L'HOTEL DF. VILLE D’ABBEVILLE
L'Hôtel de Mlle d’Abbeville est un assemblage de constructions d’époques différentes qui sont loin de présenter toutes le même intérêt, — quelques-unes en sont même complètement dépourvues — et dont nous allons nous occuper successivement.
Le beffroi est. sans contredit, la partie la plus intéressante de tout cet ensemble. Ii n’est pas le premier que nos ancêtres aient élevé comme emblème de leur affranchissement après l’octroi de la charte de 1184. Le P. Ignace nous apprend que le premier beffroi se trouvait sur la place du Marché près l’église St Georges, là où fut élevé ensuite le Petit Echevinage, remplacé maintenant par le bâtiment municipal de modeste apparence communément appelé le Bourdois. En 120g, nous dit le même auteur, ce beffroi fut transporté auprès de l’église St André au lieu où est à présent bâtie la grosse tour carrée de l’Echevinage qui fut commencée cette année et y fut commis un homme pour faire le guet nuit et jour. C’est ce beffroi, l’un des plus anciens de France, qui est parvenu jusqu’à nous et forme, avec le refuge de l’Abbaye du Gard dont nous avons déjà parlé, le plus vénérable des monuments d’Abbeville.
Nos ancêtres ne se sont pas mis en frais pour élever leur édifice communal. C’est une grosse tour carrée bâtie en grès, de 3o mètres de hauteur et de 10 mètres de côté, qui ressemble bien plus aux donjons normands du xuie siècle qu’aux élégants édifices qui devaient s'élever plus tard avec la même destination sur le sol voisin des Flandres. Notons toutefois que bâti sur la limite de la ville entre la porte Comtesse et le Pont aux Poirées, on avait pu lors de sa construction, penser à le faire servir ü la défense de la ville. Il est soutenu par des contreforts peu épais, à retraites à peine accusées, placés deux à chaque coin et un au milieu des côtés de la tour. Dans chaque espace compris entre ces contreforts se trouvent trois ouvertures superposées, la plus basse en tiers-point et les deux autres plus petites surmontées d’un linteau horizontal. A la hauteur du second étage environ et sur la partie qui regarde la cour actuelle de l’Hôtel de Ville, une grande ouverture à plein cintre a été percée postérieurement : elle est bouchée depuis de très longues années et il est difficile de savoir quel était son but : peut-être servait-elle de porte de communication avec un bâtiment maintenant détruit, la vieille trésorerie par exemple. A l’angle Nord du beffroi est une tourelle polygonale en partie engagée et contenant l’escalier.
Cette tour était surmontée d’un massif clocher en charpente couverte de plomb. C’est ainsi qu’elle figure dans le plan d’Abbeville par Montdevis publié en 1641. En 1712, nous disent les manuscrits Siffait (1), on découvrit le clocher de l'Hôtel de Ville : on fit de bois neuf le chapeau de la couverture et les quatre fenêtres y jointes : le tout fut couvert d’ardoises et la galerie de pierres à jour fut
(1 ) Ces manuscrits ainsi nommés du nom de leur propriétaire depuis de très longues années, M. Siffait de Moncourt, sont l’œuvre de Jean-François Boitel, compagnon chaudronnier à Abbeville en 1761, qui les dressa d’après les mémoires laissés par Pierre Amourette, marchand fripier, Nicolas Amourette, horloger, son fils, Dannel, marchand linger, Jean Quehen, maître tellier, Abraham Blancart, contrôleur des guerres et quelques autres. Sous une forme qui dénote le peu d’instruction de leur auteur, ils constituent un véritable journal de tout ce qui s’est passé à Abbeville de 1657 à 1780 : ils sont remplis de quantité de dessins d’une exécution très imparfaite, mais qui sont les seuls à nous donner une idée de nombre de monuments d’Abbeville aujourd'hui détruits.
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faite en briques. Cette charpente était surmontée d’une petite statue équestre en tôle, de Jean, comte de Ponthieu, du poids de 20 livres, qui servait peut-être prosaïquement de girouette et qu’on enleva en 1793 ainsi que les fleurs-de-lys qui surmontaient les quatre lucarnes ouvertes à la partie supérieure. Le Comte de Ponthieu fut remplacé par une pique surmontée d'un bonnet phrygien qui subsista jusqu’au moment où il fut question de mettre un aigle à sa place. En 1807, de nouveaux travaux aboutirent à la construction du couronnement des plus disgracieux qu'on voit maintenant sur la vieille tour échevinale.
L’intérieur du beffroi offre peu d’intérêt. Une seule salle au premier étage est voûtée en croisée d’ogive avec clef sculptée à l’intersection des arcs. Tout le reste est presque vide et n’a jamais été séparé en pièces superposées qu’au moyen de planchers. On ne trouve dans les murailles aucun arrachement ni remplissage laissant supposer qu'il y ait eu des voûtes à aucune époque. Un des étages a dû servir de prison ainsi que le constatent des sculptures ou inscriptions informes qu’on retrouve sur les murailles et qui ne peuvent être que l’œuvre de détenus.
A la partie supérieure dans la charpente du clocher, se trouvent encore deux vieilles cloches ; l'une est lisse, l'autre porte l’inscription suivante :
DE LA MAGISTRATVRE DE PIERRE VAILLANT SEIGNEVR DE NEVEVERNE, CONSEILLER DV ROY ET SON PRESIDENT EN LA SENcée ET SIÈGE PRESIDIAL DE PONTHIEV. LES SIEVRS DARREST SR DE CHASTIGNY AVSSY CONer DV ROY AVDICT SIÈGE DE DOMPIERRE CONer ET PROCVREVR DV ROY EN L’ESLEC0N DE BVISSY MOISNEL ADVOCAT DE BROVTELLE SR DE COCQVERELLE DE POILLY, MANESSIER ET DV VAL TOVS ESCHEVINS DE LA VILLE d’aBBEVILLE EN LANNÉE 1 663 FINANT 1664 BOVLLON SIEGER ET POVLTRAIN GREFFIER. M* PIERRE CHAPPERON FON- DEVR A AMIENS MA FAICTE A ABBEVILLE. 1 664.
Au-dessous les armes d’Abbeville et la marque de Chapperon.
Accolé au flanc Ouest du beffroi, se trouve le bâtiment de la Trésorerie. Cette « nœufve argenterie », bâtie en 1467-1468 pour remplacer un bâtiment plus ancien, est une construction toute en pierres blanches de forme à peu près carrée, terminée en terrasse et flanquée d’un bâtiment également en pierres blanches, à trois côtés, dans lequel se trouve l’escalier donnant accès à la salle qui occupe tout le premier et unique étage. Le rez-de-chaussée n’est qu’un passage voûté contournant le beffroi et conduisant au jardin de l'Hôtel de Ville. La porte donnant accès à ce passage, très large et très élégamment décorée, est en arc en anse de panier ; elle est surmontée d’une accolade ornée de crochets représentant de larges feuilles fortement découpées et que termine un triple fleuron : aux naissances de l’accolade sont des animaux fantastiques et dans le triangle évidé on voit les armes d'Abbeville soutenues par trois anges. La porte de l’escalier, plus petite, est ornée d'une manière à peu près identique.
Au-dessus de la porte principale est une grande fenêtre en tiers point à croisée de pierre, garnie encore de son ancien grillage à forte saillie dont les assemblages sont ornés de petites armoiries gravées dans le fer, dans lesquelles on reconnaît les armes du Ponthieu, souvent répétées et d'autres qu’il est impossible d’identifier.
Cette fenêtre était autrefois pourvue de vitraux de couleur comme le porte le compte des Argentiers d’Abbeville de 1476-1477: « à Ernoul Hermant, voirrier, payé pour avoir mis deux verrières estant aux grands cassis de la croisée de l’Argenterie d’icelle ville, icelles remises à point et y faict à l'une les armes du Roy nostre Seigneur et à l'autre celles de Monseigneur le Delphin au prix de 12 sols chacune».
Par l'escalier dont la voûte de la cage est détruite, on pénètre dans l'unique salle de la trésorerie qui sert maintenant de dépôt aux Archives municipales. Cette salle, haute de 5 mètres et qui mesure 6mio sur 5m65, est divisée en deux travées inégales, voûtées en croisée d’ogive avec nervures en méplat ornées d’une clef sculptée à leur intersection. L'un des côtés est presque entièrement occupé par une cheminée en pierre ayant, dit le devis de 1467 (1), « gambes tailliées de bonnes membrures, basse et soubasse, corbeaux, sommiers, et le jeus d’icelle tout fait de bonnes membrures, et au-dessus d’icelluy jeus .... une chambranle revestue de fœulles bonnes et souffisans, et au-dessus dudit chambranle .... une custode pour poser et mectre une ymage revestue tout autour de membrures ».
Pour cette « custode », un sculpteur d’Abbeville, Ernoul Delf, lit, moyennant 72 sols, une statue en bois de Notre-Dame de Pitié. Enlevée à une époque inconnue, cette statue fut remplacée par une autre en pierre, représentant aussi une Notre-Dame de Pitié ou Maler Dolorosa qui se trouve encore aujourd’hui dans la niche, trop petite pour laisser supposer qu’elle soit celle qui avait été commandée à Ernoul Dell et dont elle dilîére d'ailleurs par le style.
Ajoutons que sur la tourelle de l'escalier a été appliqué, en 1887, un bas-relief en bronze du sculpteur Emmanuel Fontaine, représentant Ringois refusant le serment au roi Edouard d'Angleterre.
— Au fond de la cour, se trouve le bâtiment renfermant les principales salles de l'Hôtel de Ville. Les plus anciens documents sur cette partie de l’édifice, si on ne tient pas compte de quelques travaux de décoration intérieure faits en 1477, de verrières renouvelées en avril 1478, d’un crucifix peint en 1 5g3 par Michel Lebel pour mettre au-dessus de la cheminée de la chambre du conseil, nous font savoir qu’il y avait, sous Henri III, en avant de ce bâtiment, une galerie d’où le maïeur haranguait la foule le jour du renouvellement de la Loi et dans les autres grandes circonstances de la vie municipale. En 1 586, le peuple la fit crouler sous son poids en allant à son rang pour y recevoir le pain distribué par l’échevinage. Elle fut alors réparée pour subsister jusqu'en 1 685 , époque à laquelle on la rebâtit de nouveau.
La collection de Bommy, à la bibliothèque d'Abbeville, contient un dessin de la grande chambre de l'Hôtel de Ville suffisant pour nous en donner une idée exacte. C'était un bâtiment en pierre, que l'annaliste Abbevillois déjà cité nous donne comme ayant été bâti en l'an 1600 : il était percé de quatre fenêtres à croisées de pierres, surmontées de frontons triangulaires, et d'une porte carrée à la clef de laquelle se trouvaient les armes d'Abbeville. Au-dessus du fronton en arc surbaissé de cette porte on voyait les deux écussons de France et de Navarre avec une couronne royale au-dessus, et au-dessous d’eux, une guirlande de lauriers au centre de laquelle était la lettre H.
En avant, était la galerie, large de 4 ou 5 pieds, à laquelle on accédait par l'escalier de la trésorerie et par la porte de la Grand Chambre. Le mur qui la
(1) Ernoul Delf, cntailleur à Abbeville au xv° siècle, par Aldus Ledicu, (Bull, de lu Soc. d’Emul. d'Abbeville, t. IV, p. 163). — Note sur le groupe de la Muter Dolorosa... par Em. Delignièrcs, ; Cab. Inst, de la Pic. et de l'Artois, t. XIII, n° 22).
soutenait, percé de plusieurs portes ouvrant sur les prisons, était orné de quatre pilastres avec cariatides représentant les quatre saisons ; au milieu dans un cartouche sculpté était la date i685. Une balustrade couronnait ce mur : elle était coupée au-dessus des cariatides par quatre sujets représentant la Force, la Religion, la Justice et le Commerce, et, sur une partie pleine au milieu, deux génies soutenaient un cartouche portant des armoiries. Le dessin n'est pas malheureusement suffisant pour nous dire quelle était la valeur artistique de tous ces groupes.
En 1747, le bâtiment construit en 1600 et la galerie rebâtie en 1 685 furent tous les deux abattus et remplacés par la façade dépourvue de caractère qui existe encore. On ne mit quelque ornementation que dans le fronton de la fenêtre centrale où deux génies soutiennent un ornement de style rocaille avec les armes de France surmontées d’un soleil mis là probablement en souvenir du Grand Roi. En avril 1794, les armes de France furent enlevées et remplacées par les emblèmes révolutionnaires, l’arbre et le bonnet de la Liberté; en même temps, l'ornementation des deux panneaux de pierre de chaque côté de cette même fenêtre centrale était confiée à un sculpteur Abbevillois, nommé Auguste, qui y exécuta des faisceaux d'armes et d'autres attributs guerriers. Plus tard, les armes d’Abbeville, telles qu’on les voit encore à présent, remplacèrent au fronton les emblèmes de 1794.
Deux bâtiments, l’un en briques, l’autre en pan de bois dont le rez-de-chaussée, ouvert jadis à tous les vents, contenait les halles des drapiers et baracaniers, réunissent les parties de l'Hôtel de Ville dont nous venons de parler à la façade extérieure.
Nous ne nous attarderons pas à cette façade qui est loin d'être remarquable ; rappelons seulement quelques dates relatives à sa construction. En 1 68 5 , la porte d’entrée de l’Hôtel de Ville fut démolie et remplacée par une autre en pierre, flanquée de deux petits pavillons carrés, le tout orné seulement d’une frise de fleurs de lys à la partie supérieure de la construction. Au-dessus de la porte, fut ménagée une niche dans laquelle on plaça une statue dorée de Louis XIV. En 1732, la municipalité, ayant acheté une vieille maison de bois qui faisait saillie sur la rue et aussi sur la façade de l’Hôtel de Ville, en profita pour refaire de nouveau toute la façade. C’est celle que nous voyons encore maintenant et à laquelle il n’a été apporté que de très légères modifications. Seule la tourelle en encorbellement qui se trouve à une de ses extrémités rappelle le vieil Hôtel de Ville du temps d'Henri III.
ABBEVILLE