur (5), mais des églises s’élevèrent de toutes parts sous ce vocable (6); on l’ajouta et même on le substitua à d’autres plus anciens, comme on l’a fait à Centule (7). Nous verrons que cette observation n’est pas sans intérêt.
La vieille église démolie était dédiée à sainte Marie. Pour ne pas paraître, remarque naïvement Hariulf, manquer d’honorer la Mère de Dieu (8), Angilbert consacra
(1) Wattenbach, Deutschlands Gesehichlsquellen in Mittelalter , t. I, p. 141. — Haükéau, Charlemagne et sa cour , etc.
(2) Hariulf, Chron., lib. II, cap. vu; édit. Lot, p. 53. — Hariulf dit : - jubens subditis, rogans a non subditis ». Nous ne savons s'il en était sdr ou si c'est une simple supposition de sa part. Angilbert n'en dit rien. Il nous a laissé une longue énumération de ces reliques [ihii.. p. 6il, qu’il serait fastidieux et inutile de reproduire. Qu'il suffise d'y renvoyer le lecteur.
(3) On affectionnait le symbolisme des nombres et on l’appliquait volontiers après coup i 1 des choses dont le nombre était commandé par des raisons plus matérielles. Ainsi, par exemple, l'auteur des miracles de sainte Foy fait de la division de la basilique en trois nefs un symbole de la Trinité : - Est deforis tectorum divisione basilica triformis quæ intérim, propter mutuam transeundi amplitudinem in unum corpus coit ecclesie. Hec itaque trinitas in unitateni rediens. summe ac deifice Trinitatis tipum, mea quidem sententia, quoquo modo gerere videtur ». Liber miraculorum sancte Fidis, lib. I, cap. xxxi, édit. Bouillet, p. 77, — etc.
(4) A rapprocher l'invocation des diplûmes de Louis le Pieux : « In nomine Domini Dei et Salvatoris nostri Jhesu Christi V. Giry, Manuel de diplomatique , p. 722, etc.
(s) V. le Liber Pontificalis, édit. Duchesne, passim. — Le musée de la cathédrale de Trêves possède une figure en pierre sculptée du Sauveur bénissant, de l’époque carolingienne.
(6| Je ne puis en citer que quelques-unes des plus importantes : Aniane, Auxerre, Brescia, Conques, Fulda, Fontenelle, Gellone, Halberstadt, Metz, Nevers, Prüm, Ratisbonne, Saint-Genou, Saint-Maur-des-Fossés, Sens! Vienne, etc.
(7) Nous constaterons aussi le même fait à la cathédrale de Reims.
(8| . Quia antiqua ilia sancti Richarii ecclesia in honore sanctæ Maria: fuerat consecrata, ne videretur.... Dei matrem exhonorasse, alteram ei construxit ». Hariulf, Citron ., lib. II, cap. vii, édit. Lot, p. 56.
la seconde église à celle-ci et aux saints Apôtres. La troisième eut pour patrons saint Benoît et les autres abbés réguliers (1).
Le chroniqueur ajoute : « En considérant la situation des lieux, on remarque que la grande église, celle de saint Riquier, occupe le nord, la seconde, moins importante, en l'honneur de notre Dame sainte Marie, occupe le sud; la troisième, qui est la plus petite, l’orient. Le cloître des moines est fait en triangle, à savoir : de saint Riquier à sainte Marie, un toit; de sainte Marie à saint Benoît, un toit; et de rechef, de saint Benoît à saint Riquier, un toit. Il en résulte que, les parois convergeant de part et d’autre, l’espace à ciel ouvert qu’elles renferment est triangulaire (2) ».
Avant de poursuivre la description des églises élevées par Angilbert, je ne puis me dispenser de dire un mot d’un document graphique bien connu d’ailleurs, mais très important, afin de bien préciser le degré de confiance qu’il doit inspirer.
Le manuscrit original de la chronique d’Hariulf, qui, sauf ce qui concerne 1 abbatiat de Gervin II, fut écrite vers 1088 (3), contenait une miniature représentant les trois églises du monastère de Centule réunies par un cloître. Le manuscrit est perdu (4) et nous n’avons de la miniature susdite que deux reproductions gravées du xvne siècle. La première, qui porte la date de 1612, se trouve dans une plaquette de Paul Petau, intitulée : De Nithardo Caroli magni nepote ac tota ejusdem Nithardi prosapia breve syntagma, Paris, 16 1 3, in-q0 (fig. 2).
La seconde, gravée en 1673 sur l’ordre de Charles d’Aligre, abbé commendataire de Saint-Riquier, dont elle porte les armes (5), fut insérée par Mabillon dans les Acta Sanctorum ordinis Sancti Benedicti (6) (fig. 3). Dans l'une et dans l’autre gravure, chacune des trois églises est désignée par son vocable : 5. Richarius ; S. Benedictus; S. Maria.
Depuis que l’on a commencé à étudier l’archéologie du moyen âge, au xix* siècle, l’une et l’autre gravure a été souvent reproduite (7), et la vieille vue de Saint-Riquier est généralement considérée par les archéologues modernes, sauf quelques exceptions, comme l'un des plus précieux documents que nous possédons sur l’architecture carolingienne.
Albert Lenoir (8), qui a reproduit la gravure de Petau, pense que l’original était « contemporain peut-être » du plan de Saint-Gall. Nous venons de voir qu’il ne devait dater que du xie siècle.
(1) « Quia igitur omnis plebs fidelium sanctissimam' atque inseparabilem Trinitatem confiteri, venerari . debet,
.. .. très æcclesias principales ... . fundare studuimus. Quarum prima est in honore sancti Salvatoris et omnium sanctorum ejus; alia in honore sancte Dei genitricis semperque virginis Maria» et sanctorum Apostolorum ; tertia vero, in claustro fratrum, in honore sancti Benedicti abbatis et reliquorum sanctorum regularium abbatura ». Scriptura domni Angilberti , dans Hariulf, Citron., lib. II, cap. vm, édit. Lot, p. 58.
12) « Si igitur situs loci discernatur, animadvertitur major ecclesia, quæ sancti Richarii est, aquilonem tenere; secunda inferior, quæ in honore noslræ Dominæ sanctæ Mariæ citra fluvium Scarduonem sita est. austrum ; tertia, quæ minima est, orientem. Claustrum vero monachorum triangulum factum est, videlicet a sancto Richario usque ad sanctam Mariam, tectus unus; a sancta Maria usque ad sanctum Benedictum, tectus unus; itemque a sancto Benedicto usque ad sanctum Richarium, tectus unus. Sicque fit ut, dum hinc inde parietes sibi invicem concurrunt, medium spatium sub divo triangulum habeatur *. Hariulf, Citron., lib. II, cap. vu, édit. Lot, p. 56.
(3.1 V. F. Lot. Citron. d’Hariulf, p. xvn.
(4) Il a péri dans l’incendie du monastère en 171g. V. F. Lot, Citron. d’Hariulf, p. lxv.
(5) Burtlè d’or et d'azur, de dix pièces, au chef d'azur chargé de trois soleils d’or.
(b) Tome V, p. ni.
17) Toutes deux figurent notamment dans Y Histoire . de Saint-Riquier par l'abbé Hénocque, t. I, pp. 146 et 186.
(8) Architecture monastique, t. 1, 1852, in-40, pp. 26, 27.
Depuis lors, on a souvent exploité, commenté cette peinture, sans trop se préoccuper de son origine.
Représenter le monastère dans son entier, avec tous ses bâtiments accessoires, était une tâche au-dessus des moyens d’un dessinateur aussi bien du ix“ que du xt“ siècle. L auteur s est donc borné à reproduire, dans une perspective fort imparfaite, les trois églises principales, avec le cloître qui les réunissait. Les habitations des religieux et toutes les dépendances, qui pourtant devaient être considérables, sont totalement absentes.
Bien que semblables dans leur ensemble, nos deux copies contiennent entre elles, dans le détail, des différences assez notables pour nous faire douter de leur absolue fidélité respective, quand même nous ne saurions pas combien les dessinateurs étaient jadis peu scrupuleux sur l’exactitude archéologique.
Ainsi, par exemple, dans les deux gravures, l’abbaye est entourée d'un paysage traité à la façon moderne, complètement différent de l’un à l’autre, et qui ne devait pas exister ainsi dans l’original : celle de Petau montre, sur le côté, une colline surmontée d’une maisonnette; on ne voit rien de pareil dans celle de Mabillon. Dans celle-ci, neuf personnages se promènent au milieu du cloître, dans celle-là, il y en a treize, habillés et groupés différemment.
La gravure de Mabillon est faite avec une intention manifeste d’interprétation et son auteur a cherché évidemment à rétablir, autant que possible, la perspective et l’échelle, ce qui peut faire croire l'autre plus conforme à l’original (i).
11 y a encore beaucoup d’autres dissemblances : nous les signalerons au fur et à mesure de la description.
Les diverses reproductions de l’une ou de l’autre gravure faites jusqu’à présent ne sont elles-mêmes presque jamais absolument fidèles, et elles présentent souvent d’assez notables variantes, ce qui n’a pas diminué la difficulté de s’en servir. J’ai tenu pour cette fois à recourir aux procédés photographiques, afin d’avoir des reproductions entièrement identiques aux originaux sur lesquels elles ont été prises directement et en vraie grandeur.
Nous verrons que la grande église, plus ou moins maltraitée, plus ou moins raccommodée dans le cours des âges, a subsisté dans ses parties essentielles telle qu’Angilbert l’avait construite, jusqu’à l’abbatiat de Gervin II, dans les dernières années du xi" siècle, époque à laquelle la tentative d’une dernière réparation la fit s’écrouler et obligea de la reconstruire de fond en comble ou à peu près; mais elle le fut sur le même emplacement et peut-être sur le même plan.
Nous ne savons pas exactement la date de cet accident — Gervin II gouverna l’abbaye de 1071 à 1097 — mais ü est vraisemblable qu’il ne se produisit qu’après l’exécution de notre miniature, qui avait été faite pour accompagner le chapitre où Hariulf parle des constructions élevées par Angilbert. Ce chapitre fut certainement rédigé avant l’écroulement de l’église, car il n’y est fait aucune allusion. A la manière dont Hariulf décrit la basilique bâtie par Angilbert, on sent très bien qu’il l’avait sous les yeux, et il en parle toujours au présent.
Pour l’église de sainte Marie, il dit aussi positivement qu’elle existait encore de son temps (2).
(1) C'est peut-être pour cela que Lenoir a choisi celle-ci pour ta reproduire, de préférence à celte de Mabillon qu’il n’a pas dû ignorer.
P) * Quæ . hactenus consistit ». Hariulf, Chron., Iib. II, cap. vu, édit. Lot, p. 56. — D’après une pièce de vers
de Guy de Ponthieu sur le bienheureux Angelran, abbé de Saint-Riquier de 1020 à 1045, celui-ci aurait construit une église en l’honneur de saint Vincent et de saint Benoit (V. Hariolf, Chron , lib. IV, cap. xvn, édit. Lot, p. 217).
^EÜCLtÿlAjy AB ANdILBE.RTQ- AiVD CEUTVLAM -AH'DCC XCJX COH5"TRVCTaRVM C-SCRlPTO CODICE F.KM Af F lof-J
Nous verrons aussi ce qu'il faut penser de l’opinion adoptée par les historiens de Saint-Riquier à la suite de Jean de la Chapelle, qui la déduisait lui-même d’un passage d’Hariulf, opinion d'après laquelle l’enceinte de l'abbaye aurait été réduite à la fin du xe siècle ou au commencement du xi° par l'abbé Ingelard. Dans tous les cas,
cette réduction est incontestable. La nouvelle enceinte laissait en dehors d’elle l’église de sainte Marie.
Or la miniature en question montre les trois églises du saint Sauveur ou de saint Riquier, de sainte Marie et de saint Benoît réunies par un seul cloître triangulaire, sans aucune séparation. Remarquons aussi que la grande église est désignée sous le seul vocable de saint Riquier, et non sous celui du saint Sauveur, qui était le principal du temps d’Angilbert.
De trois choses l’une :
ou bien, comme le pense M. Lot, Hariulf n’aurait fait que copier la peinture en question sur une autre du ix° siècle (i).
Ou bien cette peinture aurait représenté l’abbaye telle qu’elle était du temps où il écrivait, c'est-à-dire un peu' avant la chute de la grande église sous Gervin II, et alors il faudrait admettre, quoi qu'en dise Jean de la Chapelle, et
malgré certaines autres apparences, que le rétrécissement de l’enceinte de l'abbaye, ou tout au moins celui du cloître, n’aurait eu lieu que plus tard, peut-être sous l'abbé Anscher de la Ferté (i 097-1 1 36) qui, effectivement, fit travailler aux remparts de la ville.
On peut supposer en troisième lieu qu'Hariulf aurait tout simplement reproduit les trois églises telles qu’elles étaient de son temps, en les réunissant par un’ cloître, pour mettre son dessin d’accord avec les données résultant du texte d’Angilbert lui-même et des autres sources qu’il pouvait avoir à sa disposition.
Quand même il s’agirait d’une reconstruction de l’église de saint Benoit élevée par Angilbert, ce qui n’est pas certain, cela ne serait pas d’une grande importance, étant donné le minime intérêt de celle-ci.
(i) Il a pu aussi tout simplement encarter la peinture elle-même.
J'avoue qu’en l'absence de renseignements plus précis, il me paraît difficile de choisir entre ces trois hypothèses. Différents faits que nous verrons par la suite semblent toutefois peu compatibles avec la première.
On ne doit donc se servir de ce document qu’avec prudence. Toutefois, dans ses parties essentielles, il est contorme aux renseignements écrits que nous possédons d’ailleurs, et s’il a été fait de toutes pièces du temps d'Hariulf, comme tout au moins la grande église et l’église de sainte Marie subsistaient encore à cette époque, on peut légitimement s’en aider pour comprendre et expliquer les renseignements écrits. MM. Graf et Holtzinger (i) ont donc eu tort de l’avoir systématiquement rejeté et de l’avoir considéré comme fantaisiste. On est d’ailleurs revenu sur cette opinion. MM. Dehio et von Bezold (2) en font même un reproche à M. Holtzinger, et considèrent la restitution essayée par celui-ci comme entièrement manquée, faute d’en avoir tenu compte.
M. Enlart (3) s’en est également servi pour établir les caractères de l'architecture carolingienne.
La grande église, qu’Hariulf qualifie de « fulgentissima ecclesia omnibusque ilhus temporis ecclesiis prœstanlissima » (4) fut donc mise par Angilbert sous le vocable du saint Sauveur; mais il ne laisse pas lui-même que d'y ajouter celui de saint Riquier dont elle contenait les précieux restes (5), et il lui arrive même de l’appeler basilique de saint Riquier tout court (6).
Aussi bien, aux yeux des contemporains, le corps de saint Riquier était-il la principale richesse de l’église. La partie orientale de celle-ci, où se trouvait son tombeau était la plus ornée, occupait après tout la place d'honneur, face à l’entrée principale. C'est là que se faisaient le plus ordinairement les offices; c’est elle qui, par la force des choses, devait devenir le chœur proprement dit, si bien que, dans la suite des temps, surtout lorsque la dévotion au Sauveur perdit un peu de sa prépondérance, le vocable de saint Riquier finit par prendre le dessus. Au xie siècle, du temps où écrivait Hariulf, c’était chose faite.
Lorsqu’Angilbert se sert du mot chorus, il le fait habituellement dans le sens personnel et non dans le sens réel, si je puis ainsi parler, c’est-à-dire qu’il l'entend d’une compagnie de religieux chantant ensemble, mais il ne l'emploie guère, comme nous le ferions, pour désigner une partie déterminée de l’édifice. De même Hariulf, lorsqu'il décrit les travaux faits par Angilbert, en résumant les documents contemporains qu'il a pu avoir entre les mains; lorsqu'il parle de son temps, au contraire, il appelle chorus la partie orientale de l’église, c’est-à-dire l’abside, le carré du transept de ce côté, et le chancel, qui devait occuper deux travées de la nef (7).
(1) Op. cit.
(2) Kirchl. Bank ., t. I, p. 1 74. .
(3) Manuel d'archéologie. Architecture religieuse, pp. 155 et suiv.
(4) Hariulf, Cliron., lib. II, cap. vu, édit. Lot, p. 54.
(5) « In ecclesia sancti Salvatoris sanctique Richarii ». Scriptura D. Angilberti, dans Hariulf, Citron ., lib. II, cap. x, édit. Lot, p. 67. — * Nocturnura offîciura in ecclesia sancti Salvatoris et sancti Richarii celebretur ». Institutio Sancti Angilberti ; ibid p. 296. — La description du trésor de 831 dit encore : « Habentur ibi principales ecclesiæ III : una major, in honore sancti Salvatoris et sancti Richarii ». Hariulf, Citron ., lib. III, cap. m, édit. Lot, p. 87.
(6) * Intrantes sancti Richarii basilicam ». De institutione ejus, dans Hariulf, Citron., lib. II, cap. xi, édit. Lot, p. 71. - - Conveniant cruces et processiones vicinarum ecclesiarum ad sanctum Richarium ». Institutio Sancti Angilberti; ibid., p. 299. — * De ecclesia beati Richarii egrediantur ». Ibid,
(7) « Videtur usque hodie in pavimento dion tam pulchra et tam dislincta marmorea operatio », etc. Hariulf,
On sait que, pour assurer la perpétuité de l’office divin, Angilbert avait divisé ses trois cents religieux et ses cent enfants en trois chœurs, dont l’un devait se tenir à 1 autel du Sauveur, le second, à celui de saint Riquier, et le troisième devant la représentation de la Passion (i). Nous verrons où devaient se trouver ces différents objets. Mais VInstitutio (2) apportait à cette règle de nombreuses exceptions.
Il est probable qu’après l’incendie de l’abbaye par les Normands, en 881, alors que le nombre des religieux fut fort diminué et leur zèle ralenti, les prescriptions liturgiques d'Angilbert tombèrent en désuétude et que les religieux firent l’office suivant l’usage général (3). La partie orientale de l’église, la plus ornée, la mieux disposée pour cela, et à la place la plus habituelle pour remplir cet office, devint tout naturellement le chœur et le sanctuaire. L’ancien autel du Sauveur subsista cependant, mais il passa au second rang. Il existait encore au xi” siècle (4).
Dans la miniature d’Hariulf, la grande église se présente sur sa face méridionale. On y reconnaît facilement une basilique à une nef flanquée de bas-côtés et munie de deux transepts, I un à l’est, l’autre à l’ouest, surmontés chacun d’une grosse tour ronde à la croisée. Un chevet un peu moins élevé que la nef fait saillie à l’orient. Il est accompagné et débordé vers l’est par un petit bâtiment qui lui est accolé.
Tout cela répond bien à la description donnée par Hariulf, si sommaire quelle soit : « Hæc ab oriente habet ingentem turrem post cancellum, et, interposito vestibule,
alia turris versus occidentem habetur priori æqualis . Turris ergo orientalis cum
cancello et butico sancto Richario dicata est, et turris occidentalis in honore Sancti Salvatoi ts speciahter est dicata » (5). J ai tenu à donner ce texte dans son intégrité et en latin, parce qu’il est comme le canevas de tout ce qui va suivre.
Nous voyons d’abord clairement que, comme le dessin l'indique, il y avait deux tours semblables, l’une à l’orient, l’autre à l’occident. La partie visible de ces deux tours, qui émerge au-dessus de la toiture de l’église, est cylindrique et se compose d’un large tambour peu élevé, qui semble être en maçonnerie, et qui est garni d’une rangée de petits cercles surmontés chacun d’un petit trait vertical. On ne peut savoir si ce sont de véritables ouvertures ou quelque chose qui ressemblerait à des anneaux.
Sur chacune des deux tours s’élève un haut couronnement très vraisemblablement en charpente, formé d’un étagement de trois toitures tronconiques et d’une dernière conique, en retraite les unes sur les autres. Une arcature (6) circulaire à jour, aux
Citron., lib. II, cap. vu, édit. Lot, p. 55. - * In scamno chori residebat . Abbas quidem coram beati Richarii altare
figens genua . exorabat; ædituus vero in inferiori chori parte stans », etc. Visio Hugoais monaclii. Ibid., lib. IV
cap. xxx, p. 256, 257. — » Persuasit ille frater nomine Teudoaldus sæpefactum sanctum investigari debere in ingressn chori a parte occidentali ». Invention dll corps d'Angilbert par saint Gervin (xi" siècle). Ibid. , lib. IV, cap. xxxn, p. 265, etc.
(1) De institutione ejus, dans Hariulf, Chron., lib. II, cap. xi, édit. Lot, p. 70.
(2) Angilbert avait composé pour le service de son église tout un cérémonial, intitulé Instihltio de diversitate afficiorum. Hariulf en a donné quelques extraits. Un autre fragment beaucoup plus considérable se trouve dans le ms. 23s du fonds de la reine Christine au Vatican; il a été naguère publié par M. F. Lot, à la suite de la chronique d’Hariulf, p. 296. Cette Institutio est un des documents les plus précieux pour notre essai de reconstitution de la basilique d’Angilbert.
I3) Hariulf le laisse entendre d’ailleurs, lorsqu'il dit: s Sont certe et alia multa quæ ad decorem divini officii cum superioribus inveniuntur ab eo (Angilberto) honeste statuta, sed quia, post tanta tempora apud nos, tam pro loci immutatione, quam pro abbatum voluntate, non serventur ». Hariulf. Chron., lib. X, cap. x édit. Lot, p. 69
(4) V. ci-dessous.
(5) Hariulf, Chron , lib. II, cap. vu; édit. Lot, p. 54.
(6) Rappelons qu’en bon français, arcature ne signifie pas autre chose qu’une suite de petites arcades décoratives.
arcs en plein cintre, sépare chacune de ces toitures de la suivante; le tout est dominé par une croix légère qui devait être en fer.
Les deux gravures na sont pas d’accord sur le genre de couverture dont ces toitures étaient garnies : mais, d'après celle de Petau, il semble que ce soient plutôt des tuiles plates en écailles, ou plutôt des essaules, du moins pour la toiture inférieure, qui est la plus grande; car, pour les autres, le genre de couverture n'est indiqué, ni dans l’une ni dans l’autre gravure.
Pour MM. Dehio et von Bezold (1), ces couronnements seraient une adjonction postérieure à l’époque carolingienne.
Leur antiquité ne fait au contraire aucun doute pour M. Enlart (2), qui, à la suite de J. Quicherat (3), les rapproche des tours lanternes déjà usitées à l’époque mérovingienne et qualifiées par les auteurs du temps de machina, arx, turritus apex. Il donne même des vers amphigouriques de Fortunat sur celle de la cathédrale de Nantes, une traduction peut-être un peu trop claire et trop précise, qui pourrait tout aussi bien s'appliquer à nos tours : « Au centre de l’édifice, un pinacle en forme de tour monte vers le ciel, et son couronnement passe du carré au plan circulaire, la tour s’étageant en arcades, porte une flèche qui fait l’effet d’une montagne » (4).
Une curieuse peinture exécutée au xi° siècle par le moine André de Mici dans un obituaire de la cathédrale de Chartres, qui se trouve à la bibliothèque de Saint-Étienne, représente l’ancienne cathédrale de Chartres telle qu’elle fut rebâtie par l’évêque Fulbert après un incendie arrivé en 1020. Elle est accompagnée hors œuvre de deux clochers que MM. Clairval et Merlet (5) considèrent comme plus anciens et comme ayant échappé à l’incendie. Ces deux clochers ont des couronnements absolument analogues à ceux qui figurent dans notre peinture de Saint-Riquier (6).
On peut aussi en rapprocher le couronnement qu’Anségise, cet autre ancien familier de Charlemagne, fit élever un peu avant sa mort, arrivée en 833, sur la tour de la basilique de Saint-Pierre de l’abbaye de Fontenelle, dont il était abbé. Ce couronnement était quadrangulaire et non pas rond, comme à Saint-Riquier. Il était en bois travaillé au tour, couvert de plomb, d’étain et de cuivre doré, et haut de trente-cinq pieds. Anségise y avait fait mettre trois cloches (7).
C’est très vraisemblablement aussi un couronnement analogue qui fut donné
à la tour de l’église de Saint-Bertin de Saint-Omer, après l’incendie de cette église
par les Normands en 860. L’ancienne tour, disent les Miracles de saint Berlin,
« bien que récemment construite, était faite à une mode antique : on la démolit
entièrement et on en éleva une autre d’une étonnante grandeur et d’une structure admirable. Sa longueur par terre égalait la hauteur du faîte de l’église auquel elle
(x) Kirchliche Bank., t. I, p. 175.
(2) Manuel, t. I, pp. 124, 175.
(3) Basilique de Saint-Martin de Tours, dans Mélanges d' archéologie et d'histoire. Archéologie du M. A., p. 44.
(4) In medium turritus apex super ardua tendit Altius ut stupeas arce ascendente per arcus,
Quod ratumque levans crista rotundat opus. Instar montis agens, ædis acumen habet.
Venance Fortunat, vers sur la cathédrale de Nantes, dans Patrol., t. LXXXV1II, col. 127.
(5) Un manuscrit cliartrain du xic siècle, p. 74. — Cette curieuse peinture peut nous donner une idée de ce que devait être celle de Saint-Riquier, avec laquelle elle présente plus d'une analogie.
(6) MM Clairval et Merlet ( op . cit., p 77) rapprochent avec assez d'à-propos ce genre de couronnement de celui du clocher de Saint-Front de Périgueux, qui en serait comme une application en pierre.
(7) * In eadem autem basilica sancti Pétri pyramidem quadrangulam altitudinis triginta quinque pedum de ligno tornatili compositum. in culmine turris ejusdera ecclesiæ collocari jussit. quam plumbo, stanno ac cupro deaurato cooperiri jussit, triaque ibidem signa posuit : nam ante nimis humile hoc opus erat. Ipsam namque turrim simulque absidam tegulis plumbeis a novo cooperiri jussit». Gesta abbatum Fontanellensium , dans Mon. Germ., SS., t. II, p. 296.
devait être superposée. Elle avait été faite d’une ordonnance de trois sortes de trépieds, sans compter l'amortissement supérieur » (i). Cet amortissement était circulaire; une boule surmontée d'une croix en formait le couronnement (2).
Nous verrons que, lors de cette reconstruction, les toitures ne furent plus couvertes de plomb comme par le passé, mais simplement de bardeaux ou essaules de bois, ce qui semblerait assez s’accorder avec notre peinture. Il n’est donc pas certain que, dans leur disposition générale, ces couronnements aient été refaits tels qu’ils étaient avant l’incendie. On ne peut toutefois rien affirmer à cet égard.
Ces deux tours, ainsi que celle de l’église de sainte Marie, qui, comme on peut le voir sur le dessin d’Hariulf, était couronnée d’une façon à peu près semblable, étaient ornées de dorures, du moins dans leur couronnement. Elles servaient de clochers pour renfermer les quinze cloches dont Angilbert avait doté l’abbaye Nous ne savons pas bien en quoi pouvaient consister et à quoi pouvaient servir les cercles qui étaient pendus à ces cloches. Suivant la description du trésor de 83 1, cinq de ces cercles étaient d’argent, les autres d’archal (3).
Dans la miniature d’Hariulf, chacune des deux tours principales s’élève sur la croisée d’un transept dont l’un est placé à l’est, l’autre à l’ouest de la nef.
A ce double transept les documents écrits que nous possédons ne semblent jamais faire allusion : il n’en est jamais question dans les multiples évolutions prescrites dans ce qui nous reste de VInstitutio d’Angilbert; mais nous n’avons pas, tant s’en faut, le texte complet de celle-ci. L’auteur de la miniature ne les a certainement pas
(i| « Sed et turrile ipsius licet noviter qsset superpositum. quia antiquo more erat factum, deposuerunt, et aliud miræ magnitudinis mirabilisque fabricæ studuerunt ædificare, cujus longitude consistentis in terra æquabat altitudinem culminis ecclesiæ cui superponendum erat. Nec mirum ; tristegum enim (ut vulgariter loquamur) trium tripodum ordinibus factum fuerat, excepta summa claxendice. Itaque ecclesiæ superposito et erecto per singulasque compagines juncto, cura tholus pomifer in edito, una cum triumphali signo Crucis erigeretur, ac in gyro ejusdem stipitis superrima rota, ubi hastulæ et tabulatæ præfatæ claxendicis superinniti ac configi debuerant, humerando copularetur; unus artificum, nomine Bertus, stans super eodem circo, arripuit malleum et quasi gratulabundus pro appropinquata pene consummatione tam miri operis, ictum veluti jactanter longius colligens, incaute jecit. Sed eheu! resiliente rota et quatiente, vacillans pedibusque lubricans, de tanta altitudine præceps terra tenus venit ». Miracula Sancti Bertini, dans Acta SS. O. S. B., t. III, p. 129. — Le cartulaire de Saint-Bertin rapporte le même fait, mais avec moins de détails. Cartulaire de l'abbaye de Saint-Bertin , édit. B. Guérard, p. 109. Il faut remarquer que ni l’un ni l’autre texte ne parle de cloches, que B. Guérard fait intervenir dans la traduction, libre il est vrai, qu’il donne du cartulaire ( Op . cit., p. xl).
(2) Cette manière de couronner les tours dut d’ailleurs être usitée durant fort longtemps. On peut presque dire qu’elle n’a jamais cessé de l’être, sauf peut-être durant l’époque gothique. — Une miniature d’un manuscrit du xie siècle (Bibl. de Valenciennes, ms. 502, publié dans Traube, Poetæ latini ævi Carolini ; Mon. Germ., in-40, t. III) contenant les vers de Milon, poète latin du ixe siècle, représente le docteur célèbre Haymon rendant à Milon son livre, après l’avoir corrigé; les deux personnages sont placés sous des architectures parmi lesquelles se trouvent des clochers dont les amortissements rappellent tout à fait ceux de Saint-Riquier. Il n’est pas sans intérêt de rapprocher cette sorte de couronnement du campanile étagé qui, avant le xixc siècle, surmontait la croisée du transept de l’église
actuelle de Saint-Riquier, et qui datait du xvne siècle. (V. ci-dessous. — V. la gravure du Monashcoti, fig. 4). Le
Monasticon Gallicanum montre aussi des clochers étagés d’une façon analogue sur les transepts de l’église abbatiale et de l’église Saint-Etienne de Corbie, — etc.
(3) « Cloccaria auro parafa III; cloccæque optimæ XV, cum earum circulis XV ». Scriptura domni Angilbert i, etc. dans Hariulf, Citron., lib. II, cap. x, édit. Lot, p. 68. La version publiée par les Bollandistes ( Acta SS. Febr., t. III, p. 115) dit « cochlearia » pour « cloccaria», mais ce doit être une erreur. — Le texte aitribué à Anscher est plus explicite : «. In ecclesia sancti Salvatoris sanctique Richarii, duo campanaria auro et argento parata, et ad sanctam Mariam tertium paratum est ». Alia vüa, auctore, ut dicitur, Anscliero , dans Mabillon, Acta SS. O. S. B., t. V p. 123. — <r Circuli ad signa pendentes argentei V, reliqui ex aurichalco ». Descr. de tJiesauro, (831), dans Hariulf, Chrun., lib. III, cap. m; édit. Lot, p. 87.
inventés, et, puisqu’il les a indiqués et qu'il semble véridique sur les autres points, nous devons bien admettre qu’ils existaient en réalité.
Il faut remarquer la toiture à un seul rampant qui couvre chacun des croisillons de ces deux transepts; on ne connaît guère d'exemples de transepts couverts de la sorte.
Malgré le travestissement qu’il a subi au xvne siècle, on voit fort bien que le transept occidental de Saint-Mathias de Trêves qui, dans ses parties les plus anciennes, semble remonter à la fin du xiL' siècle, et avec lequel nous aurons à faire plus d’un rapprochement, était couvert de la sorte, avec un clocher central, s'élevant entre les deux rampants II n’est pas sans intérêt de faire observer que cette église dédiée primitivement à saint Eucaire, avait été magnifiquement reconstruite à la fin du vin.0 siècle par l’archevêque Egbert. N’y aurait-il pas quelque tradition de la basilique élevée par celui-ci?
Toujours est-il que MM. Dehio et von Bezold (1) considèrent l’église carolingienne de Saint-Riquier comme fournissant le plus ancien exemple connu de double transept.
Ces deux transepts sont d’égale longueur et font saillie sur le mur du bas-côté. Cette saillie paraît plus grande dans la gravure de Petau que dans celle de Mabillon. Elle devait l'être encore plus, en réalité, que la mauvaise perspective ne semble l’indiquer. On voit très bien que le cloître, qili s’appuie sur les extrémités des croisillons, laisse entre lui et les bas-côtés un espace vide qu’il n’est guère vraisemblable de supposer beaucoup plus étroit que le bas-côté lui-même. A l’extrémité de chacun des croisillons s'ouvrent deux rangées de trois fenêtres chacune, séparées par une ligne de trois oculus. Dans la gravure de Mabillon, les fenêtres sont amorties en plein cintre; dans celle de Petau. qui, comme nous l’avons dit, semble plus fidèle, elles sont carrées. Du voisinage des tourelles d’escaliers placées contre chacun des transepts, MM. Dehio et von Bezold (2) concluent à la présence de tribunes à chacun de ceux-ci. comme on en voit par exemple à Saint-Michel de Hildesheim et à Saint-Pantaléon de Cologne (3). Si ces tribunes ont effectivement existé, il serait curieux d’en voir un souvenir dans celles qui ont été prévues au xme siècle dans le transept de l’église actuelle et exécutées au xvie, exemple assez rare à cette époque; mais l’existence des trois oculus à l’endroit où devrait se trouver le sol des tribunes, rend la possibilité de celles-ci plus que problématique. Les tribunes de l’église actuelle sont le résultat d’une circonstance toute particulière, ainsi que nous le verrons.
Chacune des deux principales tours est en outre accompagnée d’une, et très certainement dans la réalité, de deux tourelles cylindriques. Ces quatre tourelles étaient placées deux par deux à droite et à gauche, à l’ouest de la tour occidentale, et à l’est de la tour orientale. Elles devaient renfermer des escaliers à vis qui donnaient accès aux parties supérieures de l’église. Nous verrons plus loin lesquelles (4).
(1) Kirchliche Bauk., t. I, p. 174
(2) Loc. cil.
(3) On a fait de ces sortes de tribunes, quoique assez rarement, durant toute l’époque romane : ainsi à Pontigny (Yonne), à Conques (Aveyron), â Saint-Georges de Boscherville (Seine-Inférieurel, à la cathédrale de Tréguier (Côtes-du-Nord), etc.
(4) MM. Dehio et von Bezold ( Kirchliche Bauk.. t. I, p. 566), qui semblent n’avoir connu que la gravure de Mabillon, ont cru qu’il n’y avait que deux tourelles placées l’une à l’extrémité orientale de l’église, l'autre à l’extrémité occidentale et placées dans l’axe principal de la nef, sans s’apercevoir que cela allait contre l’opinion qu’ils avaient émise (p. 169) à savoir que l’église était à double chœur; ils en ont même tiré cette conclusion que les bâtiments à l’est de la tour orientale étaient une adjonction postérieure (p. 174). Mais le dessin de Petau, plus fidèle comme nous l’avons vu, que celui de Mabillon, montre que les deux tourelles visibles sont bien sur le flanc sud de l’église, et qu’elles doivent appeler leurs symétriques sur le flanc nord : cela se sent parfaitement, malgré l’incorrection de la perspective.
PICARDIE HISTORIQUE ET MON l '.VIE NT AI .E
Les historiens anciens de Saint-Riquier, Angilbert, Hariulf et les autres, parlent en effet souvent de cochleœ (i), et par là ils ne peuvent guère désigner autre chose que des escaliers renfermés dans nos tourelles.
Ainsi, pour le jour des Rameaux, Angilbert prescrit que les moines ayant reçu les palmes dans l’église de sainte Marie, s’avancent avec le peuple par le chemin du monastère, et, après avoir traversé le parvis, étant entrés par la porte centrale de l’église, montent par l’escalier en escargot « coclea » du midi, pour arriver à l’autel du Sauveur — qui se trouvait sous la tour occidentale — où l’on célébrait la messe (2). Si Angilbert spécifie l’escalier en escargot du midi, c’est donc qu’il y en avait un aussi au nord.
Nous aurons l’occasion de revenir sur ce texte, et nous verrons notamment comment il se faisait qu’il fallait monter un escalier pour arriver à l’autel du Sauveur.
Dans une relation en vers des miracles de saint Riquier, à propos d'un fait qui a dû se passer sous ses yeux et dont nous aurons à reparler, l'Abbé Angelran (1020-1045) mentionne
» .... introitum cochleœ qua culmina templi » Alta petebantur . (3).
La gravure de Mabillon et celle de Petau indiquent bien la tourelle occidentale comme partant du sol. Il en est de même pour la tourelle orientale dans cette dernière; mais celle de Mabillon la fait émerger du chœur et passer à travers le toit de celui-ci, ce qui est inadmissible. Ici encore le graveur de l’abbé d’Aligre a dû mal comprendre et interpréter à sa manière la peinture originale.
De petites ouvertures superposées le long de chaque tourelle étaient destinées à éclairer l’escalier qui y était renfermé. Cela se voit surtout fort bien dans la gravure de Petau.
L’étage supérieur de chaque tourelle forme une lanterne ajourée d’une arcature en plein cintre. Dans Mabillon, les arcades composant cette arcature sont garnies d'une sorte de grillage qui n’existe pas dans Petau. Ces tourelles sont couvertes par des toitures en poivrière surmontées d'une croix sans doute en fer.
On ne peut s’empêcher de voir dans ces tourelles comme un des prototypes des tours secondaires multiples si usitées dans les grandes églises de l'époque romane, et même du commencement de l’époque gothique, principalement en Allemagne.
La tour orientale, dit Hariulf, se trouvait « post cancellum ».
Le mot cancellus, diminutif de cancer } colonne ou plutôt pilier (4), signifie originairement petit pilier, barreau, puis une réunion de barreaux, soit une grille, une
(1) V. ce mot dans Ducange. — Il n’est pas tout à fait exact de comparer ces tourelles, qui n'ont en définitive qu’une fonction accessoire, avec celles du plan de Saint-Gall, car celles-ci, bien que renfermant elles aussi des escaliers à vis, avaient une bien plus grande importance, et leur étage supérieur formait chapelle. Elles étaient de plus isolées, au moins dans une grande partie de leur hauteur. Dans tous les cas, on ne saurait mettre nos tourelles en parallèle avec celles des églises de Ravenne ou d’autres analogues, qui sont de véritables campaniles.
(2) « Per ostium medianum et per cocleam meridianam ascendentes ad sanctum Salvatorem perveniant ». Institutio Sancti Angilberti, dans F. Lot, Chron. d' Hariulf , p. 297.
(3) Historia relationis sancti Richarii abbatis, dans Acta SS. Bail. April., t. III, p. 465 et Mabillon, Acta SS. O. S. B ., t. VII, p. 565.
(4) « Cancelli videntur dici quia minoribus columnis fiunt. Cancri enim vocantur majores columnæ et maxime quadræ ». Valafr. Strabo, De rebus ecclesiasticis, cap. vi. Patrol., t CXIV, col. 926.
balustrade, en métal ou en bois, et, par extension, toute espèce de clôture, même pleine (i). On appela notamment ainsi, non seulement ces sortes de parapets ou de clôtures en pierre ou en marbre (2) dont il reste encore d'assez nombreux spécimens entiers ou fragmentaires des deux côtés des Alpes, et qui, dans les anciennes basiliques, renfermaient la partie réservée au clergé, mais aussi l’enclos lui-même qu’ils limitaient (3).
C’est certainement dans ce dernier sens que le mot cancellus est employé par Hariulf.
Le mot « post » signifie évidemment derrière (4). Le chancel derrière lequel s’élevait la tour ne pouvait donc se trouver ailleurs qu'à l'ouest de celle-ci, c’està-dire dans la partie la plus orientale de la nef. C’est bien d’ailleurs la place qu'il occupe le plus généralement dans les anciennes basiliques.
Ce chancel devait occuper tout ou partie des deux travées de la nef les plus voisines du transept oriental. Nous verrons qu’au xie siècle l’abbé saint Gervin découvrira le corps d’Angilbert à l'entrée du chœur, vers l'occident, « in ingressn chori, a parte occidentali ». Pour Hariulf, qui relate le fait (5), chorus est bien la partie orientale de l’église où, de son temps, se trouvait le maître autel, et où les moines célébraient leurs offices.
D’après le texte d'Hariulf, le chancel était séparé de la tour occidentale par un vestibulum : « post cancellum , et, interposito vestibulo, alia turris versus occidentem habetur ».
Les rares exemples donnés par Ducange, ou plutôt par Dom Carpentier au mot Vestibulum se réfèrent au sens étymologique de vestiarium , sacrarium , secretarium, en français revestiaire, autrement dit sacristie. Ce n’est évidemment pas de cela qu'Hariulf a voulu parler : dans une description aussi sommaire, il n’aurait pas mentionné une dépendance aussi accessoire. Nous verrons d'ailleurs que l’église de Saint-Riquier possédait un secretarium, ce qui est la même chose, et où il pouvait se trouver.
Ailleurs, on donne à vestibulum le sens de notre mot actuel vestibule, c’est-à-dire de la pièce d’entrée, soit, dans une église, le porche ou le narthex, peut-être aussi l’atrium ou le parvis (6). Mais un porche ou un narthex, et encore moins un atrium ou un parvis, ne pouvait être placé entre la tour occidentale et la tour orientale. Rien de tout cela ne peut donc s’accommoder avec la phrase d'Hariulf.
Le Liber pontificalis emploie fréquemment le mot vestibulum, mais d'ordinaire, et suivant l’avis de Mgr Duchesne, pour désigner le presbyterium, ou tout au moins
(1) « Cancellx , ligna subtilia in traversum facta, vel de ferro in modum retis, nunc vero et de lapidibus fiunt ». Papias. V. Ducange, art. Cancellus.
(2) Il y en eut aussi de métal, de bois ou d'autre matière.
(3) V. Leclercq, dans Cabrol, Dictionnaire d' archéologie chrétienne et de liturgie, t. I, col. 3174.
(4) « Absidam quoque/os/ altarium sancti Galli . ipso composuit tempore ». Rutperti Casus Sancti Galli, dans
Mon. Gerin SS., t. II, p. 70.
(5) Hariulf, Chron., lib. IV, cap. xxxii, édit Lot, p. 265.
(6) « Nutu tandem Dei, seniores loci, misericordia moti, ad monasterium jubent eam in grabato deferri. Ante cujus primum vestibulum diu excubans videbatur ad speciosam portam templi, ut clodus quondam Pétri elemosinam pctere ab introeuntibus gratia orationis ». Liber miraculorum sancte Fidis, lib. IV,. cap. xii, édit. Bouillet, p 197. - » Traxit se in vestibulum ecclesiæ. Verum nimio vento ibi sedere prohibitus, in aliam se contulit porticum ». De ven. Marcwardo, abb. Prumiensi[ 853), c. xix, dans Acta SS. O. S. B., t. V, p. 615. - C’est le sens que lui donne Kraus, Real Encycl'., t. I, p. 121.
un intervalle entre celui-ci et l’autel (i). En admettant le sens du Liber ponlificalis, faudrait-il comprendre qu'en avant du chance! il y aurait eu un presbylerium qui aurait occupé tout le reste de la nef jusqu’à la tour occidentale qui surmontait le carré du transept de ce côté?
Le mot vestibulum ne désignerait-il pas plutôt tout simplement la nef ellemême, ou du moins ce qui en restait en avant du chancel, sans impliquer l'idée de presbylerium, l’excluant même et lui étant opposé, comme une sorte de vestibule en avant de la partie orientale de l’église qui en formait précisément le sanctuaire?
Les anciens auteurs ecclésiastiques, qui aimaient à rapprocher l’église chrétienne du temple de Jérusalem, avaient sans doute emprunté ce terme de vestibulum à l'Ecriture Sainte, et notamment au texte bien connu du prophète Joël : « Inter vestibulum et altare plorabunt sacerdotes » (2). Ils l’appliquaient chacun un peu suivant sa convenance et suivant la façon dont il le comprenait. Hariulf aura pu l’adapter à la disposition intérieure de la basilique, telle qu’elle était de son temps (3).
Quoi qu'il en soit, et les deux versions sont d'accord sur ce point, la peinture d’Hariulf nous montre cette nef accompagnée de bas-côtés. Nef et bas-côtés sont éclairés chacun par six fenêtres en plein cintre, représentant par conséquent, si la peinture était fidèle, autant de travées (4).
Dans l’une et dans l’autre gravure, la toiture de la nef forme comme un damier, avec des espèces de festons sur le bord. Il est difficile de préciser le genre de couverture qu’on a voulu exprimer, car les proportions n’y sont certainement pas observées. Peut-être ces festons figurent-ils des tuiles, des ardoises, des bardeaux arrondis par le bas. Cela est surtout visible dans le dessin de Petau. Une crête ou fétissure crénelée court le long du laite. Le bas-côté semble couvert de tuiles (?) rectangulaires.
Après avoir parlé des tours, du chancel et du vestibule, Hariulf ajoute : « Tunis ergo orientalis, cum cancello et butico, sancto Richario dicata est si.
L’explication du mot bulicum présente quelques difficultés. Il est déjà employé par Angilbert lui-même.
Le jour du Vendredi-Saint, ordonne-t-il, les vigiles doivent se faire à trois chœurs : l’un formé des religieux, devant l’autel de la sainte Croix, le second, composé d’enfants, dans le « trône de saint Riquier », vers l’occident, le troisième « infra buticum », des deux côtés, « comme il a été écrit ci-dessus » (5). Pour les oraisons solennelles et l’adoration de la Croix, il doit y avoir quatre chœurs :
{ij « In ecclesia vero Salvatoris que vocatur Constantiniana, fecit (Hadrianus papa} ante vestibutum altaris gabatas aureas III ». Liber pontificalie, 4dit. Duchesne, t. I, pp. 511, 522, note 117. — « Fecit (I.eo III papa) enim in basilica beati Pétri ... . turibulum aureum ante vestibulum altaris » Ibid., t. II, p. i. — •? Fecit (Léo III papa) imaginera Salvatoris auream quæ stat in trabe super ingressum vestibuli ». Ibid., t. II, p. 15. — « Obtulit (Paschalis
papa) in jamdicta basilica (Sanctæ Mariæ ad Præsepem) arcos ex argento numéro VIII, cum columnisXVI . Fecit
etiam ante vestibulum altaris rugas majores ex argento ». Ibid., t. II, pp. 60, 67, note 33, etc.
(2) Joël, ir, 17. — Cf. : « Inter vestibulnm et altare quasi viginti quinque viri ». Ezech. vm, 16.
(3) Cf. Léon d'Ostie (f 1115) : < L°gatos præterea Constantinopolim ad conducendos musæi et quadratarii operis peritos artifices mittit, ut alii absidam et arcum atque vestibulum majoris ecclesiæ musivo componerent- alii » Lib. III, cap. xxvii. Ducange, art. Musivum.
(4) Suivant la remarque faite par MM. Clairval et Merlet (Un manuscrit chartrain du xie siècle), le nombre des fenêtres indiquées dans la représentation du xic siècle de la cathédrale de Chartres (v. ci-dessus, p. 146) correspond exactement à celui des travées de la crypte de Fulbert encore existante.
(5) Dans une partie qui manque dans le manuscrit que nous possédons de Ylnstitutio.
« l’un, des religieux, devant l'autel de la sainte Croix, l'autre, des enfants, dans le trône de saint Riquier, vers l’occident .... devant le saint Sauveur ». Il y a malheureusement dans le manuscrit, avant ces derniers mots, une ligne coupée par la rognure; mais il y est suppléé par ce qui suit. Au moment de l’adoration de la Croix, on place une croix devant le même autel (de la sainte Croix), que les religieux adorent en chantant l'antienne Ecce lignum Crucis; l’autre est placée sur l’autel des saints Quentin, Crépin et Crépinien, pour être adorée par le peuple; la troisième est placée sur l'autel de saint Maurice (i), et les enfants descendant en ordre et par chœurs, le premier du saint Sauveur, le second de saint Riquier, et le troisième du « trône » de celui-ci, chantant la même antienne, viennent l’adorer (2).
Hariulf fait encore deux autres fois usage de ce même mot.
Lorsqu'on érigeait, dit-il, des colonnes de marbre « in bntico », une de celles-ci tomba des mains de ceux qui la mettaient en place (3) : si grande fut la désolation qu’on n’eut plus le courage de travailler de la journée. Le lendemain matin, les ouvriers étant revenus pour chercher un moyen de remédier à l’accident, on trouva la colonne debout sur sa base, sans aucune lésion; et Hariulf ajoute : « On montre encore la marque de la main de l’ange qui miraculeusement l’avait remise en place » (4).
La vie d’Angilbert attribuée généralement à Anscher (xne siècle) (5) relate le même fait en ajoutant un détail (6) : « La construction de la grande église terminée, lorsqu'on y plaçait des colonnes de marbre pour son ornement, l’une d’elles tomba des mains de ceux qui la posaient », etc. (7).
Un défaut dans le marbre avait sans doute, comme le pense M. Lot, donné naissance à la légende.
Du temps de l’abbé saint Gervin, c’est-à-dire vers le milieu du xie siècle, un moine nommé Hugo, et l'abbé lui-même, auraient eu dans l'église une vision singulière, dont Hariulf, presque leur contemporain, fait un long récit
Mais cette fois nous devons tenir compte de ce fait qu'au xie siècle, le corps de saint Riquier n'était plus dans son tombeau, mais dans une châsse placée sur l’autel même Au moment où le miracle eut lieu, la crypte construite à l’est de l’église par saint Gervin (8) existait-elle déjà? Nous l’ignorons, mais, dans l'espèce, cela n’a pas d’importance.
(1) Nous verrons plus loin où ces différents autels devaient se trouver.
(2) « In Parasceve vero, vigilie in tribus choris impleantur; quorum si unus fratrum coram altare ipsius sancte Crucis, alius puerorum, in throno sancti Richarii, ab occidente, tertius vero infra buticum, hinc et inde, sicut jam supra scriptum est. Sollemnes autem orationes et adoratio Crucis per choros quatuor dividatur; ex quibus unus sit fratrum
coram sancte Crucis altare, alius puerorum in prescripto throno sancti Richarii ab occidente . coram sancto Salvatore.
Cum autem ad adorandam Crucein perventum fuerit. statuatur crux una coram eodem altare, quam fratres antiphonam Ecce lignum Crucis canendo ibidem adorent; alia statuatur coram altare sanctorum martyrum Quintini, Crispini et Crispiniani, quam populus vulgaris adoret; tertia vero ponatur ad sanctum Mauricium, quam pueri descendentes ordinabiliter per choros, primus de sancto Salvatore, secundus de sancto Richario, et tertius de throno ejusdem, eandem antiphonam canendo venientes adorent *. Institutio S. Angilberti, dans F. Lot, Chron. d' Hariulf , p. 297.
(3) « Cum ergo marmorese coluranæ in butico erigerentur. una inter erigentium manus lapsain duo frusta confracta est », etc. Hariulf, Chron., lib. II, cap. vu, édit. Lot, p. 54.
(4) « Monstratur vero ipsum angelicæ manus vestigium, ita ut intuentibus videatur manere divisa, cum ipsum locum teneat fortiorem *. Hariulf, Chron., loc. cil.
(51 Elle est plus sujette à caution que celle d’IIariulf, sur certains points, mais elle n’a pu se tromper sur ces questions de fait. — V. F. Lot, Chron. d'Hariulf, p. xlix.
(6) Lorsqu’ Ancher écrivait, la basilique devait avoir été reconstruite.
(7) « Jam vero perfecta structura majoris basilicæ, cum in eadem marmoreæ columnæ ad ornatum templi erigerentur, una illarum *, etc. Alia vita, auctore , ut videtur, Anschero, dans Mabillon, Acta SS. O. S. B., t. V, p. 127 — Acta SS. Bail., febr., t. III, p. 100.
(8) V. ci-dessous.
Frère Hugo, raconte Hariulf, était venu prier une nuit, avant matines. Sa prière terminée, il s’était assis sur un banc du chœur (i), lorsqu'il entendit des voix mélodieuses partant de la tour occidentale où était l’autel du saint Sauveur, puis une lumière remplir toute cette tour, se dilater et remplir aussi tout le « buticum » de la basilique. Voyant cette lumière céleste se diriger vers le lieu où reposait le corps du bienheureux Riquier, il courut chercher un de ses compagnons pour être témoin du prodige. Lorsqu’ils revinrent, l'église était inondée de lumière et retentissait des chants les plus doux. Pleins de stupeur, ils n’osaient avancer et se tenaient à la porte. Gervin fut lui-même témoin du miracle. Suivant sa coutume, il allait faire une prière à chaque autel; arrivé à celui du saint Sauveur, il vit tout à coup cette lumière céleste remplir la tour. Effrayé^il s’enfuit jusqu'à l'autel de saint Etienne, et il vit la lumière se diriger vers celui de saint Riquier; le lieu sacré où le corps du bienheureux reposait étant illuminé, la lumière se répandit par toute la basilique. Il appela un pieux sacristain pour en être témoin avec lui. Tous deux s'approchèrent : l’abbé s’agenouilla devant l’autel de saint Riquier; le sacristain, se tenant dans la partie inférieure du chœur, repaissait sa vue de cet ineffable spectacle. Ils virent même des esprits célestes s’approcher amicalement du corps de saint Riquier, etc. (2).
Ducange (3), à l'article Buticum, ne donne pas d’autres exemples que ceux qu’il a tirés d’Hariulf; je n’ai pas non plus rencontré ailleurs cette expression : si d’autres auteurs en ont usé, ils doivent être fort rares. Ce devait donc être une expression locale et à peu près spéciale à notre abbaye. Elle venait sans doute d’Angilbert qui peut-être s’en était servi plusieurs fois dans son Institutio dont nous ne possédons que des fragments.
Mabillon (4) suppose que ce mot serait synonyme de ciborium, dais monté sur des colonnes et placé sur les principaux autels. Mais cela n'est pas vraisemblable.
Dans les textes précités, le mot buticum ou buticus (5) est toujours employé au singulier, sans autre désignation : il marque donc un membre unique de la basilique, car lorsque nos auteurs veulent parler de l'une de deux parties symétriques comme par exemple de l'une des deux tours, ils ont toujours soin d'indiquer laquelle
Or nous savons qu'il y avait dans l'église deux autels à ciborium : l’autel du
(1) Le chœur était alors la partie orientale de l’église.
(2) « Quidam frater ex sæculari conversus militia, nomine Hugo, honeste in monachico habitu se agebat; qui quadam nocte, nocturnes præveniens hymnos, post impensam orationem, in scamno chori residebat, cum repente audivit a parte occidentali ipsius basilicæ, in turre ubi est sancti Salvatoris altare,voces mellifluas excelse modulari Cum intentissime carmina eorum auscultans ineffabiliter mulceretur, vidit fusam lucem totam turrem replesse c uœ se dilatans totum buticum basilicæ cœpit implere. At monachus videns oculis cælestem lucem eo tendere quo beatissimi Richarii corpus quiescit, et tali visu valde permotus, ocius surrexit, et tantæ gloriæ volens testem habere concitus dormitorium ivit, et quem primum offendit accivit fratrem, innuens ut cito surgeret, seque sequeretur. Cumque ambo aditum ecclesiæ repetissent, viderunt divino lumine totam completam basilicam, vocesque dulcissime décantantes audierunt, et ingenti pavore concussi introgredi non præsumpserunt. sed deforis stantes, dulcifluo canore eorum corda quæ territa erant, recreabantur. Sed et vencrabilis Gervinus idipsum expertus est; nam cum solito more altaria orando circumiens, venisset ad eamdem sancti Salvatoris memoriam, ibique sacrificium laudis victimaret, subito lux emissa de cælo totam ipsam turrem respersit. At ille tremore tam novæ visionis concussus aufugit, et usque ad memoriam
sancti Stephani protomartyris vadens, cœpit subsistere . cum ecce inspicit eamdem lucem concurrere ad honorabilem
memoriam sancti Richarii. Cumque ipse sacer quod (quo?) beatissimi Richarii corpus pausat locus cælesti lumine esset
repletus, et jam per cætera basilicæ loca se dilataret lumen supernum, venerabilis Gervinus . suscitavit unum de
matriculariis qui religiose se tune temporis agebat, . abbas quidem coram beati Richarii altare figens genua et palmas
protendens, cum lacrymis exorabat; ædituus vero in inferiori chori parte stans hauriebat oculis ineffabilem gloriam Visæ sunt autem et quædam corporum cælestium species, quæ corpori sancti Richarii amicabiliter valde se juno-ebant * Hariulf, Citron., lib. IV, cap. xxx, édit. Lot, p. 256.
(3) Gloss., art. Buticum. — Il ne mentionne pas celui de Y Institutio d’Angilbert qu’il n’a pas connue.
(4) Acta SS. O. S. B ., t. V, p. 109.
(5) Nous ne l'avons jamais au nominatif, il est donc impossible d’en déterminer le genre.
saint Sauveur, à l'ouest, et celui de saint Riquier, à l’est. Quand Angilbert en parle, il sait d'ailleurs fort bien se servir du mot ciborium (i).
Le sens de coupole sous la tour proposé, par M. Hcnocque ne s'accorde pas non plus avec les textes précités : d’ailleurs, puisqu'il y avait deux tours semblables, si l’une d'elles avait une coupole, l'autre en aurait eu aussi une; c’est la même difficulté que tout à l'heure pour le sens de ciborium.
Si au mot Buticum Ducange ne cite pas d’autres exemples que ceux qu'il avait tirés d'Hariulf, ailleurs (2), il cite la définition donnée par Papias du mot Cantharus : « vas quoddam cum annis (leg. ansis) Grœcuni est, ut quidam dicunt vulgo, butticus dicitur ». Le mot germanique Butte, qui signifie une cuve, a en effet donné chez les auteurs de basse latinité de nombreux dérivés (3). Les anciens auteurs liturgiques, notamment, emploient souvent les termes butta, butto, butio, pour désigner un vase creux, un bassin, et le plus souvent une lampe (4). La forme buticum n’aurait-elle pas été prise par Angilbert, et, à sa suite, par Hariulf, au figuré, pour désigner l'abside, à cause de sa ressemblance avec une demie cuve ou d'une demie lampe renversée? Rappelons que jadis on employait parfois le terme de cul de lampe en parlant de l'abside ou du rond-point d'une église.
Tous les passages que nous venons de citer s'accommodent parfaitement avec ce sens.
Quand Hariulf dit que la tour orientale, avec le chancel et le buticum, était dédiée à saint Riquier, il ne peut évidemment parler que de trois parties consécutives de l'édifice et tenant ensemble. Or le buticum ne pouvait se trouver à l'ouest du chancel, puisqu' Hariulf vient de dire que la partie comprise entre celui-ci et la tour de l'ouest était occupée par le vestibulum. Comme d’un autre côté la tour orientale s’élevait à l'est du chancel, il ne reste plus d'autre place pour le buticum qu'à l’est de cette tour, autrement dit du carré du transept, ce qui est bien la place d'une abside.
Le texte de YInslitutio d’Angilbert se comprend également (V. le plan, pl. I, n° 2). Le jour du Vendredi-Saint, dit-il, les vigiles se font à trois chœurs : l'un, celui des religieux, devant l'autel de la sainte Croix, ce qui est naturel et absolument conforme à l’esprit de YInstitutio elle-même qui, d'ordinaire, fait faire à chaque fête les offices à l'autel qui lui est le mieux approprié O). Cet autel de la sainte Croix devait être placé, comme nous le verrons, dans la partie la plus occidentale de la nef, et au nord. Les religieux qui composaient le premier chœur devaient donc se tenir en bas de la nef. Restait pour les deux autres chœurs, la partie orientale de l’église : « alius puerorum, in throno sancti Richarii ab occidente, tertius vero infra buticum ». C'est-à-dire, l’autre, composé des enfants, dans la partie occidentale du « trône » de saint Riquier, autrement dit dans le chancel, et le troisième, sous le buticum opposé à la partie occidentale, donc la partie orientale, soit l’abside elle-même, en traduisant infra par sous, soit la partie droite qui la précédait, en donnant à infra le sens de au bas de; nous verrons en effet que le sol de l’abside devait être surélevé.
(0 « Cumque . allaria . tractare cepimus . et ubi loca convenientia existèrent desuper ciboria ponere
potuissemus . In ecclesia sancti Salvatoris sanctique Richarii, . ciboria duo . In ecclesia sancte Dei genitricis
Marias, . ciborium I -, etc. Scriptura Angilberti, dans Hariulf, C/iron., lib. II, cap. x, édit. Lot, p. 67.
(2) Gloss., art. Butta, 3.
(3) Cf. l’italien botte, tonneau. — Nous en avons en français les dérivés bouteille (buticula diminutif de buticum}), bouton.
(4) V. Macer, Hierolexicon, art. Butto. — D. Cabrol, Dict. d'archeol. chril. et de liturgie, art. Butta, butto, butio.
(5) V. Institulio sancti Angilberti, etc., passim, dans F. Lot, Citron. d'Hariulf, p. 296.
De même pour le miracle des colonnes. Les colonnes de marbre étaient très probablement destinées à servir de supports à une arcature ornant l'abside A 1 intérieur, suivant une mode déjà usitée (i), qui se perpétuera jusqu'à la fin de l’époque romane.
Comme ces colonnes n'étaient pas des parties essentielles de la construction, on a tort bien pu, pour ne pas les abîmer, réserver leur place et ne les poser qu’après 1 achèvement de la maçonnerie. C’est ainsi qu’Anscher a pu dire « perfecta structura majoris basilicœ ».
La vision du moine Hugo n’offre pas plus de difficulté- Observons que celui-ci était assis sur un banc dans le chœur (2). Or, au xt' siècle surtout, le chœur, pris dans le sens absolu du mot, c'est bien la partie orientale de l’église, où se trouvait l'autel de saint Riquier et où les offices se faisaient le plus ordinairement. Il vit donc de là la lumière partant de la tour et de 1 autel du Sauveur, par un symbolisme facile à comprendre, aller se projeter vers la partie orientale de l'église contenant le corps de saint Riquier, dédiée tout entière au saint fondateur de l'abbaye et où il se trouvait lui-même. Elle finit par remplir toute l'abside « totam buticum » qui lui servait de fond.
Il faut remarquer que nulle part, ni Angilbert, ni Hariulf, ni Anscher, n'emploient les mots absis ou absida.
Si Ion jette les yeux sur lune ou l'autre des deux versions de la peinture d'Hariulf, il semble au premier abord que le chevet soit terminé carrément vers
I est. Mais toutes deux présentent à la fois des divergences et des gaucheries qui laissent supposer que l'original ne devait pas être très clair à cet endroit, et que les deux copistes ont cherché à l'interpréter sans bien le comprendre.
Celui de Mabillon a très nettement terminé ce chevet carrément et il a figuré sur sa face méridionale, la seule visible, trois fenêtres en plein cintre surmontées chacune d’un oculus circulaire, ce qui est peu vraisemblable. Bien plus, la dernière fenêtre est complètement collée contre l'extrémité orientale du chevet, sans laisser même la place d'une épaisseur de mur, chose absolument impossible en fait.
Le graveur de Petau n'a marqué que deux fenêtres en plein cintre, sans oculus.
II n’y a au-dessus de ces deux fenêtres que trois minuscules ouvertures en dehors de l'axe de celles-ci et sans aucun rapport avec elles. Ce sont plutôt, semble-t-il, des ventouses pour donner de 1 air sous la charpente, comme cela se faisait souvent (3) Ce serait même une preuve qu il s agirait bien là d'une partie voûtée. Mais à l'extrémité du chevet, il y a une bande verticale noire, à peu près aussi large qu'une fenêtre, mais beaucoup plus haute, dont il est fort difficile de déterminer la nature. Comme la troisième fenêtre du dessin de Mabillon, à laquelle elle répond, elle touche à l’extrémité orientale du chevet (4).
Peut-être cette abside était-elle carrée ou inscrite dans un carré, comme cela se faisait parfois aux époques mérovingienne et carolingienne; par exemple, à Reichenau et dans plusieurs églises de l'Allemagne, dans un assez grand nombre
(fi Ainsi il lil cathédrale de Vaison; V. R. de Lasteyrie, X. Ouinin etla cathédrale de Vaison, dans Mémoires de la Soc. Nat. des Antiquaires de France, t. XLIX, 1889. - H. Labavde, La cathédrale de Vaison. dans Bulletin monumental, t. LXIX, 1905, p. 253. — Au baptistère de Venasque (Vaucluse. V. H. Labande, Le baptistère de Venasque, dans Bull, archèol. du Comité des tr. Inst., 1904, p. 287. — On en voit aussi dans le baptistère Saint-Jean à Poitiers, dans l’église de Germigny-les-Prés, — etc.
(2) « In scamno chori residebat ».
(3) v- Cattaneo. L’architecture en Italie du vie au xi 'siècle, traduct. Le Monnier, p 222.
(4) La miniature du xic siècle représentant la cathédrale de Chartres, dont nous avons déjà parlé (V. ci-dessus p. 146) figure aussi des absides, peut-être d’une façon plus compréhensible, mais tout aussi maladroite.
de basiliques africaines, etc. (i); mais cela n'est guère probable (2), et il vaut mieux croire à une gaucherie de la miniature mal comprise par les dessinateurs du xvn' siècle. Et encore, en regardant bien la gravure de Petau, on a une légère impression de quelque chose qui tourne.
Dans tous les cas, l'un et l'autre ont donné à cette abside une saillie trop grande pour qu'il se- soit agi d'un simple cul-de-four s'ouvrant directement sur le transept, d'autant plus qu'il se serait trouvé en partie masqué dans le dessin par la tourelle cylindrique placée de ce côté. Cette abside était certainement précédée d’une travée rectangulaire, quand ce ne serait que pour dégager les tourelles.
Les basiliques africaines présentent de nombreux exemples d'absides précédées d’une partie droite (3).
Suivant la remarque de M. Cattaneo (4), dans les basiliques italiennes primitives, et cela jusqu'au vu" siècle, les absides s'ouvraient directement sur le transept ou. quand ce transept n'existait pas, sur la nef elle-même, sans saillir de plus d’un demi-cercle. Ce n'est que vers le ix“ siècle que l'on aurait commencé, dans certaines églises monastiques, à le faire précéder d’une travée rectangulaire voûtée en berceau : ainsi à Saint-Ambroise de Milan, à Alliate, dans l'église aujourd’hui détruite de Saint-Hilaire, près de Venise. Dans ces premiers exemples, la travée précédant l’abside était encore peu profonde. Nous verrons qu’il devait en être de même à Saint-Riquier. 11 reste malheureusement de ce côté des Alpes trop peu d'exemples de ces époques reculées pour que nous puissions savoir si l’observation de .M. Cattaneo peut s'y appliquer entièrement : dans tous les cas;, dans' le plan de Saint-Gall, l'abside orientale est précédée d'une travée à peu près carrée (5).
Ajoutons que, d’après la miniature, une croix probablement en fer est plantée à l’extrémité de la croupe de la toiture qui couvre le chevet de l'église. Dans la gravure de Petau, cette croix est posée sur une boule qui manque dans celle de Mabillon.
Le texte précité d'Hariulf pourrait donc se traduire ainsi : « Vers l'orient, elle a une grande tour après le chancel, et, après interposition d'une nef, il y a vers l'occident une autre tour égale il la première; celle qui est tournée vers l'orient
est située près du lieu où saint Riquier a reçu sa sépulture . La tour orientale,
avec le chancel et l'abside, fut donc dédiée à saint Riquier, et la tour occidentale a été dédiée spécialement en l'honneur du Sauveur ».
Si la basilique de saint Riquier avait deux transepts, avait-elle deux absides, en d’autres termes, avait-elle une abside ou tout au moins un chœur à l'occident ? On le croit généralement et les auteurs allemands, en particulier, y voient le plus ancien spécimen des églises à double abside si fréquentes dans leur pays.
(1) V. Gsell, Les monuments antiques de l'Algérie, t. Il, p. 149, etc. — MM. Dehio et von Bezold (Kirchlichc Bank., t. I, p. 174) ont aussi émis cette opinion, mais pour une autre raison. Croyant, à tort comme nous l’avons vu, que les tourelles d'escaliers étaient uniques et placées dans l'axe de la nef, et avec aussi peu de raison, qu’il y avait deux absides, ils ont pensé que ces absides étaient masquées dans des massifs carrés.
(2) L'existence de fenêtres sur le côté rend dans tous les cas l'hypothèse d'une abside inscrite dans un carré absolument inadmissible.
(3) V. Gsell, op. cit., passim.
(4) L'architecture en Italie du VIe au xie siècle, traduct. Le Monnier, pp. 216, 256, 317.
(5) On retrouve encore cette courte travée voûtée en berceau et flanquée de deux tourelles d’escaliers, la cathédrale de Spire, en Allemagne (xi* siècle). — V. aussi R. de Lasteyrie, L’église de S aint-P Hilbert de Grandlieu, dans Mcm. de l’Acad. des Iriser, et B. L., t. XXXVIII, i partie, p. 27 du tirage à part.
EGLISE DE