‹ La Picardie historique et monumentale (volume 3)Chapitre 49 sur 79 · CANTON DE RUE · texte numérisé non relu

CANTON DE RUE

NOTICES par M. Roger RODIÈRE

RUE

Ii. ne saurait entrer dans mes intentions de refaire ici l’histoire de la ville de Rue. Je n'ai pas sous la main les matériaux nécessaires. Plusieurs ouvrages, de valeur diverse, ont d'ailleurs été déjà publiés sur celte petite ville (i).

Je me bornerai donc à décrire ses monuments, et, en première ligne, la belle chapelle du St-Esprit, joyau du Ponthieu et chef-d'œuvre de l’art gothique à son déclin.

On connaît la fable qui veut que « le premier comte de Ponthieu » ait fondé trois villes: Waben, qu’il dédia à Dieu le Père; Abbeville, à Dieu le Fils; et Rue, au St-Esprit. Sans nous arrêter à ces légendes, constatons que, de temps immémorial, Rue est sous le patronage de la troisième personne de la Sainte Trinité.

L’importance de Rue date au moins du xnc siècle; au xiu° (1210), celte ville est érigée en commune. Favorisée par les Comtes de Ponthieu, qui habitaient le château voisin du Gard, la ville devient commerçante ; les pèlerinages, les salines, la mer qui remonte le cours de la Maye, lui donnent une réelle prospérité. Elle s’entoure de murailles, avec les trois portes de la Grève (ou Porte Basse), de Becquerel, et la Porte Neuve (2). Mais la guerre de Cent Ans vient ruiner la petite cité, prise et reprise plusieurs fois par les deux partis (3). Le concours des pèlerins et la munificence de Louis XI la relèvent un peu vers la fin du xv1 siècle; la Ligue l'abat de nouveau. Au xvn“ siècle, après le traité d Aix-la-Chapelle qui détruit ses remparts, ce n est plus qu un bourg. L industrie modetne lui a rendu quelque ombre de sa prospérité du Moyen-âge.

CHAPELLE DU SAINT-ESPRIT Historique

La paroisse de Rue est dédiée à saint Wulphy, qu'on dit avoir été curé de ce

, t ) Citons seulement les principaux : Prarond, Notices historiques, topographiques et archéologiques sur l'arrondissement d' Abbeville, tome II. Canton Je Nue: Abbeville, 1856, in-12, pp. 17-129. - Fl. In», Histoire civile, politique et religieuse Je la ville de Rue et du pars du Marquenterre : Abbeville, 1860, in-12, 422 pp. — Darsv, Notes historiques sur la ville de Rue : Revue la Picardie, 187S-1879. environ 80 pages, in-8" (excellent travail). — Sur la chapelle du Saint-Esprit, consulter spécialement : Louis-Adrien Blier, curé de Rue, Histoire du Crucifix miraculeux, honoré dans la chapelle du Saint-Esprit de la ville de Rue, etc. ; in-24, 1778, réimpr. Amiens, 1855, 24 pp. — H. Dusevel, La Chapelle du Saint-Esprit de Rjte, sa restauration et ses souvenirs-. Revue La Picardie, 1867! pp. 385-402. — Abbé Leclercq, Notice sur le Pèlerinage du Saint-Esprit à Rue ; Abbeville, 1888, in-18, 48 pp. — Abbé Gosselin, Rue et 1e Pèlerinage du Saint-Esprit-, Abbeville, 1894,10-18, 117 pp. J'ai énormément emprunté, dans les pages qui vont suivre, à cette très bonne et substantielle notice, qui est ce que 1 on a écrit de mieux sur Rue et sur sa chapelle.

(z) On montre encore l'emplacement de ces portes, dont il reste seulement quelques pans de mur informes. Les remparts sont rasés depuis 1668.

(3) En 1345 par Philippe de Valois; en 1346 par Edouard III, au lendemain de Crécy ; en 13O1, cédée aux Anglais par le traité de Brétigny ; en 1369 reprise par Chàtilkm ; en 1422, Jacques d'Harcourt la soumet à Charles Vit ; mais les Anglais la reprennent En mai i435, surprise de la ville par les Français. - 1444-45, siège par la garnison anglaise du Crotoy, etc., etc.

lieu dans le vnc siècle (i). Au commencement du xn% l’an iioi selon la légende, un habitant de Rue, se promenant sur la grève à marée basse, trouva dans une barque échouée, sans rames ni voilure, une image sculptée du Sauveur.

« Un Christ plus grand que nature, d'un merveilleux travail, était étendu sur les bancs des rameurs, les deux bras reposant sur les côtés de la nacelle. Il était attaché à la croix par quatre clous, les pieds s’y trouvant fixés séparément. La tète, dépourvue de la couronne d'épines, était inclinée du côté droit ; et, quoique l’artiste eût représenté le Sauveur déjà mort, la peinture dont le bois était couvert avait conservé à la figure un léger incarnat. La barbe était fourchue; la chevelure longue, à la nazaréenne, flottait de droite et de gauche sur les deux épaules. A l’exception d'un voile qui le recouvrait depuis les reins jusqu’aux genoux, le corps était dépouille de tout vêtement. Enfin, de l’ensemble de la figure et de l’attitude du Christ s’échappait un je ne sais quoi qui forçait la vénération et attirait la piété (2). ».

Je passe rapidement sur les circonstances merveilleuses dont se pare cette inventio : le Crucifix est de la main de Nicodème; conservé pieusement à Jérusalem, il est embarqué par un chrétien de Palestine, pour fuir la persécution du « Calyphe de Babylone », ainsi que deux autres croix de même origine, dont l'une va aborder à Lucques, l'autre à Divcs (3). Quant à celle de Rue, elle est reçue par les habitants avec des transports d’allégresse. La ville se consacre à son culte. Les Abbevillois, jaloux du concours des pèlerins, obtiennent du Parlement de Paris (deux cents ans avant qu'il fût fondé ?), un arrêt qui dépossède Rue de son trésor au profit de la capitale du Comté. Mais vainement des chevaux sont attelés au char qui doit entraîner la sainte image vers Abbeville ; « à un jet de pierre hors la ville » de Pue, une force miraculeuse entrave les roues et paralyse bêtes et gens ; le chariot ne peut avancer. Rue triomphe et garde son précieux dépôt.

Quoiqu'il en soit de ces traditions, — fleurs qui émaillent le jardin de l'histoire, légendes qui exaltaient la foi forte et naïve de nos pères, — il est certain que l'on a vénéré à Rue jusqu'à la Révolution un grand Christ du x 1 r siècle, et que l essor de prospérité du siècle suivant est dû, en majeure partie, aux pèlerinages et aux fondations occasionnés par la présence de cette sainte image. Par une étrange confusion, ce Crucifix est connu, de temps immémorial, sous le nom de Saint-Esprit.

En 1207, un seul prêtre ne suffisant plus pour le service de la paroisse, l’évêque Richard de Gerberoy divise la cure de Rue en quatre portions, dites de Saint-Wulphy, du Saint-Esprit, de Saint-Jean des Marais et de Beauvoir-Lannoy.

Les peuples accourent en foule autour de la croix miraculeuse ; les miracles foisonnent. Les princes et les grands entraînent les populations par leur exemple :

11) T. 'existence de ce saint personnage a été révoquée en doute par Dom Germain Morin, qui veut l'identifier avec saint Walfroy. Cf. mes Corps Saints de Montreuil , pp. 34 à 3g.

(2) Abbé Gosselin, Rue et le Pèlerinage du Saint-Esprit, p. 26. Le docte chanoine a traduit Malbrancq, qui nous a conservé un dessin du Crucifix et le décrit en ces termes : * Caput coronà spineà nudatum inflectit in dextrum latus ritu mortuorum : attamen faciès perstat rubicunda. Capilli longius latiusque expanduntur in tergum et utrnmque humerum, barba furcata. Denique ipsa physionomia et corporis habitudo quidpiam spirat divine cultu venerandum. Non solum manus, sed etiam pedes clavis duobus separatim figuntur, et argento incrustantur, alioqui forsan frequentioribus advenarum osculis jam fuissent obtriti. N’udum omnino corpus; excepta parte media, ab umbilieo seu renibus ad usque genua, quam tegit lineum vélum smaragdis, saphiris, et aliis preciosis gemmis divcs *. [De Morin is, t. II, p. 629).

(3) M. Gosselin montre très bien (p. 32), qu’il n’y a rien de commun au point de vue archéologique, entre les crucifix de Dives, tic T.ucques et de Rue,

les comtes de Ponthieu d'abord, puis les rois d’Angleterre durant la guerre de Cent Ans. En 1437, Philippe le Bon vient au Saint-Esprit en pèlerinage (1). En 1440, Isabeau de Portugal, troisième femme de ce duc, en fait autant ; cette princesse est restée populaire à Rue ; sa statue, connue sous le nom de Baubau de Rue , orne la chapelle. La tradition lui attribue la construction de l’édifice actuel, dont les caractères architectoniques correspondent certainement à cette époque. Quoiqu’il en soit, il est certain qu'elle fonda une messe perpétuelle et donna des vases sacrés et des ornements brodés à ses armes (2).

On sait aussi que Louis XI prit une part considérable à l’achèvement de la chapelle ; ce roi aussi dévot qu'habile vint maintes fois vénérer le Saint-Esprit de Rue; en 1476, il confirma les privilèges de la commune, et peu après, «considérant que c’était par la grâce du Saint-Esprit qu’il était complètement venu à bout de ses entreprises, en dépit des trahisons, machinations et conspirations de ses ennemis », il affranchit les habitants de toute imposition de guerre (3). En mai 1480, il donna à la Chapelle la terre et seigneurie de Laviers (4), qui jusqu'en 178g composa son principal revenu.

Il n’est pas possible de reconnaître, dans la Chapelle du Saint-Esprit, les parties qui sont dues à Louis XI de celles qu'éleva Isabeau de Portugal ; pour les édifices du xve siècle, on le sait, il n’en va pas comme de ceux des xiie et xme ; le style est beaucoup plus uniforme et moins variable, et les antiquaires les plus sagaces ne peuvent dire, à l’inspection d’un monument, s’il date du commencement ou de la fin du siècle. Ce qui est certain, c’est que le royal bâtisseur de Notre-Dame de Cléry contribua puissamment aussi à la construction de la chapelle de Rue.

Les travaux continuèrent encore jusque dans le cours du xvie siècle, puisque la Trésorerie, qui seule porte sa date, a été commencée en i5oi (ou i5o6?) et « parfaicte » en 1514. C’est au règne du bon roi Louis XII que se termine la période heureuse des annales de notre monument.

Dans la seconde moitié du xviB siècle, Rue est en proie aux guerres religieuses. La ville tient d’abord pour la Ligue, sous le commandement du seigneur de Hamel-Bellenglise et du capitaine Grubault ; mais le 17 novembre i5gi, elle est surprise par les troupes royalistes de Charles d’Humières. On ne voit cependant pas que cette bande huguenote ait pillé le trésor ni profané le saint lieu. C’est en vain, l’année suivante, que le prince de Parme et ses Espagnols assiègent la place ; elle ne se rend pas (5).

Au xviie siècle, la chapelle était administrée par un Trésorier ; M. Darsy a publié (6) le très curieux procès-verbal d’institution de Louis Godde, prêtre, comme trésorier, en date du i5 janvier 1689; cet acte montre quelle était encore, à cette époque, l'importance du pèlerinage.

Cent ans plus tard venaient les mauvais jours; Florentin Lefils, peu suspect de tendresse pour l’Eglise et l’ancien régime, a stigmatisé énergiquement les méfaits des Jacobins de l’endroit : (7) «... Les pioches, les marteaux, les pierres, les cordes devinrent des instruments de destruction entre les mains de forcenés qui se ruèrent

(1) Voir le détail des offrandes qu’il y fit, d’après les comptes de sa dépense. (Gosselin, op. cit., p. 55'.

(2) Cf. ibid, p. 56-57.

(3) Ibid- P- 59-

(4) Lettres publiées par Darsy, La Picardie, i8;q, p. 73.

(5) Cf. Prarond, La Ligue à Abbeville, Mém. de la Soc. d’Emul. d’Abbeville, 1867-68, pp. 384, 446.

(6) Loc. cit., 1879, p. 76.

(7) Hist . de Rue , p. 366.

sur l'église, sur les couvents, sur la chapelle du Saint-Esprit, l’illustration et la gloire du pays; on pilla les reliques, on mutila les statuettes, on traîna l’image des saints dans la boue ; les cloches furent descendues et brisées... ». En novembre ou décembre 1793, des dragons, aux ordres « d'un iconoclaste proconsul » — évidemment André Dumont — vinrent d’Abbeville saccager l’église et mettre en pièces le crucifix. L’un d’eux donna en cachette à une bonne hôtelière de Rue, M"" Dupont, la main droite et l’avant-bras de la sainte image. M"1' Dupont rendit plus tard cette relique à la paroisse. C’est tout ce qui reste aujourd'hui de la croix miraculeuse.

T. 'église Saint-Wulphy, dévastée par les révolutionnaires, effondrée à demi en 1798, resta à l’état de ruine jusque vers 1826; on la démolit alors. En attendant, et dès avant le Concordat, le culte se célébrait dans la chapelle du Saint-Esprit. Mais le vénérable et charmant édifice avait beaucoup souffert ; les voûtes étaient disjointes, les toits percés, les sculptures branlantes ; tout menaçait de s’effondrer. I.’abbé Gaudefroy, doyen de Rue depuis 1827, et quelques antiquaires multiplièrent les démarches pour arracher ce joyau à la destruction imminente; le Conseil général de la Somme vota un secours en 1 838 ; le gouvernement s’y intéressa également. En mai 1840, on commença la restauration extérieure, la plus urgente ; le portail, le clocheton, les pinacles, les contreforts et les fenêtres furent réparés en cinq ans. De 1847 à 1 85 1 , on s'attacha à la réfection intérieure, beaucoup plus délicate et plus difficile ; l’architecte Daniel Ramée (pour racheter peut-être la destruction du beffroi de Péronne, forfait artistique qui pèsera éternellement sur sa mémoire) fit de son mieux pour sauvegarder la chapelle de Rue ; mais le principal honneur de cet excellent travail revient aux ouvriers de l'entrepreneur, M. Vast. « C’est surtout », dit Dusevel, « dans la chapelle proprement dite que l’on peut se faire une juste idée de l'incontestable habileté des ouvriers employés à la restauration de l'édifice. La voûte sculptée de la haute nef 11e tenant plus, elle a été démontée en totalité, puis remontée avec tant d'intelligence, d’attention et de soin, qu’elle semble n’avoir jamais été déposée, n’avoir jamais quitté sa place. Cependant grande était la difficulté de conserver intacts les divers compartiments de cette admirable voûte, ses cordons frangés, ses curieux pendentifs, ses nombreux écussons. Il fallait, pour entreprendre un ouvrage aussi hardi, un grand amour de 1 art, un généreux dévoûment envers cet intéressant édifice. Pendant toute la durée des travaux, le vénérable M. Gaudefroy déploya un zèle aussi actif qu’éclairé. Il surveillait les ouvriers, il les encourageait sans cesse de ses paroles, et au besoin, de sa bourse. Ainsi, il parvint à obtenir de ces hommes laborieux un travail assidu; ainsi fut complètement sauvée cette voûte, l'une des plus riches et des mieux ornées qui existent en France » (1).

Dusevel pouvait écrire : « La riche chapelle de Rue est enfin sauvée ! ». — Depuis lors, elle n’a plus exigé que les dépenses courantes d'entretien ; espérons que longtemps encore elle montrera à nos descendants un des plus jolis modèles de l’art flamboyant dans nos contrées.

Description

Extérieur. — Autrefois adossée à l’ancienne église disparue, la chapelle du Saint-Esprit n'a qu'une seule façade, vers le Nord, plus le mur de l’Ouest, mais

(1) Dusevel, Picardie , 1867. p. 392. — Abbé Gosselin, op. cit„ p. 112.

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HISTORIQUE ET MONUME

RUE

Chapelle ila . Va ml Esprit . Contai! principal

celui-ci, tourné vers une rue étroite et sombre, n’a pas été orné. Je n’ai donc à décrire ici que la façade Nord.

Cette façade est admirable. Elle se compose de trois parties : une première travée occidentale (la Trésorerie) — puis le portail — et enfin les trois travées de la chapelle proprement dite.

I. — Le portail est en tiers-point, à tympan plein et sculpté. Ses deux portes basses, en anse de panier, sont séparées par un trumeau à pans coupés, sillonné verticalement de filets prismatiques qui le divisent en six compartiments ; deux de ces panneaux, tournés vers l’intérieur, ne sont ornés que de feuillages; les quatre autres sont garnis de niches avec dais en accolade surélevée, à meneaux, pinacles, feuilles de chou frisé. Dans ces niches, on voit les statuettes des quatre Evangélistes refaites par Duthoit, et accompagnées de leurs attributs traditionnels. Au-dessus des pointes des pinacles, le trumeau se couronne d’un beau chapiteau hexagone, à gros feuillages très déchiquetés, supportant une Vierge-Mère, œuvre de Duthoit déjà mutilée par les écoliers qui prennent leurs ébats devant la chapelle (i). Derrière cette statue se raccordent les arcs surbaissés des deux portes basses. Au-dessus de la Vierge, s’élève un dais hexagonal, dont la petite voûte est fort intéressante : dix pendentifs très saillants, dont un grand, quatre moyens et cinq petits, ornent les retombées de ses nervures ; six arcs en accolade s’ouvrent sur les faces, avec feuilles de chou aux rampants et remplages flamboyants. Une belle flèche fort élevée, à plusieurs étages couverts de crochets sur les rampants et de fenêtres à meneaux sur les faces, domine le tout. Cette flèche, le linteau, les dais et socles des niches sont anciens et sans retouches, ainsi que toute la voussure.

Les deux arcs, en anse de panier, des portes sont sculptés de feuillages et de nervures entremêlés d'oiseaux variés — œuvres de Duthoit. — Ces arcs reposent sur deux colonnettes, ou, pour mieux dire, sur deux filets prismatiques à- chapiteau, figurant un arc en accolade à sa partie supérieure. Un petit chien repose à la pointe de l’accolade sur le chapiteau de droite ; sur celui de gauche il n'y a aucune figure.

A la hauteur de la tête de la Vierge règne le linteau du portail, largement sculpté de gros feuillages déchiquetés comme ceux du chapiteau du trumeau; deux tores parsemés d’arabesques encadrent ce linteau.

Le tympan est divisé en deux parties, dans le sens vertical, par le grand pinacle du dais de la Vierge; il est orné de deux étages de niches, — savoir quatre niches à la base, alignées sur le linteau ; deux, plus deux écoinçons latéraux, à l’étage supérieur ; — et enfin une septième niche au-dessus de la pointe de la flèche. Les dais de ces niches sont peu saillants, à trois pans, à arcs en accolade. Quatre filets prismatiques, s’élevant perpendiculairement du linteau à la voussure, séparent et circonscrivent les niches.

Les dais abritent des groupes en bas-reliefs, tous refaits par Duthoit et représentant les sept Douleurs de la Vierge. En voici l’énumération succincte, en commençant par le bas, à gauche du spectateur : Présentation de Jésus au Temple — Fuite en Egypte — Jésus au milieu des docteurs (2), — le Christ en croix — la Mise au tombeau. La septième niche, qui sert de couronnement au grand dais du trumeau, contient l’image de Notre-Dame de Pitié ; les trois croix sont à l’arrière-plan ; la mère de douleur est assise sur les rochers du Mont-Calvaire, parmi lesquels on distingue trois têtes de mort.

(1) La tète de l’Enfant est brisée, avec une grande partie de son corps.

(2) Dans les deux scènes où figure le temple de Jérusalem, Duthoit en a fait un édifice d’ordre corinthien.

Les écoinçons du deuxième rang de niches, limités par la courbe de l'arc du portail, sont occupés par les statuettes agenouillées de Louis XI et d’Isabeau de Portugal.

Tout cela est neuf ou restauré, avec goût d'ailleurs, et plût à Dieu que nous n'ayons pas, en Picardie, d’autres restaurations à enregistrer ! Mais la voussure, qui n'a pas été retouchée, mérite plus d'attention. Cette voussure est double ou composée de deux rangs de niches avec groupes qui seraient bien conservés si on n’en avait coupé toutes les têtes en 1793. Tous les sujets sont empruntés à la Passion du Christ, plusieurs font double emploi avec ceux du tympan. J’ai lu, avec surprise, que la plupart de ces scènes étaient indéchiffrables (1). Sauf une seule, je crois bien les avoir identifiées sans difficulté.

On compte en tout 24 niches, dont huit — les quatre en bas de chaque côté

— ornent les éperons qui flanquent le portail, et paraissent avoir toujours été vides. Les seize dais de la voussure abritent successivement, en commençant par la dextre héraldique ou la gauche du spectateur, les sujets qui suivent :

Première voussure : Lavement des pieds — Prière au jardin des Oliviers ■ — Baiser de Judas — Jésus arrêté par les soldats — Jésus devant Caïphe — Flagellation

— Le Christ devant Pilate — Portement de croix.

Deuxième voussure : Jésus dépouillé de ses vêtements — Scène indistincte — Jésus mis en croix — Mise au tombeau — Thomas à genoux devant le Christ — Les disciples d'Emmaüs — Descente aux limbes — Résurrection.

Le portail est flanqué de deux contreforts en éperon semi-hexagone. La partie basse, tant sur le portail que sur le contrefort, est ornée de quatre niches : la première niche comprend un pilier rond à encadrements de leuillage ; dans la deuxième, ce pilier est remplacé par trois moulures prismatiques ; dans la 3e et la 4% il n'y a qu’une moulure au lieu de trois.

A mi-hauteur se trouvent de petits culs-de-lampe sculptés, dont deux portent des écussons effacés, sur l'un desquels j’ai cru voir reproduite la scène de la Crucifixion. Ensuite, sur des arcs en tiers-point à droite, en accolade à gauche, s'élèvent des niches vides, irrégulières ; des dais à trois pans les surmontent ; puis se trouvent des niches plus petites et également vides, au-dessus desquelles la voussure se raccorde au contrefort.

Examinons maintenant la partie supérieure de la façade.

Au-dessus du grand arc du portail s'élève un fronton triangulaire, très aigu et qui donne de la légèreté à cette façade massive. Il encadre une rose, à remplage des plus flamboyants et des plus tourmentés. « Son réseau offre l'image d'une petite rose à six lobes dont chacun est formé par la combinaison d autant de flammes, ou cœurs allongés, qui s'en partagent toute la superficie ». (2). Les écoinçons du gable, de chaque côté de la rose, sont remplis de moulures pannelées, et un grand acrotère, couronnant la pointe du pignon, dépasse la balustrade qui domine la façade. Un petit écu neuf, aux armes de Rue, se voit sous la pointe du fronton, avec deux singes (?) pour supports.

De chaque côté du gable, entre ses rampants et les contreforts, une corniche sculptée de feuilles diverses soutient quatre grandes niches occupées par autant de

(1) « Nous n'essaierons pas d’en donner la description ; à part quelques-unes comme la trahison de Judas, la flagellation, le portement de croix, etc., où les personnages se reconnaissent encore, il en est dont les figures sont tellement rongées par le temps ou brisées par les enfants qu’il est devenu impossible de les désigner. » (Abbé Gosselin, op. cit., p. 66).

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De chaque côté du gable, entre scs rampants et les contreforts, une corniche sculptée de feuilles diverses soutient quatre grandes niches occupées par autant de

statues de grandeur plus que naturelle. Ce sont des vieillards, tenant des phylactères, sans autres attributs. Celui de dextre est coiffé d'un turban, vêtu d’un manteau agrafé sur la poitrine. On y a vu Philippe le Bon, Isabeau de Portugal, Innocent VIII et le cardinal Bertrandi. Ces identifications me paraissent inadmissibles. Sans oser l’affirmer, je croirais volontiers que nos quatre vieillards sont les quatre grands prophètes ; les phylactères qu’ils tiennent, et leur costume vaguement biblique me le donnent à penser.

Une balustrade neuve, à feuilles de fougère, reposant sur une corniche sculptée avec deux gargouilles saillantes, ajoure le haut de la façade ; un pinacle à chaque angle, l’acrotère du gable au milieu, couronnent le tout.

II. — La partie orientale de la façade, ou la chapelle proprement dite, est beaucoup moins élevée que le portail et la trésorerie. Elle se compose de trois travées, séparées par des contreforts en éperon, ornés de plusieurs rangs de niches superposés. Le premier contrefort, flanquant le portail, se termine par un grand pinacle à crochets, en application sur le mur ; il a quatre rangées de petites niches. Les trois autres sont couronnés par un pinacle en saillie sur la toiture. Ces pinacles, refaits récemment, sont lourds et d'une forme peu heureuse.

Ces trois contreforts sont ornés de deux rangs de niches garnies de statues. Plusieurs statues ont disparu ; d’autres sont affreusement défigurées par le temps ou par la main des hommes. Celles qui restent sont de grandeur naturelle, et contemporaines du monument. Les auteurs n'ont pu en identifier que quelques-unes. Sans espérer leur donner un nom à toutes, j’ai essayé, du moins, de dégager la pensée maîtresse du tailleur d'images qui a donné la vie à ces pierres.

Le premier contrefort à droite n'a que des effigies de princes, rois et reines. En bas, un roi (saint Louis ?) avec le collier de l’ordre de Saint-Michel sur la poitrine. — Un prince, même collier, bonnet sur la tête, grande robe fleurdelysée. — Un empereur, (sans doute Charlemagne), couronné, tenant l’épée d'une main et le globe de l’autre. — Au-dessus : Une reine (la Vierge ?), tenant un disque ou objet rond de la main droite, et un en font de la gauche. — Un roi portant sa couronne devant lui. — Lin personnage tenant un calice (i). Ne seraient-ce pas les Rois-Mages avec la Vierge ?. — On a vu, à tort ou à raison, Louis XI et Louis XII dans les deux personnages de l'étage inférieur ; quant à Charles VIII, c'est sûrement par erreur qu’on a cru le reconnaître sur le contrefort de gauche, où ne figure certainement aucun roi.

Sur le deuxième contrefort, celui du milieu, les personnages sont tous reconnaissables. A l’étage inférieur, saint Jacques le Majeur, avec son bourdon et sa panetière ; saint Jean, jeune, imberbe, tenant un livre et un calice, les pieds nus ; entre ces deux apôtres, deux niches vides. — Plus haut : quatre personnages : à gauche, un ange qui tient un lys (?) ; puis deux saintes, se regardant et se parlant ; enfin un homme. Je vois ici, au milieu, la Visitation ; et, dans les sujets extrêmes, l'Annonciation à Zacharie.

(i) Ce personnage est nu-tête, imberbe, et paraîtrait être une femme, mais il porte une robe bien courte et une dague pendue au côté. Il tient un calice ou grand vase.

Est-ce, comme le prétend Duscvel, saint Jean l’Evangéliste? Non, à coup sûr, puisqu’il est avec son aigle sur le troisième contrefort, et encore sur le second. Le représenter trois fois serait vraiment abusif.

Est-ce saint Wulphy, patron de Rue, qu'on figure toujours avec un calice ? Mais il serait en chasuble et non en robe courte.

Est-ce la Madeleine, avec son vase traditionnel, alabastrum nardi spicati ' pretiosi ?

Est-ce la Foi? Est-ce un Roi-Mage offrant la myrrhe? Adhuc sub judice lis est, mais j’avoue que la dernière hypothèse pie sourirait. En ce cas, les deux personnages voisins seraient les deux autres Mages.

Le troisième contrefort porte : en bas, les quatre Evangélistes, avec leurs emblèmes ; au-dessus, quatre évêques fort dégradés, les attributs distinctifs perdus. Dusevel y voit « les plus célèbres docteurs de l'Eglise ». C'est cela, ou autre chose.

Sous l’étage inférieur, chaque face des contreforts est ornée d'une colonnette en torsade, à chapiteau feuillagé, supportant les culs-de-lampe lïeuronnés des niches d'en bas ; il faut noter le plan circulaire du seuil de ces niches. Les bases « des niches supérieures sont des socles à festons qui servent en même temps de dais à celles du dessous. Quant aux dais du haut, ils sont pyramidaux ; et, du milieu de leurs aiguilles, s'élève un clocheton quadrangulairc terminé par un pinacle aigu dont les angles sont garnis de crochets» (i), et dont j’ai dit un mot ci-dessus.

Le soubassement des murs est en grés (2). 'Tout le reste de la muraille est tapissé de moulures pannelées. Chaque travée est éclairée par une fenêtre gothique à trois lumières, avec archivolte simple profilée en larmier. Au-dessus, les moulures se terminent en arcature flamboyante appliquée sur le nu du mur ; puis règne une belle corniche à feuillages déchiquetés, parmi lesquels 011 voit plusieurs chats-huants, et un coq tirant un os du gosier d’un loup, réminiscence d’un vieux fabliau rajeuni depuis par notre bon La Fontaine. Trois énormes gargouilles, chimères apocalyptiques, renouvelées par Duthoit, projettent les eaux pluviales ; l'une d’elles se gratte l'oreille avec fureur.

« Mais la différence de niveau que nous remarquerons tout à l'heure entre le portail et la Trésorerie se représente ici. plus sensible encore et plus disgracieuse. Alors, en effet, que les trois contreforts sont égaux en élévation, la travée de gauche se présente sensiblement plus basse que ses voisines. La différence ne porte ni sur la galerie qui, quoique d'un dessin différent, a la même hauteur que les deux autres, ni sur l’entablement et la frise qui ont reçu aussi les mêmes moulures et la même décoration ; elle affecte exclusivement la partie du trumeau comprise entre » la pointe « de la fenêtre et la frise, qui est là sensiblement moindre qu'aux parties similaires des deux travée^ voisines ». (3).

III. La partie occidentale de la façade, à peu près de même hauteur que le portail, mais cependant mal raccordée avec lui, comprend la Trésorerie haute et basse.

L’étage inférieur des murs, ou rez-de-chaussée, est orné de moulures pannelées, formant un vrai réseau de pierre, composé d’arcs en tiers-point trilobés, — - quatre dans chacune des deux travées, — supportant de petites rosaces à deux mouchettes. Cette partie de la façade est divisée en deux, seulement à l'étage inférieur, par un contrefort polygonal, très saillant, mais très mince et peu élevé, terminé par un pinacle. Ce contrefort est accosté de deux petites fenêtres gothiques à trois lumières, au contour délicatement évasé ; leurs archivoltes en accolades, ornées d'acrotères à feuilles de chou, viennent buter, ainsi que le pinacle du contrefort médian, sur une corniche à rinceaux que surmonte une balustrade flamboyante ajourée, séparant l'étage supérieur du rez-de-chaussée.

Une grande fenêtre à trois baies, avec archivolte en accolade et acrotère, éclaire la Trésorerie haute ; elle est percée au milieu de la façade, au-dessus du contrefort du rez-de-chaussée. Cinq panneaux à arcatures tapissent la muraille de chaque côté. Enfin une balustrade à jour, munie d'une grande gargouille, domine le tout.

(1) Abbé Gosselin, op. eit., p.

2 1 Dans l'embrasure du portail, on a ménagé dans le grés deux bancs massifs pour le repos des pèlerins,

(3) Abbé Gosselin, op. cit., p. 71.

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rez-Je-chati sée, est orné de moulures pannelées, v-ées, — supp- de petii waees à deux mouchettes.

1 façade, au-dessus du contrelor:

RUE

Chapelle du Saint Esprit . Parle intérieure

l'vL

Un grand contrefort en éperon, semblable à celui du côté Est qui lui fait face, flanque le portail à l'Ouest, et un autre pareil termine la façade à l'Occident. Les statues qui décoraient les nielles de ces contreforts ont disparu, sauf un grand saint Christophe mutilé, qui se voit encore sur le pilier d’angle. Gigantesque, brisé à mi-corps, le saint a les pieds dans le fleuve, où apparaissent plusieurs poissons.

Aux yeux de beaucoup, les irrégularités de plan et de niveau, qui se remarquent entre les trois parties de cette façade, nuisent à l'effet général, et il est certain que les détails de ce bel édifice sont plus appréciés que l’ensemble. Plusieurs auteurs se sont demandé si la construction de la chapelle n’a pas été « l’œuvre successive de plusieurs bienfaiteurs », et si « la main de chacun » n’a pas « laissé sa trace sur la physionomie du monument ». (i). Je pense que le monument est bien homogène et construit d’un seul jet ; les anciens n’avaient pas, comme nous, l’amour immodéré de la symétrie, et ne cherchaient pas, à tout prix, cette uniformité qui rend nos constructions modernes si banales et si peu attachantes. Il faut convenir, cependant, que la période flamboyante a parfois poussé, au-delà des limites du bon goût, la recherche de l'irrégularité et de l’originalité. Mais ce n’est pas ici le cas, à mon sens.

IV. Le mur Ouest de la chapelle, je l’ai déjà dit, est absolument nu ; la balustrade qui règne à la base du toit en fait le seul ornement. Une fenêtre à trois lumières, semblable aux deux autres, éclaire la Trésorerie basse, mais elle n’a ni acrotère, ni larmier inférieur.

Intérieur (2)

Le portail donne accès à un porche ou vestibule, séparé de la nef par une porte très-ornée, et de la Trésorerie par un mur de pierre. La voûte de ce vestibule, beaucoup plus élevée que celle de la chapelle, est la plus haute de l’édifice.

Le portail d’entrée n’a reçu, à l’intérieur, aucune décoration ; ses deux basses portes en anse de panier sont séparées par une colonnette, et, beaucoup plus haut, la rose s’ouvre au milieu du mur nu. Mais vis-à-vis, au Sud, est une autre porte donnant accès à l’église paroissiale, et paraissant d’un style plus ancien que le reste de la chapelle. L’arcade, en tiers-point, est simple, ornée de trois têtes humaines, deux à la base de la voussure et une à la pointe. Le tympan plein repose sur un linteau à course de feuilles, très endommagé. Deux colonnettes excessivement grêles, avec chapiteaux à feuilles de rose, soutiennent de chaque côté la voussure de la porte.

Le mur Ouest du vestibule est très remarquablement décoré. A sa partie inférieure s’ouvrent deux petites portes basses, en anse de panier. Celle de gauche donne accès à l’escalier de la Trésorerie haute ; celle de droite, à une chapelle basse. Les archivoltes en accolade, surmontant la double voussure, sont très ornées de feuillages et d’animaux fantastiques. Le tympan est effigié, sur la porte de droite, d’une Sainte Face, et sur celle de gauche, d’une colombe, image du Saint-Esprit.

Au-dessus de ces portes, vingt meneaux ou filets tapissent la muraille, réunis à leur sommet par dix-neuf arcs aigus et surmontés de niches très étroites et très

(1) Abbé Gosselin, op. cit. , p. 70.

(2) On vend actuellement, comme reproduction de l'ancien état de la chapelle du Saint-Esprit de Rue, intérieur, — une carte postale illustrée qui représente, en réalité, le chœur de l'église d'Auxy-le-Châtieau 1

peu profondes. Deux meneaux, sur trois, se prolongent pour encadrer les niches et aboutir à de superbes dais à pinacles, hauts de 6 à 7 mètres. Les niches contiennent des statues modernes, en plâtre et fort laides : les quatre Evangélistes, saint Pierre, saint Paul, saint Josse et saint Honoré. Ces informes images devraient disparaître du monument où elles font tâche. Enfin une corniche sculptée, dans laquelle on remarque le bœuf ailé de saint Luc, couronne cette belle ornementation.

Le mur Est du vestibule, donnant accès à la nef de la chapelle, est percé d'une belle porte à jour. Le trumeau a été refait par Dulhoit, qui l’a orné : vers le porche, de la statue de saint Wulphy, sous les traits de l'abbé Gaudefroy, doyen de Rue ; et vers la nef, de celle de saint Firmin, sous les traits de Mgr Boudinet. Les statues de Louis XI et d'Ysabeau de Portugal, sur les pieds-droits, sont également de Duthoit. Ici je cède la plume à M. l’abbé Gosselin (1).

« Dans son ensemble, ce frontispice, comme l'appelle M. Raymond, présente une entrée géminée dont les divisions sont formées par un pilier central d'une grande légèreté. Deux baies ogivales à réseau flamboyant, séparées l'une de l'autre par un trumeau étroit qui n’est que le prolongement du pilier, et supportant, à leur sommet, une petite rose à six lobes, prennent directement naissance sur le linteau et sont elles-mêmes inscrites dans la grande arcade du portail ; elles y forment ainsi une sorte de tympan complètement ajouré. C'est à travers ces baies que l’œil découvre cette profusion de culs-de-lampe et de pendentils que nous admirerons tout à l'heure dans la voûte...

« Nous ne nous arrêterons pas à signaler, encore moins à décrire toutes ces guirlandes de fleurs qui, prenant naissance au-dessus du soubassement des piédroits et du trumeau par quelques monstres fantaisistes, remplissent les gorges des entrées, aussi bien que celles de la grande arcade. 11 y a là une profusion de feuilles et de fleurs jetées avec une telle hardiesse, isolées avec une telle sûreté de ciseau, que l'on a besoin de chercher les points d'attache pour se convaincre qu'elles font partie d’un même bloc ».

La décoration des pieds-droits de la porte (sous les statues de Louis XI et d’Ysabeau) est certainement postérieure en date à la construction de la chapelle. 11 en est de même du panneau de muraille, entre cette porte et le grand portail du Nord : ce pan de mur est couvert de colonnettes, en forme de balustres sur bases en spirale, disposées sur un fond semé d'arabesques, de chimères, de vases à fleurs et feuilles fantastiques. Tout cela est de la plus pure Renaissance et contraste avec le style gothique du reste de l’édifice.

La voussure de cette porte est ornée de huit niches en coquille, contenant des bas-reliefs du plus haut intérêt iconographique. Seules, les deux premières sont vides. Les autres nous donnent l’histoire détaillée du Crucifix miraculeux. Ici encore, les vandales stupides de iyg3 ont décapité toutes les figurines, qui, sans cela, seraient parfaitement conservées.

La description de Raymond est satisfaisante ; je la reproduis textuellement :

Côté gauche. 1" groupe. — « L’histoire commence à gauche, au moment où le voyage lointain des trois nacelles et des trois crucifix est décidé. Les ministres de la religion portant, l’un un bénitier, l’autre une espèce de ciboire, le troisième une crosse ou bâton, semblent bénir séparément les nacelles et les crucifix. Un Toscan (!), en manteau court, regarde ceux-ci avec attention ».

2e groupe. — « Les troix crucifix sont étendus chacun dans une nacelle

(i) Op. cil., p. 73.

r . •! L-si donnant accès ii la net de la .

ninée dont les divisions sont formées par un pilier central d un -

> , n de mur est couvert de colonnttte-. en forme de balustrcs sur

phique Seules, les deux premières

abandonnée à la merci des flots, sans voiles, ni gouvernail, ni cordages. Ils partent d’un port ; on voit les murs et les tourelles de la ville. Les maisons sont bâties sur pilotis. On a dit que c’était Joppé ».

3e groupe. — « Une des nacelles arrive à Rue ; les habitants se rendent à la grève avec deux prêtres en chape, pour voir et prendre le crucifix que le ciel leur envoie. La ville est entourée de murs crénelés et flanqués de tours ».

Côté droit. ier groupe. — « Les habitants de Rue sont forcés de livrer leur trésor aux Abbevillois. Un homme de Rue embrasse pour la dernière fois la sainte image qui va être enlevée, et ne la quitte qu’avec le plus grand regret. On voit le Crucifix placé dans une enceinte ou chapelle distinguée et voisine de l'église, comme aujourd’hui ».

2e groupe. — « Le Christ, étendu sur un chariot attelé de quatre chevaux, est emmené et suivi d'hommes armés de piques. Bientôt les chevaux s’arrêtent ; on ne peut plus les faire marcher vers Abbeville. Deux sont dételés ».

3e groupe. — « Un seul cheval ramène le Crucifix à l’église de Rue ».

« Dans tous ces groupes ou berceaux, le Christ est sans couronne et sans talaire. Il a le corps nu excepté les reins. Il ne ressemble donc pas au Saint-Sauve d’Amiens... » (i).

La grande beauté de la chapelle du Saint-Esprit est dans ses voûtes. M. l'abbé Gosselin en a donné une description excellente, et je ne puis mieux faire que de le citer ; reparlons d’abord de celle du vestibule :

« Il est vrai que, l'espace ne permettant pas de s’éloigner assez, l’œil ne saurait percevoir tous les détails de ses clefs. L’extrémité des croisées d'ogive repose sur des culs-de-lampe, cl le réseau forme une étoile à huit rais. Des pendentifs admirablement fouillés, — il y en a huit, — marquent les points de jonction des liernes et des tiercerons. Mais les nervures-maîtresses, au lieu d’aboutir immédiatement à une clef centrale, s'arrêtent pour former une rose d’un assez grand rayon. Bordée extérieurement de seize festons trilobés, un à chaque caisson, cette rose présente, à sa partie interne, un luxe d’ornements du milieu desquels s'échappe une maîtresse-clef cantonnée de quatre autres de moindres proportions, mais d’un travail tout aussi remarquable ».

Passons maintenant la porte intérieure, et étudions la voûte de la chapelle proprement dite :

« Elle se divise en trois compartiments (2) qui correspondent aux divisions que nous avons relevées dans la façade. Mais la disposition de ces parties n’est pas la même ; et on peut dire qu’elles vont par gradation descendante. La travée qui

avoisine le vestibule est la plus riche ; c’est un des plus beaux spécimens de voûte

que le xv° siècle nous ait laissés. La travée centrale, tout en conservant le réseau

de la première, perd déjà une partie de sa décoration. Enfin, la travée du fond,

qui aurait dû, ce semble, être la plus belle, puisqu'elle abrite l’autel et qu'elle est la plus apparente, est, au contraire, la moins soignée comme disposition et comme ornements (3). N'y a-t-il pas là une confirmation de la pensée que nous émettions, en constatant tout à l’heure, au dehors, la différence d’élévation de la muraille qui

(1) Cité par l’abbé Gosselin, op. cit., pp. “4-75.

(2) En trois travées.

(3) Je me demande cependant, (et plusieurs gens de goût font de même), si la simplicité élégante et fine des deux travées les moins chargées, n’est pas préférable, en son genre, à l'ornementation luxuriante de la première travée, dont le travail rappelle beaucoup les sculptures des mosquées et autres édifices moresques. Le charmant dessin des nervures se détache mieux sur une voûte sans ornements.

lui correspond avec les parties voisines, à savoir que le chevet de la chapelle, s’il est de la même époque que le reste, n’est pas l’œuvre du même bienfaiteur, ou bien que les ressources commençaient à s’épuiser ?

« A la différence de ce que nous avons observé dans le vestibule, les arcs doubleaux et les croisées d'ogive, dans la chapelle, reposent sur des faisceaux de colonnettes engagées, à chapiteaux en feuilles, et se terminant, à hauteur de main, par des culs-de-lampe. Dans les deux premières travées, les nervures affectent la forme d'une étoile à huit rais ; et, sur leurs faces latérales, au lieu des moulures prismatiques habituelles, on trouve une décoration végétale de la plus grande beauté. Les pendentifs, ciselés avec un art prodigieux, sont des chefs-d'œuvre de patience et d’adresse Sur la grande clef de la division centrale, on voit quelques niches vides que domine un Christ en croix. Sur celle qui se trouve au-dessus de l’autel, les niches sont encore remplies ; une Vierge occupe celle du milieu.

« Après avoir relevé les caractères qui sont communs aux trois parties, disons que ce qui différencie la première des deux autres, c'est que, autour d'une rose centrale d’où émerge le pendentif principal, les bernes longitudinale et transversale forment, avec les croisées d'ogive, la membrure principale des rais ; dans les entre-deux, une fausse berne et deux bercerons donnent à ces rais leur forme de fer de lance. Les points de jonction des fausses bernes avec les bercerons sont garnis de pendentifs. A la partie centrale des rais d’angle, au point des croisées d'ogive que traverserait une ligne circulaire passant par l’axe des pendentifs dont nous venons de parler, se trouvent de charmantes petites rosaces. Chacune d’elles est cantonnée de quatre écussons aujourd’hui en blanc, le chef tourné vers la grande clef centrale. Cette disposition change pour les quatre rais qui aboutissent aux arcs doubleaux et aux formerets ; ils ne portent que deux écussons, un de chaque côté de la berne. Le nombre de ces écus, où l'on voyait autrefois les armoiries des nobles familles du Ponthicu qui ont fait des dons à la chapelle, est ainsi de vingt-quatre. Ils sont pour ainsi dire jetés là au milieu des fleurs, car presque tous les champs ou surfaces des caissons sont recouverts de feuilles et d’ornements sculptés.

« La travée du milieu, nous l’avons dit, présente les mêmes nervures ; mais il n’y a ni roses aux quatre rais d'angle ni écussons nulle part.

« La travée du chevet a, de son côté, plusieurs nervures en moins » (i).

Les trois fenêtres décrites de l’extérieur éclairent l’édifice sur la face Nord. Le profil de ces fenêtres est très simple ; il ne comprend qu’une seule moulure. Le mur Est n’a qu’une fenêtre à quatre lumières, avec rosace dans le tympan. Ces fenêtres avaient autrefois des verrières ; la seconde représentait l’histoire du Crucifix miraculeux (2).

Dans le mur Sud s’ouvraient jadis trois grandes arcades aiguës, assez basses, réunissant la chapelle à l’église Saint-Wulphy. Cette église étant détruite, les arcades sont murées. Dans leur embrasure, M. Albert Siffait de Moncourt a peint, en 1887, avec son talent bien connu, trois belles toiles en imitation de fresques, reproduisant les épisodes les plus remarquables de la légende et de l’histoire du Crucifix miraculeux : i° le Crucifix dans sa nacelle, échouée sur le rivage de Rue ; 2° le char des Abbevillois arrêté aux portes de la ville ; 3° le pèlerinage de Louis XI

(1) Abbé Gosselin, op. cit., pp. 76-78.

(2) Voyagé héraldique dans les Eglises du Ponthieu en 1697, mss. de la biblioth. de M. A. de Rosny, p. 59. — Mém. de la Soc. d'Emul. d’Abbeville, t. XXII, sous presse. Cette relation décrit seulement les armes peintes sur les verrières.

au Saint-Esprit. Je regrette sincèrement que le plan de cet ouvrage, exclusivement archéologique, ne me permette pas de m’étendre comme je l'aurais voulu sur ces œuvres remarquables, qui ont mis le sceau à la réputation de leur habile et sympathique auteur, le peintre attitré de notre Ponthieu (i). Le mur goutterot, surmontant les arcades, est percé de deux très pet i tes fenêtres en plein cintre, sans aucun ornement.

Sous les trois fenêtres du Nord, on a peint récemment sur la muraille six inscriptions historiques, commémorant l'histoire de la chapelle (2).

Le maître-autel, en chêne, est l’œuvre de Duthoit. Au centre de l’édicule qui domine le tabernacle, un reliquaire gothique contient quelques débris du célèbre Crucifix, mais le fragment le plus considérable — la main droite, entière sauf le pouce — est conservé dans un médaillon placé derrière l'autel.

Le mobilier de la chapelle, très sommaire d'ailleurs, est tout moderne, sauf : une vieille Vierge de Pitié placée dans un recoin à droite de l'autel ; quelques restes de boiserie de chêne du xve siècle — feuilles et animaux — revêtant ce recoin ; enfin les deux stalles, de style classique, xviie ou xvme siècle, avec accoudoirs en volutes ; sur les dossiers sont figurés saint Pierre et saint Paul. — Ajoutons qu'au presbytère de Rue est conservé un lutrin en cuivre ajouré, remarquable pièce de dinanderie de la fin du xv° siècle ou du début du suivant. On distingue dans le médaillon qui orne la partie centrale du pupitre, un bas-relief représentant saint Christophe faisant passer une rivière à l’Enfant Jésus.

La Trésorerie

Retournons maintenant dans le porche, et faisant face au mur Ouest précédemment décrit, ouvrons la porte de droite, qui donne accès à la chapelle basse, aujourd'hui sous le vocable de Notre-Dame des Sept Douleurs.

Celte chapelle, ou Trésorerie d'en bas, serait de plan carré, si les deux escaliers, aux angles Nord-Ouest et Sud-Est, ne formaient deux pans coupés. La voûte est basse, à deux travées, très simple, en croisée d'ogives. Les retombées des nervures se font, au Nord, sur un cul-de-lampe à feuilles de vigne ; au Sud, sur un autre à feuilles de chou ; au Sud-Est et au Nord-Ouest, il n’y a pas de culs-de-lampe. Des deux clefs, l'une est à fleuron, l’autre représente une Sainte Face %avec nimbe crucifère.

Le larmier qui court sous les fenêtres est orné de feuilles de vigne, avec insectes ; au-dessous, règne une suite d’arcatures en application : arcs en accolade trilobée, soutenant des rosaces à deux mouchettes.

Contre le mur Sud est placé l’autel privilégié, en bois, avec groupe, aussi en bois, de grandeur naturelle, représentant Notre-Dame de Pitié — don de la reine Marie-Amélie ; la Vierge, tenant le Christ mort, à demi relevé sur ses genoux, est accompagnée de cinq anges adorateurs, portant les instruments de la Passion. Cet autel est encadré par une arcade de pierre richement sculptée, dont la voussure est ornée de deux filets, l’un à feuilles de vigne, l’autre à feuilles de lierre, avec limaçons rampant parmi le feuillage.

A l’angle Nord-Ouest, est placée en saillie une tourelle cylindrique d'escalier, ouvrant sur la Trésorerie basse par une petite porte assez ornée. La boiserie est du xve siècle ; elle se compose de neuf panneaux gothiques, dont sept à moulures

(1) Cf. description de ces peintures dans l’abbé Gosselin, op. cit., p. 80.

(2) Cf. texte de ces inscriptions dans Dusevel, La Picardie , 1867, p. 396.

plissées, un à feuilles de ronce, et le dernier orné du monogramme au milieu

de feuillages entrelacés. L'arc de la porte est en anse de panier, et surmonté d'une archivolte en accolade, à feuilles de chou sur les rampants; un acrotère fort élevé soutient une petite niche gothique avec ancienne Vierge en bois. Au tympan, entre la voussure et l'accolade, est un écusson chargé de tous les instruments de la Passion : une croix, avec couronne d’épines au centre, cantonnée de : au i un coq; au 2 une couronne d’épines (?) et 3 dés; au 3 une lance, un broc, des tenailles et un marteau ; au 4 un fouet, des verges et trois clous.

L’escalier à vis compte 35 marches de grés, très bien conservées; il est assez étroit et sans voûte ; le dessous des marches est apparent. Deux petites lucarnes carrées prennent jour, l'une sur la rue, l'autre sur la chapelle basse. Le noyau central est un pilier de grés ; tout en haut, il se termine par une colonne de chêne couverte d’arabesques, avec base et chapiteau 'renaissance. Le palier supérieur de cet escalier est composé d'environ trente petits carreaux de terre cuite vernissée, de o"’io de côté ; on y remarque, entre autres dessins variés, plusieurs écussons, notamment celui de la ville de Rue (1), le monogramme l’agneau pascal,

un singe, un lion, un grotesque à face humaine, vêtu d'une jupe frangée à la façon des Jolies , deux agneaux surmontés d’une croix et accompagnés de plusieurs cœurs, un pot de fleurs cantonné de deux molettes et de deux fleurs de lys, un lion surmonté de deux fleurs de lys, un dauphin, des rosaces, etc. (2).

Un autre escalier semblable, mais plus large, prend naissance sur le porche et flanque la Trésorerie basse au Sud-Est. Il compte 3a marches de grés et n’est pas voûté. Deux ouïes en plein cintre donnent de cet escalier sur la chapelle basse. Le palier supérieur est en dalles de grés. Ces deux escaliers conduisent à la Trésorerie haute.

Cette salle, aujourd’hui nue et veuve de son trésor, est une des plus intéressantes parties de l’édifice. Sa voûte, très peu ornée, est une simple croisée d'ogives, à nervures prismatiques. Arcs ogives et formerets retombent, au Sud-Est et au Nord-Ouest, sur des culs-de-lampe sans décoration ; au Sud-Ouest sur deux niches flanquant l’ancien rétable et posées sur des panneaux à filets prismatiques descendant jusqu'au pavé ; enfin, au Nord-Est, sur une niche à dais et socle contenant un curieux groupe malheureusement décapité et mutilé en 1793 : un pape, en vêtements pontificaux, assis sur un fauteuil, ayant à ses genoux un petit personnage prosterné: c'est saint Wulphy ; on sait que ce curé de Rue, ayant à se faire absoudre d'une fornication sacrilège, fit le pèlerinage de Rome. — Le socle de cette niche n’est autre que le chapiteau, à feuilles de chêne, d'une colonnette cylindrique.

Sur le mur Sud s’applique le rétable, en pierre sculptée, de l'ancien autel détruit. Notons que cet autel n'était pas orienté, chose très rare. Ce rétable est une œuvre fort remarquable de nos vieux tailleurs de pierre.

« 11 commence (3) par une série de huit arcs en accolade ornés intérieurement de festons fiabelliformes. Ces arcs, qui sont en forte saillie sur le mur et forment dais, sont séparés par des contreforts chargés sur leurs faces antérieures de pinacles en application et terminés par des aiguilles hérissées de crochets. Tout cela se détache sur des panneaux flamboyants ajourés, simulant une galerie.

(1) Rue porte d'azur au mot d'or, au chef d'a\ur à 3 bandes d'or bordé de gueules, qui est Ponthieu.

(2) Voir description et dessins de ces carreaux dans un travail de M. Ch. Wignier de Warre : Carreaux vernissés du Ponthieu, du xn* au xvne siècle ; Abbeville, 1890, 21 pp. et 9 pl. en couleurs. Les carreaux de Rue figurent sur les planches VI et VII.

31 J’emprunte encore ici la description de M. l’abbé Gosselin, op. cit. . p. 85.

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