CAYEUX-SUR-MER
Cayeux est un gros bourg de pêcheurs, sur la côte de la Manche entre St-Valery et le bourg d’Ault, en Vimeu. La population, qui est de ?200 âmes, s'échelonne sur une seule rue, longue et tortueuse, à peu près parallèle à la mer. Un amas de galets et de silex, sur lesquels on a bâti quelques chalets et des maisons de bains, borde la côte ; en dévalant, on retrouve la plage de sable uni.
C’est presque à l’extrémité Sud du bourg que s’élève la vieille et curieuse église, monument des xme et xvt' siècles, qui, hélas ! a bien souffert des injures du temps, principalement du vent de mer, qui la bat avec furie pendant les trois quarts de l’année. On est en train de la démolir, au moment où s’imprime cette notice (2).
(1) En 1732, l’abbé Jacques de Forbin-Janson, archevêque d’Arles, ayant déplu à la cour, est exilé dans son propre monastère. Il le transforme en un lieu de délices « où l’on boit d’excellent vin, où l’on fait chair de commissaire. ». (Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV, etc., par Pierre Narbonne, premier commissaire de police de la ville de Versailles, etc., publié par J. -A. Le Roi, etc., p. 216. Versailles Aubert, imp. 18661.
(2) On ne saurait trop flétrir ces destructions systématiques et barbares des monuments anciens, précieux restes d’une civilisation meilleure » et parure sans égale de notre sol français. Dans son numéro de juillet 1901, la revue : L'Art et l'Autel , protestait en ces termes, et sous ce titre : Les Vandales contre la démolition de la vénérable église de Cayeux :
« L’Eglise de Cayeux-sur-Somme est (ou était) un fort beau monument du douzième siècle (szY), non classé, ce qui permet au curé de répondre au désir d’un pieux converti, d'abandonner le vieux sanctuaire et d'élever à coté une construction moderne de parfaite laideur. Les premières assises sont terminées. La dépense prévue dépassera cent mille francs. Pour la même somme on aurait restauré une belle œuvre *
Ainsi donc, la vieille et précieuse église de Cayeux va disparaître. Il importait d’en conserver le souvenir, et, c’est dans ce but que j’ai relevé les notes prises en 1889, au cours d’une visite rapide notes incomplètes et hâtives ; le lecteur en excusera les imperfections et pourra les confronter avec les des-
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Le plan de cet édifice comprend trois nefs égales en largeur et en hauteur : celle du Nord a une travée de moins que les autres et se termine à l'occident par une tour informe et massive. Au levant, les collatéraux sont à terminaison rectangulaire. La nef médiane, au contraire, se prolonge par une travée de chœur avec chevet à trois pans.
Voici les dimensions de l’église, relevées approximativement au pas, en œuvre :
Longueur de la nef centrale et du collatéral Sud. . 40 met. »»
— du collatéral Nord (sans la tour). ... 27 — »»
— du chœur . 7 — »»
Largeur de chacune des trois nefs . 9 — »»
— du chœur . 6 — 80
Longueur totale . 47 mèt. »»
Largeur totale . 27 — »»
En arrivant de la mer, on découvre l'église par le côté Nord. La façade septentrionale est la plus belle de l’édifice, et empreinte d’un grand cachet d’originalité. Chacune des trois travées est accusée par un pignon aigu bâti, ainsi que toute la muraille, en damier de grès et silex très soigneusement appareillé (un carreau de grès alternant avec un carré d’une douzaine de silex noirs) Ce genre de construction, que l’on retrouve à l’église de St-Valery, semble particulier au Vimeu maritime, et l’église de Cayeux en est le spécimen le plus caractéristique et le plus complet (1).
Dans chacun de ces hauts pignons s’ouvre une fenêtre en tiers-point ; ces belles baies à quatre lumières, du xviL' siècle, n’ont gardé que les bases de leurs meneaux de pierre ; par la suite des temps, on les a murées avec des briques, et au milieu de l’embrasure on a seulement laissé, pour donner un peu de jour à l’église, une petite baie informe et grossière.
A la base de chaque pignon il y avait jadis une gargouille sculptée ; une seule subsiste encore.
La tour s'élève sur la première travée du collatéral Nord. C’est une bâtisse en briques, absolument laide, fort peu élevée, sans ouvertures, et couronnée d un lourd chaperon d’ardoises. Les deux autres nefs se terminent à l’occident par des pignons aveugles. Une sorte de soupirail aujourd’hui muré se voit à ras du sol ; serait-ce un ancien portail, antérieur à l’église actuelle, et que l’invasion des sables aurait obstrué dans les siècles passés ?
Sur le mur Sud, du reste, on remarque partout des traces d’anciennes ouvertures en plein cintre, à rez-de-chaussée. Je crois qu il faut y voir les indices d un ensablement remontant déjà à une époque reculée, comme cela se constate à l’église de Berck.
Le mur Sud est construit en damier comme celui du Nord ; mais il n’a pas ou n’a plus de pignons ; une corniche de craie supporte un toit tout ordinaire. Les trois premières travées ont des fenêtres semblables à celles du septentrion et aussi maltraitées ; les deux travées suivantes sont aveugles (ou du moins n’ont que des jours de souffrance récemment percés), car un bâtiment, dont on
criptions de M. Prarond, Histoire de cinq Villes et de trois cents Villages , Hameaux et Fermes : St-Valery et les Cantons voisins , t. I., p. 353 et sq ; et de M. Dirnpre : Histoire de quelques pays du Vimeu : 2e partie, p. 74.
(i) Dans toute la Picardie et l'Artois, les substructions ou solins des églises bâties au xv° et xvie siècles sont également construits en damier et silex, mais le plein des murs est en pierre de craie.
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voit encore les arrachements du toit, s’accolait à l’église en cet endroit dès le xvt" siècle. C'était sans doute le presbytère, ou l’une de ses dépendances, mais non une sacristie, car cette construction parait avoir été trop considérable pour autoriser cette hypothèse, et d’ailleurs elle n’a pas de porte sur l’église.
Les chevets plats des nefs latérales ont chacun deux fenêtres, mais celui du Nord est du xvc ou xvi' siècle, ainsi que l’indiquent les moulures prismatiques de ses baies ; le chevet du collatéral Sud est du xm" siècle, ses moulures sont en forme de tore.
Le chœur central accuse également le xm' siècle par ses deux petites fenêtres en tiers-point, ornées de colonnettes sur les pieds-droits, d’un tore sur l’arcade et d’une archivolte. Le mur du chœur est en galets noyés dans un lit épais de mortier ; la mousse et la fougère y croissent de toutes parts.
Pénétrons maintenant dans l’église par le seul portail actuellement ouvert, dans la deuxième travée Nord. Cette porte a été réparée au xviti" siècle avec des pilastres cannelés d’ordre toscan. La porte en plein cintre est surmontée de trois niches de style classique. Deux massifs contreforts flanquent cette porte ; chaque travée des nefs est étayée d’un contrefort semblable, en damier de grès et silex.
Le porche intérieur, auquel accède ce portail, occupe la seconde travée de la nef Nord ; il semble avoir porté jadis un clocher, antérieur à la hideuse tour actuelle. Ses piliers puissants et sa lourde voûte d’ogive, paraissent être faits pour soutenir une lourde masse. De la voûte, effondrée depuis longtemps, il ne reste plus que des amorces de nervures.
Les trois nefs se divisent intérieurement en un vaisseau de trois travées (sauf pour la nef Nord qui n’en a qu’une, les deux premières étant occupées par la tour et le porche) ; et un avant-chœur de deux travées. La plupart des anciennes voûtes de pierre sont tombées ; il ne reste que celles de la nef du Nord et de la partie orientale de la grande nef. Ces voûtes sont du xv" ou xvt“ siècle. Le collatéral Sud et les trois premières travées de la nef médiane n’ont que de grossiers lambris. On dit que celui du bas-côté Sud cache une belle corniche sculptée, visible dans les combles (?)
Encore faut-il ajouter que les voûtes qui restent sont en bien mauvais état et menacent une ruine prochaine ; on a dû en divers endroits les cercler, les rejointoyer ; mais elles fléchissent, plusieurs nervures sont déjà tombées, d’autres se détachent ; les anciens cercles de fer sont rouilles et se fendent. Cette voûte était cependant assez belle. Bâtie en moellons de craie, comme toutes les murailles intérieures de l'édifice, elle est tracée en étoile, et ses nervures multiples, liernes et tiercerons, sont bien dessinées. Clefs et culs-de-lampe ne paraissent pas avoir reçu de sculpture.
La grande nef est séparée du collatéral Sud par deux colonnes cylindriques, supportant des arcs aigus fort peu réguliers et assez bien moulurés. Du côté Nord, après les deux premières travées fermées, qui forment la tour et le porche, vient un gros pilastre non orné. Enfin, la quatrième travée — centrale pour tout l'édifice — est composée de quatre murs pleins formant le carré et percés chacun d’un arc brisé ; aucun de ces arcs n’est semblable à ses voisins. 11 semble qu’on ait eu l’intention de bâtir une tour sur cette travée centrale, sorte d'intertranssept.
Le chœur, œuvre du xm' siècle, a conservé une voûte d'ogive à doubleaux en tiers-point fort surbaissé et nervures toriques. Les supports sont des colonnettes à chapiteaux, très endommagées et dissimulées en partie sous des boiseries
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mesquines. Des trois fenêtres du chevet, deux seulement, je l'ai dit, sont restées ouvertes ; celle du fond a été murée lorsqu'on a bâti en cet endroit la sacristie.
En somme, cette église vaste et délabrée est fort curieuse et intéressante. Elle laisse une impression de tristesse et d'abandon. Son pavé, aussi vieux qu'elle, mélange hétéroclite de tous les matériaux connus, au milieu desquels on retrouve quelques débris informes d'anciennes dalles tumulaires, accroît encore ce sentiment de désolation nuancée de respect et de poésie.
Les six autels sont dédiés à la Vierge, St Biaise, Ste Catherine, St Pierre, St Antoine et St Nicolas.
Sur le pied droit Sud-Est de la travée centrale, on distingue encore les traces d’une fresque rongée par l'humidité, représentant un prêtre à genoux. L'inscription qui accompagne cette représentation a été, par bonheur, gravée au couteau dans les pierres voisines, et non peinte, ce qui permet de la lire encore en entier. Cette épitaphe, en vers pentamètres, est un bien curieux spécimen de la versification picarde à la fin du xvie siècle :
TOY • QVl ■ DEDANS • CETTE • SAINTE • MAISON