‹ La Picardie historique et monumentale (volume 3)Chapitre 48 sur 79 · LONG PRÉ- LES-CORPS-S A INTS · texte numérisé non relu

LONG PRÉ- LES-CORPS-S A INTS

Le 4 août 1205, Vibert, chapelain d'un seigneur picard, Aléaume de Fontaines arrive à Longpré. II vient de Constantinople, porteur d’un trésor qu’en ces âges de foi ardente on prise entre tous : ce sont de précieuses reliques. On annonce que le lointain messager approche et l’évêque d’Amiens, lui-même, Richard de Gerberoy, vient solennellement à sa rencontre pour recevoir l’inestimable dépôt. Dans la distribution du riche butin que les croisés se partagèrent, Aléaume avait obtenu ces pieux souvenirs et il avait voulu en enrichir la collégiale de Longpré, fondée par lui avant son départ pour la croisade. Le chevalier picard est d illustie maison, apparentée dit-on aux comtes de Ponthieu. Il prend la croix avec Philippe- Auguste, se conduit vaillamment à Saint-Jean-d'Acre, reste en Orient après le départ du roi : puis il rejoint à Constantinople 1 armée commandée par Villehardouin. « Le bon chevalier du Christ » gagnait Jérusalem, quand après seize années passées en Orient la mort vient le prendre.

Cette date de i2o5, capitale dans l’histoire de Longpré, marque le point de départ de nombreuses donations dont la collégiale est 1 objet. Plusieurs papes, et notamment Innocent III et Grégoire IX lui accordent leur protection et l'entourent de leur paternelle sollicitude. Aux reliques, Longpré-les-Corps-Saints doit sa réputation à travers tout le moyen âge. Les foules croyantes accourent dans son sanctuaire. De nos jours encore quelques reliques échappées aux outrages du temps et des révolutions, attirent les hommages des fidèles picards, et chaque année, le 8 septembre, la procession des reliques se déroule imposante dans ce joli bourg

(i) O. Vauvillé. Notes sur quelques enceintes anciennes des départements de la Somme et de la Seine- Inférieure. Paris, 1893, in-8°, 67 pp. (extrait des Mémoires de la Société des Antiquaires de France , t. Lit).

pittoresquement situé au milieu des tourbières, au confluent de l’Airaines et de la Somme.

Aléaume de Fontaines fonde la première prébende en iigo. Dans l'acte de fondation, figurent les tourbes d'un marais dont le chanoine aura l'usage. — A cette époque reculée, on exploitait donc déjà les tourbières qui font la richesse de la Somme. — L’église collégiale malheureusement fort mutilée, fort remaniée, date de cette époque ; car certains caractères de la sculpture ne permettent pas d’en reculer la date avant les dernières années du xii’ siècle ; nous verrons même tout à l’heure qu’elle n’avait sans doute pas reçue encore son complet achèvement. Après la mort d’Aléaume, sa veuve Lanrette de Saint-Valéry et son fils Hugues créent de nouvelles prébendes. Le comte de Ponthieu désirait posséder une de ces reliques qui étaient la gloire de Longpré; en échange il offre une côte de saint Vulfran, mais ne trouvant pas qu’il a suffisamment acquitté sa dette de reconnaissance, il gratifie à son tour d’une prébende la jeune collégiale. Bientôt l’église compte 12 chanoines. Dans la suite, à ces 12 chanoines, viennent se joindre 5 chapelains; puis les deux titulaires aux cures de Longpré et de Wanel ; ceux-ci prennent place au chœur avec les chanoines et avec eux récitent les heures canoniales. Dès lors dix-neuf prêtres forment une garde d’honneur auprès des saintes reliques.

Laurette est la pieuse héritière de son mari. Le père Ignace donne sur l’existence qu’elle mène à Longpré les plus édifiants détails. Abandonnant à son fils Hugues le château de Long, elle fixe sa résidence avec ses deux filles auprès de l’église qui possède un si précieux trésor ; elle partage son temps entre l'entretien de l’église et la visite des malades ; elle étudie la médecine afin de pouvoir les mieux soulager. Elle possède des qualités viriles ; son extérieur lui-même — elle avait une face barbue — lui donne un aspect tout masculin.

La fabrique de Longpré conservait jusqu'à ces dernières années dans ses archives un cartulaire rempli de précieux documents ; il est aujourd’hui perdu. Au risque de paraître trop insister sur une idée bien connue, n’hésitons pas à formuler un vœu : il est à souhaiter que les manuscrits de cette valeur et dont les fabriques rurales ne comprennent pas toujours l’intérêt soient versés aux archives départementales. Par bonheur, M. l’abbé Thierry dans une excellente et très substantielle notice sur son église y a fait de larges emprunts (1) ; elle console un peu de la perte d’un document de premier ordre et permet de suivre l’histoire du monument jusqu’à nos jours, sinon d’après des pièces originales, du moins d’après un ouvrage de seconde main soigneusement documenté.

Fondée pour être collégiale, l’église fut uniquement réservée à l'origine aux offices capitulaires ; mais en 1 365 , en vertu d’un accord passé par devant l’official d’Amiens entre les paroissiens et le chapitre, celui-ci céda la nef pour l’exercice du culte de la paroisse. La vieille église paroissiale fut quasi abandonnée ; à partir de cette époque on n’y officia plus que deux fois l’année, le 4 juillet et le 11 novembre. De l’église Saint-Martin, il ne reste plus rien aujourd’hui.

Le chapitre possédait quatorze maisons ; treize d’entre elles, groupées autour de l’église ont donné leur nom à la rue actuelle des cloîtres.

Placé sur la route des invasions du xiv" siècle, le bourg de Longpré fut incendié deux fois par les Anglais au cours de la guerre de cent ans, la première fois avant la bataille de Crécy, la deuxième fois avant la bataille d’Azincourt. Son

(1) Abbé L. Thierry. Notice sur les saintes reliques de l'église de Longpré-les-Corps-Saints. Compiègne, 1885, in-16.

église avait cruellement soulTert, elle menaçait ruine quand le pape Eugène IV en 1437, dans une bulle conservée dans les archives de la fabrique, rappelle ce triste état de chose et accorde de nombreuses indulgences aux fidèles qui feront des aumônes pour la réparation et l'entretien du monument.

C'est probablement pour couronner les importants travaux dont la collégiale fut l'objet que l’évêque d'Amiens en fit en i5o5 une consécration solennelle.

De nouvelles guerres amènent de nouveaux désastres. Par leurs ravages, par la terreur qu'ils inspirent, les Huguenots rappellent le souvenir des vieux ennemis héréditaires. A leur approche, les habitants de Longpré émigrent en masse, les chanoines se réfugient à Abbeville- et deviennent les hôtes de Saint-Vulfran. Quand le calme se rétablit, la vieille collégiale d'Aléaume rentre en possession de son chapitre, mais elle a vécu ses beaux jours, ses revenus diminuent peu à peu ; les libéralités qu'elle recevait aux âges de foi deviennent insuffisantes ou cessent absolument. A la veille de la révolution, elle ne compte plus que dix chanoines.

Le cartulaire et le recueil de documents inédits sur la Picardie publié par M. de Beauvillé fournissent sur le monument lui-même, à partir du xvu" siècle d'utiles indications. Le 12 janvier 1 6 1 3 le jubé tombe. En 1 665, un violent incendie cause des ravages irréparables : avec les débris de l’église, on en reconstruit une nouvelle aux frais communs de Philippe de Montigny, seigneur de Longpré, du chapitre et des paroissiens. En 1700, Jean Duval, maçon à Fontainesur-Somme construit la flèche. Un violent ouragan détruit les galeries qui ornaient le pignon, en 1705. Le jour de Pâques 1822, pendant les vêpres, le clocher de droite qui flanquait le portail s’écroule entraînant dans sa chute un pian de muraille de l'église. La fabrique en profite pour exécuter des réparations urgentes qui coûtent la somme de 24.000 fr. ; la vente d une portion de marais sert à trouver la plus grande partie de cette somme. Enfin, de nos jours en 1880, M. Deleforterie, architecte élève la flèche actuelle en pierre.

Malgré ces sacrifices, malgré ces réparations incessantes, l’église ne présente aucun caractère architectural ; ses grands murs nus sont percés de larges fenêtres en plein cintre dépourvues de tout style et sa voûte en simple enduit menace ruine. Grâce à son persévérant pasteur qui méditait depuis longtemps de grands travaux d'embellissement, grâce aussi aux dons généreux des habitants de Longpré, l’ancienne collégiale est aujourd’hui en pleine voie de transformation et de rajeunissement ; une voûte en maçonnerie avec nervures la couvrira tout entière et de belles verrières éclaireront son abside.

Quelques vestiges de la construction primitive, heureusement respectés lors des grands travaux du xvnc siècle, permettent de reconstituer le plan de la vieille église, dont le vaisseau central devait avoir la longueur actuelle. La nef flanquée de bas côtés était assez courte et ne comportait que trois travées ; un transept faisait saillie sur les murs extérieurs ; un chœur très développé de quatre travées se raccordait à une abside de cino travées rayonnantes. On retrouve dans la sacristie deux demi colonnes avec chapiteaux et à l’extérieur de l’église, dans la partie voisine de la sacristie, une autre demi colonne surmontée également de son chapiteau. Ces trois fragments engagés dans la maçonnerie correspondent aux divisions actuelles. L’intervalle entre ces trois demi colonnes n est pas égal, la dernière du côté de l'abside, plus rapprochée de sa voisine que l'autre, rentre légèrement et marque le tournant du déambulatoire. Les massifs contreforts qui flanquent le chœur et qui n’ont pas grande utilité, puisque l’église n'a pas de voûte, enveloppent complètement des demi colonnes disposées sur l'alignement de celles qui sont

visibles encore aujourd'hui ; une reprise récente d'un de ces contreforts a permis de s’en rendre compte. Les constructeurs de 1 665 ont vraisemblablement conservé aussi par ailleurs les anciennes divisions. Ces demi colonnes recevaient les doubleaux des bas côtés ; leurs chapiteaux d'une exécution soignée se composent de crochets légèrement épanouis se détachant en forte saillie sur la corbeille ; une feuille de chêne sépare chaque crochet. La corbeille, au lieu de prendre la forme circulaire, avance en éperon pour suivre le tracé du tailloir qui présente également cette disposition. Elle se raccorde à celui-ci par un cavet, une baguette et un listel. Un bandeau, un quart de rond et un cavet, tels sont les éléments constitutifs du tailloir, dont cette saillie médiane permet de donner plus d'assiette aux nervures. Cette forme cependant n’est pas d'un usage très répandu. Elle se retrouve à plusieurs tailloirs de Saint-Jacques de Compiègne.

Quelques arrachements de nervures au profil du xv“ siècle se détachent sur l’un des tailloirs.

Une chapelle voûtée qui contenait les reliques et qu’on appelait pour cette raison la trésorerie s’ouvrait sur cette partie des bas cotés. Une armoire de chêne, ornée de peintures et de dorures et fermée de deux grilles aux armes des donateurs Ferry de Crouy et Lamberte de Brimeu renfermait le précieux dépôt. La trésorerie, démolie dans le courant du xix" siècle pour faire place à la sacristie actuelle passait pour avoir été construite au xv' siècle. Le dessin de Duthoit, publié par M. Gallet (i) est à trop faible échelle pour confirmer ou détruire cette tradition. Remarquons cependant que la construction appartenait à l’époque gothique. Deux fenêtres jumelles en tiers point, encadrées d’archivoltes en éclairaient le pignon droit, dont deux contreforts amortis en batière renforçaient les angles.

Une seconde chapelle élevée sans doute dans l’axe du monument, puisqu’elle était consacrée à la Vierge a complètement disparu.

Dans les parties basses de la nef, moins maltraitées peut-être par l’incendie, on relève en dehors du portail des restes assez importants de l’ancienne église. La première travée de gauche qui sert de base au clocher est demeurée intacte : elle s’ouvre sur la nef par une grande arcade formée d’un bandeau entre deux tores, encadrée du côté de la nef par une double achivolte torique et du côté extérieur d'une seule archivolte, rehaussée elle aussi, d'un tore. Deux demi colonnes avec chapiteaux du même style, sinon du même dessin que ceux du choeur, reçoivent les retombées de la grande arcade. Les bases sont ornées de deux tores superposés sans gorge, et de griffes. Une voûte d’ogive dont le profil se compose d’un gros boudin en amande dégagé entre deux cavets couvre cette travée. Des culots très simplement moulurés reçoivent les quatre branches d’ogives. Le clocher aujourd'hui hors œuvre n’a plus d’autre ouverture que la grande arcade qui le fait communiquer à la nef.

La première travée de la nef est assez bien délimitée par deux puissants dosserets, armés de demi colonnes sur leurs faces et de colonnettes à leurs angles ; ils supportaient un doubleau et servaient à étresillonner les deux clochers. Dans les angles, entre le mur et les dosserets, les colonnettes montent jusqu’à la voûte ; elles recevaient les ogives.

A droite, le départ d’une grande arcade et son chapiteau noyés dans la maçonnerie, et dans les parties hautes de l’église, de chaque côté, les piédroits décorés

(x) E. Gallet. Recherches pour servir à l’histoire d'un grand village. Quelques notes et documents sur Longpré-les-Corps-Saints ; premier fascicule. Amiens. 1898, in-40, p. 11. (L’ouvrage n’a pas été continué.)

d’un boudin du triforium, donnent l’idée de ce que pouvait être le monument. Il avait une grande hauteur, car les colonnettes très élevées pourtant, qui recevaient les ogives ont été coupées au-dessous de leurs chapiteaux.

L’auteur anonyme d'une description manuscrite citée par M. Gallet parle d'une double galerie qui faisait le tour de l'église. Ces belles proportions, le grand espace libre qui occupe l’intervalle entre le sommet de la grande arcade et le triforium permettent en effet d’admettre qu’il y avait au-dessous du triforium une tribune, comme dans les plus grandes constructions gothiques.

A l’extérieur, le grand portail est la seule partie qui mérite de nous retenir. Il s'ouvre dans l’axe de l’église. Sous un grand arc en tiers point composé d'un double rang de claveaux se développe une arcade formant première archivolte et assez profonde pour constituer une sorte de porche. Son arête extérieure est bordée d’un tore qui retombe de chaque côté sur une colonnette. Quatre autres archivoltes encadrent le tympan; la deuxième est rehaussée d’une course de feuillage, interrompue à la clef par une tête d’homme. Les feuilles d'un beau dessin s’enlèvent en forte saillie ; chaque feuille correspond à un claveau. Les trois autres archivoltes, plus sobrement traitées, se composent de gorges profondes et de tores. Huit colonnettes reçoivent les retombées des quatre archivoltes. Sur la corbeille évasée des chapiteaux se détachent de jolis crochets aux pointes recourbées. Les bases des colonnettes sont modernes.

Le tympan consacré à la Vierge comprend deux registres. Le premier repose sur une frise ornée de feuillages qui court au-dessus du linteau, le second s’appuie sur une tablette qui olfre une décoration végétale analogue. Dans le registre inférieur, voici à droite du spectateur la mort de la Vierge et à gauche son ensevelissement. Cette dernière scène, dans laquelle des anges soutiennent avec respect le drap où repose la mère du Sauveur fut un des thèmes favoris de nos vieux imagiers, et tout le monde connait l’admirable tympan de Notre-Dame de Paris, chef-d’œuvre de l'art du moyen âge qui retrace le même sujet. A Longpré, c'est avec peine qu’on reconstitue les deux scènes, tant les ligures sont mutilées. On retrouve bien de chaque côté le lit mortuaire semé de quatre feuilles, mais les statues sont privées de leurs bras et de leur tête, quelques fragments d'ailes permettent seulement de reconnaître les anges. La scène supérieure qui représente le couronnement de la Vierge fut moins maltraitée. Le Christ couronne sa mère ; des anges agenouillés complètent le groupe. Cet ensemble devait former un tout harmonieux. La sculpture dépourvue d’aftectation et de recherche aurait peut-être,

sans toutes ces mutilations, permis de classer le portail de Longpré, sinon en

première, du moins en très bonne place parmi les œuvres du xme siècle.

Au trumeau s’adosse une statue de la Vierge ; sur son bras gauche qui portait

l’enfant Jésus se relève un pan du manteau ; les pieds reposent sur un socle que

soutiennent deux animaux affrontés, sortes de dragons ailés.

Le linteau sur lequel est peinte une litre funèbre aux armes de Louvencourt, — une fasce chargée de trois merlettes et accompagnée de trois croissants, — à demi effacée, s'appuie sur deux consoles relancées après coup, comme l’indique le caractère de la sculpture : les deux angelots qui les décorent ne sont pas antérieurs au xv' siècle.

Ce qui subsiste de l’ancienne façade, c’est-à-dire le grand portail, appartient-il à l'église construite par Aléaume vers 1190? je ne le pense pas. Si dans les fragments de l’intérieur de l’église que nous avons analysés, certains vestiges font songer à la manière architecturale qui prévalait durant la fin du xu' siècle, il

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parait impossible d’attribuer cette date au portail. La sculpture, les moulures, la forme des chapiteaux sont autant de caractères qui décèlent une œuvre du premier quart du xme siècle.

Un croquis de Duthoit (i) donne une idée de la façade avant les grands travaux de 1826. Deux clochers l’encadraient. Une grande fenêtre en tiers point, composée de quatre formes, présentait au-dessus du portail central un grand développement, occupant tout l’espace libre entre les contreforts des deux clochers. Cette fenêtre, au commencement du dernier siècle, était aveuglée et le moyen âge ne l’avait certainement pas conçue telle que nous l’a rendue le crayon de Duthoit.

Deux petits portails encadrés par de grands arcs en tiers point s’ouvraient dans les tours des clochers et donnaient accès dans les bas côtés. Quand Duthoit composa son dessin, ces deux portails étaient aveuglés. Du petit clocher, complètement rasé depuis, il ne restait déjà, à cette époque, que le pan de mur en façade.

C’est de l’extérieur par deux petits escaliers qui donnaient autrefois dans les bas côtés, qu'on descend aujourd'hui dans la crypte, grande chapelle rectangulaire voûtée en plein cintre; elle offre peu d’intérêt et sa voûte fut refaite à différentes reprises. Le sépulcre en pierre, du xvie siècle, qui garnit un des murs, ne présente aucune valeur archéologique.

L’intérieur de l’église renfermait, il y a quelques mois encore, derrière le maître-autel un rétable monumental Louis XIV, orné de colonnes torses. Le tableau fort médiocre, composé en l’honneur de saint Martin, qui en occupait le centre, a été conservé. Ce rétable provenait de l’église des Carmes d’Abbeville.

Mais le joyau de Longpré est une statuette-reliquaire du xvi° siècle en bois sculpté, recouvert de lames d'argent. Elle représente saint Christophe armé d’un long bâton, portant sur ses épaules son divin fardeau. Les draperies cassées à petits plis, les attitudes violentes et contournées, les physionomies aux traits creusés, voilà suivant M. P. Vitry (2) autant de caractères d’une partie de l'école flamande, caractères qui s’exagèrent encore en passant dans la sculpture allemande- Le saint Christophe de Longpré rappelle un peu celui de Verneuil, mais avec plus d’exagération dans l’attitude, dans la cassure des plis du manteau, et semblerait déceler un travail allemand. Cette œuvre curieuse et intéressante, publiée déjà par les Antiquaires de Picardie, figura en 1900 à l’exposition du petit Palais.

MÉRELESSART

L'église de Mérelessart, en moellon blanc, appartient à l’époque flamboyante comme l’indique le remplage de ses fenêtres. Elle comprend un chevet plat, ce qui est exceptionnel dans la région où presque toutes les églises de la fin de la période gothique ont leur sanctuaire terminé par trois pans coupés. Agrandie dans le courant du xix" siècle, elle possède aujourd’hui une nef avec deux bas côtés. La restauration, bien dirigée, a conservé à ce petit monument une parfaite homogénéité de style.

Un bas-relief en pierre, sans doute un rétable, orne un des côtés du chœur !

(1) M. E. Gallet, dans l’ouvrage cité, a publié ce dessin de Duthoit.

(2) P. Vitry. Michel Colombe et la sculpture française de son temps. Paris, 1901, in-8°, p. 265.

L’artiste y a représenté la Nativité. Quatre petits anges caressent l'enfant Jésus couché dans une sorte de berceau autour duquel quatre autres personnages, le donateur la donatrice, la Vierge et saint Joseph sont également agenouillés. Derrière le donateur vêtu d'une sorte de houppelande aux larges manches, on aperçoit un jeune garçon, et derrière la donatrice, deux filles. Sur la robe de la femme, aux manches très évasées, se détache un chapelet. Deux saints debout, les patrons des châtelains, l’un en costume militaire, casqué et cuirassé, l'autre en costume d’évêque avec la mitre et la crosse, assistent les donateurs. Le bœuf et l’âne, leurs deux têtes placées exactement l'une au-dessus de l’autre, partagent la scène en deux parties égalés. Dans le fond s'élève un portique classique au sommet duquel quatre petits personnages, groupés deux par deux et causant ensemble, montrent leurs têtes. Deux anges soutiennent un cartouche où est inscrit: gloria in excelsis Deo.

Deux pilastres ornés de niches qui abritent des anges debout reposent sur un large soubassement. Celui-ci comprend deux panneaux. Le panneau inférieur

constituant une sorte de console est orné d’un

cartouche, de têtes de poisson stylisées et de rinceaux au milieu desquels se trouve la date de 1612. Le second registre, simplement mouluré, porte à ses deux extrémités deux blasons : celui du donateur : Le Normand de Tronville, seigneur de Mérelessart, — de sinople au lion d’argent (1), — et celui de sa femme, — d’azur, à la fasce d’argent, accompagnée de trois étoiles d'or, suivant Villers-Rousseville, et d’argent suivant Haudicquer de Blancourt, — qui est Mareuil.

Les pilastres terminés par des chapiteaux à volutes soutiennent un entablement qui porte

Mérelessart. — Fonts baptismaux'.

cette inscription : La • Nativité • de • Nostre • Seigneur ■ Iesu. Un père éternel, le globe terrestre à la main, et des anges musiciens occupent ce fronton supérieur.

L’exécution de toutes ces figures n'est pas sans finesse; le petit groupe des anges et de l’enfant Jésus notamment est traité avec une certaine naïveté; mais quelle extrême pauvreté présente la composition du sujet! Tous les personnages, groupés avec une régularité désolante ont les mêmes attitudes et font les mêmes gestes.

Les fonts baptismaux en pierre dure consistent en une cuve ronde supportée

par un pilier cylindrique. Un petit socle composé d un biseau et d un bandeau

leur servent de base. Quatre petites colonnettes sont appliquées contre la cuve. Elles reposent sur de petites consoles qui se profilent en un cavet entre deux quarts de rond. Les chapiteaux privés de toute décoration et les tailloirs arrondis de ces petites colonnettes décèlent un travail normand ; une petite piscine allongée est accolée au pied de ces fonts qui datent du xme siècle. L église de Sains possède des fonts baptismaux du même type, mais plus anciens (2).

(1) L. E. de la Gorgue-Rosny. Recherches généalogiques sur les comtés de Ponthieu, de Boulogne, de Guines et pays circonvoisins. Boulogne, 1875, 3 vol. in-8°, t. II, n° 1071.

(2) C. Enlart. Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picarde. Amiens et Paris, 1895 in-40, p. 44.

VIEULAINES

La paroisse de Vieulaines est une annexe de celle de Fontaine-sur-Somme. Sa petite église, aux gracieuses proportions, présente certains détails intéressants. Elle se compose d’une nef et d'un choeur à pans coupés. Un petit clocher s’élève dans l’axe. Deux portes sont ouvertes l’une sur la façade, l'autre sur le côté nord. Deux moulures, l’une torique, l’autre prismatique, et une archivolte dont la gorge est ornée de rinceaux encadrent la porte principale. La porte latérale plus petite, que surmonte une petite niche en anse de panier avec archivolte, offre une décoration analogue : trois moulures prismatiques et une archivolte.

La disposition de la porte latérale, percée dans une même travée qu’une fenêtre et à sa gauche, près d’un contrefort, fait penser au joli portail de Liercourt.

La nef paraît antérieure au chœur :

le raccord est visible à la corniche. Le style des deux parties de l'édifice offre aussi quelques différences. A la nef, les fenêtres ont des archivoltes à arrêts horizontaux ; à la première travée du chœur, du côté du midi, les retours se prolongent et réunissent deux fenêtres. La construction des contreforts est particulièrement curieuse. A la nef, un simple talus les amortit, mais au chœur, ils présentent les formes les plus variées; les uns ont ce chaperon en contre-courbe qu’on retrouve dans notre canton, à Limeux et à Bellifontaine, d’autres sont en batière allongée, légèrement concave, avec de petits ornements gravés en creux sur les faces, d’autres se terminent par deux entablements superposés, séparés et couronnés par des moulures. Poussant très loin sa fantaisie, le constructeur a. sculpté au sommet de l’archivolte d’une fenêtre, un ciboire, un ostensoir, un manipule et un missel.

Je daterai la nef du courant du xvi' siècle et le chœur de l’extrême fin du même siècle, ou mieux encore, du commencement du xvn'.

Le bénitier, œuvre du xv“ ou du xvt' siècle, est le diminutif de certains fonts baptismaux et appartient au même style que les fonts d’Huppy et de Bellifontaine. Un calice surmonté de l’hostie, des losanges avec des quatre-feuilles, meublent l'intérieur de l’arcature trilobée qui garnit chacune des faces. Une petite base octogonale rehaussée d'entrelacs repose sur un socle carré; la tablette comprend deux tores et un bandeau décoré de palmettes.

Vieulaines. — Bénitier.

WIRY-AU-MONT

L’église de Wiry-au-Mont conserve un chœur à pans coupés et une nef qui remontent au xme siècle. Un grand arc en tiers point sépare les deux parties de ce petit édifice. Le mur du nord, seul ancien, a un mètre environ d’épaisseur. Il est ouvert de petites fenêtres ébrasées, en plein cintre, aux arêtes biseautés à l’extérieur.

Les fenêtres du chœur, agrandies après coup, n’ont aucun caractère. Dans le mur du fond, un grand arc de décharge, noyé dans la maçonnerie, abritait peut-être un sépulcre, comme à Allery.

Une piscine, amortie par un arc en plein cintre, s’ouvre à droite dans la travée oblique.

Tout le mur sud du chœur présentait, il y a quelques années encore, deux enfeux qui abritaient des sépultures.

Deux chapiteaux, montés sur de longues colonnettes, ornent les murs du chœur. Deux autres, d'un même style et logés dans les angles du chœur et du grand arc qui sépare le chœur de la nef, reposaient également sans doute sur des colonnettes semblables. Leur décoration se compose de larges feuilles traitées en méplat, aux extrémités légèrement recourbées; sur l'un d’eux de petites feuilles se détachent en relief au pied des grandes feuilles. Des tailloirs arrondis donnent un caractère normand à cette sculpture qui appartient au commencement du xmc siècle.

Une charpente en bois décrit une courbe en tiers point. Les sablières sculptées portent l'inscription suivante en caractères gothiques :

jÜ'an mif cÇirçcq cn)<5 au mois bc octobre fcc a6itano bc cficcfc yiffc ont fait faire ccetc cavpentevic. (i)

En face, une seconde inscription rappelle que l’église fut réparée en 1810.

Les fonts baptismaux, creusés dant un massif rectangle de grès, se composent d’une tablette profilée en un bandeau surmonté d un tore, qui repose sur une cuve arrondie, cantonnée à chacun de ses angles d un faisceau de trois colonnettes. Les chapiteaux sont décorés de feuilles de plantin et les bases attiques reposent sur un socle pris lui-même dans le bloc de pierre. Ces fonts qui présentent les mêmes dispositions que ceux de Buleux datent de la deuxième moitié du xne siècle.

Ph. DES FORTS.

(i) Cette inscription a déjà été publiée par M. Macqueron. Les charpentes en bois sculpté dans les églises du xvi° siècle, (Congrès archéologique d’Abbeville, Paris et Caen, 1895, in-8° p. 370).

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