L’ÉGLISE DE MAREUIL
L église de Mareuil jouit à Abbeville d’une certaine réputation, car elle est à peu près le seul spécimen de style roman qui se rencontre dans l’arrondissement. Les églises de Lheure près d’Abbeville et de Forêt-l’Abbaye présentent bien quelques modillons, quelques archivoltes ou chapiteaux de la même époque, mais à Mareuil seulement on trouve un édifice à peu près complet, ayant en outre cet avantage de présenter le type bien exact d'une église rurale, bâtie avec la simplicité qu’exigeaient les faibles ressources dont on pouvait disposer, mais aussi avec ce soin qu’apportaient dans tous leurs travaux, même les plus modestes, les architectes du temps passé.
Dans son ouvrage sur les Monuments religieux de l’Architecture romane et de transition dans la région picarde, M. Enlart fixe aux dernières années du xne siècle la construction du portail de l’église de Mareuil, et fait remonter au xi' siècle la nef et les restes du chœur roman à l’architecture lourde et dénuée d’ornementation.
La façade est percée d’une porte en plein cintre ornée d’un tore en zigzag et surmontée d’un tympan en pierres blanches, très grossièrement sculpté, figurant le Christ assis sous un dais et entouré des quaire animaux symboliques des Evangélistes. Ce tympan a été déplacé; il se trouvait primitivement entre le linteau de la porte et le cintre, là où se trouve l’arc surbaissé qui surmonte la porte actuelle, et fut replacé au-dessus, dans un gable aigu épousant la forme du porche en charpente construit au xvi' siècle qui subsiste encore aujourd’hui. Notons en passant que ces porches en bois sont peu nombreux dans le Nord de la France; ils servaient à protéger l’entrée des églises et offraient un abri à ceux qui restaient en dehors les jours de foule, comme cela se voit encore fréquemment en Bretagne. Quelquefois ces appendices en charpente prenaient une grande importance et, établis tout autour de l’église, servaient de lieu de réunion et de marché, comme celui qui existe à l’église St-Pierre de Bar-sur-Aube.
« Au-dessus du portail et surmontant un cordon simplement biseauté, s’ouvrent deux belles fenêtres en plein cintre, ornées d’un tore que soutiennent deux colonnettes à chapiteaux sans abaque. Un cordon à trois rangs de billettes se relève en une double archivolte pour encadrer ces baies. Une belle corniche à arcatures en plein cintre coupe la base du pignon. Les modillons, tangeants aux archivoltes des fenêtres, sont ornés de sujets variés (généralement des têtes) ainsi que les tympans des arcatures dont plusieurs sont subdivisés en arcs géminés » (t).
Au-dessus est le pignon, refait au xvie siècle, et percé d’une grande fenêtre sans style ; il est surmonté d’un clocher en charpente recouverte d’ardoises.
Il ne reste extérieurement, sur les bas-côtés, aucun vestige de la construction romane.
La nef, lourde et sans ornementation d’aucune sorte, peut être attribuée au xi' siècle. Elle mesure i gm65 de longueur sur 5m40 de largeur et est élevée d’environ g mètres. Elle se compose actuellement de cinq travées dont la première,
(i) V. Enlart ; loc. cit.
sans arcade et appuyée contre le portail, sert de contrefort aux arcs de la travée voisine. Elle est percée d'une fenêtre cachée par le plafond inférieur du clocher.
Les piliers, au nombre de quatre, sont construits sur plan rectangulaire (imo5 sur omg5) et cantonnés de quatre colonnettes rondes qui reposent sur des bases formées d'un gros tore unique, légèrement aplati. Les angles des socles ont été abattus. Ces piliers, hauts de 3mi5, sont réunis par des arcades en plein cintre et à double archivolte ; le bandeau supérieur repose sur les piliers eux-mêmes et le bandeau inférieur sur les colonnettes engagées latéralement. Toutes ces colonnettes sont surmontées de chapiteaux avec astragales et tailloirs simplement chanfreinés et complètement nus, ce qui fait supposer à M. Enlart qu’ils étaient destinés à recevoir une décoration peinte. Les colonnettes accolées du côté de la net ne supportent rien; peut-être étaient-elles destinées à recevoir des statues; celles engagées du côté des collatéraux sont un peu plus hautes et devaient servir à soutenir des pièces de charpente.
Au-dessus de chaque archivolte est une fenêtre en plein cintre haute de 2m70 sur om55 de largeur, fortement ébrasée et dépourvue de tout ornement. Toutes celles du côté Nord sont apparentes ; celles du Sud ont été depuis longtemps bouchées. La voûte est en berceau ; il est certain qu'il n’y en a jamais eû en pierre.
L’église de Mareuil aurait été, nous dit M. Louandre, partiellement détruite par les Anglais en i3q5. Elle dut rester à l’état de ruine jusqu’au xve siècle où on rétablit le chœur que nous voyons encore. Pour le rendre plus vaste, on se servit d'abord de la sixième travée de la nef. Les piliers romans furent démolis, remplacés par deux gros blocs carrés de maçonnerie sur lesquels on éleva un arc triomphal en tiers point et le sol fut relevé de la hauteur de deux marches ; les archivoltes en plein cintre furent aussi en partie détruites, puisqu’il ne subsise du côté Nord que le bandeau inférieur noyé dans la nouvelle maçonnerie, et le carré ainsi formé par celte travée lut surélevé et voûté sur ogives formant ainsi une espèce de
croisée de transept dont les bras n’auraient jamais existé.
Une seconde travée fut fournie par un reste de l’ancien chœur, voûté
postérieurement en berceau, sans ouvertures latérales et peut-être destiné à recevoir un clocher central. Contre le pilastre de droite se trouve la seule trace de sculpture que nous ayons à mentionner à l’intérieur de l’église : c’est un chapiteau orné de rinceaux creux, plutôt entaillés que sculptés, et se rejoignant par une tête d’angle faiblement accusée.
Vient enfin le nouveau chœur entièrement bâti au xvc siècle, composé
d'une travée droite éclairée d'une fenêtre et d’un rond point percé de trois
ouvertures en tiers point dans les meneaux desquelles on remarque quelques restes d'anciens vitraux. Cette partie est voûtée en pierre sur croisée d'ogives avec arcs à nervures prismatiques. Sur le côté gauche de la travée droite est une petite chapelle, aussi voûtée sur croisée d'ogives, et qui était, sans aucun doute, une chapelle castrale.
Nous avons à faire quelques remarques sur le mobilier de l'église. Les fonts baptismaux qui paraissent remonter au xn° ou au xme siècle se composaient d’une grosse cuve reposant sur un socle et soutenue par quatre colonnes à chapiteaux : il n’en reste que la moitié, toute la partie supérieure a été détruite. La chaire en bois, est ornée à l’angle de chaque panneau d’une niche de style renaissance avec base et dais, ou bien d’un pilastre sculpté à chapiteau ionique. Le cul-de-lampe est orné d’un ange portant l'écusson écartelé de Beauvoir et de Hénencourt. Un
autre écusson peint sur la muraille droite du chœur porte également de Beauvoir, mais écartelé de Hénencourt et de Frestel. Enfin plusieurs statues anciennes méritent d’être signalées; ce sont un St Eloy assis dans un fauteuil, une Ste Madeleine présentant des parfums, un St Christophe, tous en bois et surtout une autre belle statue en pierre de St Christophe, mesurant im8o de hauteur et placée auprès de 1 autel au-dessus d’une assez jolie piscine du xvie siècle.
Dans la sacristie, se trouve un beau bras reliquaire du xve siècle contenant un morceau des ossements de St Christophe, patron de l’église. 11 mesure 53 centimètres de longueur sur i5 de hauteur et est recouvert de lames d'argent. Tout autour ainsi qu’à la couture supérieure se trouve une bordure en vermeil filigranée et ornée de pierres précieuses, anciennes pour la plupart et parmi lesquelles se trouvent deux intaillées, peut-être antiques. La couture inférieure et la base sont simplement niellées.
LE CHATEAU D’EAUCOURT
Le château d'Eaucourt n’est plus qu’une ruine. Tel qu’il est, on peut cependant en reconstituer les lignes essentielles, notamment pour le donjon, la partie la plus intéressante et la moins abîmée.
Ce château se composait dans son ensemble d’une baille rectangulaire (40 m. sur 55 m.) et d’un donjon. La baille, peu fortifiée, sans tours ni flanquements, garnie intérieurement de bâtiments, ne se défendait que par ses fossés. La hauteur de ses murs, — si nous nous en rapportons aux arrachements encore visibles au point où elle se reliait au donjon, — ne dépassait pas 6 à 7 mètres au-dessus de la cour intérieure.
Le donjon, engagé sur le front N. -O. de la baille et commandant à la fois celle-ci et le dehors, est un bâtiment carré, construit en moellons avec soubassement saillant en grès ; ses murs ont 2m75 d’épaisseur. Il est percé de deux portes opposées, donnant l’une sur le dehors, l’autre sur la baille. La première ne devait pas posséder de herse, car on n’en retrouve pas les rainures ; il semble qu’elle n’ait été close que par un pont-levis. L’entaille où celui-ci, une fois relevé, venait se loger est encore visible sur les pieds-droits de la porte ; des rayures en quart de cercle ont creusé les parois de l’entrée et indiquent le jeu du contre-poids. Cette entrée était surmontée primitivement d’une sorte de fronton où était sculpté un écusson entre un sauvage et un triton, avec la devise « Sans Ayde » (r).
La porte percée sur la baille n’était probablement pas défendue : des réparations faites au revêtement de ce côté du donjon ne nous ont pas permis de nous en assurer.
L’entrée principale est flanquée de deux tours formant également tours d'angles. Ces tours, aujourd’hui dérasées à la hauteur des mâchicoulis, ont encore une assez grande élévation.
Celle du Nord renferme à l’intérieur une pièce circulaire de 3mg 5 de diamètre,
(1) V. Prarond : Histoire de cinq villes , etc., T. I. p. 208, 209.
voûtée en forme de calotte sphérique soutenue par deux arcs croisés et éclairée par deux meurtrières. Nous y avons encore connu une cheminée, ne présentant du reste aucun caractère architectural : elle était détruite lors de notre dernière visite. — L’épaisseur des murs est de im6o.
La tour de l'Ouest, à moitié éventrée, présentait très probablement la même disposition. La voûte en est effondrée, mais les retombées des arcs en sont encore visibles. Nous avons même cru y retrouver la cheminée et les meurtrières de la tour du Nord, mais tellement ruinées que nous n’avons pas osé les reproduire sur notre plan. Elle devait en outre renfermer un souterrain qu’indique seul un soupirail s'ouvrant sur le dehors à hauteur d’homme. Les deux tours possédaient un étage, dont on retrouve les traces à celle de l'Ouest. Cet étage servait à la fois au logement et à desservir la galerie des mâchicoulis.
Enfin, une tour de guette, indiquée dans un dessin de 1795 faisant partie de la collection Saint-Amand, flanquait l'angle sud du donjon. Il n’en reste que l’emplacement et nous la reproduisons sur notre plan en faisant toutes réserves sur ses dimensions véritables.
Une ceinture de mâchicoulis, visibles encore sur les tours et sur les fronts
Nord-Ouest et Nord-Est, entourait tout l’ouvrage. Ces mâchicoulis supportaient une galerie de pierre que nous représente le dessin sus-indiqué. La hauteur des consoles est de cinq assises.
L’intérieur du donjon ne contient qu’une seule salle, carrée et très exigue (6m35 de côté), bâtie sur un souterrain que soutenait un pilier central et communiquant avec les deux grosses tours et la tour de guette. La disposition des voûtes nous a paru assez intéressante : vu leur peu de hauteur, il aurait fallu, pour les construire d'après les données ordinaires, faire descendre’ les. retombées des arcs jusqu’au ras du sol et voici comment on a tourné la difficulté. A i m4 5 de chaque encoignure, deux demi arcs perpendiculaires à la muraille partent de celle-ci et viennent se rejoindre, formant ainsi un carré dont les triangles sont remplis suivant les principes habituels. Ces quatre carrés sont reliés entre eux par des voûtes en berceau plein-cintre ; le tout forme par conséquent un nouveau carré de 3"45 de côté, voûté lui-même en arc Eaucourt. — Plan du Donjon,
d’ogive. La clef de voûte est remplacée par une ouverture circulaire, servant.
comme dans toutes les constructions de ce genre, à faire communiquer le rez-de-chaussée et les étages supérieurs.
Même à l’époque de sa splendeur, le. château d’Eaucourt n’a jamais été ni une résidence princière, ni une forteresse puissante. Il n’y faut voir qu’un de ces petits repaires, redoutables seulement aux faibles et incapables de tenir contre une attaque sérieuse. Quant à la détermination de sa date, les détails architectoniques n'abondent pas, pour permettre de la préciser. Les quelques arcs qui subsistent sont simplement épannelés ; les mâchicoulis eux-mêmes, rongés par le temps, n’ont pas gardé trace de leurs moulures ; enfin, nous ne retrouvons dans le château rien qui indique l’emploi des armes à feu. Seul le flanquement considérable des deux grosses tours indiquerait que nous ne sommes pas en présence d’un monument d'un époque primitive. Nous proposerions donc approximativement le xiv' siècle, si M. Prarond (i) n’indiquait d’une façon positive l’année iq36 comme celle de la construction de la forteresse d’Eaucourt.
Elle succédait d’ailleurs à un château plus ancien, que les Abbevillois démolirent vers 1 358 et qui, après avoir été rétabli, fut détruit une seconde fois par les Bourguignons en 1420-1421, Du reste, cette place fut continuellement prise et reprise par les Français et les partisans des Anglais pendant tout le cours de la guerre de Cent Ans et son sort fut le même tant que dura la Ligue, mais, toujours réparée, elle put échapper à une ruine complète jusqu’au début du xvm” siècle.
Un état des lieux (2) dressé en 1718 nous permet en effet de connaître la
(1) Hist. de cinq villes, etc., T. I, p. 212, et La Picardie, revue littéraire, etc., T. VI, p. 238.
(2) Etat des lieux dressé le 3 janvier 1718 par Jacques Lebel, notaire. Comm. de M. Crusel.
situation lamentable du château à cette époque. Il possédait pourtant encore des toitures délabrées dont la charpente était en bois de charme, et l’une de ses tours avait été habitée peu de temps auparavant par le receveur du domaine d'Eaucourt; quant au reste des constructions, elles étaient alors converties en ferme.
Nous voudrions, pour terminer, donner la liste des familles seigneuriales qui possédèrent ce château. La première d'entre elles, ne porta pas d’autre nom que celui de son domaine. Elle s’éteignit, au début du xvi° siècle, dans la maison de Mailly (i) qui transmit Eaucourt, aux seigneurs de Soyecourt. Après ces derniers vinrent les de Belleforière ; enfin, à la veille de la Révolution, les ruines d'Eaucourt appartinrent aux Vaillant et aux Tillette, d’Abbeville.
H. MACQUERON
i V. l'abbé Ledru : Hist. de la Maison de Mailly.