S. SALVAT O R I S
Essai de restitution de la basilique du S. Sauveur et de S. Riquier CONSTRUITE PAR AnGILBERT (790-800).
LONGANIA
Douze fenêtres hautes, six de chaque côté, éclairaient la grande nef : d'autres fenêtres étaient percées dans les murs des bas côtés. Il y en avait une à chaque travée.
En avant de la basilique, s’élevait un parvis quadrangulaire, clos de murs, et muni sur chacune de ses trois faces septentrionale, occidentale et méridionale, d'une porte formant chapelle.
Le plan schématique ci-contre pourra faire comprendre cette disposition II est bien entendu qu il ne peut en aucune façon avoir la prétention d'une exactitude rigoureuse. Il n a été fait que pour donner une idée très approximative de la disposition générale de 1 église et de l’emplacement supposé de ses diverses parties révélées par les textes. Ainsi les dimensions et les proportions sont absolument arbitraires : la torme des piliers est inconnue.
J ai donné aux trois portes du parvis formant chapelles une forme quelconque, la plus simple possible, pour mémoire seulement et pour en indiquer l’emplacement, puisque nous ignorons absolument comment elles étaient faites.
Le cloître laisse le long du bas côté sud un passage étroit, qui semblera peut-être difficile à admettre; la miniature d Angilbert en révèle cependant bien l’existence. Peut-être ny avait-il pas de mur entre les deux transepts et la toiture du cloître. Allait-elle s appuyer directement au mur du bas côté formant à cet endroit un élargissement de la galerie?
J ai supposé une porte vis-à-vis de celle de saint Maurice, mais il n’est pas certain qu’elle ait existé.
Je n ai pas figuré le petit bâtiment tangent à l'abside, n'étant certain ni de sa forme ni de sa destination, d autant qu on ne voit pas qu’il soit clairement désigné par les textes. Peut-être n était-ce qu une adjonction postérieure reproduite par le dessinateur du xie siècle.
Enfin, encore une fois, tout ce qui précède ne peut être considéré que comme une maniète toujours sujette à discussion de tirer parti des documents que nous possédons, et je n'ai certes pas la prétention d’avoir dit le dernier mot sur cette question, car, bien que relativement nombreux, ces documents ne sont ni assez complets ni assez explicites pour pouvoir donner une certitude absolue.
Dans le dessin d’Hariulf, l’église de sainte Marie et des saints Apôtres se présente comme un édifice plus petit que l'église principale. Elle comporte une nef avec bas côtés, sans transept. Le bas côté sud, le seul visible dans le dessin, n’a aucun percement.
D après la gravure de Petau, la nef est éclairée du même côté par cinq fenêtres hautes en plein cintre : une sixième doit être masquée par la tour; dans celle de Mabillon on ne voit que quatre fenêtres, mais, comme nous le savons, la première doit être plus digne de foi.
Une grosse tour cylindrique, partant du sol, s’élève hors œuvre à l’extrémité orientale du flanc méridional de l’église. Elle est garnie à sa parttie inférieure d'une série d’arcades en plein cintre fermées par en bas, soit par des portes, soit par des portions de murs, jusqu aux retombées des cintres. Son étage supérieur est percé d’une autre rangée de grandes ouvertures également cintrées, dont le dessin ne laisse voir que trois. Elle est couronnée par une grande pyramide en charpente à trois
étages, analogue à celles qui terminent les tours de la grande église, et comme elles surmontée d'une croix apparemment en fer.
La tour empêche de voir s’il y a une abside, mais, en considération de I importance qui, comme nous le verrons, fut donnée à l’autel principal, on est en droit de supposer qu’il y en avait une.
Le dessin tracé avec une certaine recherche de la perspective montre la façade occidentale percée d’une porte en plein cintre, très grande dans la gravure de Petau, beaucoup plus petite dans celle de Mabillon : un oculus s’ouvre dans le triangle formé par le pignon, à la base duquel règne un cordon mouluré. Dans la gravure de Mabillon. ce pignon est surmonté d’une croix, sans doute en fer, qui n’existe pas dans celle de Petau.
La couverture de la nef est formée d’imbrications, beaucoup plus grosses dans la gravure de Petau que dans celle de Mabillon. Dans l’une et dans l'autre, le bas côté est couvert de petits carreaux.
Nous ne savons que peu de chose sur la disposition intérieure de cette église, sur son ornementation et sur son mobilier. Tout ce qu’Angilbert nous en dit, c’est qu il y avait treize autels ouvragés, dont un, vraisemblablement le principal, était couvert d’un ciborium. Il y avait également un lectorium ou ambon magnifiquement paré (i).
Le principal autel, placé avec son ciborium dans l’abside, ainsi que nous l’avons supposé, avait pour vocable la Vierge Marie, patronne de l’église. Angilbert y avait fait placer des reliques de celle-ci et des saintes Félicité, Perpétue, Agathe, Agnès, Luce, Cécile, Anastasie, Gertrude et Pétronille (2).
Les douze autres autels étaient dédiés à chacun des douze apôtres, auxquels, ne I oublions pas, l’église était aussi consacrée. C’est la raison du nombre considérable d’autels renfermés dans cette église qui, bien que plus petite, en possédait deux de plus que celle du saint Sauveur.
Le nombre de six fenêtres, dont devaient être percés les murs goulterots de la nef, permet d’en induire que celle-ci avait autant de travées. On peut donc supposer sans témérité que ces douze autels étaient placés dans chacune des travées des collatéraux, six de chaque côté. Chacun d’eux renfermait des reliques de son titulaire, avec d’autres (3).
1° L’autel de saint Paul, avec des reliques de saint Barnabé et de saint Timothée.
2° L’autel de saint Thomas, avec des reliques de saint Ambroise et de saint Sulpice.
3" L’autel de saint Philippe, avec des reliques de saint Sylvestre et de saint Léon.
4° L’autel de saint André, avec des reliques de saint Georges et de saint Alexandre.
5° L’autel de saint Jacques, avec des reliques de saint Xiste et de saint Apollinaire.
6° L’autel de saint Jean l'Evangéliste, avec des reliques de saint Lin et de saint Clet.
70 L’autel de saint Barthélemy, avec des reliques de saint Ignace et de saint Polycarpe.
8° L’autel de saint Simon, avec des reliques de saint Côme et de saint Damien.
g” L’autel de saint Mathieu, avec des reliques de saint Marc et de saint Luc.
(Il « In ecclesia sancte Dei genitricis Mariæ et sanctorum Apostolorum, altaria fabricata XIII, ciborium 1 et lectorium optime paratum ». Scriptura D. Angllberti, dans Hariulp, Chron., ]ib. II, cap. X, édit. I.ot, p. 67.
(2| ■■ In æcclesia etenim beate Mariæ virginis, altare ipsius. in quo recondite sunt reliquie ejus et sanctarum Felicitatis, Perpetue, Agathe, Agnetis, Lucie, Cecilie, Anastasie, tleretrudis et Pétronille ». Scriptura D. Angilberti, dans Hariulf, Chron., lib. Il, cap. vin, édit. Lot, p. 59. — V. aussi Mon. Gcrm. SS., t. XV, p. 175. — Acta SS. Boit., Febr., t. III, p. ioo.
(3) Dans l’énumération nous ne mentionnerons que celles-ci, en sous-entendant celles du titulaire.
io” L’autel de saint Thaddée, avec des reliques de saint Nazaire et de saint Vital, il” L'autel de saint Jacques le Mineur, avec des reliques de saint Gervais et de saint Protais.
12° L'autel de saint Mathias, avec des reliques de saint Hilaire et de saint Augustin (i).
Saint Pierre ne figure pas, parce qu’il avait son autel dans la grande église.
A l’intérieur de l’église, on voyait la représentation du Christ entouré des Apôtres, peints soit autour de l'abside, soit autour de toute l'église elle-même « q onatim ptcti », ainsi qu’en témoigne les vers que le diacre Micon composa plus tard pour les accompagner.
Hac renitet species geniti genitricis in œde Undique missorum variis distincta figuris (2).
Nous possédons à peu près les mêmes renseignements sur la troisième église dédiée à saint Benoît et à tous les saints abbés réguliers.
Dans la peinture d’Hariulf, ses proportions sont encore moindres que celle de 1 église de sainte Marie. Elle ne comprend qu'une seule nef éclairée sur son flanc sud, qui est le seul visible, par trois fenêtres en plein cintre, sans bas côtés ni transept.
Comme à l'église de sainte Marie, la façade occidentale, montrée par un essai de perspective, est percée d'une porte en plein cintre, très grande dans la gravure de Petau, beaucoup plus petite dans celle de Mabillon. Dans la première, une moulure règne à la base du triangle supérieur de ce pignon; ce triangle est percé de deux petites fenêtres en plein cintre. Dans la seconde, cette moulure n’existe pas et il n'y a qu'une seule petite fenêtre.
Dans 1 une comme dans 1 autre, une croix, qui doit être de fer, surmonte ce pignon, et une autre le pignon oriental.
Dans la gravure de Petau, la couverture est formée de grosses imbrications assez semblables à celles qui couvrent la nef de l'église de sainte Marie, mais placées parallèlement à l’axe de l'église. Dans Mabillon, ces imbrications sont beaucoup plus petites et perpendiculaires à l’axe.
Il n y a ni tour ni abside, mais un petit bâtiment quadrangulaire est appuyé au pignon oriental de l'église. Dans la gravure de Petau, il est percé de trois très petites fenêtres : deux sur le flanc sud, une dans le mur pignon oriental, qu’un défaut de perspective fait voir presque de face, et qui est surmonté d’une croix probablement en fer. Dans celle de Mabillon, ce petit bâtiment est en partie masqué par le cloître qui vient y aboutir, et il n'y a pas de croix.
(1) « Altiire sancti Pauli, in quo reliquie ejus et Barnabe et Timothei; altare sancti Thorae, in quo reliquie ejus, Ambrosii et Sulpicii; altare sancti Philippi, in quo reliquie ejus, Silvestri et Leonis ; altare sancti Andree, in quo reliquie ejus, Georgii et Alexandri; altare sancti Jacobi, in quo reliquie ejus, Xisti et Apollinaris ; altare beati Johannis evangeliste, in quo reliquie ejus, Lini et Cleti ; altare sancti Bartholomei, in quo reliquie ejus, Ignatii et Policarpi; altare sancti Syraonis, in quo reliquie ejus, Cosme et Damiani; altare sancti Mathei, in quo reliquie ejus, Marchi et I.uce ; altare sancti Taddei, in quo reliquie ejus, Nazarii et Vitalis ; altare sancti Jacobi, fratris Domini, in quo reliquie ejus, Gervasii et Protasii; altare sancti Matliie, in quo reliquie ejus, Hilarii et Augustini >. Scriptura D. Angitberti. dans Hariulf, Chron., lib. II, cap. viit, édit. Lot, p. 60. —V. aussi Mon. Germ. SS., t XV, p. 175 . — Acta SS. Boit., Febr., t. III, p. ioo.
(2) * Zonatim picti discipulique sui ». Tituli centulenses, dans Traube, Poetæ latini cevi Carolini, dans Mon Germ., in-40, t. III, p. 295.
Celle-ci montre en outre des imbrications dans la couverture, que le graveur de Petau n’a figurée que par des hachures.
Ce petit bâtiment était-il un chœur à chevet plat tenant lieu d’abside, ou bien un simple bâtiment accessoire par lequel on communiquait de la portion de cloître allant de la grande église à celle de saint Benoît, avec celle conduisant de cette dernière à l'église de sainte Marie? C’est ce que je ne saurais dire.
Tout ce que nous savons sur l’intérieur de cette église, c'est qu’elle ne renfermait que trois autels parés (i) : le premier dédié à saint Benoit, avec des reliques de celui-ci et des saints Antoine et Colomban ; le second à saint Jérôme, dont il renfermait des reliques ainsi que des saints Ephrern et Equitius; le troisième à saint Grégoire, contenant des reliques du titulaire et des saints Eusèbe et Isidore (2).
Le dessin d'Hariulf nous montre les trois églises réunies par un cloître aux arcades en plein cintre, entourant une grande cour à peu près triangulaire. Après avoir longé le flanc méridional de la grande église, depuis à peu près le milieu du croisillon sud du second transept, jusqu’à la hauteur du nu des tourelles cylindriques de la façade occidentale, ce cloître tourne à angle droit pour atteindre le nu de la façade occidentale de l’église de sainte Marie, qui devait être à peu près sur la même ligne que celle de la grande église. De là il devait se retourner pour longer le flanc nord de l’église de sainte Marie, mais celle-ci empêche de le voir. Vers le chevet de celte dernière, il repart obliquement vers le chevet de l’église de saint Benoît, d’où il va se ressouder à la partie longeant la grande église, vers le milieu du croisillon sud du second transept de celle-ci.
C’est la partie du cloître longeant la grande église qui est la plus visible, parce quelle est de face et qu'elle est moins gênée par la perspective. Dans la version de Mabillon, il y a vingt-trois arcades de ce côté; celle de Petau n’en porte que dix, ce qui est plus vraisemblable. Il semble que ce portique devait être en bois, car, d’après l’une et l'autre version, on croit reconnaître que les écoinçons entre les arcades étaient évidés. La toiture est formée d’imbrications dans la gravure de Petau; le graveur de Mabillon et de l'abbé d’AIigre l’a rendue par une suite de lignes perpendiculaires qui semblent vouloir figurer des tuiles creuses.
Les autres côtés du cloître sont semblables à celui-ci. Cela se voit surtout dans
la gravure de Petau qui, sans doute plus fidèle à l’original qu'à la perspective, a
figuré partout les arcades.
Après l’office du matin ou celui du soir, tous les chœurs se rendent à l’église
de sainte Marie, puis à celle de saint Benoît sise à l’orient du cloître; de là par les
degrés des arcades « in orientait parte clauslri . iude per gradus arcuum », ils
entrent dans la basilique de saint Riquier par la porte de saint Maurice, pour y reprendre leurs places (3).
(I) " In æcclesia sancti Benedicti, altaria parata III ». Scriptura D. Angilberti. dans Hariui.p, Cbroti., lib II, cap. x, édit. Lot, p. 67.
(2' * In ecclesia vero sancti Benedicti, altare ipsius, in quo sunt reliquie ejus et Antonii et Columbani; altare sancti Hieronimi, in quo reliquie ejus, Effreni et Equitii ; altare sancti Gregorii, in quo reliquie ejus, Eusebii et Ysidori ». Scriptura D. Angilberti , dans Hariulf, Chron., lib. II, cap. viii; édit. Lot, p. 59. — V. aussi Mon. Germ. SS , t. XV, p. 174.
(3) « Veniant ad sanctum Benedictum, in orientali parte claustri situm; inde, per gradus arcuum, intrent ad sanctum Mauricium, sicque intrantes sancti Richarii basilicam, instituantur suis choris ». De institutione ejus , etc., dans Hariulf, Cliron., lib. II, cap. xr, édit. Lot, p. 70.
Le jour des Rameaux, en cas de mauvais temps, la procession, partie de l’église de sainte Marie, passe par la galerie à rez de chaussée, jusqu’à l'escalier de ladite galerie, « per longaniam terra tenus usque ad ascensorium ipsius Longanie » ; elle monte ledit escalier, et, continuant par la galerie, elle entre dans la grande église par la porte de saint Maurice (1).
Il y avait donc dans le cloître, aux environs de la grande église, un escalier, ou tout au moins des marches.
On se demande même si la galerie n’avait pas deux étages, ce qui n’est pas inusité (2) : l'un à la hauteur du sol du cloître, l’autre à celle du sol de la nef de la grande église. Il faut remarquer que le terrain descend d’une façon assez prononcée au sud de la grande église, qu’actuellement encore le sol de celle-ci est très en contre-haut sur celui du cloître. Cette différence de niveau devait être encore plus considérable avant le rétrécissement de l’enceinte de l’abbaye et la construction des remparts. C’est d’ailleurs ce que laisse supposer l’expression « terra tenus » du second texte, mais la peinture d'Hariulf ne révèle rien de semblable; ce serait une preuve de plus que son auteur se serait borné à reproduire les trois églises telles qu’elles étaient de son temps, en les réunissant par une galerie quelconque.
Les quelques renseignements qui nous ont été transmis sur les autres bâtiments du monastère sont trop incomplets, souvent même trop contradictoires, en apparence du moins, pour que nous puissions chercher à nous en servir avec espoir d’en tirer des conclusions pouvant présenter quelque vraisemblance (3). Il vaut donc mieux nous abstenir de toute tentative qui nous entraînerait beaucoup trop loin dans le champ des hypothèses.
II est inutile de faire remarquer que le plan donné par l'abbé Hénocque (4) en imitation de celui de Saint-Gall, est absolument fantaisiste.
Nous ne sommes même pas absolument certains de la position exacte des deux églises de sainte Marie et de saint Benoît.
Nous savons seulement que l’église de sainte Marie était placée au sud et celle de saint Benoît à l’est (5). De très bonne heure elles ont été abandonnées pour faire le service paroissial aux habitants, à qui les religieux à court d'argent avaient vendu ou ascensé une très grande partie du terrain occupé par l’abbaye d’Angilbert.
L’église de saint Benoît dut disparaître durant les guerres du xv' siècle (6).
Elle devait se trouver à peu près à la hauteur de la tour d’angle sud-est de l’enceinte de la ville et de l’abbaye (V. le plan de la ville d’après le cadastre, fig. 5) sur la rive droite du Scardon qui coulait à côté d’elle et en dehors. Elle était en effet, dit Hariulf, dans le cloître des religieux, « in claustra fratrum », sur la rive du
(1) « De sancta Maria per longaniam terra tenus usque ad ascensorium ipsius longanie quo sursum ascenditur veniant; quibus ibidem sursum ascendentibus, per ipsam longaniam pergentes, ingrediantur per ostium sancti Mauricii », etc. Institutio S. Angilberti , dans Lot, Chron. d’Hariulf , p. 297.
12) Par exemple le beau cloître roman de l’abbaye de Silos en Espagne. V. Dom E. Roulin, Les cloîtres de l'abb. de Silos , dans Rev. de l’Art Chrétien, 1909, p. 75.
(3) Les Miracula S. Richarii insérés dans le Martyrologe de Wolfhardus Haserenni ( Anale c ta Bollandiana, t. XVII, p. 128) indiquent même des distances en des chiffres qui semblent tellement hyperboliques, qu’il n’est guère possible de les considérer comme sérieux.
(4) Hist . de Saint-Riquier, t. I, p. 186.
(51 V. ci-dessus, p. 140.
(6) V. Hénocque, Hist . de Saint-Riquier, t. I, p. 147.
Scardon : « quam super ripant dicti fluvioli collocavit » (1). Dans la gravure de Petau, elle est accompagnée de cette inscription : « Rœc S. Benedicti ecclesia super ripant fluvioli Scarduonis si ta ».
L’église de sainte Marie demeura jusqu’à la Révolution l’unique paroisse de Saint-Riquier, sous le vocable de Notre-Dame. Elle s’élevait alors au-delà du Scardon, un peu au sud de ce cours d'eau, non loin de son confluent avec le ruisseau de la Malvoisine, vis à vis le château de la Ferté, au milieu d’un cimetière qui est encore celui de la commune (V. le plan de la ville, fig. 5). On croit généralement qu’elle occupait l’emplacement de l'église dédiée à sainte Marie par Angilbert. Elle était bien effectivement au sud d’un triangle dont la grande église occupe l’angle nord, et l'emplacement présumé de l’église saint Benoît, l'angle est. Mais elle se trouvait au-delà du Scardon, qui, dans ce cas là — et on le croit généralement — aurait traversé le cloître. Or, Hariulf dit par deux fois que l’église de sainte Marie était construite « en deçà » ( citra ) du Scardon (2). Et plus loin : « Aqua autem torrentis Scarduonis ipsum claustrum prœterfluii ». Or, prœterfluere ne veut pas dire traverser, mais couler à côté, baigner (3). L’église de sainte Marie aurait-elle été changée de place, et cela après le temps d’Hariulf, c’est-à-dire après le xic siècle (4)? Mais pourquoi ce changement qui éloignait encore davantage l’église paroissiale de la ville, qui s'étendait au contraire au nord de l'abbaye? Etait-ce parce qu’elle était trop près des remparts? El dans ce cas, la démolition de l’église de saint Benoît n’aurait-elle pas eu la même cause et n’aurait-elle pas eu lieu au même moment? Toujours est-il qu’après la disparition de cette église de saint Benoît, une chapelle du même titre à la collation de l’abbé fut érigée dans celle de Notre-Dame (5). On voit combien tout cela est incertain..
Nous ne pouvons que suivre Angilbert dans la longue énumération qu’il fait des ornements et des autres objets précieux dont il avait enrichi ses trois églises (6). Un inventaire du trésor de l’abbaye, dressé en 83 1 et rapporté par Hariulf (7), nous donnera des renseignements supplémentaires sur ces objets; il en relate encore d’autres dont le trésor s’était accru depuis qu’Angilbert en avait écrit la description (8).
Nous en avons déjà signalé plusieurs : nous n’y reviendrons pas. Il y avait encore :
Dix-sept croix ornées d’or et d’argent. « Cruces auro argentoque parate XVII ».
(x) Hariulf, Chron., lib. II. cap. vii et vin, édit. Lot, pp. 56 et 58.
(2) « Alteram (ecclesiam) ei (sanctæ Mariæ) construxit quæ citra fluvium Scarduonera hactenus consistit... .. Secunda inferior, quæ in honore nostræ Dominas Sanctæ Mariæ citra fluvium Scarduonem sita est ». Hariulf, Chron., lib. II, cap. vu, édit. Lot, p. 56.
(3) Dans tous les cas, l’abbé Hénocque s’est complètement trompé (Hist. de St-Riquier, t. I, p. 147) en prenant pour le Scardon le sentier qui, dans la peinture d’Hariulf, va de la porte de l’église de saint Benoît à l'église de sainte Marie en traversant l’enclos du cloître. Si maladroit qu’on puisse supposer un enlumineur du xic siècle, on ne peut admettre qu’il ait pu faire passer un cours d’eau par la porte d’une église. D’ailleurs l’une et l’autre gravures nous montrent des personnages se promenant dans ce sentier. Dans la gravure de Mabillon, une ligne vague, serpentant en dehors du cloître et à l’est de celui-ci, peut seule être considérée comme figurant un cours d’eau. Mais existait-elle dans l’original? Elle ne figure pas dans Petau.
(4) Ou bien est-ce le cours du Scardon qui aurait été dérivé?
(5) V. Hénocque, Hist . de Saint-Riquier , t. III, p. 19.
(6) Scriptura D. Angilbert i, dans Hariulf, Chron., lib. II, cap. x, édit. Lot, p. 67. — V. aussi Acta SS. Bail. Febr., t. III, p. 107.
(7) Descriptio de thesauro . dans Hariulf, Chron., lib. III, cap. m, édit. Lot, p. 86.
(8) Un certain nombre, qui figuraient dans le premier, ne se trouvent plus dans le second. Avaient-ils disparu ou bien l’inventaire de 831 les a-t-il négligés? C’est ce que nous ne saurions dire.
— • La Descriptio de 83 1 n’en porte plus que treize : cinq « majores » et huit « minores ». On sait le rôle considérable joué par les croix dans les églises et dans la liturgie de tous les temps, et tout particulièrement dans les anciennes basiliques. Il y en avait sur les autels, il y en avait de suspendues, il y en avait sur la poutre de gloire, il y en avait que l'on portait en procession. Au sujet de ces dernières, rappelons qu’il était d'usage d’en porter plusieurs aux litanies solennelles. Nous en avons un exemple dans l'Institution d'Angilbert elle-même (i).
Six lampes d’argent; douze lampes de cuivre dorées et argentées. « Lampades argentee VI; cuprinæ, aura argentoque decorale, XII ». La Descriptio de 83 1 ne mentionne plus que six lampes d’argent et six de cuivre doré.
Trois pommes d’or. « Poma aurea III ». L’inventaire du trésor de 83 1 explique que ces pommes étaient sur les autels ou y servaient; il s’en était ajouté depuis lors dix-huit en argent (2).
Il est inutile de remarquer que ces pommes d’or et d’argent n’ont rien de commun avec la boule chauffe-mains en cuivre que possède le trésor actuel, laquelle n’est pas antérieure au xiii* siècle.
Cet inventaire de 83 1 mentionne en outre sept autres pommes argentées et dorées, qui servaient aux bannières (3).
Deux grands calices d’or avec leurs patènes; un autre grand calice d’or à images avec sa patène; douze calices d’argent avec leurs patènes. « Calices aurei magni cuin patents II; item calix umts aureus magnus cum imaginibus, simul cum patena sua; alii calices argentei XII cum suis patenis ». La Descriptio de 83 1 porte quatre calices d’or; deux grands calices d’argent et treize petits de même métal, deux patènes d’or; quatre grandes et treize petites d’argent, et une d'archal.
Dix offertoires d’argent. « Offertoria argentea X ». On appelait ainsi des plats ou bassins destinés à recevoir les pains offerts par les fidèles. Ils étaient surtout usités en Gaule (4). Le nombre de ces offertoria s’était singulièrement accru en 83 1 . Il y en avait alors quatre en or, soixante en argent, un en ivoire et un grand orné d’or et d’argent.
Une ceinture d’or. « Balteus aureus I ». Est-ce bien la ceinture liturgique, plus communément appelée cingulum, servant à serrer l’aube autour du corps? Il ne manque pas d’exemples du mot balteus ou baltheus pris dans ce sens (5). Mais sa signification originelle est plutôt civile et même militaire : c’est un ceinturon, un baudrier à suspendre l’épée. Angilbert emploie assez scrupuleusement les mots latins dans leur sens classique. Serait-ce un objet apporté par Angilbert de sa vie séculière, comme les trois qui suivent et qui n’ont rien de liturgique (6) :
Un magnifique encrier d’argent orné d’or. <t Atramentarium optimum argenteum aura paralum I ».
Un couteau orné d’or et de perles. « Cultellus auro et margaritis paratus I ».
(1) « Eo ordine exeant ut primum très situle cura aqua benedicta per portam ejusdem beati Mychaelis précédant deinde thuribula tria cum thyraiamate. Tune cruces septem sequantur, ex quibus ait media crux sancti Salvatoris » Institutio S Angilberti, dans I-or, Citron. d’Hariulf, p. 299. — « Tune iterum procédant septem jamdicte forinsece
cruces ». Ibid., p. 300, etc. — e Cum, pro qualibet tribuiatione cruces sequende . His diebus très cruces et 1res
capse minores, tria vasa cum aqua benedicta, tria turibula tantum portentur, nisi aliter a priore Tel a fratribus consideretur >. Ibid., pp. 302, 303. — Sur les croix multiples portées aux litanies. V. Duchesne, Liber pontificalis, t. II, p. 38, note 37.
{2) « Poma altarium XXI, e quibus tria, aut aurea, reliqua argentea ». Descriptio de thesauro (83»).
(3) « Poma guntfanonum VII, ex argento auroque parata ». Descriptio (831).
(41 v. Duc., art. Offertorium. — Martigny, Diction», des Antiquités chrétiennes, art. Offertorium.
(5) V. Ducange, Gloss., art Baltheus
(6) Cette supposition semblerait d’autant plus plausible que ces quatre objets font défaut dans la Descriptio de 831.
Un objet désigné par ces mots : « bocularis argenteus I » dont il est difficile de préciser la nature. Sa forme française est bouclier. Serait-ce cela? 'i).
Un codex d ivoire magnifiquement orné d or, d argent et de pierres précieuses : « Codex eburnetis aura, argento et gemmis optime paratus J ». Ce codex manque dans la descriplio de 83 1, à moins, ce qui est probable, qu'il ne faille l'identifier avec cette mention de celle-ci : « Tabula; eburneœ ex aura argenloque paratœ unce ». Dans le langage médiéval, un ou unus mis au pluriel désigne toujours un objet double ou multiple. Ce serait donc très vraisemblablement un diptyque d’ivoire.
A ces tables d’ivoire, la descriplio de 83 1 en ajoute deux grandes et deux petites, plus une en cyprès, parée d'argent (2).
On ne sait pas bien ce qu Angilbert entend par « ponga aura parata I ». Serait-ce une épingle (3;. Elle manque dans la Descriplio de 83 1
Quatre encensoirs d’argent dorés. « Incensoria argentea auro parata IV ». En 83 1 , il y en avait huit, plus un autre en cuivre.
Treize hanaps d argent doré. « Hanappi argenlei superaurati XIII ». Suivant la Descriplio de 83 1 , ces treize hanaps étaient suspendus (4).
La même description de 83 1 mentionne en outre un hanap à boire en argent (5).
Une grande coquille d argent à images de même métal, « Conca argentea major cum imaginibus argenteis I ». La Descnptio de 83 1 en mentionne deux : elles étaient suspendues : « Conchæ argenleœ pendentes II ». Le mot coucha est encore un de ces termes employés un peu au hasard par les auteurs anciens pour désigner toute chose pouvant, de près ou de loin, ressembler à une coquille. Il est souvent synonyme de bassin.
Deux aiguières d’argent avec leurs bassins. « Urcei argenlei cum aquamanilibus suis II » (6).
Faut-il traduire « Canna argentea I ; eburnea I » par bâton d'argent et bâton d'ivoire? Nul n’ignore l'usage du bâton dans l’ancienne liturgie. Ou bien faut-il l’entendre par canne, sorte de pot ou de vase dont nous avons conservé le diminutif cannette? Ou bien encore par roseau ou chalumeau au moyen duquel on prenait l’eucharistie sous l'espèce du vin? Du Cange (7) se prononce pour ce dernier sens. J’avoue que celui-ci et le précédent s’expliquent assez bien avec l’argent, moins avec l’ivoire. Quant au premier, il faut observer que canna s'entend généralement d’un bâton creux, d'un tube, plutôt que d’un bâton ordinaire. Mais ces chalumeaux ne seraient-ils pas plutôt désignés par l’expression que nous trouvons un peu plus loin, que d'Achery a lus « sivones argenlei duo », et M. Lot : « suiones argentei duo », et qu'il est difficile de traduire par autre chose? Ces derniers objets manquent à la Descriplio de 83 1, la canna d’ivoire également. En revanche, avec la canna d’argent, elle en mentionne une autre en étain.
Deux seilles ou petits seaux d’argent. « Silule argenleœ II », évidemment destinées
(1) Ducange (art. Bauca) ne donne pas d'autre exemple pour le mot bocularis que notre texte.
(2) « Tabulas . majores II, minores II, ex cypresso una, argento parata *
(3) Ducange, qui donne précisément çe texte comme exemple au mot Punga , traduit ce mot par pera (besace). Mais au mot Pugna , les Bénédictins disent : «• pro punga, a verbo pungere , instrumentum aliquod in acuraen desinens, quo cappæ aliæque vestes clauduntur ». — Dans les Boll. (loc. cil.), il y a coucha.
(4) * Hanappi pendentes argentei XIII ».
(5) « Hanappus ad bibendum argenteus I *.
(6) « Urceolus .... est enim vas superius unde lavandis manibus aqua infunditur. Aquamanile sive aqucemanile... vas inferius in quod manibus infusa aqua delabitur *. Lanfranc, Epist. XIII. Patrol., t. CL, col. 520. — Cette définition est d’ailleurs confirmée par d’autres textes cités par Ducange, art Aquamanile. — Ces objets sont également mentionnés dans la Descriplio de 831.
(7) Gloss, art. Canna.
à porter l’eau bénite (i). Dans la Descriptio de 83i, il n’y a plus qu’une seille d’argent, mais il y en a trois de cuivre et d’airain, dont une argentée (2).
Une clef d’or. « C lavis aurea I ». Cette clef d’or n'existe plus dans la Descriptio de 83 1, qui porte en revanche deux clefs d’argent et une d’archal doré (3).
Une clochette d’argent. « Schilla argentea I ». Trois autres clochettes
« Schillæ III » (4).
Treize couronnes de lumières en argent. « Corone argenteœ cum luminibus XIII ». La Descriptio de 83 1 parle seulement de « coronce argenteœ VII et cuvreœ deauratœ VII ».
Six images d’airain, une d’ivoire. « Imagines enee VI, eburnea 1 ». Il est très regrettable que nous ne sachions pas ce que ces images représentaient. La Descriptio de 83 1 n’en parle pas, à moins que ce ne soient les « imagines bestiarum, avium , hominumque VII ex œre » qui, suivant elle, ornaient les petites poutres placées autour de l’autel (5).
Deux candélabres parés d’or. « Candelabra auro parata II ». En 83i, il y avait quinze grands candélabres de fer parés d’argent et d'or, et sept petits (6).
Un évangéliaire écrit en lettres d’or avec sa couverture d’argent, magnifiquement parée d’or et de pierres précieuses. « Evangelium auro scriptum cum tabulis argenteis auro et lapidibus preciosis mirifice paratum ». La Descriptio de 83 1 le désigne "ainsi :
« Evangelium auro scriptum unum cum capsa argentea gemmis et lapidibus fabricata ». C’est la seule pièce de l’ancien trésor de Saint-Riquier qui, à travers les âges, et à travers toutes les causes de destruction, soit parvenue jusqu’à nous, encore que dépouillée de sa riche reliure. Ce précieux évangéliaire en lettres d’or sur vélin pourpre, conservé à la bibliothèque d’Abbeville (7), est trop connu pour qu’il soit nécessaire de nous y étendre davantage. Qu’il suffise de renvoyer aux nombreux travaux dont il a été l’objet (8).
La Descriptio de 83 1 mentionne encore deux couvertures d evangéliaires parées d’or et d’argent, avec un « falden » d’argent à leur usage. « Alice capsœ evangeliorum duœ ex auro et argento paratœ, faldene addito ex argento fabricatum. °ad opus ipsarum ». Ducange (9), qui ne connaît pas d’autre exemple de ce mot falden, le croit un dérivé de falda, fait sur le terme Saxon Fald, qui, originairement, désigne une étable, et, par extension, toute espèce d’enclos. Ce serait donc une sorte d’étui destiné à renfermer les susdits évangéliaires. Ne serait-ce pas aussi un dérivé de l’allemand Faite, pli, d’où vient également faldistorium (en français fauteuil) qui signifie originairement un siège pliant? Et, dans ce cas, ne serait-ce pas une sorte de pupitre pliant, comme on en fait encore de nos jours et qui est une forme très ancienne? C’est moins probable.
(il « Qui eo ordine exeant ut primum très situle cum aqua benedicta . précédant ». Institut io S. Angilberti
dans Lot, Chron. d'Hariulf, p. 299.
(2) 1 Situla argentea I, ex cupro et ære II, et argento parata I ».
(31 * Claves argentæ II; ex aurichalco deaurata I ».
(4) Dans la version des Bollandistes, (Acta SS. Boit. Febr., t. III, p. 107), il y a : » schillæ sex ». — La Describti
de 831 ne parle pas de ces clochettes. 1
(5) V. ci-dessus, p. 172.
(6| « Candelabra ferrea ex argento et auro parata. majora XV, minora VII ».
(7) Bibl. comm. d’Abbeville, ms. n° 4.
(8) V. notamment D. Martène et D. Durand, Voy. lillér. de deux relig. bèned.. t™ partie, p. 175 Alcius
Ledieu, Biblioth. comm. d'Abbeville; notice sur f Evangéliaire de Charlemagne. — Janitschek,' Die Trierer AJa Handschrift, dans les Publikationen der Qesellschaft fiir Rheinisclie Qeschichtskmide, t. VL (1889, in-fol ) p 8- — etc. ' " ' h
(9) Gloss, art. Falden.
A cela il faut ajouter soixante-dix-huit magnifiques palliums pour tendre, soit sur les autels, soit dans les autres parties de l'église, et notamment dans les entrecolonnements (i).
La Descnptio de 83 1 mentionne en outre les pièces suivantes qui ne figurent pas dans la Scriplura d'Angilbert :
Trente châsses à reliques d’or, d’argent ou d’ivoire parées (2). Nous avons vu qu’Angilbert en avait fait faire lui-même une grande, qu’il fit mettre dans la crypte et treize plus petites qu'il plaça sur la poutre de gloire (3).
Je ne comprends pas bien ce qu i 1 faut entendre par « areœ majores III, et minores 111 ». Area veut dire une surface plane, une aire. Il n’est guère vraisemblable que l’auteur de la Descriptio ait voulu désigner par là des tables ou des tablettes. Peut-être Ducange (4; a-t-il raison de penser qu’il faut lire « area; », des arches, des coffres.
Un flabellum d’argent. 11 est, je crois, inutile d’insister sur le rôle du flabeUum dans 1 ancienne liturgie. 11 est même étonnant que la Scriplura d'Angilbert n’en mentionne pas, mais peut-être n'en existait-il alors qu’en matière moins précieuse et jugés indignes d’attention.
On peut en dire autant du scyphus. Il n'en est pas question dans la Scriplura, tandis que la Descriptio de 83 1 en mentionne cinq en argent, un grand et quatre petits, plus un d'archal (5).
Il est bien difficile de savoir ce que la Descriptio entend par « Tutelli argentei IV ». Ducange (6) propose de lire cultelli Cette explication est plus douteuse que pour area.
Enfin un bâton paré d'or, d’argent et de cristal, et un autre en cristal inachevé. « Baculus auro, argento et crystallo paralus I. Prœparatio baculi unius ex cryslallo ».
La longue énumération des vêtements sacerdotaux et des autres accessoires du culte en étoffes précieuses ne nous apprendrait pas grand chose et nous entraînerait beaucoup trop loin. Ils sont nombreux dans la Scriplura d’Angilbert, plus encore dans la Descriptio de 83 1 . Qu’il suffise d’y renvoyer.
En un mot, Angilbert avait doté ses églises de tous les ornements dont étaient garnies les plus riches basiliques de son temps et que Ton retrouve énumérés avec complaisance par les auteurs contemporains dans leurs descriptions d’églises. Telles, par exemple, les richesses dont, suivant le Liber pontificalis, les papes ont comblé les basiliques de Rome (7). Il estimait lui-même à quinze mille livres et plus la valeur des décorations de l'église et du trésor (8).
La grande église et celle de saint Benoît furent consacrées le jour des kalendes de janvier (icr janvier) par douze évêques : Aleginhardus, archevêque de Rouen;
(0 « Pallia optima LXXVIII ». — Descriptio de 831 : t pallia LXXVIII ».
(2) « Capsæ reliquiarum aurea: et argenteæ vel eburneæ paratæ sunt ,XXX ».
(3) V. ci-dessus, p. 171.
(4) Gloss., art. Area 3.
(5) « Scyphus argenteus major I, minores argentei IV, ex aurichalco I ».
(6) Gloss, art. Tutelli.
(?) — Liber pontificalis, édit. Duchesne, passim ■ — On peut aussi en rapprocher notamment le trésor de l’abbaye de Saint-Trond (870), dans Gesta abb. Trudon., dans Mon. Gertn. SS., t. X, p. 1, c. 13.
(S) « Ornatum ecclesiæ et impensas thesauri dixit valere potuisse XV millia libras et eo amplius ». Hariulf, C/iron., lib. II, cap. x, édit. T.ot, p. 70.
— ig5 —
Georgius, évêque d’Amiens; Gerfridus, évêque de Laon; Plêon, Phréon ou Philéon, évêque de 'J ournai et de Noyon; Hildiivardus , évêque de Cambrai et d’Arras; Theodoinus, évêque de Térouanne; un évêque du nom de Benedictus : on ne connaît de ce nom à cette époque parmi les évêques de la Gaule que saint Benoit, évêque d Angers, qui siégeait en 817, et dont le plus proche prédécesseur connu, Mauriolus, mourut en 771 ;un autre qu’Angilbert appelle Idelmarus, et que M. Hénocque pense être Adalmanus, évêque de Beauvais, mais c’est douteux; deux autres évêques qu’il a été impossible jusqu’à présent d’identifier : Absalon et Kellanus, et enfin deux prélats, légats de l’église Romaine : Johannes et Passivus (1).
Angilbert n’a pas indiqué l’année de cette consécration : on la fixe généralement au 1" janvier 799, d’après notre manière actuelle de compter. Elle n’a pu avoir lieu postérieurement, car Georgius, évêque d’Amiens, qui s’y trouva, mourut dans le courant de cette année (2).
Les autels de l’église de sainte Marie furent dédiés le 6 des ides de septembre, lête de la Nativité de la Sainte Vierge (8 septembre), par les évêques Georgius , Absalon, Pleon et Gerfridus (3). On n’en connaît pas davantage exactement l’année, mais ce lut évidemment vers le même temps, puisque l’évêque Georgius y prit part.
L’autel de saint Gabriel, sur la porte du midi, fut consacré le 8 des kalendes d’avril, fête de l’Annonciation (25 mars), celui de saint Michel, sur la porte occidentale, le jour de sa fête, 3 des kalendes d’octobre (29 septembre) par l’évêque Hildiivardus , et enfin celui de saint Raphaël, sur la porte septentrionale, le 2 des nones de septembre (4 septembre), par Jesse, successeur de Georgius à l’évêché d’Amiens (4).
A défaut d’indication précise, il est difficile de fixer exactement les années de ces diverses cérémonies. En admettant que la consécration de l'église de sainte Marie ait eu lieu le 8 septembre 799, du vivant de l’évêque Georgius , celle de l’autel de saint Raphaël, par Jessé son successeur, n'a pu avoir lieu au plus tôt que le 4 septembre de l’année suivante. Nous savons d’ailleurs que Jessé fut présent au couronnement de Charlemagne à Rome, le jour de Noël de l’an 800 (5). Mais rien ne dit que l’église de sainte Marie ait été dédiée après la grande.
Les bâtiments terminés, les églises, ou à peu près toutes, consacrées, Charlemagne
(1) « Que etiam mirifico ordine dedicate sunt a venerabilibus patribus duodecim sciücet sanctissimis episcopis, quorum nomina, ob venerationem et memoriam illorum, huic opusculo annectenda esse judicavimus. Hi sunt : Meginhardus, Rothomagensis ecclesie sedis venerabilis archiepiscopus, Georgius, Absalon, Gerfridus, Pleon Hildiwardus, Teodoinus, Idelmarus, Benedictus et Kellanus, præclarissimi episcopi; Johannes vero et Passivus sanctc
Dei Romane Æcclesie legati, presules nobilissimi . sub die kalendarum januarii fuerunt Domino consecrata
Scriptura domni Angilberti, dans Hariulf, Chron., lib. II, cap. vin, édit. Lot, p. 58. — V. Hénocque, Hist . de
Sainl-Riquier, t. I, p. 153.
(2) Les travaux n’auraient donc pas duré plus de neuf ans. — La construction de l’église de l’abbaye de Saint-Gall commencée par l’abbé Gozpertus en 810, dura le même laps de temps. Ratperti, Casus Sancti Galli, dans Mou. Gerui. SS., t. II, p. 66. — Une poésie d’Angilbert semble avoir été composée pour cette circonstance. Elle comprend quinze distiques et commence ainsi :
Servulus ecce finis, Ricliarius, inclite pastor,
Hccc tibi construxit parvula tecta, patcr.
Le reste n’est que de la rhétorique qui n’apprend absolument rien. (Duemmler, Poetæ latini cevi Carolini dans Monumenta Germaniœ, in-40, t. I, p. 363.
(3) « In æcclesia etenim beate Mariæ virginis altare ipsius . Vlidus septembris, in ejus sacratissima Nativitate,
a venerabilibus episcopis Georgio videlicet, Absalone, Pleone et Gerfrido, honore dignissimo sunt dedicata Scriptuiu domni Angilberti, dans Hariulf, Chron., lib. II, cap. vm, édit. Lot, p. 60.
(4) » Altare beati archangeli Gabrihelis, quod est situm in porta meridiana. VIII kal. aprilis in Annunciatione sancte Mariæ; Michaelis vero, quod est in porta üccidemali, III kal. octobris, a Hildiwardo venerabili episcopo;
Raphaelis autera altare, quod est in porta septentrionali, II nonas septembris . a Jesse, reliqioso episcopo, optime
est consecratum ». Scriptuni domni Angilberti, dans Hariulf, Chron , lib. II, cap. vm. édit. Lot, p. 60.
(5) V. Waitz, dans Mon. Germ. SS., t. XV, p. 175.
vint en personne, avec sa cour, visiter toutes ces splendeurs aux fêtes de Pâques de l'an 800. C'est alors seulement, et en sa présence, que le corps de saint Riquier fut transféré de son vieux cercueil dans la nouvelle arche précieuse que nous avons cherché à décrire (1).
Les deux églises de sainte \larie et de saint Benoit ayant totalement disparu, nous n’approfondirons pas leur destinée à travers les âges, non plus que celle des bâtiments claustraux autres que la grande église. Nous ne mentionnerons que les principaux laits relatils à ces differents édifices pouvant avoir quelque connexité avec 1 histoire de la basilique de Smnt-Riquicr, qui formera dorénavant l’unique objet de notre étude.
L'église de Saint-Riquier, du tx° au xuie siècle.
Angilbert ne survécut que d'environ trois semaines à Charlemagne. Il mourut le 18 février 814. Par humilité, il voulut être inhumé sous le porche, devant la porte principale de la grande église, en face de la représentation de la Nativité. Sa sépulture était si proche de l'entrée de la basilique, dit Hariulf, que personne ne pouvait y pénétrer sans fouler aux pieds sa tombe. Autour de celle-ci, on mit ces quatre vers inscrits sur des tables de pierre : le premier à sa tête, le second à sa gauche, le troisième à ses pieds, le quatrième à sa droite :
Rex requiem Angilberto da gâter atque pius Rex Lex legum vitam eternam illi da quia tu es Lex Lux lucem semper concédé illi bona qui es Lux Pax pacem illi perpetuam dona es quoniam Pax (2).
Ces vers sont extraits (avec de très légères variantes) d’une petite pièce de huit vers de Bernoin, évêque de Clermont (811-823 env.), où le mot Bernomno remplace celui à' Angilberto. Bernoin devait être lié d’amitié avec Angilbert, car il lui a dédié plusieurs petites poésies (3).
Vingt-huit ans après la mort d’Angilbert, l’abbé Ribodon, son troisième successeur, petit-fils de Charlemagne, trouvant l'emplacement de cette tombe peu digne des
(il Après avoir parlé des treize châsses dans lesquelles Angilbert ivait placé un grand nombre des reliques qu'il setait procurées, Malbrancq ajoute : 1 Eaque sancti Richarii magnitudine, pretiosis integumentis arteque singulari cæteras omnes longe antecellebat, in quam visum est corpus ipsum e vetere scrinio, ubi per centum sexaginta annos
delituerat, transferre, eo episcoporum confluxu et celebritate . sed jam ob tanti monarchæ præsentiam et pietatem
pene hactenus inaudita ». Malbrancq, De Morinis, t. II, p. 146, d’après la grande chron. de S. Riquier.
[2| . Multa usus humilitate . præcepit ut ante fores templi tumularetur . Post mortem utique magni Augusti
Karoli, anno eodem, diebus XX superstes effectue, anno Dominicæ Incarnationis DCCCXIIII, indictione VI, mense
februario, die XII kalendas martii . supernis civibus associatur . Cum Omni veneratione sancto abbati débita
ante portam majoris ecclesiæ honorifice sepelitur. Locus autem ipsius sepulturæ ita aditui ecclesiæ proximus est, ut a nemine basilica ingredi possit, qui non sanctam corporis ejus tumbam calcaret ... In gyro autem sepulturæ isti versiculi in lapideis tabulatis, primus ad caput, secundus ad lævam, tertius ad pedes, quartus ad dexteram expoliti
sunt . »• H»w®w, C/rron., lib. II, cap. xn, édit. Lot, pp. 78. - V. aussi la Vie i' Angilbert attrib. à Anscher
dans Acta SS. O. S. B., t. V, pp. 128. 129. - e In porticu ecclesiæ sancti Salvatoris sanctique Richarii tumulatus est, coram sancta Nativitate. Æpitaphium ejus.. .. ». Angilberti . libellas, dans Mon. Gcrm. SS., t XV p 1-0
(3) V. Bernovoùii carmina, dans Dcmmlkr, Poetæ latini œvi carolini, t. I, p, qjp, ’ ’ ’ /y'
restes de l'illustre abbé, les fit transférer, le 5 novembre 842, dans l’intérieur de la basilique(i), sans doute à la place où il sera retrouvé plus tard sous l’abbé saint Gervin, à l’entrée du chœur (2). Le moine Micon, diacre et poète, composa pour la nouvelle sépulture cette épitaphe en vers :
Hoc recubat busto semper memorabilis abba Angilbertus avons spiritus astra colit Mensis martii obiit bis senis ipse kalendis Construxil templum qnod retinet lumulum Et cluit augusti Karoli sub tempore magni Dogmatibus clarus principibus socius Ante fores templi jussit qui se tumulari Ricbodo hue abba transtulit ac posuit Post annos obitus bis denos ejus et oclo
Corpore cum nactus integer insolito est (3).
Nous verrons que l’ancienne épitaphe fut aussi rapportée à cet endroit avec le corps lui-même (4).
Le diacre Micon, qui vivait entre 825 et 85o environ, ne se borna pas à cette épitaphe; mais, suivant la mode du temps, il composa un grand nombre d’autres inscriptions en vers destinées à être placées en divers endroits des églises et des autres bâtiments du monastère de Saint-Riquier.
Ces inscriptions ont été naguère publiées avec les’ autres poésies de Micon (5).
Il y en a notamment pour chacun des autels secondaires de la grande église et pour ceux de l’église de saint Benoît (6). Il y a aussi un assez grand nombre d’épitaphes, outre celle qu’il avait composée pour Angilbert, lorsque le corps de celui-ci fut transféré dans l’église. Mais il n’est pas certain que toutes ces épitaphes aient été faites pour Saint-Riquier. Certaines de ces poésies ne sont que de simples apostrophes, qui n’étaient pas destinées à être inscrites sur les monuments. Telle par exemple une longue pièce de dix distiques adressée à l’église de Saint-Riquier elle-même (7). Mais ces productions poétiques, généralement fort banales, ne nous apprennent à peu près rien, et ce serait, je crois inutilement allonger cette étude que de les rapporter.
Quelques-unes cependant doivent avoir été faites pour accompagner certaines œuvres d’art, peintures, mosaïques, sculptures ou autres, dont les écrits d’Angilbert et d’Hariulf auraient omis de parler, ou qui n’auraient été exécutées que du temps de Micon.
Ce distique, par exemple, devait évidemment accompagner une représentation d’Adam et d’Eve :
(1) « Nimium moleste ferens talem tantumque virura quotidiano populi accessu calcari, reputansque esse justum ut homo Dei intra Dei domum pausaret, levavitque ejus membra sancta et transtulit ea intra basilicam sancti Richarii die nonarum novembrium. Requieverat in loco priori annis XXVIII ». Hariulf, Citron., lib. III, cap. v, édit. Lot. p. 101.
(2) Hariulf, Citron., lib. IV, cap. xxxii, édit. Lot, p. 264.
(3) Hariulf, Citron., lib. III, cap. vi, édit. Lot, p. 103. — Traube, Poetœ latini œvi carolini (Mon. Germ. in-40, t. III, p. 314). - V. aussi Vie d' Angilbert attrib. à Anscher dans Acta SS. O. S. B., t. V, pp. 128, 129. —
Angilberti . libcllus , dans Mon. Germ. SS., t. XV, p. 179. — Miconis carmina centulensia dans Traube, Poetce
latini œvi carolini dans Monum. Germ., in-40, t. III, p. 265. — Ces faits, et même l’existence de Ribodon comme abbé de Saint-Riquier, ont été révoqués en doute par l’abbé Hénocque ( Hist . de Saint-Riquier , t. I, p. 226 et suiv.).
(4) V. ci-dessous.
(5) Micon. Carmina centulensia, dans Traube, Poetce latini œvi carolini, dans Monum. Germ., in-40, III, p. 265.
(6) V. ci-dessus, pp. 175 et 186.
(7) D’autres sont adressées à des lits, à des tables, à des lanternes, etc.
— ig8 —
Hic Evam loquitur serpens ad conjugis Adœ Sumeret ut malum a Domino vetitum.
Cet autre était destiné à une figure de Daniel dans la fosse aux lions :
Oscula hic duri defigunt blanda leones Divini sacris Danielis manibus (i).
Faut-il voir dans ce dernier la légende d’un sujet de chasse?
Hic hominis pecora fugiunt varia feritatem Mortis vicina ne fièrent gelidœ.
L’abbaye de Centule échappa une première fois aux ravages des Normands, en 845. Les religieux s'étaient enfuis, emportant avec eux ce qu’ils avaient pu des biens de 1 église et le corps de saint Riquier; le danger passé, ils étaient revenus (2). En 85g, nouvelle fausse alerte et nouvelle fuite des religieux, qui sont rappelés miraculeusement par saint Riquier (3).
Les craintes semblaient dès lors évanouies, et, le 6 des kalendes de novembre (27 octobre) 864, Guelfon étant abbé, le chef du saint patron de l’abbaye, qui, de crainte des Normands, avait été mis dans une châsse de bois, fut transféré dans une châsse d’argent, ornée d'or et de pierres précieuses, œuvre du moine Odulfus « ædituus » ou « custos » de l’église. Outre le chef du saint, Odulfus plaça dans la même châsse quelques-unes des nombreuses reliques qu’il avait sollicitées de différents côtés (4), pour ajouter à celles déjà fort copieuses qu’Angilbert avait récoltées,
augmentées de quelques autres que l’abbé Ribodon avait obtenues par l’entremise de Louis le Pieux (5).
Depuis Angilbert, l’église de Saint-Riquier n’avait d’ailleurs cessé de s’embellir et de s’enrichir comme l’abbaye elle-même (6), lorsqu’en 881 les Normands reparaissent, disent les chroniques, conduits par leur roi, Garamond, et guidés par un traître du nom d'Isembard. A leur approche, un moine nommé Jérémie, trésorier de l’église, avait fait faire un grand coffre de bois bardé de fer, pour y emporter ce que
l’abbaye possédait de plus précieux, et principalement les reliques (7).
Après avoir ravagé le Ponthieu et le Vimeu, les pirates s’emparèrent cette fois
de Centule. Ne pouvant abattre la magnifique église de saint Riquier, à cause de
sa grande masse et de sa solidité, ils y mirent le feu, après avoir enlevé de son mobilier tout ce que les religieux n’avaient pu emporter dans leur fuite (8).
(x) Les parois intérieures des églises étaient souvent alors entièrement recouvertes de peintures ou de mosaïques représentant des scènes de l’ancien et du nouveau Testament' mises en regard les unes des autres. Cf. les peintures murales récemment découvertes dans l’église carolingienne de l’abbaye de Munster (Grisons). Zemp et Durrer, Le Couvent de S. Jean à Munster dans les Grisons, dans la publication de la Société Suisse des Monuments historiques, nouvelle série, t. V et VI.
(2) Hariulf, Chron ., lib. III, cap. vin, édit. Lot, p. 112. — Mirac. S. Richarii, lib. I, cap. n, dans Monum. Gertn. SS., t. XV, p. 917. — Acta SS. O. S. B., t. Il, pp. 217, 218. — Acta SS. Boll. April, t. III, p. 454.
(3I Mirac. S. Richarii, lib. Il, cap. 1, dans Acta SS. O. S. B., t. II, p. 224, et Acta SS. Boll. April, t. III, p. 459.
(4) Hariulf, Chron., lib. III, cap. xn, édit. Lot, pp. 122. 125.
(5) Hariulf, Chron., lib. III, cap. v, édit. Lot, p. 100.
(6) Hariulf, Chron., lib. III, cap. xx, édit. Lot, p. 141.
(7) Hariulf, Chron., loc. cit. — Malbrancq, De Morinis, t. II, p. 317.
(8) « Denique ecclesiam splendidissimam beati Richarii, quæ pro sui magnitudine vel firmitate dejici non poterat, admoto igné succenderunt, sublatis prius omnibus quæ discedentibus fratribus, ex supellectili remanserant ecclesiæ », Hariulf, Chron., lib. III, cap. xx, édit. Lot, p. 142. — « Ita ut Isembardus ac Nortmanni, opimioris prædæ frustrati. atrocius sævierint in nobilissimam S. Richarii ecclesiam, cujus augusta specie non potuit quin Germo tangeretur. Et cum parietes Genuensi et Italico lapide collucentes militum oculos proritarent, totis viribus annisi sunt demoliri : verum
îgg —
On raconte que les Normands frappèrent de leurs épées et jetèrent par terre, après l’avoir injuriée, une magnifique image du Christ en croix. Etait-ce la Sancta Passio d’Angilbert ( i ) ?
L’empereur Charles le Gros devenu roi de France (884-887), dit Hariulf, donna de ses biens pour la restauration des églises détruites par les Normands (2) : Hariulf ne parle pas spécialement de l’église de Saint-Riquier, mais il est vraisemblable que, s’il relate le fait, c’est qu'elle en a eu sa part.
Ce qui du peuple chrétien avait survécu au carnage, et les fidèles, dit Hariulf, ne voulurent pas que l'abbaye disparût à la suite d'un pareil désastre : ils firent ce qui était en leur pouvoir pour la remettre en état de servir au culte du Christ et des saints. Les dépendances, le cloître, les bâtiments d’habitation des religieux étaient entièrement détruits (3), mais les autels et les murs de l’église étaient intacts (4). Grâce aux grands revenus de l’abbaye, on eut facilement l’espoir de réparer promptement les dégâts. Ce qui eut lieu en effet, et le monastère ne tarda pas à être remis jusqu’à un certain point en état. Mais les toits ne furent plus faits de plomb comme jadis : on se contenta de les couvrir avec des bardeaux de bois, « ligneis tabulatis » ; et bientôt des clercs et quelques moines, avec un clerc nommé Gerbert à leur tête en guise d’abbé, purent y célébrer régulièrement l’office divin (5).
Les églises biûlées par les Normands et autres n’ont pas toujours été aussi anéanties qu’on pourrait être tenté de le croire. Beaucoup d’entre elles construites en pierre par des architectes de choix, telle que l’était celle de Saint-Riquier, ont pu être très rapidement restaurées : ainsi l’église abbatiale de Saint-Bertin, incendiée par les Normands en 860, fut, à en croire le cartulaire de cette église, réparée en une année (6).
Les faits que nous allons résumer n'ont que des relations indirectes avec l’église de Centule. Nous ne pouvons toutefois les passer sous silence, d’autant que nous
cœmento lapidum instar indurescente, oleum operamque perdidemnt. Ergo ad flammas conversi, fumo saltem nitorem ilium oculos præstringentem obscurarint ». Malbrancq, De Morinis, t. Il, p. 347, d'après la grande chron. de S. Riquier aujourd’hui perdue. - Nous n'avons pas à nous étendre sur les récits plus ou moins fabuleux rapportés sur ces personnages. V. Hénocque, Hist. de S. Riquier, t. I, p. 266.
(1) * Perhibent historiæ, ait Chronicon, ac etiamnum a majoribus nostris enarratur etnicos illos Christi cruci
suffixi statuam pulcherrimam blasphéma multa evomuisse, necnon Ilanos dejectam acinacibus suis multoties impetiisse ». Malbrancq, De Morinis. t. II, p. 348. *
(2) - Hune (Carolum) comperimus erga Dei obsequia promptum, et ad eeclesias quæ incursu paganorum dirutæ erant, restruendas, aliquantulum e suis reditibus donavisse ». Hariulf, Chron., lib. III, cap. xxi, édit. Loi p. 144.
/ 3) Ils étaient peut-être en bois. ’
(4) « Flammas evasit inter monasterii triplicem fabricam, altum, uti vocabant, sancti Richarii palatium ». Malbrancq, De Morinis, t. II, p. 348. — V. aussi le passage suivant d’Hariulf.
(51 « Populus christianus qui cœdibus gentilium superesse potuit ac fideles quique dolenles nimis istius Ioci nobilitatem abolltam, studuerunt qualitercumque agere ut sacer locus non omnimodis deleretur, sed pro posse et pro tempods oportunitate, viviüca Christi laus et sanctorum memoria iterum in eo celebrari inchoaretur et Iicet officinæ vd claustrum, seu ornes dirutæ essent monachorum priscæ habitationes, altaria tamen et ecclesiæ parietes inconvulsi persistebant. Unde et reparandi locum spes promptior habebatur. Accedebat et hoc quia quicumque ibidem Domino militasse!, magnis redituum villarumque copiis potiretur. Hac igitur ratione, et pia Bdelium curiositate atque industria, cœpit locus iterum aliquatenus aptan, ac tectis non plumbo, ut prius, sed ligneis tabulatis, qualiter poterant obductis clericorum exercitus cum aliquibus monachis Deo et sanctis quotidie ibidem vota laudum ferebant, uno ex clericis' nomine Gerberto, jure abbatis eis præsidente ». Hariulf, Chron., lib. Cil, cap. xxi, édit. Lot, p. 148.’- M. Hénocque a dû se tromper en plaçant cette restauration du monastère après la conversion des Normands en 911. Hariulf ne dit rien de pareil: tout semble au contraire indiquer dans le texte précité que la restauration du monastère fut très prompte. Bien que séparé du récit de la destruction de l’abbaye par celui de la vision de Charles le Gros, qui d'ailleurs n’existe pas dans tous les manuscrits, le passage précité lui fait suite en réalité.
1 6; Cartul. de S. Berlin, édit. B. Guérard, p. 107.
les retrouverons dans l’iconographie de saint Riquier. Malgré le merveilleux dont les chroniqueurs les ont accompagnés, ils doivent avoir cependant un fond de vérité. Ils sont d'ailleurs nécessaires pour faire comprendre la suite de l'histoire.
Après le désastre de 88 1, l'abbaye tomba dans la plus grande décadence. Les clercs qui la desservaient à défaut de moines, menaient une vie qui était loin d’être édifiante.
L’essai de réforme tenté par l’abbé saint Gérard, vers le milieu du xe siècle, n’empêcha pas Arnould le Vieux, comte de Flandre, qui s’était approprié le Ponthieu. de dépouiller les abbayes de Saint-Riquier et de Saint-Valéry des corps de leurs saints fondateurs, et de faire transporter ceux-ci à Montreuil. Quelques années après, le moine Fulchericus, qui gouvernait la première, parvint à recouvrer le corps de son saint patron. Le comte de Flandre, ne tarda pas à s’emparer de nouveau des précieux restes, mais il les plaça cette fois, avec ceux de saint Valéry, dans le monastère de Saint-Bertin, plus éloigné et plus sûr (i).
A la mort d’Arnould le Vieux, Arnould II, son petit-fils, lui succéda. Hugues Capet, duc de France, était alors abbé commendataire de Saint-Riquier A la suite d'une apparition de saint Valéry, il remplaça les clercs par des moines, avec Ingelardus, moine de Corbie, comme abbé (2). Ce fut le commencement d’une nouvelle ère de prospérité pour l’abbaye. Ingelardus fit refleurir la régularité et répara en partie les bâtiments claustraux, non pas tels qu'ils avaient été par le passé, mais tels qu’ils subsistaient encore au xi” siècle, du temps d’Hariulf (3).
De ces mots d’Hariulf, Jean de la Chapelle et les autres après lui, ont induit que ce fut Ingelardus qui réduisit le cloître et l'enceinte de l’abbaye (4) Peut-être la grande chronique était-elle plus explicite, mais si Hariulf, malgré l'imprécision de son style, avait voulu parler d'un évènement aussi important que le rétrécissement des limites du monastère, il semble qu’il se serait exprimé autrement. Je croirais plus volontiers que ces aliénations de terrains et ce rétrécissement de l’enceinte de l’abbaye, qui finit par se borner à l’église principale et aux dépendances strictement indispensables, auraient eu lieu insensiblement, au fur et à mesure des besoins, peut-être même dès après le désastre de 881 (5).
Dans tous les cas, Hariulf ne parle pas de l’église : on peut en induire qu’il n’y eut rien ou fort peu à y faire.
Il ne restait plus qu’à y replacer le corps de saint Riquier.
Une députation pacifique d'Hugues Capet auprès d’Arnould II ayant échoué, le duc de France leva une armée. Effrayé, le comte de Flandre céda. Le précieux corps fut donc triomphalement réintégré dans le lieu de sa primitive sépulture, le 3 juin 981.
Le comte Arnould avait fait faire pour les deux saints des châsses a lecticas » d'argent portant cette inscription en vers :
(1) D’après le cartulaire de Saint-Bertin, ce fait aurait eu lieu en 952. Cartularium Sithiense , pars I, Fulquini, lib. II. B. Guérard, Carlul. de Saint-Bertin , p. 147.
(3) « Abbas igitur Ingelardus, Centulam veniens, cuncta pro posse melioravit, claustra reparavit, non tamen ut
antiquitus fuerant, sed modo quo adhuc stare videntur . Monasterio igitur ex parte restaurato habitaculis religioni
congruis », etc. Hariulf, Chron , lib. III, cap. xxrn et xxiv, édit. Lot, p. 155.
(4) « Non tanti ambitus quanti fuerat, sed restringendo eo modo quo est in quantitate de præsenti ». Chron.
abbrev., cap. xxi. — V. Hènocque, Hisi . de St-Riquièr , t. 1, p. 296.
(5) Un certain nombre des terrains ainsi aliénés furent rachetés par la suite, notamment par l’abbé Gille de Machemont au xme siècle, et par l’abbé d’Aligre au xvii*. V. ci-dessous.
Arnulfi comitis quaquaversum facta sciatis Quœ solitus Domino fecerat ipse pio Istud Richario leclum qui .condidit almo Collocavit ei membra pudica sui (i).
Du temps du même abbé Ingelardus, le trésor de l’abbaye s’enrichit de deux nouveaux corps saints : celui de saint Vigor, évêque de Bayeux (vi‘ siècle), apporté par Avition, clerc, marguillier de l’église de Bayeux, pour le soustraire à une invasion; celui de saint Mauguille, religieux de Centule (vu" siècle), rapporté du hameau voisin, où il avait vécu en ermite et où il avait été inhumé (2).
Lorsque Angelrannus (1020-1045), successeur d'Ingelardus, fut devenu vieux et impotent, la nécessité sembla s'imposer de nommer un autre abbé à sa place. Il eut cependant encore l’énergie de repousser les menées d’Enguerran, comte de Ponthieu, qui voulait y pousser un de ses fils, Foulques, moine de Saint-Riquier. Malgré son infirmité, il se fit traîner jusque vers le roi Henri I‘r, pour empêcher cette élection simoniaque. A l’audience royale se trouvait Richard, abbé de Saint-Vanne de Verdun (3), l’illustre réformateur de tant d’abbayes du nord de la France, au xi" siècle, accompagné de son chapelain (4) Gervin. Le Roi estima que nul ne pouvait mieux convenir à l’abbaye de Saint-Riquier, dans ces circonstances difficiles, que le compagnon du bienheureux Richard. C’était en effet un homme de haute valeur.
Originaire de Laonnois ou du pays de Reims, il avait fait ses études dans la célèbre et savante école de la cathédrale de cette ville, et il était devenu chanoine de cette même église. Plus tard, attiré par les vertus du saint abbé de Saint-Vanne, il avait pris l’habit dans son monastère, où il était bientôt devenu son homme de confiance.
Gervin n’accepta la dignité abbatiale qu’après un vote des religieux.
Peu de mois après que Gervin (1045-1075) eût pris possession de ses fonctions, Angelrannus mourait (5). Son successeur lui donna une honorable sépulture dans l’église de saint Riquier, près de l’autel de saint Laurent, avec cette épitaphe composée par Guy, archidiacre, et plus tard évêque d’Amiens, ancien élève du défunt (6) :
Quem tegit hic tumulus beatissimus Angelirannus Hujus cœnobii pastor et abba fuit Dux gregis ecclesiœ monachum spes inclyta vitœ Vixit et in mundo mundus et in Domino (7)
Gervin resta bien dans l’esprit de son ancien maître, et d’ailleurs aussi dans celui des grands abbés de son époque, non seulement en veillant de près à l’excellence
(1) Hariulf, Citron., lib. III, cap. xxii, xxm, xxix, xxv, édit. Lot, p. 150 et suiv. — Ane. martyrol. de S. Riquier, Acta SS. Boll. April, t. III, p. 446. — Sur les variantes de ce texte, v la note de M. Prarond dans Joannis de Capella , Cronica abbreviata , édit, de 1893, p. 57.
(2) Hariulf, Citron., lib. III, cap. xxvm et xxix, édit. Lot, p. 162
(4) Il est qualifié à! apocrysiarius dans la Vita Richardi abbatis S. Vitonis Virdun., (Montun. Gernt. SS., t. XI, p. 286).
(5) Hariulf, Citron., lib. IV, cap. xi-xvi, édit. Lot, pp. 202 à 215.
(6) « Sepultum vero est sancti viri corpus infra militis Christi sanctissimi Richarii venerabile templum, eo loci quo beati Laurentii veneratur martyrium ». Hariulf, Citron., lib. IV, cap. xvn, édit Lot, p. 215.
(7) Hariulf, Citron., ibid., p. 216.
de la vie spirituelle de ses religieux et à l'augmentation du temporel de son abbaye, mais aussi en embellissant son monastère par de somptueuses constructions, en en élevant de nouvelles là où il n’en existait pas, en faisant refaire en maçonnerie les bâtiments qui étaient en bois, en restaurant ceux qui étaient caducs, en réparant ceux qui se détérioraient (i).
Il construisit notamment dans la grande église une belle crypte dédiée à la Vierge Marie, où il mit quatre autels avec de nombreuses reliques qu'il s’était procurées par toute la Gaule. Hariulf nous en a transmis la longue énumération (2).
L’autel principal était dédié à l’Annonciation, à la sainte Croix, à la Vierge Marie, à saint Jean 1 Evangéliste et à saint Riquier.
L autel placé au midi avait pour vocable la Descente du Saint-Esprit, les apôtres Barthélemy et Mathieu, saint Luc évangéliste, les saints Maurice, Nicaise, Léger, et les saintes Agathe et Luce.
Celui qui était placé au nord, la Résurrection et l’Ascension, les apôtres Jacques, Simon et Jude, les saints Quentin, Lucien, Fuscien, Victoric, Gentien, Lambert et les saintes Agnès et Scolastique.
Enfin l’autel qui se trouvait sous celui de saint Riquier était placé sous l'invocation de la sainte Trinité, des saints Denis, Rustique, Eleuthère, Gervais, Protais. Ambroise, Augustin, Jérôme, Athanase, et en général de tous les saints (3).
Que cette crypte ail été faite sous le chevet de la grande église de Saint-Riquier, ces mots de l’énumération des reliques « allare subtus allare sancti Richarii » (4) nous le laissent entendre. Ailleurs, au surplus, Hariulf la qualifie de « crypta orientalis » (5t. Nous nous rappelons qu’Angilbert en avait fait faire une à l’occident sous l'autel du Sauveur (6). Les documents n'en mentionnaient pas à l’orient.
Celte crypte lut dédiée le 14 des kalendes de novembre ( r 9 octobre) (7). Hariulf ne dit pas en quelle année. L'abbaye faisait la commémoration de cette dédicace (8).
Jean de la Chapelle parle également d’une chapelle des saints Mauguille, Caïdoc et Adrien, et d une autre « ex alto latere » dédiée à sainte Marguerite, vierge et martyre, lesquelles saint Gervin aurait aussi fait consacrer (9). Les mots <t ex alio latere » feraient supposer que ces deux chapelles se faisaient pendant. Etaient-ce deux chapelles que Gervin aurait ajoutées à la grande église, ou bien deux chapelles spéciales? C'est ce que nous ne saurions dire avec exactitude. Nous savons au surplus que Jean de la Chapelle a souvent assez mal compris les documents qu’il a eus entre les mains.
Après sa mort (10I, saint Gervin sera inhumé devant l'autel de la Vierge, dans la crypte qu'il avait fait construire, avec cette épitaphe :
(1) Hariulf, Citron., lib. IV, cap. xviii, édit. Lot, p. 220.
(3) Ibid., p. 220.
<4J Ibid., p. 222.
(5) « Sepultus est . Gervinus . ante altare beatæ Mariæ in crypta orientali >. Hariulf, dira,, lib IV
cap. xxxvi, édit. Lot, p. 273.
(6) V. ci-dessus, p. 161.
(7) Hariulf, Citron., lib. IV, cap. xvm, édit Lot, p. 223.
(8) e Centula monasterio, de.licatio orientalis cryplæ in honorem S. Mariæ et S. Richarii sacerdotis gloriosi . F.x Martyrol. Cenlul. Acta SS. Bol!., Octob., t VIII, p. 380.
191 ' Item dedicare fecit rapellam beatorn.n Magdelgisilii, Caydoci et Adriani confessorum, et ex alio latere cape lam beatæ Margantæ, Virginie et martyris Citron, obbr , édit. ,893, p. 76. jean de la Chapelle confond souvent autel avec chapelle.
no) 3 mars 1075, v. s. V. Hariulf, Chron., lib. IV, cap. xxxv et xxxvi, édit. Lot, pp. 272 à 274.
Inclytus iste pater dœmon per quem ruit ater F/os pins in populo dormit in hoc tumulo Ardua reclarum scandens qui rite viarum Corporis assiduus martyri\ator erat Régula virtutum rectorum lux monachorum Exstitit a puero corpore virgineo Hune sic florentem sludiose pista docentem Mars tua tertia lux abstulit atque redux (i).
Malbrancq (f 1 653), qui a pu voir cette crypte, mais qui s'est surtout servi, comme nous le savons, de la grande chronique de Centule, aujourd'hui perdue, dit à ce sujet que Gervin « tumulum accepit ad Parthenium altare, inter columnas et quatuor aras quas ipse ad D. Richarii turrim extruxerat » (2 . Ces mots sembleraient faire supposer que, comme la plupart de celles de la même époque, elle était divisée en trois nefs par deux rangées de colonnes, et qu'il y avait deux autels dans la nef centrale, et un dans chacune des deux nefs latérales.
Le P. Ignace en parle de même comme existant encore de son temps, et il l’appelle Notre-Dame de la Voûte (3).
Cette crypte devait encore exister dans la seconde moitié du xvii" siècle, lorsque labbé d’Aligre fit faire à l’église l’importante restauration dont nous parlerons plus loin. Dans une lettre qu'il écrivit vers cette époque à dom Thierry Ruinart, dom Claude de Lamy, religieux de Saint-Riquier, s’exprime ainsi : « L’on a seulement découvert dans une chappelle souteraine le tombeau de St. Gervin, où sont encore tous les ossemens, excepté le chef. On les y a laissés, parce qu’il ne se trouve aucun authentique que ce soit luy. On le voit, parce qu'il est dit qu'il fut inhumé in criota interion B. M., et qu’on ne trouve pas dans aucun endroit qu’on y ayt enterré personne que luy » (4).
Depuis lors, la crypte fut oubliée, et on a perdu jusqu’à la connaissance de son emplacement.
Des fouilles pratiquées jadis par l'abbé Fricourt, l’abbé Hénocque, et sans doute par d’autres avant eux sur divers points de l’édifice n’en ont révélé aucun vestige (5). On avait négligé d'en faire sous le chœur et sous le sanctuaire, qui était cependant un emplacement assez vraisemblable pour cette crypte, d’après les renseignements que nous possédons au sujet de celle-ci (6), d’autant que le sanctuaire est surélevé de sept marches au-dessus du sol de la nef. J'y ai fait faire en 1908 quelques tranchées, et je n’ai guère été plus heureux. J'ai pu seulement constater que tout le terre-plein du sanctuaire jusqu’au bon sol, qui se trouve à environ i"*5o à 2 mètres au-dessous du dallage actuel, forme un remblai, dans lequel on a trouvé, bien qu’en très petite quantité, des ossements, quelques fragments de carreaux en terre cuite de diverses époques, dont quelques-uns pouvaient bien remonter au moins au xiiT siècle, de tuileaux portant souvent des traces de feu, de charbon de bois, de dalles de pierre,
(1) Ce texte a été rétabli d'après les variantes les plus vraisemblables pour le sens. Pour ces variantes v. Lot Chron. d'Hariulf, p. 274.
(2) Malbrancq, De Morinis, t. II, p. 818.
(3) Gervin Ier, abbé « apporta avec soy quantité de reliques et fit édiffier la chappelle de Nostre-Dame de la Voûte *. L’Histoire ecclésiastique de la ville d'Abbeville , Paris 1646, p 448. — - Il fut ensevely dans la chapelle de Nostre-Dame' qu’il avoit fait construire ». Ibid., p. 450.
(4) 31 2 3 4 5 6 octobre, sans date d'année. B N., ms., Picardie, t. XXVtl, fol. 131, publ. dans Loi, Chron d’Hariulf p. 2S7.
(5) Hénocque, Hist . de St-Riquier , t. I, pp. 341, 384.
(6) Travées 17, 19, 21, 23, 24, 22, 20, 18 du plan.
et notamment quelques morceaux du fameux dallage en porphyre d’Angilbert, qui, nous l’avons vu, a dû subsister en place jusqu'au xvne siècle.
Au milieu de la travée 17. 18, 19, 20, exactement dans l’axe de celle-ci, dans la direction est-ouest, à environ im85 en avant de la première marche du maîtreautel, se trouvait un cercueil, d'un seul morceau, en pierre calcaire très dure, exactement dressé, mais d'une taille assez grossière au marteau. Ce cercueil a la forme d’un rectangle arrondi en demi-cercle, du côté faisant face à l’autel : ses parois, qui ont environ 12 centimètres d’épaisseur, sont verticales, avec une sorte de plinthe, haute de 10 centimètres, en légère saillie, à sa partie inférieure. Long de 2m20 sur om7i de largeur et oni62 de hauteur, il est placé sur le bon sol, qui, comme nous venons de le voir, se trouve à cet endroit à environ im5o du dallage actuel. Il est recouvert par trois dalles en pierre calcaire tendre débitées à la scie et paraissant très modernes. Il renferme les ossements d'un homme d'assez haute stature, moins la tête, mêlés à quelques fragments d'étoffes tombant en poussière avec les débris d'une sorte de casserole en terre grossière mais peu ancienne, semble-t il, ayant pu servir de vase à parfums, plus quelques morceaux de carreaux vernissés, le tout pêle-mêle et repoussé dans le fond du cercueil vers l’ouest.
Serait-ce ce que Claude de Lamy a pris pour le tombeau de saint Gervin? L'absence de tête pourrait le laisser supposer.
Entre les piliers 19 a, 21 a, derrière le tombeau de Jean de la Gruthuse ( 1 5 1 2), on est tombé sur un caveau construit certainement au xvne siècle, contenant le corps de ce personnage, avec une inscription sur une lame de plomb datée de 1681 (1).
Le remblai du sanctuaire ne peut donc dater que des travaux de l’abbé d’Aligre, dans la seconde moitié du xvn° siècle.
Faut-il en induire que la crypte aurait été alors détruite de fond en comble, sans qu'il en soit laissé la moindre trace? Mais nous avons vu que le bon sol n’était pas à plus de im5o, au minimum, du dallage actuel : la crypte ne pouvait guère avoir moins de 2m5o de hauteur. Si l’ancien sol du sanctuaire avait été plus élevé qu’aujourd’hui, les grandes arcades du rond point, déjà fort basses, l’auraient été d’une façon peu agréable. D’ailleurs les bases de ces piliers ne permettent guère de présumer que le sol du sanctuaire ait jamais été plus élevé qu’il ne l’est aujourd'hui.
On ne peut pas supposer que cette crypte aurait été détruite dès le xin® siècle, lorsqu’on jeta les fondements du chœur et du transept actuels. Comment alors expliquer les paroles du P. Ignace et du correspondant de dom Ruinart? Pourtant la modification apportée en 1681 au caveau funéraire de Jean de la Gruthuse a dû avoir une cause : serait-ce la démolition de la crypte?
Ne serait-ce pas simplement que la crypte se serait trouvée à un autre endroit; mais où?
Il y a là un mystère impossible à éclaircir dans l’état actuel.
Gervin orna en outre son église de riches tentures et de tapis (2). Il avait aussi rapporté d’un voyage à l’abbaye de Gorze, en Lorraine, un précieux manuscrit sur l'histoire du monastère de Centule, que les moines, fuyant les invasions des Normands, v avaient sans doute jadis apporté et laissé. On avait alors perdu le souvenir de la sépulture d’Angilbert. Sur les indications du manuscrit, on retrouva d’abord celle de son fils Nithard, puis, à l’entrée du chœur, vers l’occident, celle de l'illustre abbé,
(1) V. ci-dessous.
(2) Hariulf, Chron., lib. IV, cap. xviii, édit. Lot, p. 223.
sous une dalle où l’on apercevait encore les mots Rex, Lex, Lux, Pax, qui commençaient et qui finissaient chacun des vers de l’inscription primitive de son tombeau, laquelle avait sans doute été tranférée à cet endroit avec ses restes. On trouva aussi un parchemin placé dans le nez de l'abbé, et qui ne laissait pas de doutes sur son identité, Les ossements furent levés, vénérés, puis replacés honorablement. Gervin ordonna de célébrer à l'avenir la mémoire de saint Angilbert (i). Le chroniqueur ajoute qu’il fit aussi lever les corps des saints Caïdoc et Frichor ou Adrien, pour les exposer à la vénération des fidèles.
Précédemment, Gervin avait transféré les restes de saint Vigor dans une nouvelle châsse ornée d’or et d’argent (2).
Parmi les miracles attribués à l’intercession de saint Riquier, du temps de saint Gervin, Hariulf rapporte l’extinction d'un violent incendie, dont la plupart des historiens de Saint-Riquier, depuis Jean de la Chapelle (3) jusqu’à l'abbé Hénocque, en passant par Malbrancq, pensent que la grande église aurait été la victime. En lisant attentivement le texte d’Hariulf, il semble cependant que celui-ci parle seulement d’un bâtiment voisin de l’église, dont l’embrasement aurait sérieusement menacé celle-ci, l’aurait même quelque peu endommagée, mais sans l'avoir autrement atteinte. L'intervention du saint aurait eu précisément pour effet d’éteindre l’incendie à temps pour que l’église ait été préservée.
Hariulf dit en effet : « Ab aquilonali plaga monaslerii ejusdem confessons domini Richarii quadam vice orto pergrandi incendio ». Le mot monasterium, dans l’espèce, n a pas de valeur . on sait en effet que les auteurs du moyen âge l’emploient indifféremment dans le sens de couvent et dans le sens d 'église. C'est même un de ces mots à double sens qui font le désespoir des archéologues. Il faut donc voir le contexte. Les religieux « perterriti tanto imminentis vulcani excidio », c’est-à-dire effrayés de la ruine que pourrait amener la flamme menaçante, se hâtent de mettre à l’abri les reliques et le trésor. Le feu tombait déjà en maints endroits sur l’église « ignis plus centum locis super ecclesiam sparserat », et le plomb, au-dessus duqueï les flammes passaient, coulait en fusion « plumbum, superante igné , liquescens defluebat » Tous ces phénomènes sont le fait d'un édifice non pas en flammes lui-même mais tout voisin et dans le vent d’un violent incendie, dont la chaleur pouvait être assez forte pour faire fondre le plomb qui le recouvrait. Remarquons que l’église n’est distante que d’environ quinze mètres du mur de clôture extérieur de l’abbaye du côté nord, et qu’il en a toujours été ainsi. L’incendie devait être celui d’une des maisons de la rue qui longe ce mur à l'extérieur. Le feu, ajoute Hariulf, calmé comme dans de la paille, où il n'a pas de force, s’éteignit sans aucun secours humain par la grâce de Dieu et l’intercession de saint Riquier (4).
Il y avait aussi, paraît-il, de son temps, dans la grande église de Saint-Riquier un réduit ou cellule, dans laquelle saint Gervin entendait les confessions des fidèles. Les religieux appelaient cette cellule « confessio » ou « locus confessionis et misericordiœ » (5)
(1) Hariulf, Chron., lib. IV, cap. XXXII, édit. Lot, p. 264. — Vie d'Angilbert attrib. d Anscher, dans Acta
SS. O. S. B , t. V, p. 128. — L’abbé Hénocque a émis des doutes sur ces faits (Hist . de S. Riquier , t. I p 343)
Nous n’avons pas à approfondir la question.
(2) Hariulf, Chron , lib. IV, cap. xx, édit Lot, p. 229.
(3) Chron. abbr., édit. 1893, p. 87 - Nous avons déjà vu que Jean de la Chapelle avait souvent fort mal compris les textes qu'il avait eus entre les mains; il a même dû y ajouter. On s'en aperçoit notamment en le contrôlant avec Hariulf. - D'ailleurs, plus loin (ibii., p 95), le même Jean de la Chapelle attribue l'écroulement de l'église sous Gervin II à l’incendie de 881, et non à celui-ci, qui devait pourtant être plus récent. — Malbrancq (De Mariais t. II, p. 815) semble avoir compris de même.
(4) Hariulf, Chron., lib. IV, cap. xxxi, édit. Lot, p. 258.
(5) Hariulf, CAro»., lib. IV, cap.xxvn, édit. Lot, p. 251. — Jean delà Chapelle, Chron. abbr., édit. Prarond, 1893, p. 86.
Gervin II, neveu de saint Gervin, que celui-ci, affligé d'une horible lèpre, avait, en 1071, désigné lui-même pour son successeur (1), nous est dépeint comme un homme intelligent, d’une élocution facile et agréable, d'un dehors séduisant, mais ambitieux et attaché aux choses terrestres. Ayant, par la suite, obtenu l'évêché d’Amiens, il aurait agi avec son abbaye plus en évêque qu’en abbé et s’y serait rendu odieux. Il est toutefois reconnu que le portrait poussé au noir qu’en a fait Hariulf — ou peut-être un interpolateur — est au moins exagéré (2).
De tout ce qui précède, il résulte, je crois, bien clairement que la basilique d Angilbert, restaurée après 1 incendie de 881, subsistait encore dans son ensemble au milieu du xie siècle. Ses autels étaient encore en place, tels que leur fondateur les avait établis, avec leurs anciens vocables (3). Dans une courte pièce de vers sur les abbés de Saint-Riquier ses prédécesseurs, l’abbé Angelran (1020-1045) dit positivement à propos d’Angilbert :
» Qui pressens templum condidit » Virlule regis Karoli (4).
Nous avons déjà remarqué au surplus qu’Hariulf, qui écrivit presque toute sa chronique avant l’écroulement de l’église, sous l’abbé Gervin II, parle toujours de l'église construite par Angilbert comme étant celle qu’il avait sous les yeux.
La tour du saint Sauveur (la tour occidentale), qui avait, paraît-il, passablement souffert d’un ancien incendie — probablement celui des Normands en 881 (5) — était alors pleine de crevasses. Gervin II la fit démolir pour la reconstruire plus solidement. Cette démolition entraîna la ruine, sinon de la basilique tout entière, qui sans doute n’était pas beaucoup plus solide, du moins d’une portion assez considérable pour que sa reconstruction complète fût jugée nécessaire.
Cet accident mit tout le Ponthieu dans une grande consternation (6).
Afin de se procurer des ressources, on avait décidé de porter le corps de saint Riquier dans tous les châteaux du voisinage pour recueillir des aumônes.
(1) 1071-1097; mort évêque d’Amiens, le 25 juillet 1136.
(2) V. Hénocque, Hist.. .. de St-Riquier, t. I, p. 368. — Hariulf, Chron., édit. Lot, pp. xlvi, 274.
(3) Comme nous l’avons vu, l’abbé Angelran fit faire un retable pour l’autel de saint Pierre, et fut inhumé près de celui de saint Laurent. — Le récit du miracle, que nous avons aussi rappelé, de la lumière qui remplit l’église du temps de saint Gervin, parle des autels du saint Sauveur, et de saint Etienne. — Au moment de mourir, saint Gervin se fit porter dans l’église et fut étendu sur un cilice devant l'autel de saint Jean-Baptiste (Hariulf, Chron., lib. IV. cap. xxxv, p. 272). — Nous savons aussi par Hariulf que, deux fois par jour, saint Gervin faisait le tour de tous les autels en faisant une prière à chacun d’eux. * Omnes quorumque sanctorum aras orando et gemendo genuaque
flectendo circuivit . Deinde iterum altaria sanctorum regyrando conveniens.. .. *. Ibid., lib. IV, cap. xxvi, p. 246.
— « Cum, solito more, altaria orando circumiens, venisset ad earadem sancti Salvatoris memoriam . ». Ibid., lib. IV,
cap. xxx, p. 257. — L’autel du saint Sauveur est également mentionné dans le Libellus de miraculis S. Richard, que l’on suppose avoir été écrit par Hariulf dans les premières années du xnc siècle. Il y est parlé d’un enfant malade amené à Centule, et qui, « coram altare sancti Salvatoris peroravit ». Acta SS. O. S. B., t. VII, p. 573.
(4) Hariulf, Chron., lib. IV, cap xvii, édit. Lot, p. 218.
(5) Il n est pas probable que ce soit celui qui eut lieu sous saint Gervin dans un bâtiment voisin de l’église puisque, comme nous l’avons montré, l’église dut avoir eu peu à en souffrir. D'ailleurs Hariulf parle d'une « antiquam combustionem ». Chron., lib. IV, cap. xxxvi, édit. Lot, p. 276. — Jean de la Chapelle, s’il a bien compris cette fois la grande chronique, attribue en effet le mauvais état de l’église à l'incendie des Normands. (Chron. abbr., édit. Prarond, 1893, P- 95)- — Nous avons vu (v. ci-dessus, p. 164) que le balcon intérieur de l’église était plein de trous. L’auteur de la grande chronique de saint Riquier, aujourd’hui disparue, parle des traces nombreuses que les pierres et les marbres de l'église portaient de l’incendie des Normands. * Videmus, ait, e lapidibus marmoribusque contrita, neenon pavimenta, ex alabastrite corrupta flammis ». Malbrancq. De Morinis, t. II, p. 347.
(6) « Turrem sancti Salvatoris quæ, propter antiquam combustionem, crepituris patentibus, discissa videbatur, dejicere inchoavit, ut hac deleta meliorem et firmiorem restauraret; statimque secuta est basilicæ magna ruina, quæ omni genti Pontivorum gravem incussit mœrorem ; nunquam enim credebatur restaurari posse tantæ honestatis basilica, vel in quartam generationem ». IIariulf, Chron., lib. IV, cap. xxxvi, édit Lot, p. 276.
Depuis longtemps déjà, probablement tout au moins depuis son enlèvement et sa restitution par les comtes de Flandres, au Xe siècle (i), le corps de saint Riquier n était plus dans son tombeau, mais dans une châsse placée au-dessus de son autel. La partie orientale de l’église, où se trouvait l’autel de saint Riquier, était la plus éloignée de la tour du Sauveur, et n’avait sans doute pas trop souffert de l’écroulement de celle-ci, et la châsse du saint avait dù rester en place.
Les croix, les bannières, les cierges, tout était prêt pour le départ : Guy, comte de Ponthieu, était là avec une grande multitude de nobles et de gens du peuple; la châsse est enlevée de l’autel (2). Tout le peuple éclate alors en gémissements, refusant énergiquement de se séparer des précieux restes C'est à grand peine que l’on obtient que le corps saint serait au moins porté jusqu’à Abbeville. Il en revint le lendemain avec une ample abondance d’offrandes. Tous les habitants de Centule apportent alors des dons, non seulement en argent, mais aussi en nature : qui de leurs bestiaux, qui de leurs vêtements, qui de leurs joyaux, qui de leurs grains, qui de leur vin, etc. (3).
Une nouvelle basilique fut élevée de fond en comble sur des fondements plus solides et d’une structure plus haute que la première (4). Grâce à une émulation et à une générosité qui ne se démentirent jamais, les travaux furent rapidement menés à bonne fin (5).
A cause de l’accident arrivé à l’église de Saint-Riquier, J. Quicherat a cru pouvoir mettre celle-ci au nombre des églises dont il attribue la ruine prématurée à la présence de voûtes construites vers l’an 1000 d’une façon vicieuse (6). Quicherat semble avoir tiré ce renseignement de la Gallia Christiana, qui se contente de dire : « Basilica tota ruil anno 107 5 » (7). Il ne paraît pas s’être reporté à Hariulf, qu'il ne cite pas.
Nous nous rappelons que l'abbé Ingelardus, placé par Hugues Capet pour rétablir l’abbaye de Saint-Riquier, en avait fait réparer les cloîtres. Peut-on supposer que cet abbé aurait fait travailler aussi à l’église elle-même et l’aurait fait couvrir de voûtes? 11 semble qu’Hariulf n’aurait pas manqué de signaler un travail aussi important, tandis que, parmi ceux exécutés par Ingelardus, il n’en mentionne aucun à l’église- D’ailleurs il nous indique parfaitement la cause de l’accident : c'est, dit-il, parce que les murs, calcinés par un ancien incendie, étaient en mauvais état.
. (Hariulf, loc. cit.).
Librarum solidos quammultos undique douant; Rusticus hordea dat, multorum cœtus avenam, Plures dant brasium, vinum plerique dederunt.
Ex his thésaurus fit mercibus amplior unus,
Quem numerare nequit, vel si quis corapota novit.
(1) V. ci-dessus, p. 200.
(2) v Levatur sanctus a proprio altari a
Vaccas atque boves et equos et oves tribuerunt,
Cappas, mantellos, anulos, vittasque, tiaras,
Cingula, cultellos, manicas caligaque dederunt;
Auribus appensura tribuuntque monile puellæ,
Sed nostri cives argenti pondéra pensant;
Hariulf, Chron , lib. IV, cap. xxxvi, édit. Lot, p. 278.
(4) Mais non pas plus vaste ni plus restreinte.
(5) « A fundamentis nova incœpta est basilica, et bonorum hominum collationibus dietim fabrica consur°-ebat. Centulæ quoque habitatores ferventius exsequentes, quotidianis donariis urgebant invicem semetipsos, summo nisu supra vires exercentes, ut nemo in dandis solatiis inferior videretur. Gratias Deo! qui dejectam luximus, renovatain et erectam congaudemus fortiori fundamento et celsiori fastigio elevatam cernimus ». Hariulf, Chron., lib. IV cap. xxxvi, édit. Lot, p. 278. — Jean de la Chapelle, Chron. abbr., c. XXXVI, édit. Prarond, 1893, p. 198.
(6) « Peut-on entendre que l’église de Moissac s’écroulant en 1030, celle de Saint-Riquier, en 1075, celle de
Notre-Dame de Chàlons en 1157, . aient été autre chose que des églises à voûtes de l’an 1000? La ruine n’affecte
guère les basiliques couvertes en bois . Il est d’ailleurs si aisé de s’apercevoir des accidents qui surviennent dans
les constructions de cette nature, et si facile d’y porter remède, qu’il n’y a que des aveugles qui auraient pu se laisser surprendre par leur chute ». Quicherat, De l'architecture romane , dans Mélanges. Archèol. du M. A ., p. 126.
(7) Gall. Christ., t. X, col. 1242.
J’irai plus loin. Bien qu’élevée sur l'emplacement même de la basilique d'Angilbert et sans doute sur le même plan, puisqu’on y conserva le dallage en porphyre du chœur, la nouvelle église de Gervin II dut être construite dans le goût de l’époque et présenter avec la première de notables différences, ne serait-ce que dans son ornementation : cependant, malgré l’époque déjà avancée de l’abbatiat de Gervin II (1075-1095), il ne semble pas que cette église, sa nef du moins, ait été voûtée.
Nous verrons en effet que l’abbé Pierre le Prestre, parlant de l’incendie de l’abbaye par ordre de Louis XI, en 1475, dit positivement que la maçonnerie de l’église était « par dedens toute caufourrée (calcinée) du fu qui y avoit esté, tant à ceste fois comme aux précédentes passées » (1) — en fait de « précédentes passées » nous ne connaissons guère que l’incendie de l'abbaye par Hugues Campdavesne en 1 1 3 1 (2) — tandis que le « commencement d’église », c'est-à-dire le transept actuel, qui était voûté, et l’étage inférieur du chœur était resté intact (3).
Anscher de la Ferté (1097-1136), élu abbé après la destitution ou la démission de Gervin II, était fils de Gautier le Seigneur (Senioratus), seigneur de la Ferté lès Saint-Riquier. Il avait été lui-même religieux du monastère en même temps que le chroniqueur Hariulf, plus tard abbé d’Oudembourg près de Bruges, avec lequel il était lié d’amitié.
Suivant Jean de la Chapelle, il aurait fait reconstruire l’église de sainte Marie <c extra muros » et celle de saint Benoît « super muros », jadis usurpées par le roi Henri I" et qu'il avait fait remettre sous l'autorité de l’abbaye (41.
Hariulf ne mentionne que ce dernier fait, sans parler de la reconstruction des églises (5). On peut se demander si Jean de la Chapelle, dont l’instruction, on le sait, était fort incomplète, a bien compris la chronique qu'il a abrégée, et si celle-ci, comme cela arrive fréquemment, ne parlait pas au figuré. Cependant il dit que de grands procès se sont élevés à ce sujet entre l'évêque d’Amiens et l’abbé de
Saint-Riquier, et qu'il en existait de nombreuses chartes (6). Les mots « extra muros .
super muros » étaient-ils dans cette ancienne chronique ou bien sont-ils de Jean de la Chapelle, pour marquer la situation occupée par les susdites églises de son temps où bien encore Jean de la Chapelle ne fait-il pas allusion à un déplacement de celles-ci? Il dit d’ailleurs qu'Anscher fit réparer les murs de la ville et construire de nouvelles tours (7).
Hariulf, dans les vers qu’il a adressés à Anscher, fait en effet allusion à des travaux faits par celui-ci aux fortifications :
» Stigmata murorum circumded.it ille novorum,
» Atque nouas turres hostibus opposuil (8).
(1) Pierre le Prestre, Chron chap. clxxxi, édit, de Belleval, dans Mèm. de la Soc. d'Emul. d' Abbeville. 3* série, 2* vol., 1873-1876, p. 113.
(2) V. ci-dessous.
(3) V. ci-dessous.
(4) « Fecit renovare et reedificare ecclesiam sanctæ Mariæ extra muros, ecclesiam beati Benedicti super muros ». J, de la Chap., Chron. abbr., édit. Prarond, 1893, p. 108.
(5) > Ecclesiam sanctæ revocavit jure Mariæ » Quo simul ecclesiam Benedicti lectio narrat
» Henrici manibus antea complicitam. » lnstanti studio cedere Richario.
Vers d’Hariulf à Anscher Lot, Chron. d’ Hariulf, p. 321.
(6) Mais Jean de la Chapelle ne confond-il pas avec les procès relatifs à l’église Saint-Nicolas dont nous parlerons plus loin ?
(7) « Reparavit muros istius villæ et de novo construxit plures turres in ambitu, fortificando eam, ita quod non erat in iis partibus similis in fortitudine *. J. de la Chapelle, Chron. abbr., édit. Prarond, 1893, p. 108.
18) Vers d’Hariulf à Anscher. Lot, Chron. d'Hariulf, p. 321.
Mais les chroniqueurs ne sont pas toujours très explicites, surtout quand ils se mêlent de parler en vers, et on ne sait pas au juste si Hariulf veut dire que c’est Anscher qui aurait établi l’enceinte fortifiée de la ville, ou s'il n’a fait que la réparer et la compléter. Le dernier cas cependant paraît plus vraisemblable.
Dans tous les cas, le rétrécissement de l'enceinte de l'abbaye et le reculement vers le nord de son enceinte méridionale se confondant de ce côté avec celle de la ville et laissant en dehors l'église de sainte Marie, devaient être dès lors un fait accompli (i).
Pour le service religieux de la population, Anscher éleva en outre une église en 1 honneur de Saint-Nicolas (2). Celle-ci se trouvait non loin de la grande église. Elle fut la source de nombreux procès entre l'abbaye et l’évêque d'Amiens.
11 fit aussi retaire et réparer toutes les châsses, tous les reliquaires, qui étaient détériorés, soit par vétusté, soit par suite de trop fréquentes translations causées par les guerres (3). Deux de ces châsses, contenant les corps de sainte Elenaria et de sainte Spontaria, vierges et martyres sous Rictiovare, étaient couvertes en cuir de cerf (4).
Le corps de saint Mauguille fut replacé dans une nouvelle châsse (5) ornée de lames d'argent et d’images ciselées (iii3).
Il est vraisemblable qu’Anscher chercha à faire canoniser Angilbert; mais de très grands doutes et de très grandes obscurités planent sur ces faits. A partir de l'an iiio, des miracles extraordinaires se seraient produits au tombeau de l’illustre abbé carolingien. Hariulf lui-même y fait allusion dans les vers adressés par lui à Anscher (6). On attribue à Anscher lui-même un récit en trois livres de ces miracles (7). Nous n’avons pas à nous étendre sur ces détails, un peu en dehors de notre sujet, et qui ont provoqué chez tous les auteurs, même les moins sceptiques, les plus expreses réserves (8).
De ces miracles nous n’en retiendrons qu'un seul, qui nous apprend que la grande église de Saint-Riquier, reconstruite par Gervin II, avait encore deux tours.
Des pèlerins venus de Compiègne étant arrivés sur une hauteur près de Bussus (9). d où on apercevait la ville de Saint-Riquier, se prosternèrent pour rendre grâces à Dieu. Un aveugle, qui était en leur compagnie, recouvra subitement la vue et s’écria
(1) V. ci-dessus, p. 200.
(2) » Ecclesiam sancto Nicolao rite decentem «■ Ad populi missas hic pater instituit.
Vers d Hariulf à Anscher. Lot, Citron. d'Hariulf, p. 321. — « De novo construxit ecclesiam Sancti Nicolai ». Jean de la Chapelle, Croix, abbr., édit. Prarond, 1893, p. 108. — A cela dom Cotron ajoute : < quod putarim sic disposuisse ut mulieres et ancillæ in atrio monasterii commorantes^ vulgo en la basse cour, illic adorando missæ
sacrificio interesse possent ». De cette simple supposition M. Hénocque (Hist . de S. Riquier, t. I, p. 388) a fait
une réalité, mais ni Hariulf, ni même Jean de la Chapelle ne disent rien de pareil.
(3) » Corpora sanctorum quæ Centula mater habebat » Transtulit in capsas quas dédit esse novas.
Vers d'Hariulf à Anscher, Lot, Citron. d’Hariulf, p. 321. — t Omnes sacrarum reliquiarum capsas, feretra et thecas, tum vetustate. tum frequenti de loco in locum delatione, ob imminentes bellorum procédas, collabentes ac confractas restituit ac instauravit ». D. Cotron, Citron ., (Bibl. Nat., ms. lat. 12890) 1. V, c. 11.
(4) « Duo feretra cervino corio obtecta ». D. Cotron, Citron ., 1. V, c. ir.
(51 Hariulf, Madslgisili vita. dans Acta SS. O. S. B., t. VI, p. 543.
(6) » Tempore sub cujus miracula magna peregit » Concurrunt populi præbentes munera sancto :
» Angilbertus apex quo Deus astra beat. » Suscipit Anscherus et bene distribuit.
Vers adressés à Anscher par Hariulf, Lot, Citron. d'Hariulf, p. 321.
(7) Publ. notamment par Mabillon, dans Acta SS. O. S. B., t. V, p. 130.
(8) V. notamment Hénocque, Hist . de S. Riquier, t. I, p. 393 et suiv. — Lot, Citron, de S. Riquier, par
Hariulf , pp. xiii et lui.
(9) Yaucourt-Bussus, Somme, arr. d’Abbeville, cant. d'Ailly-le-Haut-Clocher.
qu’il voyait une grande ville au milieu de laquelle se dressait une grande église à deux tours (i).
Nous nous rappelons qu'au ixe siècle, les restes d'Angilbert, primitivement inhumés à la porte de la basilique, auraient été tranférés par l'abbé Ribodon dans l’intérieur de celle-ci, et que cette sépulture, dont le souvenir avait été perdu à la suite des ravages des Normands, avait été retrouvée au xie siècle par saint Gervin. Anscher fit ouvrir ce tombeau, en 1129, montra au peuple le corps qu'il contenait, et 1 y renferma de nouveau (2). Mais ce fut tout : on n’osa pas aller jusqu’à le placer sur les autels. Au xvii1 2 3 4 5 6 * 8 siècle seulement, l'abbé d’Aligre exhumera définitivement les restes d’Angilbert, pour lés mettre dans une châsse.
Au xne siècle, la tombe d'Angilbert était encore en maçonnerie : les pèlerins en arrachaient des fragments de pierre et de mortier (3); des colonnes de bois empêchaient cependant d en approcher de trop près (4), mais on pouvait la baiser par une ouverture (5).
En 1 1 3 1 , le fameux Hugues Campdavesne, comte de Saint-Pol, un de ces seigneurs farouches qui, à cette époque encore barbare, laissèrent dans l'imagination des peuples une légendaire réputation de cruauté, et quelques autres seigneurs, ses alliés, étaient en guerre contre le seigneur de Beaurain et de la Caloterie. Celui-ci s’étant réfugié dans Saint-Riquier, le comte de Saint-Pol jeta sur la ville le feu grégeois en si grande profusion, qu il la réduisit en cendres, ainsi que le monastère. Deux mille sept cents personnes (?) auraient péri dans cet incendie, et notamment un religieux qui célébrait la messe dans la grande église. L'abbaye perdit ses archives, sa bibliothèque, son mobilier, tous les ornements de l’église et tous les vêtements sacerdotaux, à 1 exception des châsses, des reliquaires et de quelques vases précieux qu on avait pu à la hâte descendre dans les cryptes (6).
Anscher partit aussitôt porter sa plainte à Reims, où un concile était réuni sous la présidence du pape Innocent II. Excommuniés, le comte de Saint-Pol et ses complices furent condamnés à réparer les dommages qu'ils avaient causés à la ville de Saint-Riquier et à relever l’église et le monastère à leurs Irais. Mais craignant qu un homme aussi criminel pût passer un jour pour un second fondateur, Anscher refusa et se mit en devoir de relever les ruines sur ses biens personnels et sur ceux de 1 abbaye. Un de ses parents, Hugues le Seigneur, sire de la Ferté, qui, lui aussi, avait causé de grands dommages à 1 abbaye, l’aurait aidé, paraît-il, en lui donnant divers revenus énumérés dans une charte du 11 janvier 1134, v. s. (7).
(1) « Et in medio magnam ecclesiam duarum turrium ». Mirac. Angilberti , dans Mabillon, Acta SS O S B
(2) *■ Anno ab incarnatione Domini MCXXVIIII, a domno Anschero abbate apertum est hoc sepulchrum
S. Angilberti et corpus ejus adstanti populo ostensum ac denuo clausum ». Inscription sur plomb trouvée en 1645 par l’abbé d'Aligre dans le tombeau d’Angilbert. Procès-verbal notarié de l’ouverture dudit tombeau, placé dans la châsse de saint Angilbert et publié par Gilbert, Descr . de S. Riquier, p. 91.
(3) * Populus undique convenons, benedictionem de sacro ejus sepulcro exposcit, vel potius extorquet, collectum inde pulverem vel lapillos seu cæmentum in magnara gratiam usurpantes ». Mirac. S. Angilb. auct. Anschero lib II dans Acta SS. O. S. B., t. V, p. 144.
(4) < Alius ligneis sepulchri columnis a tumulo arcentibus inepte innitens, repente alias translatus est ». Ibid.
(5) « Prope sepulcrum et operculum tumuli deosculanti apparuit vir stolatus niveo amictu ». Ibid., p. 143.
(6) 21 au 28 août 1131. Jean de la Chapelle, Cron. abbr., édit, de 1893, p. 108. — D. Cotron, Citron., 1. V, c. vi.
Suivant Jean de la Chapelle, on aurait jeté les reliques dans des puits.
7) D. Cotron, Citron., 1. V, c. 1. — Cet événement, qui semble avoir dépassé en atrocité les méfaits coutumiers
Anscher fit recouvrir de plomb la basilique de Saint-Riquier et répara le cloître. II avait encore commencé plusieurs édifices de pierre, lorsque la mort vint l'interrompre ( 1 1 3 6) (i).
Rappelons que la charte communale de Saint-Riquier (1126) émane de lui (2). Jean I", qui succéda à Anscher (1138-1142), était parent du roi Louis le Jeune. Il termina la restauration de l'église et la construction des bâtiments commencés par son prédécesseur. C’est d'ailleurs à peu près tout ce que l’on sait sur lui (3).
Eglise actuelle.
Les abbés de la fin du xn‘ siècle et du commencement du xiti” 11e semblent pas s être occupés de nouvelles constructions, ou du moins les documents ne nous ont rien révélé à ce sujet.
L activité constructive semble ne s’être réveillée que sous Gilles de Machemont 11257-1292). Originaire de Chevincourt (41, ancien chapelain du souverain pontife, très apprécié aussi bien de la cour de Rome que de celle de Paris, avec lesquelles il eut , de fréquentes relations, Gilles de Machemont, durant sa prélature de trente-cinq ans, fit élever de somptueux édifices (5).
Sans parler du château de Drugy, auquel il fit exécuter des travaux considérables, non plus que de 1 église Saint-Nicolas (6) qu’il fit déplacer et reconstruire à ses frais, à la suite d’une longue contestation avec les habitants, ni de ses autres fondations, nous ne prêterons attention qu’aux travaux qu’il entreprit dans l'église même de Saint-Riquier. Il y fit élever plusieurs chapelles, et notamment celle de Saint-André qu’il fit consacrer en 1274 par l’évêque d’Arras, et avec cela de superbes et vastes édifices, le tout à grands frais (7).
Lorsqu’il mourut (5 août 1292), il fut inhumé dans la chapelle Saint-Laurent vers l’entrée du cloître, devant le dortoir, dans un sarcophage de pierre d’un travail admirable (8).
Le cartulaire et l'inventaire des titres de Saint-Riquier mentionnent l’acquisition faite par Gilles de Machemont d'un certain nombre d’immeubles voisins de l’abbaye.
au\' grands seigneurs de l'époque, eut un grand retentissement parmi les contemporains. Plusieurs chroniqueurs y
font allusion. V. Hénocque, Hist . de S. Riquier , t. I, p. 414. - V. acte à ce sujet de Thierry, év. d’Amiens et
de Milo, év. de Térouanne (113O, dans Spicil , in-4», t. XI, p. 328. — Acte de Simon, év. de Tournai (1131). Arch. de la Somme, Cartul. de S. Riquier, fol. 14 v°.
(1) D. Cotron, loc. cil.
(2) V. Hénocque, Hist... . de S. Riquier , t. I, p. 402.
(3) D. Cotron, Chron., 1. V, c. 1. — Jean de la Chapelle, Cron. abbr., c. xlii. édit. Prarond, 1893, p. 213.
(4) Oise, arr. de Compïègne, cant. de Ribécourt.
(5) « Sumptuosa construxit ædificia *. D. Cotron, Chron., 1 VI, c. vm.
(6) Elle avait été élevée jadis par Anscher de la Ferté. V. ci-dessus, p. 209.
( J ) * Quædam sacella ecclesiæ sancti Richarii, præsertim capellam sancti Andreæ, quam consecrari curavit per Attrebatensem episcopum, anno 1274, aliaque superba et ampla ædificia, immensis sumptibus erexit ». D. Cotron Chron., 1 VI, c. IX. — V. Jean de la Chapelle, Cron. abbr., c. xlvi, édit Prarond, 1893, p. 222.
(8) A Sepultus in capella beati Laurentii circa introitum claustri, et ante dormitorium, in lapidea theca mirabili artificio elaborata ». D. Cotron, loc. cit. - V. Jean delà Chapelle, Chron. abbr., c.xlviii, édit. Prarond, 1893, p. 127.
Beaucoup de ces acquisitions semblent se rapporter au désir de débarrasser l'enclos de celle-ci, tout restreint qu'il était devenu, de constructions parasites, mais peut-être aussi furent-elles destinées à faire place à de nouveaux édifices (i).
Les travaux entrepris par Gilles de Machemont ne semblent pas avoir été continués par ses successeurs, absorbés qu ils étaient en des luttes parfois violentes contre la commune.
Tout ce que nous savons, c’est que Pierre des Allouanges ( 1 3q3- 1 36i ) construisit à neuf une chambre qu'on appela la Basse Salle , dans laquelle il fit sa demeure (2), mais il nous faut sauter jusqu’en plein xve siècle pour rencontrer un nouveau fait intéressant l’église elle-même.
En 1421, Armagnacs et Bourguignons guerroyaient en Picardie, Le seigneur d’Ofifémont et Poton de Saintrailles avaient repris Saint-Riquier qui, peu de temps auparavant, s’était rendu au roi d'Angleterre. Philippe le Bon accourut pour mettre le siège devant la ville. L’abbé Hugues Cuillerel, originaire de Poligny en Comté de Bourgogne, qui devait son abbaye à la faveur de Jean sans Peur, était un dévoué bourguignon. Il ne sut toutefois pas empêcher son abbaye et son église de souffrir considérablement de ce siège (3). Par la suite, Philippe le Bon lui donna cependant 40 francs pour l'aider à faire refaire le comble de l’église, et « couvrir une notable massonnerye piéça commencée » (4).
Avec Pierre le Prestre (1457-1480) commence une ère ininterrompue de travaux et d’embellissements, qui se poursuivit sous ses deux successeurs durant quatre-vingts ans, avec une constance que les accidents les plus imprévus, les situations en apparence les plus contraires à de telles entreprises, ne découragèrent jamais. On y saisit sur le vif la véritable fureur de luxe qui régna en France durant la dernière moitié du xv' siècle et la première du xvi". 11 semble que les abbés Pierre le Prestre, Eustache le Quieux et Thibaut de Bayencourt n’aient jamais eu de préoccupation qui leur tînt plus à cœur. Écrire l’histoire de leurs travaux d’art équivaut presque à faire leur propre biographie.
En prenant possession de l’abbaye de Saint-Riquier, Hugues Cuillerel avait amené avec lui de l’abbaye de Saint-Vigor de Bayeux, dont il était antérieurement
(1) En 1263, Gilles de Machemont acquiert un tènement « devant le portail du moutier Saint-Benoît ». Cartul. fol. 30. — En septembre 1264, une maison de pierre à la poterne de la cour Saint-Riquier, fol. 29 v°. — En 1265. une masure « en la cour Saint-Riquier, qui est la basse-cour », fol. 31 v". — En décembre 1265, des droits sur un manoir joignant à la cour de Saint Riquier « qui est notre basse-cour », fol. 29 v°. — En 1278, deux maisons, l'une à la porte Héron, 1 autre « joignant à nostre porte, qui deveroit être chelle qui est la première de nostre basse-cour, contre le jardin qui fut madame Ydde de Fransière », fol. 30. — En 2279. il obtient de la municipalité l'autorisation de « clore une petite ruelle qui se appelloit la cour St-Riquier, située entre nostre église et nostre grange, et enclore les maisons par nous acquises », fol. 28 v°. — En 1286, il acquiert un douaire sur une maison dans la basse-cour « en le rue de la Poterne ». p. 30. — En 1288, une maison derrière les murs de l'église, en la rue St- Benoit, p. 30. — V. aussi Invent.. t. I, p. 134 et suiv.
(2; « Construxit cameram de novo quæ dicitur la Basse Salle, et in ea morabatur ». D. Cotron, Citron., 1. VII c. iv. — J. de la Chapelle, Croit, abbr., c. li, édit. Prarond, 1893, p. 234.
(3) D. Cotron. Citron., 1. VIII, c. ni. — Jean de la Chapelle, Cron. abbr., c. lvi, édit. Prarond, 1893, p. 245.
(4) 25 mars 1448, v. s. Somme de 40 fr. délivrée à l’abbé de Saint-Riquier, t pour considéracion des grans dommaiges qui furent fais à l'église dudit Saint-Riquier, tant ou corps et à l’édifice d’icelle, comme autrement, au temps qu’il (le duc de Bourgogne) mist le siège devant la ville dudit lieu de Saint-Riquier, .. .. pour ycelle somme convertir et employer en achat de bois et merrien à édiffier, pour faire ung comble nécessaire en l’église de l’abbaye dudit Saint-Riquier. et couvrir une notable massonnerye piéça commencée ». La Fons Mélicocq, Siège de Saint-Rù/uier et bataille de Mons en Vitneu, dans la Picardie, t. III, p 155.
prieur, un religieux nommé dom Nicolas Bourdon, normand d'origine, et qui, venu d'abord à Saint-Riquier comme chantre, devint par la suite prévôt de l'abbaye (1). A une haute intelligence, ce religieux joignait un remarquable talent de musicien et de compositeur, servi par une charmante voix de ténor (2). Il établit à Saint-Riquier une chapelle de cinq enfants de chœur. Pierre le Prêtre débuta parmi ceux-ci dans la vie monastique (3).
On sait que Pierre le Prestre a composé une chronique remontant à 1444 (4). Dans sa partie générale cette chronique n'est qu’une compilation des autres chroniques du temps, notamment de celles de Monstrelet et de Jean de Wavrin, mais il y a inséré sa propre biographie, document original et du plus haut intérêt (5).
Quoi qu en dise l'abbé Hénocque, il était d’origine modeste. Né de Jean le Prestre, le 22 février 1418, v. s., au village de Vacquerie-le-Bouc, près d’Auxi-le-Château, Pierrotin le Prestre perdit son père de bonne heure. Jean, son frère aîné, qui semble avoir toujours eu beaucoup d’ambition pour lui, était serviteur de Jean IV, sire et ber d’Auxi. 11 le recommanda à son maître qui, frappé sans doute de l'intelligence
de 1 enfant, s intéressa à lui, et, après l’avoir « tenu aux escoles . tant audit Auxi,
Hesdin, comme ailleurs », le présenta lui-même à l'abbé de Saint-Riquier, Hugues Cuillerel, pour lui faire donner l'habit de religieux (i5 janvier 1438, v. s.). Après qu'il eût successivement rempli les fonctions de cevelier et de caritier de l'abbaye, son frère obtint 1 appui du ber d’Auxi « son bon père », comme il appelle toujours d'une façon touchante, son protecteur (6), et même du duc de Bourgogne pour le laire autoriser par son abbé à aller étudier à Paris. Il en revint quatre ans après, avec le grade de bachelier en décret (1447-1451) (7).
A la mort de Nicolas Bourdon, avec lequel il était lié de la plus vive affection (8), et suivant le désir de celui-ci, Pierre le Prestre fut pourvu de son office de prévôt de l’abbaye (1432).
Trois ans après (1455) Hugues Cuillerel se trouvant trop âgé — il avait alors soixante-douze ans — bailla à son prévôt pour quatre ans le gouvernement de l'église et s’en alla demeurer à Paris, où il résidait d'ailleurs la plupart du temps. Moins de deux ans plus tard, il se démettait complètement de sa dignité au profit de celui-ci, moyennant une pension annuelle de 600 écus d'or (1457).
Sur ces entrefaites, le nouvel abbé tomba gravement malade au point d’être abandonné des docteurs en médecine et des apothicaires qu’on fit venir d'Amiens, d’Hesdin et d’Abbeville. Il se remit pourtant un peu, et on crut pouvoir lui donner la bénédiction abbatiale. 11 la reçut le jour de la Toussaint 1457, des mains de Ferry
(1) Suivant dom Cotron (Chron., 1. VIII, c. m), il aurait aussi été prieur claustral, mais Pierre le Prestre ne le dit pas.
(2) Il avait été * en sa jonesse en la cour de plusieurs princes à gages en leurs chappelles et mesmes à la chappelle du Pape un espace *. Pierre le Prestre, Chron., c. xxxvm, édit. Belleval, p. 42.
(3) Pierre le Prestre, Chron., chap. xxxvm, p. 41. — Jean de la Chapelle, Chron. abbr., c. lxi. édit. Prarond, 1893, p. 256.
(4) Elle est précédée d'une chronologie très succincte remontant à saint Louis.
(5) Le manuscrit de la chronique de Pierre le Prestre est aujourd'hui à la bibliothèque d’Abbeville (ms. 84) : sa partie originale a été publiée par le marquis de Belleval, dans Mémoires de la Société d' Emulât. d’Abbeville, t. XIV (1873-1876). p. 1.
(6) Jean IV, sire et ber d'Auxi. était un des principaux seigneurs de la cour de Bourgogne et un des hommes de confiance de Philippe le Bon. Il fut précepteur de Charles le Téméraire et plus tard son premier chambellan. V. la note de M. de Belleval. Chron. de Pierre le Prestre. dans Mém. de la Soc. d’Emul. d'Abb., t. XIV. p. 95.
(7) Sans doute pour 1 aider à vivre â Paris, Philippe le Bon l'avait nommé commis solliciteur du comté de Ponthieu en Parlement et au Châtelet, aux gages de 32 1. par an.
(8) * Il fu vrai père et amy audit dampt Pierre le Prestre, tant qu'il vesquit ». Pierre le Prestre, Chron..
c. xxxvm.
de Beauvoir, évêque d’Amiens, dans l’église paroissiale de Notre-Dame hors des murs de Saint-Riquier, « là où il avoit falu mener, à cause que ladite église (de Saint-Riquier) est exempte dudit évesque et subjecte immédiatement au saint Siège apostolique; et à cette cause les religieux, abbé et convent de ce lieu ne lessent jamais nulz évesque d’Amiens en ladite église la messe chanter ». On eut beaucoup de peine à l’y traîner; durant la cérémonie, il se trouva mal et s'évanouit (t).
11 n a pas été inutile de rappeler ces détails. Pierre le Prestre fut toute sa vie d une santé délicate, et la maladie tint une place prépondérante dans son existence qu’elle ne contribua pas peu à compliquer, mais aussi parfois à servir.
Devenu abbé, Pierre le Prestre donna son office de prévôt à dont Jacques d’Haudrechies, natif d’Abbeville, religieux de grande valeur, qui devint son bras droit, et qui gouverna l’abbaye durant les maladies et les longues absences de l'abbé, en exécutant fidèlement ses ordres et en dirigeant les grands travaux entrepris par lui. « 11 faut reconnaître, dit l'abbé Hénocque (2), que, sans Jacques d'Haudrechies, ses vastes projets d'amélioration n’auraient pas été réalisés ».
Disons tout de suite, qu’élevé à l'école d’Hugues Cuillerel, Pierre le Prestre fut un fervent partisan des ducs de Bourgogne, dont il était d'ailleurs l’obligé, comme nous l’avons vu. Durant les guerres de Louis XI contre Philippe le Bon et Charles le Téméraire, il fut contraint de prendre la fuite, ainsi que son ami Ferry de Beauvoir, évêque d’Amiens, et d'autres, chaque fois que le Roi redevenait maître du pays, ou même que la guerre s’en approchait (3). 11 se réfugiait la plupart du temps à Saint-Omer, ville alors d'une grande prospérité, centre artistique très important. Il y fut presque toujours malade; mais on soupçonne que sa santé débile lui fut souvent un prétexte pour décliner les invitations du Roi, dont il n’avait sans doute pas tort de se méfier. De là, il gouvernait son abbaye comme il pouvait.
Plus occupé de politique que du soin de son monastère, où il 11e paraissait presque jamais, Hugues Cuillerel, durant son long abbatiat (1411-1457), l’avait laissé tomber dans une ruine non seulement morale, mais aussi matérielle, car il n’y avait fait, dit Pierre le Prestre, « comme peu ou néant ouvrer » (4).
Au mois de mars qui suivit son élection, Pierre le Prestre 0 estant un petit revenu en santé », réunit ses religieux, les conseillers de son église, et, avec eux son frère Jean et un autre de ses frères, nommé Hue, à qui il avait donné le bailliage de l’abbaye, « qui est un notable office, dit-il lui-même, et à bons gages ordinaires ».
Il y fut avisé aux moyens de « gouverner et remettre sus l’église et les maisons d’icelle, qui estoient fort à ruine ». On calcula ce qu’il fallait pour le gouvernement du couvent, la réparation de son vestiaire et ses autres nécessités, pour l’entretien du nouvel abbé avec la charge de ses pensionnaires, pour les charges foncières, les gages d’officiers et autres charges, afin de savoir au vrai ce dont on pourrait
(e) Pierre le Prestre, Chron , c. lxviie et lxxvii, édit. Belleval, pp. 44 et suiv. — D. Cotron, Chron. 1 VIII c. irr et iv. — Jean de la Chapelle, Chron. abbr., c. lxii, édit. Prarond, 1893, p. 259.
(2) Hist . de Saint-Riquier , p. 118.
(3) Un fait, prémédité ou non, lui avait attiré la rancune de Louis XI, qui ne le lui pardonna jamais. C’était au moment du rachat des villes dites de la Somme, en 1463. Louis XI avait mandé vers lui à Abbeville le clergé et la noblesse de la province, pour lui prêter serment de fidélité. L’abbé de Saint-Riquier le prêta, mais comme l’abbé de Corbie et plusieurs autres, il se crut dispensé d’en retirer à la chancellerie l’acte écrit, pour ne pas avoir à en payer les droits. Le temporel des défaillants fut saisi, et ils durent aller jusqu’à Bordeaux chercher leurs lettres de serment. Peu après, Louis XI étant venu inopinément à Saint-Riquier, l’abbé était alors dans une cense que l’abbaye possédait à Chevincourt près de Compiègne, et on persuada au Roi que celui-ci s’était absenté pour ne pas le voir. Averti en toute hâte, Pierre le Prestre revint précipitamment à Saint-Riquier, « mais il trouva le Roi parti *. Pierre le Prestre Chron., chap. c, édit. Belleval, p. 53.
(4) Il avait pourtant dû faire couvrir les constructions de Gilles de Machcmont. (V. ci-dessus, p. 212).
disposer pour les réparations. Depuis le commencement de l'abbatiat d'Hugues Cuillerel, aucuns comptes n’avaient été rendus. On créa dans ce but de nouveaux officiers, et, « pour ce que ledit Hue le Prestre estoit fort instruit en recepte, et qu'il avoit esté longtemps receveur d’Auxi, une grosse revenue, là où il s'estoit honnourablement gouverné, il fut ordonné lors par ledit abbé et son convent, recepveur de ladite église, pour le exercer avec le balliage » (i).
La saison étant propice, on se mit immédiatement à l’œuvre. Prenant lui-même la direction des travaux, Pierre le Prestre commença par faire paver toute l'église « de grands carrels de Hollande ». Il fit ensuite couvrir de tuiles et de plomb les parties qui en avaient le plus besoin, et exécuter quelques autres ouvrages (2).
En 1460, Pierre le Prestre fait travailler à la chapelle de la Vierge de la grande église. Il y lit faire un Sépulcre de sculpture polychromée, et, en même temps, un oratoire où il fit préparer le lieu de sa propre sépulture. La voûte de la chapelle fut couverte de peintures représentant les Miracles de Notre Dame. Des stalles y furent placées, ainsi qu’un retable d'autel, qui fut peint cinq ou six ans plus tard (3). De grandes sommes d'argent furent dépensées pour ces embellissements somptueux (4).
L'abbé pensionnaire, Hugues Cuillerel, mourut en 1462 au château de Drugy, où il s’était retiré. Il fut inhumé dans le chœur de l’église, devant le grand autel (5).
Les bâtiments de l’abbaye ne semblent pas avoir trop souffert des déprédations des Bourguignons qui s’y logèrent en août [472 (6).
La nuit de l'an (1" janvier) 1472 v. s., s’étant trouvé fort malade dans la maison de refuge que l’abbaye possédait à Abbeville, Pierre le Prestre fit son testament : en même temps il faisait de nombreuses fondations et il donnait mille francs pour être employés en ornements pour la décoration de l’église de son abbaye. Incontinent, Jacques d’Haudrechies, en compagnie de Mathieu de Gand, prieur des Chartreux d’Abbeville, partit pour Bruges acheter des étoffes précieuses, qui furent taillées en vêtements sacerdotaux par un ouvrier nommé Pierre Fin, que Pierre le Prestre avait fait venir de Saint-Omer à Saint-Riquier (7).
La même année (1473), il fit réparer les grands murs de clôture de l'abbaye, vers la porte Saint-Jean, près de la maison du reclus de Molliens (8), la porte de la basse-cour, les murs du grand jardin et ceux du petit cloître (9). Empêché par la maladie, il confia la direction des travaux à dom Jacques d'Haudrechies (10).
Du temps où il n'était encore que prévôt de l’abbaye, il s’était fait élever, du
(1) Pierre le Prestre, Cliron., chap. lxxvii, édit. Belleval, p. 49
(2) IbiJ. 11 commença également il faire réédifier le château de Drugy « qui estoit fort â ruines ». Ibid. V. la curieuse description que Pierre le Prestre fait de ce château après sa restauration. Ibid., chap. cxii, p. 5,.
(3) En refaisant cet autel, on trouva dans l’ancien plusieurs reliques. D. Cotron, Cliron ., 1. VIII, c. iv. — Arch. de la Somme, Cartul. de S. Riq., fol. 26.
(4) « En cest an mil 1111e et LX, l'abbé Pierre fist faire le Sépulcre qui est en la chappelle Nostre-Dame, tallier et paindre, et la place là où ledit Sépulcre est posé; il fist faire pareillement l’oratoire en ladite chappelle, et soubz icelle oraloire, fist faire sa fosse pour le mettre quand il définira de cest siècle. Il fist pareillement paindre les Miracles de Nostre Dame qui sont en la voûte haut, et tost après fist faire les chayeles de laditte chappelle Nostre-Dame; fist faire la table d’autel qui est en laditte chappelle, et, environ V ou VI ans après, le fist paindre comme elle est de présent. Lesquelz ouvrages, qui sont bien somptueux, coustèrent grans deniers ». Pierre le Prestre, Cliron. chap lxxxv, édit. Belleval, p. 5r. — Jean de la Chapelle Cliron. abbr.. c. lxxi, édit. Prarond, 1893, p. 262.
(5) Pierre le Prestre, Cliron., chap. xciv, édit. Belleval, p. 53.
(6) Ibid., chap. clxxviii, p. 79.
(7) Ibid.
(8) Ibid., ch. clxxix, p. 90.
{9) Jean de la Chapelle, Cliron. abbr ., c. lxvii, édit. Prarond, 1893, p. 268.
(10) Ibid.
consentement d Hugues Cuillerel, « ung bel hostel et riche, qui Iuy avoit cousté plus de mille livres; lequel il amoit, pour ce qu'il l’avoit fait faire à sa plaisance ». Cet hôtel était devenu trop petit pour y entretenir son état d’abbé; il entreprit donc d y faire ajouter un nouveau bâtiment long de quatre-vingts à cent pieds, contre les grands murs du monastère, vers le Beffroi de la ville. Il y avait six cheminées de pierre « ouvrées de taille et de morlure bien richement; et si y avoit une moult i iche montée (escalier) de pierre, pour servir à toutes les chambres»; celles-ci étaient ornées de verrières et de lambris de hucherie. Sa retraite à Saint-Omer ne lui permit pas de l’achever (i).
En 1475, en effet, la guerre menaçant le pays, l’abbé de Saint-Riquier, dans la crainte de tomber entre les mains de Louis XI, qui s'approchait en personne à la tête dune armée, s enfuit à Saint-Omer (2). Sur le conseil de son frère Jean, il y acheta une maison, près de la grande place de la ville (3).
Peu après (mai 1475), la ville de Saint-Riquier se rendit au Roi entre les mains du sire de Picquigny, vidame d’Amiens. Celui-ci s’empara des biens de ceux qu’il soupçonnait être partisans du duc de Bourgogne, et notamment de tous les objets mobiliers appartenant à Pierre le Prestre, « tant qu'il n’y laissa jusques à ung seul passet ne scabelle ». Il alla même jusqu'à faire <1 despendre les huys et fenestres du nouvel hostel que ledit abbé avoit fait faire, qui encoires n’estoit parfait » (4). Le lendemain de son départ, il envoya toutefois un trompette à Saint-Riquier, pour promettre aux habitants que ce qui leur avait été enlevé leur serait rendu, mais en leur recommandant d’être fidèles au Roi.
Le trompette n avait pas plutôt quitté la ville, qu’un gentilhomme, nommé Jean de Courteville, arrivait d'Arras, accompagné de vingt a vingt-cinq lances, pour sommer les habitants, de la part du seigneur des Querdes, de se rendre au duc de Bourgogne. Après plusieurs « parlemens entre lesdits gens de guerre et ceulx de la ville », ceux-ci firent entrer Courteville avec sa compagnie, « firent sonner leurs cloches du beffroy et de l’église, alumèrent fus (feux) et firent grant chière, firent de nouvel serment au duc de Bourgogne, nonobstant qu'ils eussent fait par avant serment au Roy, qui en fut très mal content, et aussi furent les capitaines qui estoient à Amiens, comme ils leur monstrèrent ».
Environ trois semaines après, les Français étaient en force sous les murs de la ville, avec le bâtard de Bourbon, amiral de France, à leur tête. A leur approche, Courteville et ses gens s’étaient enfuis, laissant les habitants à eux-mêmes et sans aide. Ceux-ci laissèrent entrer les Français sans résister. La vengeance fut terrible. Nous ne pouvons que laisser la parole à Pierre le Prestre : « Et ledit jour, au soir, firent crier à son de trompe que tous ceulx de ladite ville fussent lendemain, à six heures du matin, sur la hart, hommes, femmes et enfans, hors de la ville, à la porte Nostre-Dame, pour aller là où lesdits François les vouldroient mener, ce qu'ilz firent en grant doubte et cremeur, car ilz cuidoient tous morir. Et l’endemain, quant ilz furent tous assamblez, lesdits François les firent tous mener, et conduire jusques en la ville d’Amiens. Et quant ilz furent eslongiés environ d’une lieue, et que les François eussent pillé la ville à leur aise et plaisir, ilz boutèrent le feu dedans, qui estoit jour de lundy, et ardirent au net laditte ville, telement
(1) Pierre le Prestre, Chron , chap. clxxix, édit. Belleval, p. go.
(2) Il s’y était déjà réfugié de février à mai 1471, c’est-à-dire au moment de la reddition d'Amiens à Louis XI et du siège de cette ville par Charles le Téméraire.
(3) Avait-il dès lors perdu confiance dans la fortune du duc de Bourgogne?
(4) Pierre le Prestre, Chron., chap. CLXXxr, édit. Belleval, p. 99.
qu il n'y demoura que l'hostel-Dieu, une maison auprès, appartenant au censier de Nœufville, nommé David Leschoppier, et I'hostel de Tipetot, appartenant à Hugues de Hesdin; bradèrent le comble du beffroy, et toutes les cloches, qui estoient bonnes et riches, furent fondues. En outre, en ung moment, bradèrent l'église dudit lieu de Saint-Riquier, le clochier et wit cloches, c'est asçavoir quatre grosses et quatre petites, qui estoient bonnes et excellentes et du meilleur son qu'il y en eût nulles ou pays, lesqueles furent toutes fondues. Avec ce, bradèrent tous les édifices que ledit abbé y avoit fait faire de son temps et attitrés anciens ouvrages, comme la chambre du prévost, une chambre auprès, que ledit abbé avoit fait rédiffier, la chambre nommée des Guides, la chambre de l'office de l'aumosne, la chambre de la recepte, qui toutes estoient joignans à l’ostel dudit abbé et à laditte église » (i).
Sans perdre courage, Pierre le Prestre ordonna tout aussitôt la restauration de son abbaye, qu il dirigea du fond de son exil. 11 fit d'abord refondre quatre grosses cloches et trois petites.
La maçonnerie de l’église, qui, certainement n'était pas voûtée, était « par dedens toute caufi'ourée (calcinée) du fu qui y avoit esté, tant à ceste fois comme aux précédentes passées ». 11 entreprit de la faire refaire. Marché fut passé à cet effet avec trois maîtres maçons : Philippe de Bernay, maître maçon d'Abbeville (2), Jean le Febvre (3) et Jean Panier.
Il semble que l’on ait commencé par refaire, ou au moins par restaurer, le clocher. Durant les travaux, un échafaudage établi dans l’intérieur de celui-ci, mal établi et trop chargé, s’ouvrit et se fendit : deux des maître -maçons qui y travaillaient lurent tués raides et deux autres furent grièvement blessés (4). L'année suivante (i476)> Pierre le Prestre passa marché pour la charpenterie du comble de ce clocher, « lequel il fist faire à aguille (5), dont il 11'y avoit jamais eu point, là où il y entra du bois sans nombre comme l'on puet voir » (6), puis il envoya, pour couvrir le susdit clocher et l’église, deux navires d’ardoises, qu'il fit venir de Dordrecht en Zélande (7).
Et Pierre le Prestre ajoute : « Quant laditte église de Saint-Riquier fu brullée, comme dit est par avant, il y avoit ung commencement d’église, c’est asçavoir cœur et croisye à laditte église, moult riche, et qui avoit esté fait passé trois cens ans : mais il sembloit aussi nouvel que s’il n'y eult que X ans. Par quoy ledit abbé emprint de le parmonter de machonnerie; et en marchanda à troiz maistres mâchons qui avoient refait ledit clochier; lesquelz y ouvrèrent une saison, et, n'eust esté les guerres, ilz l’eussent eu parfait en l'autre. Marchanda pareillement ledit abbé de faire les combles dudit cœur et de la croisie de carpentrie à ceulz qui avoient fait la carpentrie dudit clochier. Marchanda oultre de faire deux demy combles aux deux esles dudit clochier, qui y estoient fort nécessaires (8). Marchanda en oultre
U) Pierre le Prestre, Citron ., c. clxxxi, édit. Belleval. p. 105. — Furent aussi brûlés les châteaux de Drugy et de la Ferté et tout le pays, depuis la Somme jusqu'à Hesdin, car l’invasion anglaise appelée par Charles le Téméraire menaçait. Ibid.
( 2) Philippe de Bernay semble avoir joui à Abbeville d’un certain renom comme maître maçon. En 1462, il exécuta pour l’échevinage de cette ville des travaux importants. (Arch. de la ville d’Abb., BB. 61, fol. 17 v°j. — V. aussi E. Prarond, Topogr. d’Abb., t. I, p. 38.
(31 Ce Jean le Febvre a-t-il quelque rapport avec un Jean le Febvre qui, en 1497, fut maitre maçon de la ville de Lille? V. La Fons Melicoq, dans Revue universelle des Arts, t. XV.
(4) Pierre le Prestre, C/iron., chap. clxxxi, édit. Belleval, p. 113.
(5) C'est-à-dire en forme de flèche.
(6) Pierre le Prestre, Citron., c. clxxx (bis), édit. Belleval, p. 115.
(7) Il y avait 80 milliers et six cents d’ardoises, qui coûtèrent, avec les frais, 410 écus. Ibid., p. 116.
(8) Nous avons vu ce qu il devait falloir entendre par ces deux ailes du clocher. (V. ci-dessus, p. 184).
— 2 ig —
de faire unes cayères au cœur de ladite nouvelle église, pour tant que les aultres avoient esté brullées. Tous lesquelz ouvrages se continuoient à toute diligence, n’eust esté la guerre qui survint » (i).
Il a paru indispensable de reproduire intégralement ce passage, qui, on le verra, a une très grande importance, et dans lequel tous les mots portent.
Dès la fin de la même année, Pierre le Prestre s'occupa de pourvoir son église d'un nouvel et riche mobilier. Il commanda à un ouvrier de Bruges, nommé Renault Van Vendout, quatre colonnes « de fin ouvrage de cuivre », deux traverses pour mettre les cierges, quatre anges, un candélabre à six branches, en forme d’arbre, pour mettre devant le grand autel, et une crosse pour suspendre le Saint-Sacrement, » de telle fachon qu'il y en a une au grant autel de l’église Saint-Bertin en Saint-Aumer ». Tout cet ouvrage devait peser de 36oo à 3700 livres, à 5 gros la livre. Il fit aussi exécuter par le même ouvrier un « aigle ewangillier », c’est-à-dire un lutrin en forme d'aigle, pour chanter l'évangile, pesant 433 livres, à 2 s. 6 d. la livre, et un lectionnaire soutenu par un personnage représentant Moïse (2).
Sur le candélabre à six branches les vers suivants étaient gravés :
Révérend Père en Dieu Pierre le Prestre En son vivant humble abbé de cet estre Moult appétant réparer son esglise Qui par le guerre estoit lors en bas mise Fist à Bruges faire ce candélabre Qui si véez dreschier en fourme de abre Quatre colompnes duisant au grand autel Et quatre angles servans d'office tel Puis deux travers tout d’un mesme stile Une aygle aussi pour chanter l’Evangile Ung Moyses aux lichonx asservy Et une croche au Corpite (sic) Domini Lesquels fist faire et accomplir du tout Ledit abbé par Renault Van Vendout Qui de fondre cuivre mestier estet L’an quatre cens soixante et dix et sept Dieux luy ottroit grâce à persévérer Si bien qu’en fin puist son âme sauver Amen (3).
Un ouvrier d’Ypres fit une horloge pour mettre dans le clocher, avec trois timbres pesant ensemble 557 livres (4).
Le maître-autel fut pourvu d'un retable sculpté et peint, représentant la Passion, « selon les VII heures du jour » (5). Les vers suivants rapportés par l’abbé Hénocque (6) donnent l'explication des sujets :
(1) Ibid.
(2) Ibid., chap. clxxx bis, p. 1 1 8. — Inscription du candélabre citée ci-dessous.
(3) Dom Cotron, Chron., 1. VIII, c. iv.
(4) « Trois petites cloches entonnées pour faire appeaux à ladite oreloge ». L’horloge coûta 40 1. et les trois timbres furent payés à raison de 2 s. 6 d. la livre. Pierre le Prestre, Chron., c. clxxx bis, édit. Belleval, p. 118.
(5) La sculpture coûta 40 1. « comprins le bac et les huisses », et la peinture, avec les autres menus frais, 24 1. de gros. Ibid. — Dom Cotron (1. VIII, ch. iv) dit qu’il dépensa 184 1. pour la table du maître-autel.
(6) Hist . de St-Riquier, t. II, p. 145.
Matutina ligat Christian qui vincula soli’it.
Prima replet spulis, causant dal Tertia mortis Sexta cruci nectit, talus ejus Nona biparlit;
Vespera deponit ; tumulo compléta reponit.
Matines et Laudes (i) rappellent donc l’arrestation du Christ au jardin des Oliviers, Primes , les crachats et autres outrages qu’il reçut, Tierce, la condamnation à mort; Sexle, la mort sur la croix, Noue, le percement du côté, Vêpres, la déposition, et Compiles, la mise au tombeau.
Le chœur et la croisée furent dallés de carreaux noirs de Tournay de la carrière d Anthoing, et blancs de Marquise, lesdits carreaux ayant chacun i3 pouces de côté (2).
Sa première provision d’ardoises ne suffisant pas, Pierre le Prestre en acheta encore à deux marchands de Saint-Omer, l'un appelé François Tudvincq, et l'autre, Jean Clais, deux navires de quatre milliers, plus un millier de bois d’Irlande, pour faire les stalles et lambrisser le chœur de l'église, etc. (3).
Il fit faire également des vêtements sacerdotaux « de brouderie de fleurs de lis et de roses », pour remplacer ceux qui avaient été perdus lors de la destruction de l’église (4).
Il fit faire enfin « ung tablet pour mettre desseurre sa sépulture, là où il y a ung image de Nostre Dame, et un angle, représentant la pourtraitture dudit abbé, un saint Jehan, saint Pol et Joseph, et au dehors ung saint Pierre et saint Riquier ». Il paya 3o 1. pour le tout (5).
Après la mort du duc de Bourgogne (1477), Louis XI, devenu maître de la plus grande partie du pays de Picardie de la façon que l'on sait, donna les fruits de l’abbaye de Saint-Riquier à son médecin Angelo Cattho de Sopino. Les travaux de restauration furent arrêtés, et Pierre le Prestre, qui prétextait toujours de sa goutte pour demeurer à Saint-Omer, resta sans ressources (6).
Exposé, paraît-il, aux vexations des habitants dans la maison qu’il avait achetée, il se lit donner un pavillon dans les jardins de l’abbaye de Saint-Bertin, et il le fit accommoder à son usage pour y terminer ses jours (7).
C’est de là que, vers la fin de 1478, sentant bien que tout retour à Saint-Riquier lui était devenu impossible, il résigna son abbaye entre les mains d’Eustache le Quieux, son parent, lui-même religieux et aumônier de Saint-Riquier.
Cette nomination fut faite malgré le suffrage des religieux. Ceux-ci avaient désigné Jacques d’Haudrechies qui, depuis de longues années gouvernait le monastère en qualité de prévôt et de prieur. Celui-ci en conçut un vif ressentiment et mit obstacle à la piise de possession de l’abbaye par Eustache le Quieux jusqu’en 1481 (20 février 1480, v. s.), qu’il consentit à transiger (8).
(1) Les Laudes sont comprises avec les Matines , à la suite desquelles elles se disaient d'ordinaire sans interruption.
(2) «■ Acheta pareillement ledit abbé autant de carrel noir de Tournay, de la carrière d’Anthoing, qu’il lui en faloit pour le cuer et croisée de saditte église, dont il bailla pour erres au marchant, nommé Jaucquiart Roteleur, I.X 1. Et si acheta autant de carrel blanq à ung marchant de Marequise, lesdits carreaux de XIII paux d’escarrure; dont il bailla es mains de l'abbé de Nostre-Dame de Boullongne XXXVI 1.; lequel bailla pleisge pour ledit marchant ung sien parent nommé Symon Luselier; et Jehan Sterbocq, bourgois de Saint- Aumer, est respondant pour ledit Jauquiart Rotelleur *. Pierre le Prestre, Chron., c. cl xxxbis, édit. Belleval, p. 119.
(3) Pierre le Prestre, Ioc. cit.
(4) Pierre le Prestre, Ioc. cit.
(5) Pierre le Prestre, Ioc. cit. — C'est sans doute le même dont parle dom Cotron (Chron., 1. VIII, c. iv), et qui aurait coûté 30 1.
(6) Pierre le Prestre, Chron., c. clxxxi bis, édit. Belleval, p. 133. — V. IIènocque, Hist . de St-Riquier, t. II,
(7) Jean de la Chapelle, Croît, abbr., édit. Prarond, 1893, p. 184.
(8) V. Hênocque, Hist . de St-Riquier, t. II, pp. 150 et 156.
Vers le même moment, Pierre le Prestre mourait (t) : il fut enterré, dans la chapelle de la Vierge de l’église abbatiale de Saint-Bertin.
Offert tout enfant à l'abbaye de Saint-Riquier, Eustache le Quieux avait étudié à Paris la grammaire, la philosophie, la théologie et le droit canon. Il était encore fort jeune lorsqu'il fut revêtu de la dignité abbatiale. Sa première préoccupation avait été de remettre la concorde parmi ses religieux et d’achever la restauration des bâtiments détruits par la guerre, lorsque le 5 août 1487, un immense incendie, dont nous ignorons la cause, réduisit en cendres à nouveau la ville et le monastère.
Sans perdre courage, Eustache le Quieux se mit immédiatement à l’œuvre pour réparer ces ruines, pour relever, dit dom Cotron, les édifices tombés, pour en élever de nouveaux auprès des anciens, et pour terminer d'une façon splendide, à grand travail et à grands frais, le bâtiment de l’église resté interrompu (2).
Le nom du maître-maçon de l’église de Saint-Riquier du temps d'Eustache le Quieux nous est révélé par un acte relatif à la cathédrale d'Amiens. Le 26 avril t5o3, Nicolas (3) Lesveillié, maître-maçon des ouvrages de Saint-Riquier, fit partie avec Pierre Tarisel, maître-maçon de la cathédrale, et Jean le Pruvost, maître-maçon de l’église de Corbie, d'une commission chargée d’examiner un mouvement qui s’était produit dans les piliers du chœur de cette cathédrale, et d’aviser aux moyens d’y obvier (4).
Atteint lui aussi de la fièvre des constructions, Pierre d’Ostrel, abbé de Corbie, avait, en t5oi, jeté par terre l’antique église de son abbaye, pour en élever une nouvelle dont il voulait faire une des plus belles et une des plus vastes du royaume (5), il avait donc dû lui aussi s’attacher un maître-maçon de valeur.
Sur ce seul document sommes-nous fondés à faire honneur à Nicolas Lesveillié de tous les travaux exécutés dans l’église de Saint-Riquier sous les abbés Eustache le Quieux et Thibaut de Bayencourt, et qui constituent la plus grande partie de l’église telle qu’elle est parvenue jusqu’à nous? La rapidité avec laquelle ces travaux ont été conduits, rendrait cette supposition assez vraisemblable, mais nous ne savons pas d’une façon certaine à quelle époque Nicolas Lesveillié a pris en main la direction des travaux de notre église, ni quand il l’a quittée. Aussi bien constaterons-nous une différence de manière très sensible entre la nef, élevée sous Eustache le Quieux, et la façade occidentale avec son clocher, œuvre de Thibaut de Bayencourt.
Si d'ailleurs le chapitre de la cathédrale d’Amiens a fait appel aux lumières de Nicolas Lesveillié et de Jean le Pruvost sur une question difficile, on est en droit de supposer qu'ils jouissaient d'une certaine réputation.
Le 28 avril 1307, Eustache le Quieux commanda des stalles à trois huchers
(1) Jour des Cendres 1480 v. s. Jean de la Chapelle, Cron. abbr., édit. Prarond, 1893, p. 277.
(2) « Idem abbas, forti ac infracto animo tôt ecclesiæ ac monasterii ruinas instaurare non destitit, labentia reconcinnare, nova veteribus adjicere ac intermissum inchoata egregio artificio ecclesiæ opus sumrao labore maximisque impensis promovere aggressus est ». D. Cotron, Chron.. 1. ix, c. 1.
(3) Et non Jean, comme l’appelle toujours Dusevel, et après lui l’abbé Hénocque.
14) V. Georges Durand, Monogr. de l'église cathédrale Notre-Dame d'Amiens, t. T, p. 60. — En 1465, Tassin I.esveillié et Jehennin Lesveillié, maçons, travaillent aux remparts de la ville d’Amiens (Arch. de la ville d’Am., compte de 1464-65, CC 48, fol. 221 et suiv.). Appartenaient-ils à la même famille?
(5) Pierre d'Ostrel mourut en 1506 et ses vastes projets ne reçurent qu’un commencement d’exécution, sans pouvoir jamais être portés à leur perfection comme ceux des abbés de Saint-Riquier. — Les Le Prévost ou Le Pruvost sont une famille de maîtres-maçons d'Amiens. De 1398 à 1545, il dut y en avoir au moins trois du nom de Jean. Celui qui nous occupe semble avoir été le plus illustre. Il est souvent cité dans les archives de la ville d’Amiens.
d Amiens . Adam, dont le nom de famille a été lu Debellomes par dom Cotron, mais qui certainement n'est autre qu’Adam d’Obellemer ou d’Obellemel (1), Bernard le Barbier (2), et Alexandre Huet (3), qui devait s’illustrer peu de temps après en attachant son nom aux magnifiques stalles de la cathédrale d’Amiens, Ces nouvelles stalles, faites en bois d lllande, devaient être en tout semblables à celles de Saint-Lucien de Beauvais. Il devait y en avoir seize de chaque côté, entre les quatre gros piliers de la croisée, sur une longueur d’environ 35 pieds, plus sept de chaque côté, à 1 entrée du chœur, le tout moyennant le prix de 900 livres. L'ouvrage devait être terminé dans un délai de quatre ans, et être amené par les ouvriers jusqu’à Pont-Remy, sans doute par la Somme; de là, les religieux devaient se charger du transport jusqu à Saint-Riquier, qui n’en est que peu éloigné. Comme nous le verrons, Eustache le Quieux mourut avant quelles fussent mises en place (4).
Cependant Eustache le Quieux faisait élever une salle capitulaire voûtée sur
cioisée d ogives, et, à côté, une salle voûtée de pierre. Dans le tympan de la porte
de celle-ci, il fit sculpter la figure de saint Riquier; il se fit peindre lui-même agenouillé à la droite du saint, avec vingt-deux moines aussi à genoux, à sa gauche Un dortoir pour les religieux fut élevé sur ces deux salles. Il construisit également, à l'extrémité du croisillon sud du transept, la salle du trésor voûtée sur croisées d'ogives, pour y conserver les reliques des saints, et, vis-à-vis, une tribune, magnifiquement ornées l'une et 1 autre de statues et de sculptures (5).
Il fit aussi élever à l'orient de l’église la grande chapelle de la Vierge, aux
voûtes élégantes : il la décora de statues de vierges en pierre et de vitraux peints (6). C’est alors que l'oratoire construit par Pierre le Prestre fut détruit (7).
(1) Le 9 mars 1500, v. s., Adam d'Obelleme!, hacher, vend à Jean Hecquet, aussi hucher, ses droit, sur une maison rue Mehaut Fournière à Amiens. (Arch. de ta ville d'Am., FF, 23, fol. 34, . En 1501, il fut reçu bourgeois de cette ville, sous le nom d'Adam d'Obelmer [Arch. de la ville d'Am., CC 79, fol. 64 v",. Le 3 avril, Pierre Hecquet hucher, son beau-père, lui donne ainsi qu'à Colaye Hecquet, sa femme, qu il venait sans doute d'épouser la susdite maison de la me Mehaut Fournière (Arch. de la ville d'Am., FF 26, fol. .56 V). Cette me, ainsi qne lé voisinage du Beffroi, étaient les quartiers habités de préférence par les huchers. Elle porte aujourd'hui le nom de rue des Huchers qui s'est petit à petit substitué à celui de rue Mehaut Fournière, dans le courant du xvf siècle.
12) Bernard le Barbier, hucher à Amiens, était fils d'Etienne le Barbier, aussi hucher, beaucoup plus connu et auquel .1 succéda en judlet 1501, en achetant de lui la devanture avec l'ouvroir de sa maison rue du Beffroi la ville d'Am , FF 24, fol. 8.
(3) V. Georges Durand, Ernoul Boulin, Alexandre Huet, etc., dans Mémoires de l'Académie d'Amiens, année 1908
(4) « Anno ,507, die 28 aprilis, prædictus abbas Eustachius inter quatuor majores transversi hujus ecclesicolumnas, sexdecim sedilia ex utroque latere quod ad triginta quinque pedes, vel circiter, extenditur, et septem sedil in ingressu chori ex utroque pariter latere, fabricari curavit, omnino similia subselliis Sancti Luciâni Bellovacens per Adamum Debellomes, Bernardum le Barbier, et Alexandrum Huel, toreutes lignarios Ambiani commorante ex lignis ab Islandia delatis, mediante nongentarum librarum pretio, cujus quidem fabricæ opus usque ad Pontem Remigii prædicti artifices subvectare debenl; inde vero monachi usque ad Sanctum Richarium transferri curabunt Prædicta autem sedilium fabrica infra quatuor annos ab ipsis toreutibus absolvenda promittitur. Verura hic abbas morte preventus, ut infra, ista sedilia proprio in loco crigi non vidit ». D Cotron, Chron., I. IX c 1 - Les stalles commandées par Pierre le Prestre (V. ci-dessus, p. 219) avaient-elles encore péri dans l'incendie de 148- ou bien leur commande avait-elle été annulée par suite de la disgrâce de celui-ci et de sa mort?
<5> * CaPitulum in caméras decussatas digestum construi curavit, aulamque proximam fornicibus pariter decoratam ædificavit, ad cujus januæ supercilium lapide.m sancti Richard imaginera superponi, seque genuflexum a dextris a smistns vero vigmt. duos monachos pariter genuflcxos jussit depingi, et super hec omnia dormitorium ubi fratres decumberent redificar, ; thesauri officinam, ubi sanctorura reliquiæ asservantur, cameris decussatis distinctum construxit, ubi cernilur mirabilis Crucilixi imago quæ altioris fenestra postera unico lapide constans efficit » D. Cotron, Chron., 1. IX, cap. I. - . Nemo est qui non miretur odæi ac sacrarii fabricant divomm statuis ad nativum expressis, florum fructuumque excarpis elegantissimis decoratam ». Ibid.
(6) - Amplara beatissimæ Virginia Maris capellam ab orientai; ecelesiæ plaga construxit, quam pulchérrimis sanctarum v.rgmum .maglmbus lapideis ad nativum expressis, vitreaminibusque diverse colore depictis, sed priesertim elegantissimis fornicibus exornavit ». D. Cotron, Chron., 1. IX. c. i. ’ v
171 V. ci-dessus. » Illud autem oratorium alignante post tempore ob novam dictæ ecclesim a successore Eustachio restaurationem, déstructura est et avuUum ». D. Cotron, 1. VIII c. iv.
Dans la chapelle voisine, dédiée à Saint-Pierre, Eustache le Quieux fit aussi placer plusieurs statues de saints, et notamment celle de saint Eustache, son patron entre un loup et un lion qui ravissent ses enfants, suivant la légende bien connue : les fenêtres de cette chapelle furent garnies de verrières représentant l’histoire du même saint (i).
Il fit enfin construire à grands frais les voûtes des bas-côtés, du chœur, du transept et de la grande nef de l’église. C’est durant l'exécution de ce travail qu’il mourut, on peut le dire, sur le chantier. Un jour que, pour activer le travail, il s’était assis près de l'échafaudage, un maçon, que sa présence trop assidue importunait sans doute, lit tomber une pierre à ses pieds pour lui faire peur, à ce qu'il prétendit. La pierre mal dirigée tomba sur la tête du prélat et lui lit une blessure qui tout d’abord parut légère, mais qui bientôt entraîna sa mort (avril 1411, v. s., avant Pâques). Le fait fut rappelé par une peinture appliquée au pilier voisin du lieu de l'accident; elle se voyait encore au xvne siècle (2).
Il fut inhumé au milieu de la nef de l’église, sous un tombeau élevé d’environ quatre pieds, orné d'images et de statues, et, entre autres, de la représentation du défunt, et cela par les soins de Thibaut de Bayencourt, son successeur. Celui-ci lit préparer son propre monument tout auprès (3). L’un et l’autre furent détruits par la chute de la voûte, à la suite de l’incendie de 1 5 54, dont nous parlerons plus loin. Au xvne siècle, il ne subsistait plus du tombeau d'Eustache le Quieux que ce
fragment d'inscription : g Cy gist le corps de vénérable et religieuse personne .
qui de ceste esglise fut grand réparateur. Obiit anno i5ii, initio mensis aprilis, ante P asc ha » (4).
Entre autres ouvrages, Eustache le Quieux avait aussi fait couvrir d’une riche reliure d’argent le fameux évangéliaire sur vélin pourpre, la seule épave des splendeurs d’Angilbert qui soit parvenue jusqu'à nous (5). Sur un côté de la reliure était une image ciselée de saint Jean l’Evangéliste, avec de ses reliques (6). On lui devait enfin, à en juger par ses armes qui s'y trouvaient, une image d’argent de saint Winoc, haute d’environ un pied, contenant les reliques de ce saint personnage (7). Citons enfin une très précieuse chape de drap d'or, ornée d’orfrois et de broderies au point de plume, offerte par un religieux nommé dom Ange Lefèvre (8).
(1) « Sacellum adjacens sancto Petro dicatum pluribus sanctorum statuis ad nativum expressis, sed maxime sancti Eustachii cum duobus fïliis a lupo et leone raptis egregio prorsus opéré exsculpta decoravit, atque in illius sacelli vitreaminibus ejusdem sancti Eustachii gesta coloribus depictis exprimi curavit ». D. Cotron, Citron., 1. IX, c. 1.
(2) * Amborum ecclesiæ laterum fornices quæque variæ ex diverso schemate exsculptæ spectantibus non mediocrem pariunt admirationem. Fornices camerasque presbiterii, transversi ecclesiæ et navis majori ex parte eleganti omnino arte decussatas, immensis sumptibus ædificavit, quod opus ut vegeret, cum juxta tabulatum assideret, structuræ muralis opifex quidam, metum se abbati velle incutere dicens, lapidem projecit, qui non ad pedes, ut putarat, sed super abbatis caput decidens, contuso aliquantulum cranio, leve, ut initio videbalur, vulnus inflixit, sed cerebrum brevi malo afficiens, mortem attulit, ut popularis fama et apposita columnæ juxta quam id accidit, ad rei memoriam pictura in hune usque diem testificatur ». D. Cotron, Citron., 1. IX, c. i.
(3) Nous verrons qu’il n’y fut pas inhumé.
(4) «• Sepulturæ mandatus est in media ejusdem ecclesiæ navi, sub tumulo a terra quatuor circiter pedibus extante, statuisque et imaginibus anaglyphice decorato, cum ejus effigie ad nativum expressa, quam ejus successor Theobaldus
simul cum sua sepulchro supposuit, juxta eumdem Eustachium, sepultura . locum diligens, quamquam omnino aliter
contigerit, ut infra dicetur, sepulchrum istud, lapidibus fornicum decidentibus, post basilicæ conflagrationem prorsus confractum est, unde hoc tantum apparet inscriptionis fragmentum », etc. D. Cotron, Citron., 1. IX, c. 1.
(5) Il est actuellement, comme on le sait, à la bibliothèque d’Abbeville, mais la reliure d’argent n'existe plus. — V. ci-dessus, p. 193.
(61 D. Cotron, Citron., 1. IX, c. 1.
(7) Ibid.
(8) Ibid.
Thibaut de Bayencourt (i5i i-i 536), que les religieux de Saint-Riquier se hâtèrent d'élire à la place d’Eustache le Quieux, afin d’éviter la commende, fut encore plus épris de luxe et de somptueuses constructions que ses prédécesseurs.
Il s empressa de continuer les travaux de l’église commencés par Eustache le Quieux, et notamment de terminer les murs et les voûtes de la nef ainsi que la tribune faisant face à la trésorerie. Il fit ensuite élever le portail et la tour luxueusement ornés de sculptures et de statues. Puis il fit monter la charpente : les poutres furent tirées des forêts voisines de Bray (i), et les solives du Beauvoisis. I.e tout fut couvert de plomb. Des verrières, représentant des histoires du Nouveau testament, garnirent les fenêtres. Le sol fut couvert d un dallage de marbre noir et blanc et les stalles commandées par Eustache le Quieux furent mises en place. Au dire de dom Cotron, des figures d’hommes, d’animaux, des feuillages, des fleurs, des Iruits et toutes sortes d’autres ornements y étaient répandus à profusion. Elles devaient etre les soeurs de celles de la cathédrale d Amiens, dont elles étaient non seulement contemporaines, mais encore avec lesquelles elles avaient un auteur commun, Alexandre Huet.
Ihibaut de Bayencourt put enfin voir 1 édifice entièrement terminé et présenter un ensemble tel, au dire de dom Cotron, que, dans toutes les provinces voisines, il ne s en trouvait pas de plus élégant ni de plus complètement pourvu de ce qui était nécessaire à son ornementation (2).
Non content en effet de parfaire le gros œuvre de l'église, Thibaut de Bayencourt s'attacha à l’orner d’un somptueux mobilier : quatre grosses cloches d’une excellente harmonie placées dans la tour qui surmontait le grand portail; un orgue (3); une très précieuse suite de tapisseries ornées de ses armes et garnissant tout le pourtour du chœur (4).
11 plaça dans le trésor de somptueux vêtements sacerdotaux de soie et d’or (51 et plusieurs pièces d’orfèvrerie, entre autres :
i° Une grande châsse d’argent doré enrichie de pierres précieuses, en forme
(1) S agit.il de Bray sur Somme ch. U. de cant. du dép. de la Somme, qui appartenait effectivement d l'abbaye de Saint-Riquier? Cela semble mal s'accorder avec les mots « e vicinis sylvis » employés par dom Cotron (v. ci-dessous). Ne serait-ce pas plutôt Bray lés Mareuil (cant. d'Abbeville sud), localité très voisine de Saint-Riquier et également sur la Somme? Le latin prétentieux et embarrassé de dom Cotron n'est pas toujours très clair.
(2) Thibaut de Bayencourt « possessione adepta, monasterium curæ suæ creditum, censu, ædificiis, suppellectile tum sacra tum prophana, e plurimum auxit ; prioris etenim ecclesiæ partis quam navim vulgo vocant, ab antecessoribus magnifiée inceptæ mûris ac propyleio cum turre campanaria singulari arte perfecto ad designatam altitudineme elatis, tectum cujus trabes e vicinis Brayo supra Summonam silvis, tygna vero de pago Bellovacensi advecta fuerant, plumbeis tabulis coopérait ; fornices venusta dispositione expansas fenestris solerti convenientia et proportione dimensis, vitreamina selectas ex veteri et novo Testamento historias vivis coloribus adumbrantia induxit, pavimentum denique albo et nigro marmore, odæum insculptis affabre ex polito lapide symulacris perspicuum, subsellia item a predecessore incepta variis hominum, belluarum, frondum, flomm, fructuum et aliarum ejus generis rerum figuris anaglyphice decorata, et quicqnid ad insignis ecclesiæ constructionem decusque conducit, tanta opéra, tantoque artifieio atque tanto sumptu absolvit, ut nulla in finitimis provinciis structura elegantior, nulla esset rebus ad ornatum necessariis instructior >. D. Cotron, Chron., 1. IX, c. n.
(il En tSi», l'organiste, qui était un religieux du nom de Jean Testa, était cité dans l'acte de prestation de serment de frère Jacques Ternisien, religieux de l’ordre de Saint-Augustin, administrateur de l'Hûtel-Dieu de Saint-Riquier.
D. Cotron, Chron., 1. IX, c. n (8 juillet 1530).
14) < Quatuor campanas vastæ molis ad perfectam e perito fusore harmonium effectas in campanaria turre super medium propylæum eminenti reposuit. - Pneumaticum organum. - Pretiosissimam auleorum seriem, quæ totum ecclesiæ chorum ambiret, contexi fecit suo stemmate gentilitio depictam *. D. Cotron, Chron., 1. IX c. 1.
(5) V. le détail dans D. Cotron, Chron., 1. IX, c. 11.
d'église, avec des figures de saints dans les entrecolonnements, pour y reposer le corps de saint Riquier. Elle .portait la date de 1 5 r g .
2° Un buste de grandeur naturelle daté de 1 524, aussi d’argent doré, orné de pierreries, supporté par deux anges, et au cou duquel on vit longtemps le collier de Saint-Michel de jean de la Gruthuse, gouverneur de Picardie, grand ami de l’abbaye, où, comme nous le verrons, il reçut sa sépulture. Le chef de saint Riquier était renfermé dans ce buste.
3° La châsse de saint Vigor, évêque de Bayeux, en argent, garnie de figures ciselées représentant les gestes du saint. Elle fut faite aussi en [524
4" De la même année encore, un buste d'argent renfermant le chef du même saint.
5° D'autres châsses de matières moins précieuses, mais d'un travail égal, pour y placer les reliques de plusieurs saints.
6° Des bâtons de chantres en argent surmontés de tourelles avec les statuettes de saint Riquier et de saint Thiébaut (1).
Dom Cotron (2) parle aussi d'un très précieux baldaquin en drap d’or, sans doute placé au-dessus du maître-autel.
L’abbaye et son église échappèrent heureusement à l’incendie qui, le 29 mai 1 5 1 8, détruisit presque toute la ville de Saint-Riquier (3).
Tant de magnificences étaient moins causées par le zèle religieux que par l’amour du luxe et des plaisirs qui dévorait Thibaut de Bayencourt, comme beaucoup d hommes de son temps. Négligeant la direction de son abbaye, s’il faut en croire dom Cotron, qui a vu des documents que nous ne possédons plus, il passait son existence au milieu des maçons, des tailleurs de pierre, des charpentiers, des serruriers, des peintres et des statuaires. Recherché dans sa mise, il portait des vêtements doublés de soie et d’hermine. On menait joyeuse vie dans l’abbaye : le relâchement y était complet, et l’abbé en avait perdu le respect dû à sa dignité. Un de ses moines alla jusqu’à le souffleter. Sur le conseil intéressé du confesseur de François Ier, le célèbre diplomate Claude Dodieu, évêque de Rennes, il résigna son abbaye au profit de celui-ci, moyennant une pension ( 1 537), et ^ mourut deux ans après, le 2 juillet 1 53g, à Chevincourt, où il s’était retiré (4).
Avec Claude Dodieu, la commende s’établit à Saint-Riquier. C'en est fait pour longtemps des belles constructions et des richesses artistiques Une ère de misère, plus grande que jamais, recommence. Dom Cotron semble faire un crime à l'évêque de Rennes d'avoir obtenu des bulles d’excommunication et un édit royal contre ceux qui, à la mort de Thibaut de Bayencourt, auraient dévasté les biens de l’abbaye et se seraient emparés des vases sacrés, et autres objets d'or ou d’argent, des ornements précieux et des immeubles, et d'avoir poursuivi en justice Antoine de Bayencourt, neveu de l’abbé défunt, qui continuait à détenir le mobilier que son oncle avait emmené avec lui à Chevincourt, mais sans nous expliquer clairement ce qu'une pareille conduite pouvait avoir de répréhensible. On soupçonne que si Claude Dodieu réclama tous ces biens, ce ne fut pas pour en faire jouir le monastère. Ce qu’il y a de certain et ce qui nous intéresse surtout, c’est qu’il commença par
(1) D. Cotron, Citron ., 1. IX, c. 11.
12) Ibid.
(3) lbid-
(4) Ibid.
dépouiller les châsses de leurs pierres précieuses, en les remplaçant par des fausses. Il s empara également de la table d'argent doré du maître-autel (i), du bâton pastoral de 1 abbaye estimé 1200 livres, de la précieuse suite de tapisseries que Thibaut
de Bayencourt avait fait faire, d un grand nombre de vases d’argent et de tout le
mobilier que son prédécesseur avait laissé à Chevincourt (2).
Mais ce n était pas assez que l'abbaye eût été dépouillée de la plupart des richesses dont Pierre le Prestre, Eustache le Quieux et Thibaut de Bayencourt l’avaient ornée : 1 église elle-même, élevée par ceux-ci à grands frais et avec amour, était vouée à une ruine prochaine.
Durant la désastreuse campagne de Montmorency dans le nord de la France,
Philippe, fils de Charles Quint, le futur Philippe II, s’empara de Saint-Riquier,
le 14 septembre 1 5 54. Sous prétexte que les français avaient brûlé l’abbaye du Mont-Saint-Eloi (3j, il fit entièrement dévaster et brûler celle de Saint-Riquier. L église, le chapitre, le dortoir, le réfectoire, le logis abbatial, une grande et élégante résidence que Claude Dodieu s'y faisait élever sur le côté sud du cloître (4) et qui était encore inachevée, tout fut la proie des flammes (5) : trois religieux furent laits prisonniers : les autres purent s’enfuir la nuit et à travers bois jusqu’à Abbeville. Mais la maison de refuge que l’abbaye possédait dans cette ville ne pouvait les contenir tous. Pour ne pas avoir à relever les bâtiments détruits, Claude Dodieu üt disperser, par ordre du Roi, tous les religieux dans divers monastères de France (6). Loin de songer à réparer ces ruines, il fit même extraire le plomb fondu pour en tirer profit (7).
Les moines revinrent pourtant peu après. Avec des branches d’arbres, de la paille et de l'argile, ils se construisirent des cabanes sur le côté oriental du cloître et contre les grands murs de 1 abbaye restés debout : la chapelle de la Vierge, au chevet de l’église, et les deux chapelles voisines dédiées à saint Pierre et à saint Riquier, qui n avaient pas souffert, furent isolés du reste de l’église par une clôture, pour y faire les offices conventuels : au lieu de stalles, on mit de mauvais bancs (8) dont les dossiers portaient ces inscriptions : d'un côté, Dominus dédit , Dominas abstulitj sicut Domino placent, ita factum est } sit nomen Domini bénédiction; de 1 autre, Soh Deo honor et glona, Deo gratias; adjutorium nostrum in nomine Domini (9).
(1) Nous ignorons quand et par qui ce riche retable avait été fait. 11 était sans doute dû à la magnificence de Thibaut de Bayencourt. Dom Cotron en donne seulement cette description : « Tabula argentea majoris altaris. deaurata, tredecim pedibus longa, alta vero septem pedibus, in cujus medio extabat Crucifixi imago, a lateribus autem gestavitæ sancti Richarii anaglyphice repræsentata, ponderis vero centum quadraginta et unius marcarum etquinque unciarum argenti. La table d argent doré du maître-autel était longue de treize pieds, haute de sept. Au milieu était représenté en bosse le Crucifix; sur les côtés, l’histoire de saint Riquier. Elle pesait 141 marcs et 5 onces d’argent ». D. Cotron, Chron.. 1. IX, c. iv.
(2) D. Cotron, Cliron., 1. IX, c. ni.
(3) V. Cardevacque, Hist. de l'abb. du Mont-St-Eloi, p. 87.
(4) Sur ce bâtiment v. aussi D. Cotron, Chron , 1. IX, c. iv.
(5) t Burgundi, vindictæ animo permoti quod Franci Montis Sancti Eligii monasterium combussissent, reportato sancti Laurentii prælio, Philippo Caroli quinti imperatoris filio, duce Brabantiæ, etc., Centulam advolantes, tam speciosam et elegantera Sancti Richarii ecclesiam, capitulum, dormitorium, refectorium, domum abbatialem, totumque monasterium profano devastarunt incendio. Domicilium etiam quoddam eleganti arte ab ipso abbate inceptum ab australi parte claustri in proprios usus convertendum, priusquam absolveretur, concremarunt. Modo coquinæ ac refectorio inservit ». D. Cotron, Chron,, 1. IX, c. m.
(6) D. Cotron, Chron., 1. IX, c ni.
(7) Ibid.
(8) En langage du temps, des escames.
Ig) « Tuguriolis quibusdam super oriental! latere claustri et ad majores abbatiæ muros, ex ar-illa, paleis arborumque ramis utcumque compactis, et majori capella beatissimæ Virginis Mariæ, cum duobus sacellis adjacentibus , videlicet sancti Pétri et sancti Richarii, simili schemate obturatis, cœnobitæ sancti Richarii hue reversi, ibidem
Peu de temps après, les grandes voûtes de la nef et du chœur de l’église, calcinées par le feu, laissées à découvert, puis délayées par les pluies, s'écroulèrent, brisant dans leur chute les tombes des abbés Eustache le Quieux et Thibaut de Bayencourt (t). Seules les voûtes du transept restèrent en place. Celles du chapitre, du réfectoire et des autres lieux réguliers tombèrent également (2).
Après la mort de Claude Dodieu (14 septembre ( 1 558), les religieux se firent restituer, non sans peine, par ses héritiers, les pièces d'orfèvrerie que celui-ci avait emportées : la table d’argent du maître-autel, le bâton pastoral, la suite de tapisserie, douze vases d’argent, deux bassins et deux bénitiers de même métal, et d’autres objets (3).
Pour loger un peu mieux les moines, et principalement pour leur fournir un réfectoire et une cuisine, Charles d’Humières, évêque de Bayeux, successeur de Claude Dodieu, fit restaurer l’édifice que celui-ci faisait élever sur le côté sud du cloître au moment de l’incendie de 1 554, auquel il n’avait pas échappé (4). Il fit aussi mettre sur la chapelle de la Vierge trois petites cloches « bien consonantes » (5). L’abbaye de Saint-Riquier ayant été assignée pour 8000 livres dans le subside de seize cent mille livres payables en six ans, accordées à Poissy, en 1 56 1 , par le clergé, pour subvenir aux besoins du trésor royal, on vendit, en 1564, le retable d’argent du maître autel (6) à Philippe du Quesnoy, orfèvre à Paris, pour le prix de 2336 1. 16 s., ou environ (7).
Mentionnons pour mémoire quatre panneaux sculptés datés, de i58y, représentant les douze articles du symbole, et inscrits au catalogue du musée de Cluny (n"’ 764 à 767), où ils sont conservés comme provenant de Saint-Riquier (8).
Ce n’est qu’au commencement du xvne siècle, sous l’abbé commendataire Henri de la Chastre, comte de Nançay, (1588-1627) et Gaspard de Fontaine, son fiduciaire, que l’on songea à préserver d’une ruine totale les principaux édifices encore debout. Le cloître, du côté du chapitre et du logis abbatial, fut couvert en tuiles (1616) (9). En 1625 et 1626, Gaspard de Fontaine s’entendit au plus bas prix avec des charpentiers d’Abbeville, pour mettre une charpente couverte d'ardoises sur les voûtes du transept de l’église, qui, nous l’avons vu, ne s’étaient pas écroulées comme celles de la nef et du chœur (10); les bas-côtés reçurent aussi, un peu plus tard, vers 1629, des
usque modo divinum persolverunt officium, scamnis quibusdam vilibus loco sedilium ibidem appositis, in quarum dorsariis crepidinibus hæc inscriptio exarata est : Dominus dédit », etc. D. Cotron, Chron., 1. IX, c. in.
(1) V. ci-dessus.
(2) * Ecclesiæ fornices, navis præsertim et presbiterii, capituli pariter etrefectorii aliorumque locorum regularium, necnon domus abbatialis, utpote tectis destitutæ, pluviis decidentibus, omnes collapsæ sunt ac*pœnitus dirutæ, præter decussatas transversi caméras (vulgo la croisée) quæ superstites remanserunt, etsi non mediocriter imbrium copiis dissolutæ ». Ibid
(3) Ibid-
(4) V. ci-dessus. — « Id magnum et elegans ædificium quod a meridionali plaga claustri ejus prædecessor construebat novissimoque flammarum incendio fuerat concrematum, restaurari curavit, ut monachorum refectorio ac coquinæ aliisque officinis inserviret ». D. Cotron, Citron., 1. IX, c. iv.
(5) « Très etiam parvas campanas in majori beatissimæ Virginis capella tono consonas reposuit Ibid.
(6) V. ci-dessus.
(7) D. Cotron, Cliron., 1VIX c. iv.
(8) V. Hénocque, Hist . de S. Riquier, t. Il, p. 214. — A. Boinet, Notice sur quatre panneaux de bois
sculpté, etc., dans Bull, de la Soc. des Ant. de Pic., t. XXII, 1904-1906, p. 327.
(9) v Latera claustri, tum ex parte capituli, tum domus abbatialis, tegulis operiri curaverat (Henricus de la Chastre) circa annum 1616 ». D. Cotron, Chron., 1. IX, c. iv.
(10) <r Anno 1625, die 11 augusti, et iterum anno 1626, prædicti Gaspardi nomine, fabrica tignaria ac tectum transversi ecclesiæ apud Abbatis villam minori pretio licenti assignata fuerunt, ad quam reparationem octo circiter librarum millia impensa fuerunt, quæ suppeditavit prædictus Carolus (Henricus?) delà Chastre, anno 1626 et sequentibus *. D. Cotron, Chron., 1. X, c. 1. — * Prædicti Henrici de la Chastre præcepto, transversum ecclesiæ, licet
toitures en tuiles. Tout ce travail coûta environ 8000 1. (1). Les voûtes des autres bâtiments, privées de couvertures, finirent par s'écrouler complètement (2), notamment un somptueux et élégant édifice tenant au logis abbatial du côté du midi (3).
Lorsque le cardinal de Richelieu devint abbé commendataire de Saint-Riquier. on espérait qu'un si puissant personnage relèverait les ruines de l’abbaye. Ses graves préoccupations politiques ne lui laissèrent que le temps d'en toucher les revenus. Par les soins du prieur claustral dont Jean Martin, son vicaire général, le monastère reprit cependant une certaine prospérité, mais on ne cite de lui d'autre travail que d avoir fait placer sur l'autel de la Vierge un tableau représentant l’Assomption (4).
Moins illustre que son prédécesseur, l'abbé Charles d'Aligre (1645-1695), fils du chancelier Etienne d’Aligre (5), et appartenant à une famille d'une grande piété, prit plus au sérieux le bénéfice qui lui avait été conféré en commende à l’âge de douze ans. Il sut rendre à son abbaye une réelle splendeur matérielle et morale. Après avoir fait, en i65g et 1660, embrasser aux religieux la réforme de Saint-Maur, non seulement il entreprit de relever l'église et les bâtiments claustraux de leurs ruines, mais encore il les enrichit d'un somptueux mobilier. Tous ces travaux, tous ces embellissements étaient énumérés dans une plaque commémorative en cuivre, placée jadis à l'entrée de la chapelle de la Sainte-Vierge, dont le texte nous a été conservé. L’abbé d'Aligre y était qualifié de nouvel Angilbert (6)
Dans ces travaux, l'abbé d'Aligre, presque toujours éloigné du monastère, fut considérablement secondé par les prieurs claustraux, notamment dom Louis Boudan et, après lui, dom Julien Hermand, qui les ordonnèrent et les dirigèrent sur place.
Après la mort de Richelieu, l'abbaye avait intenté un procès aux héritiers de celui-ci, pour recouvrer une somme de 3o 000 I , provenant d'une vente de bois faite à Chevincourt et qu'il s’était appropriée. Elle finit par transiger pour une somme de i3 600 1. (7), qui, en 1 665 , fut employée à établir une charpente et une toiture sur le choeur de l’église, et probablement aussi à en reconstruire la voûte; car, sans le dire expressément, dom Cotron parle de maçons parmi les ouvriers qui donnèrent quittance sur cette somme (8).
imbribus ac pluviis ventorumque tcmpestatibus non niediocriter dissolutum, fabrica lignca et litliost ibbiis scandulis coopertum est ». Ibid , 1. IX, c. iv.
(i) « Ecclesiæ vero collateralia tegulis obtecta, circa annum 1629; ad quod opus octo librarum millia et amplius expendit ». Ibid.
(2 * Reliquorum vero ædificiorum fornices tectis destitutæ, penitus corruerunt ». Ibid.
(3) «. Sumptuosum ac elegans ædificium domui abbatiali ex parte meridionali adjacens penitus collapsum est « Ibid., 1. X, c. n.
(41 Ibid., 1. V, c. 11.
(5) Son petit-neveu, Etienne d’Aligre de Boislandry, fut intendant de Picardie de 1751 ti 1754.
(6) * D. O. M. et illustrissimo abbati Carolo d’Aligre, Stephani cancellarii filio, regis a sanctioribus consiliis. Angilberto alteri, quod benedictinæ disciplina? renovandæ curam adhibuit; violatam hostili furore basilicam restituit; argenteis æneisque vasis ac libris ornavit ; altare marniore, tabulis argenteis, sacella picturis ditavit; chori sedilia. pulpitura palvimentumque construxit; capsam, cancellos, valvas, magnifiée erexit; monasterii muros septumque ampliavit; horrea et abbatis hortum domumque ædificavit ; pei ficiendis denique monachorum ædibus largam opem contulit. Tôt beneficiorum acceptorum memores, prior et monachi Centulæ privatum singulis hebdomadis sacrum, cum annua, post exitum, solemni memoria, XIII kal. dec. anni MDCI.XXXVIII statuere ». D. Martène et D. Durand, Voyage littèr. de deux religieux bénédictins , t. II, p. 175.
(7) D. Cotron, Citron., 1. X, c. 11. — Ailleurs, dom Cotron dit 13 200 1. (1. X, c. m).
(8) * Expensa est in fabricam tignariam et tectum presbiterii hujus ecclesiæ, de cujus summæ 13 200 1. impensis exhibita sunt apochæ latomorum, fabrorum lignariorum, aliorumque opificum a prædicto domino Ludovico Boudan, anno 1668, præfatis dnminis xenodochii Parisiensis administratoribus ». D. Cotron, Citron., an. 1665, 1. X, c. m.
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On restaura ensuite les couvertures du transept et des collatéraux, qui avaient souffert des grands vents (i).
Puis, en 1670-1671, le prieur dora Julien Hermand fit accommoder en sacristie un local convenable, qu’il fit daller en briques et garnir de lambris, d'armoires, de tableaux et d’une porte sculptée. Il y dépensa environ 1S00 1. (2).
Dont Cotron ne dit rien de la voûte ni de la toiture de la nef, qui n’avaient pas dû être relevées depuis l’incendie de 1 5 54, mais il est vraisemblable qu'elles ont été aussi rétablies du temps de l'abbé d'AIigre, peut-être après la mort de dont Cotron, arrivée en 1679.
On éleva de toutes pièces et avec luxe la troisième partie du bâtiment du dortoir (3), composée de trois étages : dans celui du milieu on établit la bibliothèque (4', au rez-de-chaussée, la salle des hôtes, la chapelle des infirmes. Un vieux bâtiment contigu fut affecté à la cuisine et au réfectoire. Au-dessus on construisit un dortoir, et le tout fut couvert d’ardoises. On y dépensa plus de 14000 1. (fig. 4, lettre F) (5). Il faut y ajouter des greniers, le logis abbatial et son jardin, la reconstruction des murs du monastère et l’élargissement de leur enceinte (6).
A cette époque l'église s’enrichit aussi d’un certain nombre d’objets mobiliers, dont quelques-uns nous ont été signalés par dom Cotron : un encensoir d'argent avec sa navette, un ciboire de même métal, un parement, des courtines et, pour le tabernacle du maître-autel, un conopé en damas de soie cramoisi avec franges et galons, le tout offert en 1644 par l’abbé d’AIigre, à son avènement (7). En 1 665 , le prieur dom Louis Boudan fit l’acquisition de trois calices d'argent ciselés avec art, de deux burettes avec leur plateau de même métal, d’un soleil supporté par un ange, pour l’exposition du Saint-Sacrement (8) et d’un grand nombre de riches vêtements sacerdotaux, indépendamment des anciens qu’il fit raccommoder (g); deux ans plus tard, il faisait faire pour le maître-autel un parement et des courtines de soie de couleur blanche. En 1678, dom Cotron, devenu prieur, faisait refondre par un habile fondeur d’Amiens la grosse cloche qui s’était fêlée (10), et l'abbé d’AIigre offrait une paire de candélabres d’argent d’un élégant travail, pour servir aux acolytes (11).
Le dimanche 9 septembre 1 685, l'abbé d’AIigre fit ouvrir en sa présence, et
(1) « Idem prior tecta transversi ecclesiæ ac collateralium omni ex parte ventorum tempestatibus diruta restaurare curavit ». D. Cotron, Citron., 1. X, c. in.
(2) « R. P. D. Julianus Hermand, tune prior, locum in sacristiam commodum, fornice inferius constructa, aptari curavit, eamque laquearibus et armariis superius et inferius circumquaque ambiri, tabellis ornari et pavimentis lateritiis sterni fecit ac præ foribus decumanum ostium a toreutibus et sculptoribus fabricatum apponi. Ad hæc inipensaest summa mille octingintarum circiter librarum ». D. Cotron, Citron., 1. X, c. ni, p. 490. — En 1673, l’abbaye fut menacée par un vaste incendie qui détruisit plusieurs maisons de la ville, mais qui n’atteignit qu’une couverture provisoire en paille placée sur un des côtés de la tour de l’église, sans y causer d’autre dommage. D. Cotron, Citron., 1. X. c. ni.
(3) Il avait été commencé sous Henri de la Chastre (1588-1627).
(4) Une grande quantité de livres furent achetés, et notamment la bibliothèque du sieur de Huppy, médecin à Abbeville, et celle du sieur Maurcier, maître des eaux et forêts dans la même ville. D. Cotron, Citron , 1. X, c. ni.
(5) D. Cotron, Citron., an. 1665, !• X, c. ru. — Pour tous ces travaux, l’abbé d’AIigre céda notamment une première fois aux religieux une somme de 65 069 1. 13 s., 4 d. (19 novembre 1688. (Arch. de la Somme, S. Riquier Invent., t. I, p. 113), — puis 82 000 1. à prendre après son décès, sur sa succession (12 janv. 1693. — Ibid.).
(6) Inscription précitée.
(7) D. Cotron, Citron., 1. X, c. ni.
(8) Ce soleil était en vermeil, si c’est le même qui est porté à l’inventaire des 4 et 5 mai 1790. (Arch. munie, de
St-Riquier). Hénocque, Hisl . de S. Riquier , Pièces justifie., t. II, p. 532.
(9) D. Cotron, Citron., 1. X, c. ni.
(10) Ibid.
(11) Ils coûtèrent 640 1. D. Cotron, Citron., 1. X, c. ni.
sous la présidence de son frère François d'AIigre, abbé de Saint-Jacques de Provins, la tombe d’Angilbert, devant l’entrée du chœur de l’église de Saint-Riquier. Les ossements furent retrouvés, accompagnés de deux plaques certifiant de leur identité et relatant l’ouverture du même tombeau par l’abbé Anscher de la Ferté, en 1129 (1). Moins réservé que l’abbé du moyen âge, qui s’était contenté de montrer au peuple les restes vénérables, mais en les renfermant tout aussitôt dans leur sépulture, l’abbé commendataire du xvu‘ siècle n'hésita pas à les exhumer, à les placer solennellement dans une châsse préparée à cet effet, et à faire porter celle-ci « dans le trésor de ladite abbaye, où reposent les reliques des autres saints qui y sont », au chant du Te Deum (2).
Les objets dont nous venons de parler ont généralement disparu. D’autres, moins fragiles, sont parvenus jusqu’à nous.
lout le dallage de l’église fut renouvelé; les portes d’entrées furent refaites en chêne sculpté.
Un riche entablement de marbre entoura le sanctuaire, au milieu duquel s’éleva un maître-autel de même matière, avec un crucifix et six chandeliers de cuivre ciselé et argenté : le chœur fut garni de stalles et les chapelles de boiseries en chene sculpté; un lutrin de marbre et de bronze fut placé au milieu du chœur, auquel furent données pour clôture des grilles artistiques en fer forgé.
Pour servir de retables aux autels des chapelles absidales, l’abbé d'AIigre commanda des tableaux à plusieurs des meilleurs peintres français de son temps, entre lesquels il institua une sorte de concours.
Le fait est rapporté par d’Argenville (3) qui, parlant de Jean Jouvenet, s'exprime ainsi : « Il lut chargé en 1690 de faire un tableau d’autel pour l’abbaye de Saint-Riquier près d’Abbeville; il le fit en concurrence des meilleurs peintres de son lems, tels qu’Antoine Coypel, Hallé et les frères Boullongne : l’abbé de Saint-Riquier qui faisoit la dépense de ces tableaux, promit une médaille d'or de deux cens 1. pour celui qui ferait le mieux. Cette victoire étoit réservée à Jouvenet. Ce tableau victorieux représente le Roi qui touche les écrouelles ».
Ces tableaux furent placés dans les retables des autels des chapelles du chevet : celui de Bon Boullongne, dans la chapelle Saint-Angilbert (III, pl. I, fig. ,) celui de Hallé, dans la chapelle Saint-Pierre (IX); celui de Coypel, dans la chapelle Saint-Jean-Baptiste (X); et celui de Jouvenet dans celle de Saint-Marcoul (VIII).
Ph. de Chennevières (4) remarque que l’inscription commémorative que nous avons citée (5) est datée de 1688 et semble faire allusion à nos tableaux : « Sacella picturis düavil », tandis que plusieurs de ceux-ci sont datés de 1690, qui est bien 1 année assignée par d’Argenville au concours. Il pense que seul le tableau de Paillet, qui n est pas daté et que d’Argenville ne cite pas, pouvait avoir été fait dès 1688. Ne peut-on pas aussi admettre que, dès cette époque, le concours était déjà ouvert, mais qu’il ne fut clos qu’en 1690. Toujours est-il qu’il y a là un peu d’obscurité'
Nous avons vu que d’Argenville parlait des « frères Boullongne ». Ailleurs (6),
oui
une aca uuu.\
nomini MrvYVTrn , . auUaa i., sur ta beconae : - Anno ab incarnatione
Domini MCXXVIIir, a domno Anschero, abb.te, apertum est hoc sepulcrum S. Angilberti et corpus ejus adstant populo ostensum ac denuo clausum . ». — V. ci-dessus, p. 210.
?)fc2*^Verbal 1“ la translatio" des relit)ues de saint Angilbert, déposé dans la châsse dudit saint et publié par labbe Hénocque, Hist . de S. Riquier, t. II, p. 523. P
(3) Abrégé de la vie des plus fameux peintres, 20 édition, 1762, t. IV, p. 205.
(4) Us tableaux de l’abb. de S. Riquier, eu Picardie, dans la Revue YArtiste, 5» série, t V n
(5) V. ci-dessus, p. 228. ’ 0 ’
(6) Op. cil., p. 269.
il dit en effet que Louis de Boullongne avait peint pour l'abbaye de Saint-Riquier, ii une belle Annonciation, en concurrence de son frère, de Jouvenet, de Hallé et d’Antoine Coypel ». Ce tableau de Y Annonciation n'existe plus. Peut-être était-il destiné à la chapelle de la Vierge (XI, pl. I, fig. .1).
Nous reviendrons plus en détail sur tous ces objets en décrivant le mobilier de l’église.
Ces travaux étaient à peine terminés au moment de la mort de l’abbé d’Aligre (20 mai i6g5). Ce fut son successeur, Daniel de Cosnac, archevêque d’Aix, qui, le 4 octobre de la même année, eut l’honneur de bénir la nouvelle décoration du chœur et le nouveau maître-autel (1).
Du temps de l’abbé Léon Molé (1708-1716), les religieux firent fermer les chapelles du chevet par des grilles ou « balustrades » exécutées par Charles Dufossé, marchand vinaigrier et serrurier à Abbeville (2). Les autels des chapelles Saint-Michel (I, pl. I, fig. 1) et Saint-Gervin (V), qui, sans doute n’avaient pas encore reçu de décoration, furent comme les autres ornés de tableaux par Louis Silvestre, en 1712 (3).
Le vaste incendie du 29 mars 1719, qui, sous l’abbatiat de Charles-François de Châteauneuf-Rochebonne, évêque de Noyon, réduisit en cendres tous les bâtiments claustraux et anéantit la bibliothèque et les archives du monastère, respecta l’église, qui n'eut à souffrir que de menus dégâts (4).
Durant le xvmî siècle, celle-ci continua encore à s’enrichir : sous le même abbé, on fit l’acquisition des orgues de l’abbaye de Chartreuve (5), qui furent remontées dans l’église de Saint-Riquier et remises en état par un facteur nommé Labour (6).
Sous l’abbatiat de Guillaume de Sanzay (1745-1767), trois cloches vinrent s’ajouter à celle qui avait été refondue en 1673 (7). La plus grosse fut fondue en 1750, les deux autres, l’année suivante.
La première pesait 1800 1. et portait cette inscription : « En l’an 1751, j’ai été bénite et nommée Marie par haut et puissant seigneur messire Guillaume-Marie de Sanzay, prêtre, docteur de Sorbonne, abbé commendataire de l’abbaye royale de Saint-Riquier, archidiacre de Dunois et chanoine de l’église cathédrale Notre-Dame de Chartres ».
Sur la seconde, du poids de i3oo livres, on lisait : « En l’an 1751, j’ai été bénite et nommée Louise par haut et puissant seigneur messire Guillaume-Marie de Sanzay, prêtre, docteur de Sorbonne, archidiacre de Dunois, chanoine de Notre-Dame de Chartres, vicaire général de Monseigneur l'évêque de Chartres, abbé commandataire de l’abbaye royale de Saint-Riquier, et par haute et puissante dame Madame Louise-Elisabeth le Texier de Hautteville, épouse de haut et puissant
(1) 4 oct. 1695. Procès-verbal de ta bénédiction du chœur et de la consécration du grand autel par Daniel
de Cosnac, archevêque d’Aix et abbé commendataire de Saint-Riquier, publ. par Hénocque, Hist . de S. Riquier
t. II, p. 524-
(2) 5 février 1710. « Marché fait entre dom Gilles Gessart, celerier et procureur de cette abbaye, et Charles Dufossé marchand vinaigrier et serrurier demeurant à Abbeville, concernant les balustrades, pour les petites chapelles de l’église de ladite abbaye de S. Riquier ». Arch. de la Somme, St-Riquier, Invent., t. I, p. 163.
(3) Signatures de ces tableaux. — V. ci-dessous.
(4) Procès-verbal de visite des bâtiments incendiés en 1719, dans Hénocque, Hist . de S. Riquier, t. II, p. 523
et dans Lot, Citron, d' Hariulf, p. 309.
(5) Ordre de Prémontré, dioc. de Soissons, commune de Chéry-Chartreuve, Aisne.
(6) 30 août 1731. « Marché fait entre ladite abbaye et le sieur Labour, facteur d’orgues, par lequel ce dernier s’oblige de faire rendre dans ladite abbaye l’orgue qui se trouvait dans l'abbaye de Chartreuve, et de rétablir ensuite ce qui se trouveroit défectueux, moiennant 580 1., qui lui ont été paiés ». Arch. de la Somme, S. Riquier, Invent, t. I, p. 165.
(7) V. ci-dessus, p. 229.
seigneur Alexandre-Benoist de la Quenne, comte de Monchy, baron de Vismes, seigneur de Francières et autres lieux, sénéchal de Ponthieu ».
La troisième, qui pesait 900 livres, avait pour inscription : « En l’an 1751, j'ai été bénite et nommée Elisabeth par haut et puissant seigneur messire Guillaume- Marie de Sanzay, prêtre, etc., et par haute et puissante dame de Monchy ».
En réalité la bénédiction de ces cloches aurait été faite non par Guillaume
de Sanzay lui-même, mais, on ne sait pour quelle raison, par le curé de Saint-Riquier. M. Lerminier, avocat à Abbeville, et sa sœur, remplacèrent les parrains et marraines, par procuration (1).
Avec le concours pécuniaire de Guillaume de Sanzay, les religieux auraient encore fait faire à Paris six chandeliers, une croix d’autel et une croix de procession, le tout en argent d’une valeur de 27 000 1., qui auraient servi pour la première fois le jour de la fête de saint Riquier (g octobre) 1766. Ces ornements devaient en remplacer d autres aussi en argent, qui, peu de temps auparavant (2), auraient été vendus pour subvenir aux besoins de l’Etat (3). L’abbé Hénocque (4) révoque en doute cette assertion, sous prétexte que nous possédons encore la garniture de cuivre (5) du maître-autel aux armes de l’abbé d’Aligre. Mais l’un n’empêche pas
l’autre : les églises riches possédaient souvent deux garnitures, l’une en argent que
1 on plaçait sur 1 autel aux jours de fêtes seulement, et l’autre en cuivre argenté, pour l’ordinaire. Ce qui rend pourtant le doute de l’abbé Hénocque plus sérieux, c’est que l’inventaire des 4 et 5 mai 1790 n’en parle pas (6). Cette garniture aurait-elle été encore une fois vendue avant la Révolution?
Nous en aurons fini avec ce qui fut fait dans l’église de Saint-Riquier dans le courant du xvm" siècle, quand nous aurons dit que les religieux de cette époque auraient fait enlever, pour voir plus clair, les vitraux de l’abbé Thibaut de Bayencourt (7). Leurs débris, au dire de l’abbé Hénocque, auraient été entassés dans les greniers de l’abbaye. « Quand on a vendu le monastère en 1791, ajoute-t-il, l’acquéreur retrouva ces vitraux et s’en débarrassa en les cédant à vil prix » (8).
En 1790, l’abbaye de Saint-Riquier subit le sort de toutes les institutions monastiques de France.
Au moment de l’établissement du culte constitutionnel, l’abbé Callé, curé de Saint Riquier, représenta au conseil général de la commune que les églises paroissiales Notre-Dame et Saint-Nicolas, sa succursale, exigeaient des réparations considérables, évaluées par Jean-Baptiste Malécot, architecte à Abbeville, à une somme de 9000 1. L’assemblée municipale, considérant, entre autres choses, « que l’église paroissiale de Notre-Dame, scituée au faubourg de ladite ville, lieu aquatique, malsain par sa
(1) E. Prarond, Hisl. de cinq villes et de trois cents villages, 4e partie, Saint-Riquier , t. I, p. 305, d’après les mss. de Siffait.
(2J Sans doute en 1761, au moment de la crise financière qui suivit la guerre de Sept ans.
(3) Prarond, Hist. de cinq villes et de trois cents villages , etc , 4' partie, Saint-Riquier, tome I, p. 2O3, d’après les mss. de Siffait.
(4) Hist . de S. Riquier, t. II, p. 306.
(5) Qu’il croit, il est vrai, avoir été dorée, mais cela n’est guère probable.
(6) Arch. commun, de St-Riquier. Hénocque, Hist de S. Riquier (Pièces justifie.), t. II, p. 529.
(7) Ces vitraux devaient pourtant, pour beaucoup, avoir passablement souffert du sac et de l’incendie de 1554 et de l’état d’abandon dans lequel l’église s’est trouvée par la suite.
(8) Hénocque, Hist . de S. Riquier, t. II, p. 383.
scituation, sera toujours sujette à des dégradations occasionnées annuellement et même plusieurs fois dans la même année, par des eaux sauvages, qui viennent laver ses murs, et sera toujours inaccessible en certain temps pour la majeure partie des paroissiens, qui se trouvent empêchés d’y arriver en plusieurs temps de l'année, à cause du limon que les eaux sauvages déposent à son entrée dans leurs débordements » ( i ), présenta une requête à l'administration départementale de la Somme, à 1 effet d’être autorisé à conserver l’église de l'abbaye pour unique église paroissiale, ce qui lui fut accordé par arrêté du directoire du département, le io mai 1791 (2). En conséquence, l’église, y compris le tour d'échelle et la sacristie, fut réservée de la vente des bâtiments de l'abbaye, qui fut faite les 28 octobre et 12 novembre de la même année (3).
Un passage d’un curieux mémoire de M. Lefebvre du Grosriez à la commission de surveillance pour les travaux à exécuter à l’église de Saint-Riquier, du 28 novembre 1 838, laisse entrevoir que, durant la période troublée, l’église aurait été sur le point d’être la victime de la fureur populaire, et aurait été sauvée par 1 intervention du curé, l’abbé Callé, qui, malgré tout, avait conservé l’estime et la vénération de ses paroissiens (4).
Indépendamment du manque d'entretien qui fut la conséquence de la Révolution, la tempête du 18 brumaire an IX causa à l’église « un dommage et une dégradation effrayante » (5). Le conseil municipal, bien qu'une pétition d’une partie des habitants de la commune ait demandé la destruction de toute la partie orientale de l’église pour réparer la nef qui, seule, serait conservée (6), laissa le monument dans son entier, au prix des plus lourds sacrifices (7). On fut toutefois obligé de démonter le campanile en charpente, datant du xvu' siècle, et qui s’élevait sur la toiture au milieu de la croisée du transept (8). Le transept, dont la maçonnerie avait été fortement ébranlée, dut être consolidé par des ancres de fer (9).
C’est aussi des premières années du xix” siècle que daterait le petit clocheton de bois qui couronne d’une façon assez disgracieuse la tour occidentale de l’église (10).
Le 1" septembre 1817, le comte Albert Lezay-Marnézia, préfet de la Somme, écrivait à Cheussey, architecte du département, le priant de rédiger un projet de
(1) Délibér. du conseil général de la comm. de Saint-Riquier des 26 et 30 mars 1791. Arch. comm. de St-Riquier.
(2) 10 mai 1791. * Vu le mémoire du conseil général de Saint-Riquier, reçu aujourd’huy et non daté, la délibération dudit conseil du 26 mars, et le procès-verbal du 30 du même mois, le tout tendant à la conservation de l’église de l’abbaye de Saint-Riquier, pour unique église paroissiale, vu aussi l’avis du directoire du district d’Abbeville, dans l’état par lui donné pour la réduction des paroisses, ouy M. le procureur général syndic, les administrateurs composant le directoire du département de la Somme, considérant que, de toutes les églises de Saint-Riquier, celle de la cy-devant abbaye est la plus digne d 'être conservée, qu'elle est la plus commode et la plus avantageuse par sa situation au centre de la ville, qu’elle est aussi la plus sollide, ont arrêté que ladite église ne sera pas mise en vente, et qu’elle sera conservée pour former la seule église paroissiale de Saint-Riquier ». Arch. de la Somme, L 104, fol. 168 v\
(3) Arch. de la Somme, série Q. Ventes des biens nationaux. — V. Hênocque, Hist. . . de S. Riquier , t. II, p. 534.
(4) « Au milieu de nos discordes civiles, lorsque de toute part des cris de destruction étaient poussés, plus peut-être par l'ignorance que par l'impiété, l’ornement de votre cité malheureuse allait disparaître, quand, à la voix de votre vénérable pasteur, M. Callé, la foule, honteuse de son égarement, pardonna enfin à ce monument son origine alors objet de proscription, et le chef-d'œuvre du Ponthieu fut sauvé ». Arch. de la Somme, série O, St-Riquier.
(5) Délib. du cons. munie, de St-Riquier,- du 25 brum. an IX.
(6) Délibér. du cons. munie, du 27 thermidor an IX. Arch. commun, de St-Riquier.
(7) Lettre de M. Canu, maire, et de l’abbé Fricourt, curé, au préfet de la Somme, du 10 juill. 1860.
(8) Gilbert. Descr. hist. de l’église . de S. Riquier , p. 83.
(9) Bouthors, Hist. de S. Riquier, p. 331.
(10) Hênocque, Hist . de S. Riquier , t. II, p. 375.
restauration pour 1 église de Saint-Riquier. Cheussey se mit aussitôt à l’œuvre, et, le 12 mars suivant, il présentait au comte d'Allonville, successeur de M. Lezay- Marnézia, le résultat de son travail, accompagné d’un plan, de coupes et d’élévations (i).
Le mal parut plus grave qu’on ne l’avait cru jusqu’alors : quatre arcs boutants de la face latérale de la grande nef, à l’exposition du levant, étaient dégradés de telle sorte qu'ils n’otfraient plus qu’une très faible résistance; cette ruine était en grande partie causée par l’enlèvement des tables de plomb qui les couvraient : le mur de ce côté avait en outre éprouvé un surplomb assez considérable. Les contreforts des extrémités des bras du transept, les arcs boutants de la face nord avaient encore subi des dégradations au moins aussi considérables. Seul, le grand portail était assez bien conservé, abstraction faite de quelques avaries aux couronnements des contreforts et de la grande tour. Les tables de plomb qui garnissaient les galeries ou terrasses étaient en partie enlevées, et celles qui subsistaient étaient en mauvais état. La couverture, tombant de vétusté en plusieurs points, laissait pénétrer l’eau dans toutes les parties de l’édifice.
Le montant de la réparation était évaluée à 68 25o francs, dépense qui pouvait être répartie sur six années.
Un travail aussi délicat ne pouvait être confié au premier adjudicataire venu : il convenait, pour le choix d’un entrepreneur, de s'entourer de toutes les garanties possibles de capacité, d’honnêteté et de solvabilité.
Cheussey terminait son rapport au préfet, en observant que l'acquéreur de 1 ancien monastère s était permis d installer une étable à vaches immédiatement au-dessous de l'ancienne trésorerie servant alors de sacristie, c’est-à-dire dans la partie de l’ancien cloître du xin" siècle, où la sacristie est actuellement installée. Il convenait de ne pas tolérer plus longtemps une pareille servitude qui ne pouvait être que très préjudiciable à l’édifice.
Le conseil des bâtiments civils, auquel le projet fut soumis, tout en louant le travail, trouva que les ouvrages proposés cc ne produiraient qu’une restauration momentanée et provisoire, eu égard à l’état de délabrement de l’édifice ». Il estimait « qu’une restauration complète exigerait une dépense de 200 000 francs, environ », à laquelle il faudrait tôt ou tard arriver. Dans cet état de choses, et la dépense ne pouvant pas être supportée par le département, il s’agissait de décider si l’église de Saint-Riquier serait conservée comme monument d’architecture, ou simplement comme église paroissiale du bourg. « Dans le premier cas, il serait rendu compte par un devis détaillé de la dépense d'une restauration totale, complette et solide, du tems qu’elle exigerait et des frais que l’entretien annuel de l’édifice restauré occasionnera. Dans le second, on pourrait, ainsi que cela eut lieu pour Corbie, conserver des constructions ce qui est en meilleur état, pour en former une église paroissiale proportionnée à la population de la commune ». La question de démolir une partie de l’église revenait donc sur le tapis. Le ministre engageait en conséquence le préfet à soumettre l’affaire au conseil général (2).
Elle le fut en effet, et je crois qu'il ne sera pas sans intérêt de reproduire la délibération dans son entier.
« Un autre membre fait un rapport sur la restauration de l’église de Saint-Ricquier. Al. Cheussey, architecte du département, qui a été sur les lieux et s’est occupé avec le plus grand soin de l’ensemble et des détails de cette grande entreprise, en
(1) Ces plan, coupes et élévations sont conservés dans le trésor de l’église de Saint-Riquier.
(2) 4 juin 1818. Lettre du ministre de l'intérieur au préfet de la Somme. Arch. de la Somme, série O, St-Riquier.
a évalué la dépense à 68 25o francs. Le conseil des bâtiments civils, qui fait l’éloge du travail de M. Cheussey, estime cependant que les ouvrages par lui proposés ne produiraient qu'une restauration momentanée et provisoire, et qu’une restauration complète exigerait une dépense d'environ 200 000 francs.
» La commission est portée à croire que l’erreur est du côté de ceux qui n’ont pas été sur les lieux et n’ont pas examiné les choses de si près, et est d’avis de voter la restauration du beau monument dont il s’agit, en y consacrant cette année
10 000 francs, conformément à la proposition de M. le préfet.
» L’architecte, invité à se rendre dans le sein du conseil, soutient qu’il n’a jamais eu l’intention de proposer une restauration momentanée et provisoire, mais une restauration complète et totale; il avoue que, en fait de restauration, on peut
se tromper dans l’évaluation des dépenses, mais qu’il ne pense pas que celles dont
11 s’agit puissent, dans aucun cas, s’élever à plus de 80 000 ou go 000 francs, pourvu
qu’on ne diffère pas à les faire. Il estime que le monument pourrait être restauré
en trois ans, avec la condition de payer les dépenses en six années, et qu’il serait très urgent de consacrer dès à présent 10 000 francs, avec lesquels, et l’assurance d’une somme pareille l’année prochaine, on pourvoirait immédiatement aux travaux de conservation les plus essentiels, sans s’écarter en aucune manière du plan général de restauration.
» Le conseil, après avoir entendu le rapport de sa commission et les observations de l’architecte, considérant que l’église de Saint-Ricquier mérite d'être conservée comme un des plus beaux monuments d’architecture que la France possède, adopte l’allocation de 10 000 francs proposée par M. le préfet, et demande l’autorisation de taire procéder immédiatement aux travaux de conservation les plus essentiels, ce qui donnera le temps d’éclaircir qui se trompe de l’architecte ou de MM. les membres du conseil des bâtimens civils » (1).
A la fin d’août, l’architecte Guy de Gisors, inspecteur général des bâtiments civils (2), envoyé par le gouvernement pour inspecter les travaux de restauration qui se faisaient à la cathédrale d’Amiens, fut chargé en même temps d’aller visiter celle de Saint-Riquier (3).
Dès le i3 septembre, il envoyait d’Abbeville au sous-secrétaire d’Etat un très curieux rapport dans lequel il est très intéressant de surprendre les sentiments d’un des hommes de l’art les plus éminents du commencement du xtx' siècle au sujet de l’architecture gothique, mais qui malheureusement échappe à l'analyse (4). Un second rapport daté du 5 octobre suivant, portait à peu près les mêmes conclusions (5).
Guy de Gisors ne semble pas avoir formulé d’objections sérieuses au projet de Cheussey, mais, par économie, et, suivant lui, pour ajouter à la solidité, il proposa une modification barbare, qui eut pour résultat de défigurer les piliers et les arcs boutants de la nef — il fallait bien qu’on mutilât et qu’on enlaidît quelque chose. — Cette modification consistait : « t° à substituer aux arcades remplies de meneaux et de découpures, lesquelles arcades sont portées sur l’extrados des arcs boutans qui sont au-dessus des bas côtés de l’église, d’autres arcs boutans qui opposeraient à
(1) Séance du 20 juin 1818. Arch. de la Somme, série N. Délib. du Conseil général.
(2) Alexandre-Jean-Baptiste-Guy de Gisors fut un des premiers architectes français de l’époque de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration. Il construisit, entre autres édifices, la salle de la Convention aux Tuileries, et celle du Conseil des Cinq Cents au Palais Bourbon, etc.
(3) Il alla également à Corbie.
(4) !3 septembre 1818. Rapport de Guy de Gisors au sous-secrétaire d’Etat du département de l’Intérieur. Arch. de la Commiss. des Monum. hist.
(5) Arch. de la Somme, série O., S. Riquier.
l'écartement de la partie supérieure des murs latéraux une bien plus forte résistance que lesdites arcades et les plates bandes rampantes qui les surmontent; 2» substituer aux arcades rampantes qui lient les éperons butans à la partie supérieure du mur du côté droit de l'église, des murs pleins qui seraient élevés jusqu’au dessous des plates bandes rampantes portées aussi par de petites arcades remplies de meneaux. Sans contredit, M. le comte, de ma première proposition, si elle est adoptée, il résultera dans les ajustemens actuels des contreforts qui contrebutent extérieurement les voûtes de la nef de l'édifice, un changement qui détruira l’espèce de décoration que produisent les petites arcades remplies de meneaux et de découpures, mais si d’une part on considère que ces petites arcades, loin de décorer l’édifice, ne produisent, avec les aiguilles ou petites pyramides qui couronnent les contreforts, qu’un papillotage et une confusion d’autant plus désagréable à la vue, qu’il ne présente rien de symétrique, puisque le pourtour extérieur de cet édifice ne l’est pas lui-même, et si, d autre part, on réfléchissoit que l’état actuel de ces ajustemens, qui sont de execution la plus dispendieuse, exigerait successivement, et sous peu d’années, leur reconstruction totale, on adoptera peut-être le moyen simple et économique que je propose et qui ne peut porter préjudice, en aucune manière, à l’ensemble de l’extérieur de l’edifice, qu’il consoliderait d’ailleurs d'une manière bien plus efficace et plus prompte.
» Quant à la seconde proposition, les avantages qu’on obtiendrait de son adoption, tant sous le rapport de la solidité que sous celui de l’économie, sont si palpables qu’elle me semble susceptible d’être mise en délibération, d’autant moins d ailleurs qu'aucune considération d’art ne peut faire regretter les dispositions actuelles, qui ne présentent que des constructions additionnelles qui se trouvent à droite de l’édifice, sans être répétées à sa gauche.
» Le rapporteur ayant laissé à décider si l’on conserveroit ou non l’église dans son entier, la question a été mise aux voix, et la conservation de l’édifice a été votée à l’unanimité >1 (1).
Autrement dit, il fallait enlever aux arcs boutants les arcatures à jour qui séparaient 1 arc boutant lui-même du chaperon supérieur formant canal pour l’écouement des eaux, et remplacer ce chaperon par un second arc boutant; et de plus supprimer et remplacer par des murs pleins, sur le flanc sud de la nef, les petits arcs boutants ajourés destinés à reporter sur les piles extérieures du cloître longeant église de ce côté, la poussée des grands arcs boutants sur les culées placées en porte à faux sur les doubleaux du cloître. Cette disposition ingénieuse avait pour but d empecher 1 envahissement du cloître par la base des culées le long du bas côté ■ Guy de Gisors semble n'en avoir pas compris la raison d’être et l’avoir prise pour une bizarrerie moyenâgeuse contraire au bon goût, et, pour les gens de son époque,
le « bon goût » voulait qu'une forme adoptée pour un côté fût nécessairement repetee de l’autre.
Les relevés de Chcussey montrent d’une façon suffisamment compréhensible état ancien, qui fut défiguré suivant les indications de Guy de Gisors.
Le projet de restauration ainsi modifié fut approuvé par le ministre de l’intérieur le 20 avril 1819. Il ne restait plus qu’à mettre les travaux en adjudication. Trois tentatives demeurèrent sans résultat. Vainement, avait-on, entre la seconde et la troisième, augmenté les prix et porté le total du devis de 68 25o fr à 75 600 ■ il semble que les précautions que l’on avait cru devoir prendre pour assurer la capacité,
(1) Extrait d'un rapport de Guy de Gisors, du 5 octobre ,818. Arcli. de la Somme, série O. St-Riquier.
I honnêteté et la solvabilité de l’adjudicataire, notamment en ce qui concernait le cautionnement à fournir, aient écarté les amateurs. De guerre lasse, on finit par s entendre, le 3o juillet 1820, avec Etienne Bercioux, entrepreneur à Paris, entrepreneur des églises de cette ville, et qui, depuis 1816, exécutait les travaux de la cathédrale d’Amiens sous la direction de Cheussey (1).
Les travaux commencèrent aussitôt.
Nous ne pouvons guère les suivre d'année en année, non plus qu’entrer dans le détail des sommes pour lesquelles, depuis ce temps, l'Etat, le département et la commune (2) y ont participé, ni des pénibles négociations engagées parfois pour les obtenir. Qu'il nous suffise de les résumer.
On commença par reprendre entièrement à neuf quatre arcs boutants sur la face méridionale, en leur faisant subir la mutilation indiquée par Guy de Gisors; on remplaça également par des murs pleins les petits arcs boutants passant par dessus le cloître, on répara les grands contreforts aux extrémités du transept ainsi que les parties les plus mauvaises des murs; les glacis des arcs boutants furent garnis de lames de plomb; les couvertures réparées; la galerie à jour couronnant la grande tour, remise en état. On fit ensuite à la face nord un travail analogue à celui qui avait été exécuté à celle du sud.
On consolida dans le même goût les faces nord et sud du transept, en donnant à leurs contreforts les couronnements les plus bizarres et les plus disgracieux et en renforçant lourdement les grandes fenêtres centrales au nord et au sud (3).
Les voûtes, principalement celles des bas côtés et du croisillon sud, furent réparées (4).
Vers 1 83g, il se créa, comme cela avait déjà eu lieu pour différents monuments, une « commission de surveillance pour les travaux à exécuter à l’église de Saint-Riquier » (5) Celle-ci commença par faire une visite minutieuse de l’église, à la suite de laquelle M. Lefebvre du Grosriez rédigea, le 28 novembre i83g, un rapport détaillé sur les travaux les plus urgents à exécuter, mais sans indiquer les moyens pratiques d’y parvenir (6).
En même temps, H. Dusevel était nommé inspecteur des monuments historiques du département de la Somme (7). Son action sur l’église de Saint-Riquier ne paraît guère s’être exercée que par des lettres et des rapports sans grande portée.
Mentionnons en passant une restauration, qui n’a pas toujours été heureuse, exécutée en 1840 aux tableaux des xvii' et xvin' siècles qui ornent les retables des chapelles (8).
(1} 30 juillet 1820. Adjudication à Etienne Bercioux des travaux de l’église de St-Riquier. Arch. de la Somme,
série O, St-Riquier. — V. G. Durand, Monogr. de la . Cath. ... d' Am., t. I. p. 162. — Ce fut le même entrepreneur,
qui, sous la direction de l’architecte Godde avait opéré la démolition de la moitié orientale de l’église de Corbie. 'Arch. de la Comrn. des mon. hist.).
(2) Les faibles ressources de celle-ci ne lui ont jamais permis que d’apporter un appoint fort minime.
(3) Ce dernier travail, du moins pour le croisillon sud, fut exécuté en 1836 aux frais de la commune par Amable Mathurel, architecte à Abbeville. Arch. de la Somme, série O, St-Riquier (comptes). — La démolition de l’ancien chapitre et de la partie orientale du cloître par l’acquéreur des bâtiments de l’abbaye avaient, en particulier, gravement compromis la solidité du croisillon sud de l’église.
(4) A mentionner un projet d’établissement de paratonnerres présenté par Cheussey le 22 janvier 1830. Arch. de la Somme, série O, St-Riquier.
(5) De cette commission faisaient partie MM. Froissart, maire de Saint-Riquier, président; Padé, curé; Hiver, Lefebvre du Grosriez et Chamont. Arch. de la Somme, série O, St-Riquier.
(6) Rapport de M. Lefebvre du Grosriez, du 28 nov. 183g, et délibération de la commission de surveillance des 12 déc. 1839, 26 mars et 2 juillet 1840 et du 4 nov. 1841. Arch. de la Somme, série O, St-Riquier.
(7) Arrêtés des 25 oct. 1839 et 10 janv. 1862.
(8) Arch. de la comm. des Mon. hist.
Les choses en étaient là au moment de la réorganisation de la commission des monuments historiques, en 1840. L’église de Saint-Riquier fut portée sur la liste de classement provisoire par départements, qui fut alors arrêtée (1).
Le conseil de fabrique et le conseil municipal consultés sur les ressources dont ils pouvaient disposer pour concourir à son entretien, répondirent, le premier que ses ressources étant à peine suffisantes pour assurer les charges courantes, et que “ 1 église de Saint-Riquier étant un édifice aussi important et aussi considérable que les plus belles- cathédrales du royaume, une pauvre fabrique de campagne ne pouvait se charger de son entretien (2); l’autre : « que l'entretien de conservation de son eghse monumentale est trop important pour qu’en principe l'Etat puisse touloir y taire contribuer, dans une quotité quelconque; une commune aussi pauvre, et dont les charges locales sont presque au-dessus de ses ressources » (3).
Ces délibérations furent appuyées par la commission de surveillance de l’église de Saint-Riquier (4).
L architecte Lion fut alors chargé par le ministère d’aller visiter l’édifice et d'indiquer les travaux qui y étaient le plus nécessaires. Le rapport qu’il adressa au ministre de l’intérieur à la suite de cette visite contient tout d'abord un blâme severe, mais mérité, pour tous les travaux exécutés à l’église depuis le commencement du siècle, et notamment pour les mutilations qui avaient défiguré les contreforts de la nel et du transept. « Tous ces contreforts ainsi arrangés, dit-il, produisent 1 effet le plus affreux que Ion puisse voir ». La couverture que l’on a donnée à la tour « est ce que l’on peut voir de plus singulier ». Les meneaux de plusieurs fenêtres ont été refaits différemment des anciens et d'un travail grossier. Il en veut particulièrement, et avec raison, au rejointoiement en ciment rouge à la brique pilée, si à la mode sous le premier empire, et auquel, tout comme la cathédrale d’Amiens’ la façade de l’église de Saint-Riquier n'a pas échappé. « C’est horrible de voir ainsi ces sculptures bariolées ».
Les principales réparations demandées par Lion portaient principalement sur les couvertures, la maçonnerie de la façade occidentale et du transept, des rejointoiements à faire sur plusieurs points, des remèdes à apporter aux dégâts causés par les tirants de fer qu’on avait trop multipliés et qui étaient plus nuisibles qu’utiles, la consolidation des balustrades et des clochetons, la réparation de la chapelle de la V ierge à 1 extérieur, l’amélioration de l’écoulement des eaux, la démolition de différentes constructions parasites le long des murs de l’édifice. « Il faudrait surtout, ajoutai t-il en terminant, imprimer à ces travaux une direction en harmonie avec le style du monument, et ne pas les laisser ainsi abandonnés aux ouvriers du pays, car on finirait bientôt par ne plus rien conserver du style de ce bel édifice » (5)!
Directement visé par ce rapport, Cheussey prétexta son âge qui ne lui laissait plus la force de remplir les formalités et les opérations exigées par la commission des monuments historiques, absorbé qu’il était d’ailleurs par ses fonctions d'architecte du département et de la ville d'Amiens, et il résigna ses fonctions d’architecte des monuments historiques, en faveur d’Herbault, son adjoint.
(1) Circul. rainist. du Ier oct. 1841.
(2) 9 déc. 1841. Délib. de la fabr. de St-Riquier.
(3) 10 déc. 1841. Délib. du cons. munie, de St-Riquier.
(4) 20 décembre 1841. Lettre de M. du Grosriez au sous-préfet d'Abbeville.
(si 5 sept. 1842. Rapport de M. Lion, architecte, au ministre de l'intérieur. Arch. de la Somme, série O, St-Riquier.
Il en fut décidé autrement. Daniel Ramée fut chargé de donner suite aux restaurations proposées par Lion (i).
Daniel Ramée présida à la reconstruction d’une grande partie du mur occidental du croisillon sud du transept, à la restauration de l'aile septentrionale de la façade occidentale et à celle de la première chapelle du chœur, au nord (2) (1847).
En 1 852, on avait refait un contrefort sous la direction d’Aymar Verdier, qui, en i85o, avait succédé à Daniel Ramée, et on s’occupait de reconstruire les grands arcs boutants placés derrière le chevet de l’église. L’Etat y avait affecté un secours de 2 5 000 francs, indépendamment de ta subvention annuelle du Conseil général (3). L’année suivante, on terminait les arcs boutants du côté sud, et on travaillait aux balustrades du grand comble (4); Verdier présentait un nouveau devis de travaux s'élevant à la somme de 3o g36 francs (5).
Mais les fonds manquaient. L’Etat consentit à subvenir à la moitié de la dépense, à condition que le département et la commune feraient le reste. Après bien des difficultés, celle-ci finit par affecter une somme disponible de 5ooo francs (6), aux travaux les plus urgents.
Ces travaux exécutés par M. Daullé, architecte du département consistèrent principalement en réparations à la couverture, aux galeries, aux corniches et aux contreforts.
En 1862, on établit des passerelles en bois sous la charpente, pour faciliter la circulation au-dessus des voûtes. Les fonds votés par le Conseil général y furent affectés.
La même année, l’assemblée départementale consacra une somme de 10 000 francs à d’autres travaux reconnus nécessaires, sur un devis de pareille somme dressé par l'architecte Daullé. Ils furent commencés vers le mois de septembre 1864, et consistèrent principalement en des réparations à la galerie qui règne à la base des combles, aux corniches, aux gargouilles et au couronnement d’un des contreforts de la chapelle de la Vierge.
Les années suivantes furent consacrées à d'autres menues réparations, au moyen de la subvention annuelle accordée par le conseil général (7).
Au commencement de l'année 1870, Daullé avait présenté un projet de restaurations plus importantes montant à 39 761 fr., pour lequel une subvention fut sollicitée de l’Etat, attendu l'insuffisance des ressources de la fabrique et de la commune.
Les événements de 1870-1871 interrompirent les négociations, qui ne furent reprises qu’au commencement de l’année 1872. Sur la demande de la commission des monuments historiques, Daullé rédigea de nouveaux devis plus détaillés et plus précis que le premier. Après une visite de l’église par l’architecte Edmond Duthoit, à la demande de la commission des monuments historiques (juillet 1873), ils furent approuvés par le préfet en décembre 1873 et durent être exécutés aux frais du département.
L’ouragan du 12 mars 1876 causa à l’église pour plus de 12 000 fr. de dommages, qui furent promptement réparés (8).
(1) Ibid. — 1843. Devis de 33 305 fr. Délib. impr. du Conseil général de la Somme. 1843, p. 124; 1844, p. 73, etc.
(2) Chapelle III, v. le plan, pl. I, fig. 1.
(3) Délib. impr. du Conseil général de la Somme, 1852. Rapp. du Préfet, p. 131 et délibér. du 23 août, p. 307.
(4) Ibid., 1853. Rapp. du Préfet, p. 116. — Les travaux de sculpture consistant principalement en crochets aux pinacles des contreforts, furent exécutés par les frères Duthoit, sculpteurs à Amiens.
(5) Délib. impr. du Conseil général de la Somme, 1854. Rapp. du Préfet, p. 73. — Arch. de la Somme, série O St-Riquier.
(6) Juill. 1860.
(7) Délib. impr. du Conseil général de la Somme.
(8) Ibid.
La même année, Edmond Duthoit était chargé par le ministre, sur la proposition de la commission des monuments historiques, de faire des relevés de l’église et de préparer un projet pour sa restauration (1). Mais celui-ci considérait que la réalisation de ces travaux n'était ni urgente ni prochaine, et qu'il convenait avant tout de solder ce qui avait déjà été exécuté, et notamment les réparations nécessitées par l’ouragan du 12 mars 1876 (2).
En dehors de la grosse réparation de 1820-1823, les sommes votées depuis lors par le Conseil général, presque annuellement — d’ordinaire un millier de francs par an, quelquefois plus — les subventions de l’Etat et la contribution de la commune, qui, réunies, représentaient une somme assez forte, mais qui, dépensées au fur et à mesure, étaient insuffisantes à assurer une restauration efficace et durable, s’étaient bien souvent évaporées en faux frais et en minimes raccommodages. Plusieurs fois, dans les derniers temps, la commission des monuments historiques s’en était plainte (3).
On décida alors la commune à assurer au moyen d’une contribution extraordinaire de deux centimes pendant dix ans, à partir de 1879, un fonds de réserve pour l'entretien de l’église. Les subventions du département furent de même accumulées, et, en 1881, on se trouva en possession d’une somme suffisante pour entreprendre des travaux sérieux (4).
Ils consistèrent principalement dans la réparation extérieure de plusieurs arcs boutants et de plusieurs travées, sur le détail desquelles il serait trop long et inutile de s’étendre davantage.
A la mort d’Edmond Duthoit (1889), la direction des monuments historiques de la Somme fut confiée à M. Danjoy.
Celui-ci continua la restauration commencée par son prédécesseur dans les façades latérales des nefs et du transept, en attaquant successivement les parties qui en avaient le plus besoin (5).
En 1906, M. Hardion, architecte à Tours, fut appelé à succéder à M. Danjoy. Son court passage ne fut marqué que par une réparation à l’extérieur de la façade méridionale du transept, et il fut, peu de temps après, remplacé par M. Deneux, architecte à Paris (14 juin 1907).
Celui-ci, pour remédier au mauvais état des couvertures des bas côtés, du déambulatoire et des chapelles rayonnantes, qui avaient été, comme nous le verrons, faites après coup d’une façon à la fois disgracieuse et très défectueuse au point de vue de l’écoulement des eaux, ne trouva pas de meilleur moyen que de les remplacer par des terrasses en ciment armé.
Ce travail vient d’être exécuté (1909) pour tout le déambulatoire et les chapelles du chevet. Il sera continué sur les bas côtés de la nef.
(1) Ibid.
(2) 8 mars 1878. Lettre d’E. Duthoit au préfet. Ibid.
(s) Ibid.
(4) Ibid.
(5) La sculpture des corniches, des balustrades, des pinacles, fut exécutée par M. Chapot, sculpteur à Paris.
Fig. 5. — Plan de la ville de Saint-Riquier, d’après le cadastre.