BEFFROI
Rue est érigée en commune depuis l’an 1210, et son vieux sceau municipal du xui1 2 3 4’ siècle, montre fièrement le mayeur, armé de pied en cap, luttant contre un lion (3). Le beffroy, autre emblème des libertés communales, est moins ancien. Sa base date du xv' siècle. C’est une forte tour carrée, en pierre de craie, un peu courte pour sa masse, flanquée de- contreforts d’angle, perpendiculaires aux murs, à plusieurs ressauts ; comme à l’ancienne tour de Saint-Wulphy, le haut du beffroy est orné de quatre échauguettes en encorbellement, coiffées de poivrières et établies sur des bases inégales. L’une de ces échauguettes couronne la tourelle d’escalier en vis Saint-Gilles. Tout cela avait fort souffert (4). Un dessin du 19 juillet i85o, pris d’après nature par M. O. Macqueron, montre que le sommet des murs avait été dérasé et couvert d’un toit obtus, à quatre pentes ; des échauguettes, la base seule était encore visible. Le beffroy était enserré de constructions parasites, et n’avait nul libre accès sur la voie publique : par devant,
(1) Ses mains et les trois pains refaits malheureusement — et très mal refaits.
(2) Voir A. Braquehay, Le Culte de saint Wulphy à Montreuil-sur-Mer, Neuville, 1S96, in-8°, 28 pp. ; et R. Rodière, Les Corps Saints de Montreuil, pp. 88 à 95 et 309 à 319.
(3) Ce sceau-matrice en bronze est au musée d’Amiens ; il a été l’objet d’une notice de M. de Marsy : Sigillographie du Ponthieu. — Sceau de Rue ; Abbeville, 1855, 8 pp. pet. in-8°. Un autre sceau, qui fait partie de la riche collection de M. Raymond Richebé, est, je crois, inédit ; il date du xiv® siècle et porte une aigle monocéphale, au vol abaissé ; légende : S. Scahinorum : de : Rues.
(4) La vue de Rue, par Chastillon, permet d’entrevoir, derrière l’église, les parties hautes du beffroy communal ; échauguettes sans couronnement; étage supérieur octogone, en charpente avec capuchon d’ardoises.
un bas appentis à meurtrières, la geôle sans doute ; à droite, une porte cochère cintrée, des plus banales; à gauche, la maison commune, à un étage sur rez-de-chaussée, également sans aucun caractère. En 1 868 (i), tous ces hors d’œuvre
RUE Hôtel de Ville
ont été abattus, et remplacés par de petits bâtiments, imitant, tant bien que mal, le style du xvie siècle. Bas et sans étage, ces logis ont le mérite de bien dégager le beffroy, restauré avec goût et rétabli dans sa beauté première dès i852.
(t) Beffroi. — Une délibération du 27 janvier 1852 dit que la Commission chargée par la délibération du 4 novembre 1851 d'étudier les réparations nécessaires à « la tour de la prison e pour y placer une horloge, a pensé que moyennant une faible dépense on pourrait utiliser cette tour pour y placer la grosse cloche de la paroisse « qui depuis vingt ans est condamnée au mutisme le plus complet » ; elle propose d’adopter le plan de ces réparations dressé par M. Plisson, architecte à Abbeville, dont le devis des travaux s’élève à 5.400 francs.
Par délibération du 10 février 1855, le Conseil municipal a voté une somme de 6.552 fr. 02 pour complément des travaux de restauration qui se sont élevés à 11.952 fr. 02.
Hôtel de Ville. — Conformément à un arrêté du Préfet de la Somme en date du 21 décembre 1867, l’adjudication au rabais des travaux à exécuter pour la construction d'un Hôtel de Ville, Justice de paix, etc., a eu lieu le icr mars 1868,
La construction se divise en deux étages sur rez-de-chaussée. Celui-ci ne
comprend qu'un vestibule, voûté sur croisée d'ogives, et ouvert sur la rue par une porte en tiers-point, sans autre ornement qu'une archivolte en larmier. Une fenêtre à linteau droit surmonte cette porte ; autrefois, d'après le dessin de la collection Macqueron, cette fenêtre était en plein cintre. Elle éclaire la salle des archives, qui forme le premier étage et a conservé sa voûte d'ogives ; celle de
l’étage supérieur est effondrée. Une tourelle cylindrique, à l'angle Nord-Ouest,
contient l'escalier en vis, à 74 marches de grés. Tout le haut du beffroi a été refait, ainsi que la flèche en charpente et à jour, qui lui sert de couronnement.
Les petites cloches du carillon, juchées dans la flèche, sont modernes ; quant à la grosse cloche, refondue récemment, elle garde, dans son inscription, le
souvenir de la fonte précédente en 1713 :
l’an 1878 MONSEIGNEUR BATAILLE ETANT EVEQUE d'aMIENS j'AI ETE BENITE PAR MONSIEUR FRANÇOIS LECLERCQ CHANOINE HONORAIRE CURE DE CE LIEU (maill).
ET NOMMEE MARIE LOUISE PAR LOUIS VULPHY NORBERT LOISEL MAIRE DE CETTE VILLE ET DEMOISELLE ANNE MARIE LE SERGEANT DE MENNECOVE (i) ( maill ).
EPOUSE DE MONSIEUR CHARLES LE GAUCHER DU BROUTEL PRESIDENT DE LA FABRIQUE.
Et plus bas, en plus petits caractères, on lit :
CETTE CLOCHE A ETE FONDUE AVEC LE METAL DE LA CLOCHE DE 1 7 1 3 QUI AVAIT
ETE BENITE PAR M* FRANÇOIS LHOSTE ET M* FRANÇOIS DUVAL CURES DE RUE (maill).
ET NOMMEE MARIE LOUISE PAR MR LOUIS MAUPIN SEIGNEUR DE BOMEL NEUVILLE PORS
BANL1EUX ET AUTRES LIEUX ET MAIRE EN CHARGE (maill).
ET DAMOISELLE MARIE GABRIELLE GRUMEL EPOUSE DE FANCOIS (SIC) LOISEL ANCIEN MAIRE CONSEILLER DU ROI ET SON PROCUREUR AU GRENIER AU SEL DE RUE (2).
— le devis des travaux s'élevait à 47.000 francs (exactement 47.175 fr. 56) adjudication approuvée par le Préfet le 16 mars 1868.
L'architecte était M. Alfred Delignières d'Abbeville; M. Bellettre-Dubus d'Abbeville a été proclamé adjudicataire des travaux. (Le délai de construction était de huit mois). Plans et devis dressés par l’architecte le 20 janvier 1867, adoptés par délibération du Conseil municipal du 26 février suivant.
Cahier des charges du 20 janvier 1867 approuvé par le préfet le 28 décembre 1867.
Délibérations des 7 mars 1866 et 24 mai 1867, par lesquelles le Conseil municipal vote un emprunt de 36. 000 francs remboursable en quinze ans, pour le paiement des travaux, le surplus devant être couvert avec des fonds communaux disponibles (7.675 fr. 56) et des ventes d’excédents de largeur de chemins (3.500 francs). Emprunt autorisé par arrêté
préfectoral du 28 décembre 1867.
L'Hôtel de Ville a coûté . 48.903 fr. 02
Rabais de l’adjudicataire 9 fr. 55 0 0 . 4 -675 97
Reste . 44.287 fr. 05
Honoraires et frais de l'architecte . 2.676 35
Net .... . . 46.963 fr. 40
Procès-verbal de réception des travaux du 28 mai 1870, accepté par délibération du 6 juillet 1871 et par arrêté préfectoral du 11 septembre 1871.
Le premier plan de l'architecte avait été rejeté par délibération du 21 avril 1866.
(Communications dues A l'obligeance de M. Gosselein, conseiller général).
( 1 ) Sic pour Monnecove.
(2) L'inscription de l'ancienne cloche, à peu près conforme à la seconde partie du texte ci-dessus, se terminait par ces mots : Estienne du Cray et Jacques du Cray m'ont faite. (Cf. Prarond, op. cit. , p. 92). La cloche actuelle porte la marque de Lecull et Daperon, fondeurs à Amiens. — En 1320 1 fut faite le grand cloke de communité de Rue, lequele est du pesant de quarante cents (4.000) livres, et l'autre qui par devant paroit estre ne pesoit que vingt cinq cents, 25 lib. moins*. (D, Grenier, page 14, art. 9. — Prarond, op, cit., p. 49).
Dans le bâtiment neuf qui accompagne le beffroi, on remarque les huit panneaux de peinture sur toile, exécutés avec maestria, de 1898 à 1901, par M. Siffait de Moncourt. Les dimensions fort inégales des pans de mur à revêtir rendaient la tâche ardue ; l’artiste, triomphant aisément de ces difficultés, a su créer un ensemble des plus harmonieux et des mieux traités. Les sujets représentés se rapportent tous à la vie contemporaine de la population de Rue : l'Industrie — la Culture — le Pâturage — l’Elevage — le Marais — l’Extraction des tourbes — la Charité — le Marché. Toutes ces scènes vécues se passent dans le cadre, familier à l’auteur et par lui supérieurement rendu, de la petite ville et du pays voisin. Ainsi que, plus haut, pour les peintures de la chapelle du Saint-Esprit, je regrette de me voir forcé à signaler ces belles œuvres, sans pouvoir dire tout le bien que j'en pense. Heureusement, un appréciateur compétent en a donné la monographie détaillée (i).
Hôpital
L’hôpital de Rue, fondé vers 1186 et confirmé en i486 par bulle d’innocent VIII, fut après une longue décadence, rétabli en 1710 par M. Duval, curé du lieu, qui y plaça, pour le desservir, des religieuses Augustines venues de Saint-Riquier (2). C’est encore cette communauté qui dirige l’établissement. Le corps de logis, en briques et pierre, date de 1780 (3) et forme équerre ; quoique très simple, il n’est pas dépourvu d'élégance. La chapelle, formant l'aile Sud, est plus ancienne et remonte à la dernière période gothique. Bâtie en craie taillée, avec soubassements en cailloux, elle se compose d’une nef et d’un chœur, avec chevet à trois pans. Le clocher, en bois revêtu d’ardoises, est établi au centre.
La belle charpente de la nef est dissimulée par un plafond horizontal ; on a, du moins, laissé apparentes les sablières en chêne, très bien travaillées, qui supportent les fermes. On y voit, au milieu de la flore luxuriante du xvie siècle : un porc, une chasse au cerf, deux chiens, une coquille de Saint-Jacques, un lapin, des crosses, des épées, des besaces, des bourdons, voire même des pistolets, et enfin ces mots en lettres gothiques fleuries :
.âanctc 3iaco6c
Jmiicfe IfJicofac ora pro i)o6ia (4).
(1) Voir une très bonne notice de M. Emile Delignières : Le Marqucnterre. — La ville de Rue et sa chapelle du Saint-Esprit. Les peintures décoratives de M. Albert Siffait de Moncourt , à la chapelle et à V Hôtel de Ville ; Abbeville, 1902, 24 pp. in-S".
(2) Voir Darsy, la Picardie , 1879, PP- M5 et scl- 0° H* dans le Journal de l’Abbaye de Dommartin, année 1713 : « Visite de F. Duval, curé de Rue, qui rétablit dans ce pays l’hôpital, qui prend deux religieuses à Saint-Riquier et la servante de l’abbé de Celers pour les y installer ». (Edition de Caïeu, Mém. Soc. d’Emulation d’Abbeville, 1867-68, p. 557).
(3) Millésime inscrit sur le fronton central. — En 1741, un incendie avait détruit une partie des bâtiments. (Cl. Prarond, op. cit. , PJ79).
(4) Cf. H. Macqueron, Les charpentes en bois sculpté dans les Eglises du XVIe siècle (arrondissement d'Abbeville) ; Caen, 1894, pp. 5 et 6 (planche). L’auteur remarque que dans cette corniche l'artiste a emprunté ses éléments de décoration aux règnes végétal et animal. — « Si l’on trouve à Rue des ornements, ils n’ont été employés qu’avec une tendance marquée à se rapprocher des sujets empruntés aux règnes végétal et animal ; est-ce à cause de la proximité de la fprêt de Crécy que nous y trouvons un sanglier, un lièvre, une chasse représentant un cerf poursuivi par un chien et faisant tête à un autre ? Est-ce parce que Rue était un port d’embarquement qu’à côté de l’inscription Sancte Jacobe nous voyons des coquilles, des bourdons, des aumônières ? ».
M. Gossellin me signale la beauté des frises sculptées, aujourd’hui non apparentes, et qui se voient seulement dans le grenier de la chapelle. Je regrette de n’avoir pu les étudier.
Les fenêtres de la nef — - deux au Nord et trois au Sud — ne sont pas parallèles entre elles ; elles sont en arc brisé, décorées de filets et d’archivoltes, mais non de meneaux. Sous la deuxième fenêtre au Sud s’ouvre un petit portail moderne, par lequel on descend dans la chapelle, aujourd’hui en contrebas du sol extérieur. La façade Ouest, refaite en briques à une époque récente, est fort laide et ne mérite pas de mention.
L’arc triomphal en tiers-point repose, du côté du chœur, sur deux écussons bûchés.
La voûte du chœur, en pierre, forme étoile ; ses nervures se réunissent par faisceaux de sept, sur des culs-de-lampe peu ornés. Les clefs de voûte représentaient des rosaces et des écussons, tous martelés ; une des clefs de l’abside porte, sur un écu, le millésime 1755, date probable d’une restauration.
Les sept fenêtres du chœur sont décorées d’archivoltes et de filets à bases prismatiques ; plusieurs de ces fenêtres sont aujourd’hui murées. Un cordon en larmier pourtourne l'édifice, au dehors, en dessous des fenêtres.
Le mobilier offre deux ou trois objets dignes de remarque : d’abord une grande Vierge en bois, du xvi“ siècle : la mère et l’Enfant, tous deux couronnés, tiennent
un oiseau (i).
Puis deux tableaux; le premier représente la Cène; il porte la date 1641 et l’inscription suivante :
Accepit Iefus panem gratias agens : S‘ Marc c. 26. Benedixit ac fregit deditque difcipulis 176g.
Cette dernière date est évidemment celle d'une restauration.
L’autre toile, du xvii' siècle, représente le couronnement d’épines.
Une grande pierre bleue, dont l’inscription est tout effacée (ou peut-être retournée), se voit dans la nef près du petit portail. Sur une autre en lozange, dans le dallage du chœur, (om66 de côté), on lit :
Hic
jacet D. F. DUVAL Abbavilleus
ANNOS QUADRAGINTA URBI RlTÆ PRÆFUTT PASTOR HOCCE NoSOCOMIUM A SE RESTAURATUM
opibus auxit rexit que magister
OBUT 3* DIE NOV.
Anno ætatis suæ 76
Dans la sacristie, un vieux tableau de bois peint, de forme rectangulaire, porte l’inscription suivante :
( Tête de mort)
{Tête de mort)
OBITVAIRE POUR CHACQVE ANNEE
Une messe basse par chacque semaine Pour madamoiselle jeanne berna Les mercredis des quatre Temps un obit Haut pour MelIe et Mr Robert herna pretre Les uendredis des quatre Temps un obit Haut pour toutes la famille de mr de soicourt Le lendemain de la Trinité un obit haut Pour francois Allart Le jour suiuant un obit haut pour Margueritte le Grand sa femme Le lendemain des Trépassez un obit haut Pour mr duual curé de Rüe supérieur et Fondateur de cette maison Trois messe basse pour pierre Audiquet Pour dire A la Commodité des pretre Hôtel dieu de Rüe.
{Tête de mort) {Tête de mort)
La ville de Rue ne renferme pas d’autres édifices dignes de remarque, sauf peut-être, en face de l’église, d’anciennes maisons en pans de bois, dont une au moins du xiv® siècle. Son étage supérieur, en avant-corps sur la rue, est éclairé par deux petites fenêtres en tiers-point trilobé. Ces ouvertures sont très bien conservées et d’une élégante simplicité, mais c’est la seule partie intéressante de ce vieux logis.
Le château du Rroutel (aujourd’hui au marquis de Longvilliers), a été construit, en briques et pierres, en 1714 (1) ; il est relié à la ville de Rue par une superbe avenue d'ormes, de 800 mètres de long, qui est la principale beauté naturelle du pays. Ce château renferme un appartement orné de peintures du xvmu siècle, dans le goût de Vernet, longtemps cachées sous un papier de tenture, mais dégagées et remises en évidence par le goût éclairé du propriétaire actuel.
(1) Le château actuel a été construit, avec les matériaux de démolitions de la citadelle de Rue, par Jean Loisel le Gaucher, écuyer, sieur du Broutel, chevau-léger de la garde du Roi. Antérieurement, ce fief appartenait à Pierre d’Ocoche, « escuyer, sieur du Broutel, de la paroisse de Framicourt », qui, le 22 février 1659, épousa à Rue damUe Marie Derouët de Villeray. (Reg. de cathol. de Rue). En 1631, 1632 et 1634, on trouve aussi le baptême de Charles, Suzanne et Charles d’Ocoche, enfants d’Antoine, sieur de Framicourt, et de Marie de Rabellin, mais rien n’indique que le père fût aussi seigneur du Broutel. Dans son contrat de mariage du 17 mars 1685 avec Isabelle de Montmignon, Jean Loisel le Gaucher, écuyer, l’un des deux cents chevaux légers de la garde du Roi, fils de Jacques Loisel le Gaucher, écuyer, conseiller du Roi et son prévôt des maréchaux en Boulonnais, et d’Anne Le Merchier, déclare « qu’il luy appartient, et dont il est propriétaire, la dite maison de Broutelle, où il demeure, avecq ses circonstances et dépendances, et 40 journaux de terre à la solle, à labeur, avecq 50 journaux, tant d’enclos, pastures que prés aussy dépendans de la dite maison ». (Arch. de M. du Broutel). Il ne dit pas comment cette propriété lui était échue.
— i go —
ARGOULES
ABBAYE DE VALLOIRES (i)
Près du village d’Argoules, sur les rives de l'Authie, s’élève, entourée de bois et de vergers, l’abbaye de Yalloires (2), ancien monastère de Cisterciens.
Pour résumer en quelques lignes l’histoire de cette maison, il suffit de dire que le comte Guy de Ponthieu la fonda, par charte du i5 des calendes de janvier 1137, à Bonnances près Laviers (3). Au bout de quelques années, les moines se transportèrent à Balances, paroisse de Vron. A cause de l’incommodité du lieu, sec et battu de tous les vents, ils se déplacèrent encore une fois, et s’établirent définitivement à Valloires, que le comte Guy leur avait donné en Iiq3 (4). Le Gallia Christiana dit que ce transfert eut lieu en 1226, mais il y a confusion évidente : dès ii58, les religieux étaient à Valloires, car la donation des seigneurs d’Argoules, faite en cette année, fut passée « juxta hospitium de Valhliis in abbatia » (5). La charte du comte Jean de Ponthieu (1 1 63), disant « Balantiis ubi fuit vêtus abbatia », indique clairement la translation comme exécutée (6).
(1) Je l’avoue sans ambages, c’est avec une amère douleur que je rédige ces quelques notes; la sainte maison, qui tant de fois m’ouvrit ses portes hospitalières, est vide et fermée aujourd'hui, en attendant sans doute un plus sombre avenir. Ses hôtes ont dû prendre le chemin de l’exil.
Que n'ai-je pu prévoir les événements? J'aurais profité de mes fréquentes visites à Valloires pour relever des notes, et faire une description complète de la vieille abbaye ; mais je savais que le P. Beaumert, supérieur de la maison, en préparait depuis de longues années la monographie, et je jugeais inutile de m’occuper, moi aussi, de ce sujet. L’excellent religieux est au loin, maintenant, et ses précieux écrits, ainsi que les observations qu’il avait faites pendant les seize années de son séjour à Valloires, sont désormais perdues pour nous Je réclame donc l'indulgence pour cette notice très imparfaite, rédigée surtout sur des souvenirs, et sur des notes prises au cours d'une visite hâtive et incomplète, faite, non sans peine et sans démarches, au monastère désert.
Ce n’est donc pas encore, certes, le présent essai qui constituera cette monographie sérieuse et définitive de Yalloires, que les amis de l’art et de l'histoire locale appellent de tous leurs vœux depuis longtemps.
Il est regrettable que Mgr Barbier de Montault ne soit jamais venu à Valloires, et n’ait pas rédigé sur cette maison un pendant à son Inventaire archéologique de l'Abbaye des Chatelliers. Ici, plus encore qu’à l’abbaye poitevine, le * Nestor de l’archéologie sacrée * aurait trouvé à glaner; pas une ferrure, pas un panneau de boiserie, pas un détail de construction ou de mobilier qui n'eût son cachet particulier. Je suis, hélas! incompétent pour toutes ces curieuses minuties de la science archéologique, auxquelles le regretté prélat savait donner tant d'intérêt. Qu’on n’attende donc pas de moi l’étude qu’eussent méritée tous ces objets.
Enfin, pour plus de rapidité dans le texte, et aussi pour me donner l'illusion de jours meilleurs et disparus, j'emploierai le présent dans bien des phrases qui maintenant devraient être mises au passé.
(2) Le passé de cette maison religieuse n’a guère encore été étudié. Le Cartulaire, du xiuc siècle, sur parchemin, repose aux Archives de la Somme; il est inédit. Beaucoup de chartes originales se trouvent dans diverses collections particulières. Les seuls travaux publiés, qui m'ont été utiles pour la rédaction de ces quelques pages, sont les suivants :
Prarond, Notices historiques, topographiques et archéologiques sur l'arrondissement d’Abbeville ; tome II, canton de Rue; Abbeville, 1856, in— 1 2, pp. 282-304.
Cu. Wignier DE Warre, Généalogie du sculpteur Pfajf-, sa vie, ses œuvres, 2e édition, Abbeville, 1898, 187 pp. in- 8°; 16 pl. phototypies concernant Valloires.
E. Delignières, l'Abbaye de Valloires en Picardie et les Œuvres du sculpteur Pfaff, Abbeville, 1900, 14 pp. in-12.
(3) Charte originale appartenant à M. Félix Lennel. — Et Cartulaire de Valloires, n° 315.
(4) Id., id. et Cartulaire, n° 316.
(5) Id., id. Cartulaire, ^424.
(b) Cartulaire, n" 320,
Une bulle du pape Lucius III ( 1 1 8 1 à 1 1 8 5), donnée à Vérone, autorisa les moines à « transporter l'abbatiale dans le lieu appelé Bernaius (??) qu'ils ont raisonnablement acheté » (i). C’est là sans doute l’institution canonique et régulière de la nouvelle abbaye de Valloires ; quant au nom de Bernaius, tout à fait inconnu, c’est probablement une cacographie de la chancellerie pontificale (2).
Mais si les moines étaient depuis un certain temps déjà dans le monastère neuf, leur église n’était pas construite : on sait qu’il fallait de longues années pour élever les basiliques des xne et xme siècles. En l’an 1191, en effet, le comte Jean II est inhumé à Dommartin, ce qui laisse à penser que l’église de Valloires, qui devait être le Saint-Denys des comtes de Ponthieu, n’était pas encore achevée. Son fils et successeur Guillaume III, mort à Abbeville en 1221, fut enterré dans l’église Notre-Dame de Balances (Valloires) (3), dont alors sans doute la construction était fort avancée. Elle fut terminée bientôt après, et consacrée, suivant le Gallia Christiana, en 1226, le 25 octobre (4).
Les siècles qui suivent sont muets sur l'histoire monumentale de l’abbaye. Les vues cavalières du commencement du xvme siècle nous représentent encore l’église du xme entière et sans remaniements graves. Comment accorder cette constatation avec les dires d’auteurs qui nous montrent le cardinal de Créquy, abbé commendataire de i55o à 1574, faisant reconstruire entièrement l’église, sans même respecter l’antique chapelle des comtes de Ponthieu, et déplaçant aussi le magnifique tombeau de la comtesse Marie? Ce qui est certain, c’est que les vestiges d’architecture du xme siècle sont encore nombreux à Valloires, tandis que ceux du xvie sont nuis. Il serait bien étrange qu’une réédification totale n’eût pas laissé quelque trace, même après de nouveaux bouleversements.
Pendant la guerre de trente ans, Valloires, transformée en forteresse, fut occupée par les troupes royales et les milices paysannes de 1 635 à i6q3. De plus, les campagnards réfugiés logeaient dans le cloître, dans l’église et jusque sur les voûtes de celle-ci. On devine les dégâts causés par cet état de choses. « En ï 636, le grand pignon de l’église du côté du dortoir jusqu’à la porte du cloître, entrée de ladite église, est fondu jusqu'au pied avec une partie de la grande voûte de l’église et sacristie, avec deux arcs boutants et le grand escalier pour monter au dortoir » (5).
« En 1637, la peste est venue dans ladite abbaye, pendant laquelle . le logis
abbatial fut entièrement brûlé avec quelques lieux réguliers en voulant éclairer, par les paysans qui y demeuroient; et depuis, lesdits paysans s'y sont rétablis et logés sous des cabanes et barraques de paille faites à la légère pour leur commodité. Est arrivé ensuite un autre incendie, environ l’an 1643, qui a brûlé quelqu endroit de ladite église, les chapelles de Notre-Dame et de Saint-Martin, avec la chapelle de la reine de Castille.
« Il est à remarquer qu’à cause de la guerre, on ne pouvoit réparer ni entretenir les lieux réguliers; on étoit obligé de se servir de paille pour réparer les couvertures.
« En 1647, au mois de juin, est arrivé un grand incendie qui a consumé et brûlé l’église, à la réserve de quatre-vingt-seize pieds sur trois cent trente-cinq pieds de longueur, non compris les bras de la croisée, dont partie des voûtes de ladite
(1) Ibid., n° 17.
(2) Serait-ce Bernay par hasard?
(3Ï Beaucoup de titres des xiic et xme siècles continuent à donner le nom de Balances à la nouvelle abbaye, ce qui explique l'erreur du Gallia et des auteurs. En 1278 encore, le Chapitre général de Citeaux emploie l’ancienne appellation. Il me serait facile d’en citer cent exemples jusque dans le xive siècle.
(4) Cf. mes Notes sur le culte de N.-D. de Grâce, p. 22.
(5) Mss. à la cure de Dominois. — Copie dans les mss. de l’abbé Levrin, à la cure de Tortefontaine.
église, celles des croisées, dortoir, chapitre et cloître sont venues à tomber et fondre, même la croisée et les voûtes des carolles en partie, sans y comprendre le grand pignon de l’aile gauche de l'église. Toutes lesquelles ruines ont été réparées avec le logis abbatial, qui avoit été brûlé en même temps, par feu Monsieur l'abbé Martineau . » (i).
Ce Jean Martineau, conseiller clerc au Parlement de Paris, fut le restaurateur de Yalloires, dont il obtint la commende en 1646. Dès l’année suivante, « il a abandonné tout son revenu de ladite abbaye pour ladite année, pour commencer à la réparer. Il a commencé par le grand pignon fondu à le réparer, et ensuite au grand comble de l’église, chapelles et autres lieux réguliers, et la chapelle de la Reine de Castille qui avoit aussi été brûlée. 11 a fait faire les réparations et rétablissement de toutes les statues et châsses de l’église comme on peut le voir » (2). Et tout cela au milieu des passages de troupes et lorsque le pays pliait sous les contributions de guerre.
La vue cavalière de Valloires, conservée au château d'Argoules, nous montre l'état de l'abbaye après les restaurations de l’abbé Martineau. Sauf l’église, il ne reste plus trace, dès lors, des constructions du moyen âge. La cour d’entrée est disposée à peu près comme aujourd’hui; le pigeonnier à gauche; un canal de dérivation coupe la cour parallèlement au corps de logis (3).
Une vue de la collection Macqueron, faite d'après un dessin de la collection Saint-Amand, date du premier tiers du xvin" siècle : « Vue à vol d'oiseau de l'abbaye de Valloires située sur la rivière d’Authie. Ce plan a été présenté à M. de Malliard, docteur de Sorbonne, vicaire général de l’Ordre de Citeaux, et prieur de ladite abbaye ». Dom Maillard était prieur de Valloires en 1716. Comme l’indique la légende, nous avons là le plan ou projet des bâtiments actuels, exécutés quelques années plus tard comme on le verra ci-après.
Cette vue est à peu près conforme à un mauvais dessin de la collection Peigné-Delacourt, que le P. Beaumert a fait reproduire en lithographie. L'état des lieux claustraux, sauf l'église, est assez ressemblant à ce qu'il est aujourd’hui. La porte charretière, à linteau droit, surmontée d'un fronton cintré à crosses, encadrant l'écu de France couronné, s'ouvre entre deux pans arrondis, flanquée de pilastres; le pigeonnier, la façade du corps de logis avec ses deux frontons aux extrémités, tout cela se retrouve à peu près semblable, à présent. Seulement, le canal traverse la cour devant la façade; vers le milieu, un ponceau de bois et un bassin circulaire. Le quartier abbatial, à deux fenêtres au rez-de-chaussée et autant à l'étage, est suivi d'une tourelle basse, à une seule fenêtre, avec toit trapu en tuiles. Le cloître, à peu près comme aujourd'hui, a neuf travees de coté et des arcades en plein cintre. Sur le réfectoire, au nord-est, s’élève un petit clocher cylindrique, orné d’arcades hautes et étroites, et dont l’attique est surmontée d'une coupole. Au couchant, derrière le quartier abbatial, une cour rectangulaire fermée de murs, avec tour carrée, précède la façade ouest des lieux claustraux, plus régulière qu'elle ne l'est maintenant (4).
Toutes les réparations de l’abbé Martineau, faites à la hâte et dans des temps difficiles, n’offraient pas de garanties de durée. Le 17 janvier 1730, M. de Broglie, abbé commendataire, obtint du Roi l'autorisation de faire une grande coupe de bois
(!) Ibid.
(2) Ibid.
(3) La peinture conservée au château d’Argoules ne montre qu’un coin des bâtiments.
(4) Tous les toits sont en tuiles, sauf ceux de l'église et de la façade nord qui sont en ardoises. Les fenêtres belles-voisines de ce dernier corps de logis sont ornées de frontons triangulaires, et étayées de volutes en S.
pour subvenir aux frais d’une reconstruction complète (i). Les travaux n’étaient pas commencés lorsqu’il mourut le 8 janvier 1735. C’est en 1738 que l’architecte Raoul Coigniart présenta les plans qui étaient encore conservés à Valloires en 1901. Chaque partie de ces plans est approuvée et signée par les principaux officiers de l’abbaye : Fr. Comeau, prieur; fr. J. -B. Sallé, sous-prieur; fr. Pecqueur, senior; fr. Hébert, procureur.
Il était temps de songer à rebâtir. En 1741, « la tour de l'abbaye de Valoires,
par le deffaut des pi Hiers, qui étoit dans le milieu de la croisée de l’église, tomba .
et écrasa avec elle presque toute l’église quelques minutes avant que les religieux alloient entrer au chœur » (2). On se mit tout de suite à l’œuvre; Jean-François Collet, maître-maçon de Frévent, lut chargé de l’exécution des travaux. Le jour de l’Assomption 1741, M. de La Motte, évêque d’Amiens — qui devint abbé de Valloires l’année suivante — bénit la première pierre de la nouvelle église (3). Les travaux continuèrent sans relâche sous l’active direction de Dom Comeau. En 1750 les voûtes de l’église étaient achevées. Il ne restait qu’à l’orner; le prieur en chargea le sculpteur Pfaffenhofen; on verra plus loin comment celui-ci s’acquitta de sa tâche.
Enfin, l’abbaye étant complètement rénovée, M. de La Motte consacra l’église le 5 septembre 1756.
Hélas! trente-cinq ans plus tard, la Révolution dispersait les moines. Mais par un bonheur presque unique en France, l’abbaye de Valloires ne fut ni démolie ni profanée. Ambroise Léopold Jourdain-Delelcge, sieur de l’Etoille, acheta au District d’Abbeville, le 7 juillet 1791 et jours suivants, l’Abbaye, la ferme, les Monflières, les Galiates, les Douze, les Quarante-deux, les hayeures environnantes, les Quarante-cinq tenant à l’enclos, la Vallée Pierre, les Malrepas, le patis, la fontaine, les prés, le moulin d’Argoules et toutes les terres voisines, le bois du Quenhaut et enfin 222 mesures de terre dans la plaine du Petit-Chemin (4). Le nouvel acquéreur veilla avec un soin méticuleux à ce que rien ne fût endommagé, ni même déplacé dans le monastère. On dit que le missel resta sur le maître-autel pendant tout le temps de la Révolution. M. de l’Etoille mourut à Valloires en 1S08; il fut enterré dans l’église au milieu des tombes des moines; cette place d’honneur lui était bien due, car le respect qu’il avait montré pour les choses saintes aurait pu lui coûter cher sous la Terreur.
En 1817, ses héritiers rétrocédaient l’abbaye, intacte et en parfait état de conservation, à Joseph Leleux, fondateur de l’Association des Basiliens de Fort-Lillo en Belgique. C’était une bizarre et curieuse communauté, qui se perpétua pendant plus de soixante ans et donna à Valloires une couleur locale d’une originalité peu commune (5). En 1880, ne trouvant plus à se recruter, les Basiliens — « Messieurs
(1) Arch. Nat. E 1094, 98 (d'après le P. Beaumert).
(2) Dom Ignace Crépin, Chronique de Saint-André, mss., tome II, p. 10. Cette nouvelle terrifia les moines de Saint-André, qui du coup démolirent leur clocher bâti depuis onze ans seulement, et n’en refirent pas d’autre !
(3) Chronique de Dommartin ; édit, de Caïeu, Mém. de la Société d' Émulation d' Abbeville, 1867-68, p. 574.
(4) Mss. de la cure de Dominois.
(5) Florentin Lefils a donné un portrait fort bien rendu de « Messieurs de Valloires », dans le prospectus ou spécimen d’une histoire populaire des environs d'Abbeville (1837) :
« Cette abbaye . est située au bas d’une colline dont la pente est artistement décorée de jardins, de bois et de
vergers. Là vivent en commun quelques hommes étrangers au pays; hommes laborieux dont les journées sont employées à divers travaux d'art et de mécanique; hommes religieux, qui jeûnent, prient, se confessent et communient; hommes liés par les mêmes vues et le même esprit; hommes sans famille et sans autre intérêt que celui de la confrérie. Tels sont les successeurs des anciens moines de Valloires; mais si ceux-ci ont des défauts, au moins ne doit-on pas les accuser d’oisiveté ».
Autrefois les moines se contentaient de prier : <r aujourd’hui le passant entend résonner dans les mêmes bâtiments
de Valloires » — s'unirent à la Congrégation des Frères de Saint-Vincent de Paul, qui installa dans l'abbaye un orphelinat agricole florissant. Actuellement Valloires est fermé, et bientôt peut-être — ce qu'à Dieu ne plaise, — ses trésors d'art seront dispersés aux quatre vents du ciel.
Description
La longue avenue raboteuse et mal chaussée, qui de Maintenay conduit au monastère, aboutit enfin, après le pont de l'Aulhie, à un large portail cintré, percé dans un mur en hémicycle. La porte s’ouvre, et le visiteur se trouve dans la vaste cour d'honneur. A droite et à gauche, les communs et les bâtiments d’exploitation, parmi lesquels on remarque (à gauche) un beau et massif pigeonnier cylindrique, en pierre blanche, du xve ou du xvi" siècle (i) En face, le corps de logis de l’abbaye.
Le plan des bâtiments monastiques forme un rectangle, autour du cloître; la principale façade est tournée vers le nord, et se prolonge, à l'ouest, par le quartier abbatial. L’église, précédée du cimetière, s’élève au sud, parallèlement à cette façade et au cloître.
Sauf quelques restes assez rares des constructions antérieures, l'abbaye actuelle date en entier du xvni1’ siècle; c’est dire qu'elle ne présente pas l'intérêt des monastères du Moyen-âge, ni au point de vue archéologique, ni au point de vue de l’étude des observances monacales. Mais dans son genre et pour son époque — ce genre et cette époque étant admis — elle est parfaite, l’église surtout. Et l’auteur d’un ouvrage Anglais sur notre contrée a pu faire, à son endroit, cette réflexion pittoresque et profondément vraie : « Cette église ferait les délices de madame
le marteau du serrurier, la roue du tourneur, les instruments du facteur d’orgues; s’il entre, il voit partout des bras fonctionnant, partout le fruit d’un labeur d’utilité.
* Quels sont ces hommes? Quelle est cette société isolée au milieu de la grande famille? C'est un secret que les frères ne divulguent pas : » Prier et travailler, disent-ils, telle est notre vocation ». Entrez dans leur église, ce modèle de fraîcheur et d'élégante simplicité, la tombe du fondateur vous apprendra qu’il fut homme de bien et qu’il recommanda à ses frères la prière et le travail. Voyez ce rayon de cire suspendu à la voûte du chœur; c’est l’emblème du principe qui rassemble les sociétaires : comme l’abeille ils doivent leur travail à la communauté, comme l’abeille ils doivent expulser le paresseux et l’intempérant.
* La pratique de ces principes fait de Valoires une république de sages, une république dont l'existence est conservée par l’égalité de ses membres. Chacun d'eux sait ce qu’il doit à la communauté et il obéit. Le supérieur n'a lui-même d’autres droits que ceux que lui confèrent les statuts; il prie et travaille parmi ses frères, partage leur frugale pitance et ne porte aucun insigne qui puisse faire reconnaître la dignité dont il est revêtu. Du reste, jamais de querelles, jamais de dissensions : celui qui troublerait l’ordre serait immédiatement renvoyé.
« Leur costume n’a rien du froc' ni du scapulaire; une blouse de grosse toile bleue, un bonnet de coton bleu, des houseaux ou guêtres de coutil bleu recouvrant de gros souliers ou de gros sabots : tel est l’habit qu’ils préfèrent aux plus élégantes parures. C'est ainsi qu’on les rencontre dans les champs conduisant la charrue, creusant des fossés, ou, la serpe en main, abattant le bois destiné à la consommation de l’établissement; c’est ainsi qu’on les rencontre dans les foires, dans les marchés, vendant les bestiaux qu’ils ont élevés, les grains et les fruits qu'ils ont récoltés ou les produits de leurs manufactures; c’est encore ainsi que chez eux vous les voyez, la plume en main, rédigeant le compte-rendu de leurs travaux, dessinant une machine qui demande des perfectionnements, ou essayant la composition d'un motet sur un orgue de leur fabrique. Valoires est plus qu'une ferme modèle, plus que Coëtho : c’est un établissement encyclopédique, un comice agricole, industriel et peut-être scientifique, où nos économistes puiseraient d’excellentes leçons ». (Cité par Prarond, op. cit , p. 301).
(i; Ce pigeonnier est entouré, à une certaine hauteur, d’un larmier très saillant. « D'autres précautions ont pour but de protéger ces oiseaux (les pigeons) contre les incursions des belettes et putois : un procédé simple consiste à donner à la tour une ceinture de carreaux bien vernissés ou un cordon en larmier d'une forte saillie (Beaulieu près Marquise et Valloires; manoir d'Ango à Varangéville, (Seine-Inférieure), pour arrêter les animaux qui grimperaient aux murs ». (C. Enlart, Manuel d' Archéologie française , t. Il, p. 20 n. A la page 20J, le savant auteur classe le pigeonnier de Valloires parmi ceux du xve ou du xvif siècle.
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de Pompadour, et cependant saint Bernard lui-même n’y trouverait rien à reprendre » (i).
Décrivons brièvement les lieux claustraux, réservant à l’église une notice un peu plus détaillée :
La façade d'entrée, sur la cour d’honneur, mesure 5g mètres de long et est construite en briques, avec cordons et encadrements des fenêtres en pierre de craie. Comme dans toute l’abbaye, les bâtiments comportent un rez-de-chaussée, un étage et d’immenses greniers. A chaque extrémité, un pavillon peu saillant se couronne d'un fronton triangulaire. Les fenêtres, faiblement arquées, sont au nombre de dix-sept au premier étage; seize, plus la porte, au rez-de-chaussée. Cette porte, en plein cintre, est encadrée d’une archivolte en larmier.
A l’extrémité sud de la façade vient se raccorder, sur le même alignement et dans les mêmes dimensions, le logis abbatial, long de 20 mètres et éclairé à chaque étage par sept fenêtres semblables aux autres. Les murs sont tout en pierre. Cette addition en hors-d’œuvre est fâcheuse et nuit à l'harmonie de la façade.
La face ouest de l'abbaye, sur les pâtures, est basse, disparate, sans art et composée de bâtiments ajoutés les uns aux autres sans souci d’architecture. Les beaux espaliers qui la tapissent lui donnent cependant une physionomie avenante et familière.
La façade de l'est, sur les jardins, est aussi monumentale que celle du nord, quoique moins régulière. Elle mesure 64 mètres de long. De ce côté, le principal corps de logis, tout en pierre, est flanqué de deux pavillons très saillants, sans frontons. Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée sont encadrées dans un grand arc en plein cintre, porté sur pilastres. Au milieu s’ouvre la porte, semblable, ou peu s’en faut, à celle du nord. On compte neuf fenêtres à l'étage supérieur, celle du milieu plus large que les autres et pourvue d'un balcon. Chacun des pavillons a deux fenêtres sur la face antérieure et une sur chaque retour. — • Au sud de ce corps de logis, plus élevé sur la croupe de la montagne, se rattache un second bâtiment, en briques cuites au bois, avec un haut toit mansardé. Ici encore, les quatre fenêtres du rez-de-chaussée sont encadrées dans un plein cintre. Enfin, au midi, se profile en saillie l'abside de l’église.
Entrons maintenant dans le monastère par la porte du nord : un petit vestibule non voûté donne accès au cloître (2). Laissons à droite la salle du Chapitre, sur laquelle je reviendrai plus loin, et pénétrons dans le cloître.
Cette belle galerie, tout en pierre, mesure 40 ou 41 mètres de côté sur 3n,5o de large, fille a huit travées sur chaque face. Ses arcades, en plein cintre, retombent
(1) « It is a church which would hâve enchanted Madame de Pompadour without offending Saint Bernard, for it has ail the elegance affected by the Marquise and ail the needed austerity to render it unobjectionable in the eyes of the æsthetic (ascetic?; founder of the most severe Order of contemplative monks ». (Mayville, an Anglo-French Pleasaunce, p. 53).
(2) A Fontmorigny (Cher', abbaye cistercienne comme Valloires, « tous les logements d’habitation furent reconstruits au xviiic siècle avec rez-de-chaussée et premier étage autour d’une vaste cour rectangulaire. Des galeries éclairées par des arcades de plein cintre entourèrent ce cloître. Les piliers sont carrés; de légères saillies sur chaque face forment des pilastres plats , les voûtes des galeries sont de pénétration et très surbaissées. Sous les arcades court un stylobate à tablette. Ces galeries desservent les pièces diverses, disposées et éclairées au dehors. Des escaliers en pierres sont à degrés droits, avec rampe en ferronnerie.
« Au premier étage, des galeries simplement solivées ou voûtées en plâtre courent au-dessus de celles du bas. Les portes des chambres, appartements et dortoirs, sont encadrées de chambranles en bois, à moulures. Quelques chambres ont gardé des boiseries, des cheminées à tablettes ondulées, à montants en pyramides renversées. Les
fenêtres au dehors, sont entourées de bandeaux . ». (Buuot de Kersers, Statistique monumentale du Cher , t. VI,
p. 40;. Cette description, chose curieuse, peut s’appliquer à Valloires mot pour mot.
sur des piliers carrés, à simple imposte. La clef de chaque arcade est saillante, et supporte un entablement de bonnes proportions, décoré de triglyphes et abrité par un petit toit en appentis. Au-dessus s’élève le premier étage, bâti en briques, et éclairé sur chaque face par huit fenêtres arquées, encadrées de pierre. Un stylobate continu règne à la base des arcades, sauf un passage sur chaque face. La voûte du cloître est d'arête vive, en cintre surbaissé; les arêtes retombent sur des pilastres peu saillants, d’ordre dorique, adossés d’une part aux piliers et de l’autre aux murs.
Les appartements de l'abbaye ouvrent les uns sur ce cloître, les autres sur les corridors qui le réunissent aux façades extérieures. Le vestibule qui rejoint la porte de l’est, sur les jardins, a une voûte d'arête, avec un doubleau en plate-bande retombant sur deux colonnes rondes engagées, à tailloir carré et corbeille ronde aplatie. Doubleau et lunettes sont en tiers-point. Cette voûte semble être de la fin du xvue siècle.
A droite de ce couloir s’étendent les celliers (i), dallés, et couverts de quatre travées de voûtes d'arêtes (à doubleaux en arc brisé) semblables à celles du couloir ci-dessus. Un rang de colonnes cylindriques divise ces celliers en deux nefs. Les bases des colonnes sont à griffes, en forme de feuilles rabattues. Sur les murs, les arêtes retombent sur des culs-de-lampe en console, de style classique (xvne siècle).
A gauche du même couloir s’étend le grand réfectoire des moines, vaste et belle pièce plafonnée, avec parquet en marqueterie; les trois fenêtres s’encadrent d’embrasures cintrées. Une galerie de portraits à l'huile des évêques d'Amiens, depuis Mgr de Bombelles jusqu’à Mgr Guilbert, décore les murs de cette salle (2).
Les cuisines, vastes mais sans rien de caractéristique, occupent le pavillon d’angle nord-est.
La salle du Chapitre, signalée plus haut, est remarquable par ses belles boiseries, de vieux chêne, dues sans doute au ciseau de Pfaff, et dans lesquelles sont encastrés deux bons portraits en pied, sur toile, de Mgr de La Motte et de Dom Comeau, les deux restaurateurs de l'abbaye au xviii' siècle L’image du bon Prieur, qui a une physionomie pleine de caractère, est accompagnée de la comète d’or qui lui sert d'armes parlantes (3) et de sa devise : monstrans viam sapientibus.
Plusieurs beaux escaliers de bois à paliers droits, avec rampes de fer forgé, conduisent au premier étage. Une large galerie, simplement plafonnée, règne au dessus du cloître et dessert les chambres, qui toutes prennent jour sur l'extérieur. Ces chambres sont belles, vastes et bien éclairées, et ne rappellent guère les sombres cellules des siècles précédents (4). Leurs portes, leurs cheminées, leurs boiseries, leurs armoires, leurs alcôves et leurs ferrures sont presque toutes conservées et mériteraient une étude. Les fenêtres sont le plus souvent doubles, et à petits carreaux de verre parfois verdâtre, dit à culs de bouteille.
(1) Une partie de ces celliers a été tranformée en réfectoire par les Basiliens.
(2) Qui sert de salon d’honneur aujourd'hui. — Le portrait du cardinal Guilbert est de Besnard.
(3) Comeau, en Bourgogne, porte : d'a\ur à la fasce d'or accompagnée de trois comètes caudées d'argent : (Trudon, Nouveau traité de la science pratique du Blason, 1689,0. 185). L’armorial général de France, de 1696 (Bibl. Nat., mss. fr. 32.233, Bourgogne) nous donne les armes d’Anthoine Bernard Comeau, Conseiller au Parlement de Bourgogne : d'a\ur à la fasce d’or accompagnée de trois comètes d'argent (p. 10), et celles de Bénigne de Comeau, prieur de Saint-Jacques d’Arnay-le-Duc et de Saint-Sauveur: sur ces dernières, les comètes sont d’or (p. 67).
Je regrette de n’avoir pu revoir cette salle, à peine entrevue jadis, et dont les peintures et les boiseries m'avaient paru être du plus haut intérêt.
(4) A l’époque même où les Bernardins de Valloires se logeaient si confortablement, leurs voisins les Prémontrés de Saint-André-au-Bois. rebâtissant aussi leur monastère, et sur un plan bien plus vaste et plus riche, y construisaient cependant des cellules beaucoup plus petites, plus sombres et moins commodes que celles de Valloires,
igy —
A l'extrémité sud-est du cloître, un degré de pierre de dix-huit marches donne accès au .vestibule du transsept et de la sacristie. Cette dernière salle occupe le rez-de-chaussée du bâtiment en briques qui forme la partie orientale de l’aile nord. Un bel escalier à arcades plein cintre, et à balustrades en fer forgé et en pierre sculptée, débouche dans ce vestibule, et accède aux étages supérieurs et au clocher. Le premier étage formait le chœur d'hiver des moines; c’est une simple chambre, qui a vue sur l'église par la grande fenêtre du croisillon nord. On en a fait un petit musée. Au-dessus, les combles sont mansardés et renferment la bibliothèque (i).
Avant de passer à la description de l’église et de la sacristie, énumérons les
principales antiquités, rassemblées et abritées sous le cloître; sauf avis contraire,
tous ces restes proviennent de l’abbaye du Moyen-âge, qui a précédé celle-ci :
Chapiteaux engagés, fin du xu' siècle, très surélevés et très étroits, à feuilles lancéolées.
Belle petite colonne, xin' siècle, en pierre de Marquise; doit être une colonnette de triforium, sans doute. Base à double tore avec gorge intermédiaire; chapiteau à crochets aux angles et large feuille entre deux, en forme de fer de lance. Il y a des colonnettes pareilles au triforium de Saint-Saulve à Montreuil; on les fabriquait à Marquise en grande quantité, pour l’exportation.
Plusieurs débris d’une dalle tumulaire en pierre de Tournay, aux armes d’Enghien : gironné [d’argent et de sable] de dix pièces, chaque giron de sable
chargé de trois croix recroisetées au pied fiché [du premier], L’écu, en losange, est
parti d’Enghien et parti fruste; le tout encadré dans une figure géométrique formée de la combinaison d’un carré et d’un quatrefeuille. — Autre morceau, draperies (effigie ?) (2).
Plusieurs fûts de colonnettes, à chapiteaux sans crochets, de la fin du xu" siècle. Plusieurs colonnettes accouplées, dont il ne reste que les bases fort aplaties. Ce sont évidemment des colonnettes de cloître, et elles ressemblent beaucoup à celles du cloître de Dommartin.
Chapiteaux divers, l’un très mince, à feuilles sagittées sur corbeille à pans coupés. — L’autre, ayant appartenu à une grande colonne engagée d’un tiers, à six feuilles à crochets. — D’autres encore, le tout du xm* siècle.
Quatre ou cinq grands chapiteaux corinthiens, style Louis XV. Tout ce qui précède provient de Valloires.
Cinq ou six chapiteaux romans provenant de Dommartin, et plusieurs débris, (xu' siècle).
(r) Je ne dirai rien du musée; il comprenait divers objets de curiosité, sans grande valeur, rassemblés patiemment par le P. Beaumert. Les souvenirs de Valloires et des abbayes voisines y tenaient la place d’honneur. Je cataloguerai plus loin les objets les plus intéressants, conservés dans le cloître. Quant à la bibliothèque, elle était déjà remarquable et d’un grand secours aux chercheurs de la contrée, pour lesquels — experto crede — elle s’ouvrait libéralement. Il est même surprenant qu’un seul homme, sans presque aucune ressource, ait pu en quinze ans reconstituer un fonds de livres et d’archives aussi important, et cet exemple de courageuse investigation intellectuelle eût mérité d’être récompensé autrement que par la confiscation et l’exil. Les archives renouvelées de l’abbaye de Valloires contenaient, entre autres manuscrits très intéressants, le seul volume subsistant des Chroniques de Saint-Andrè-au-Bois, de Nicolas Ledé; le mémoire de Dom Jacques Humetz sur l’origine de Dommartin; les Pandectes historiales du comté de Ponthieu, par Sangnier; et un bon nombre de chartes originales en parchemin, desxiiF et xivc siècles, avec sceaux. Certaines de ces chartes concernaient la seigneurie de Nampont, la province du Hainaut, l’église de Chaource en Champagne. Les plus belles étaient celles de Valloires même, retrouvées de toutes parts dans les greniers et les caves des alentours. Que n’ai-je copié tout cela quand il en était temps !
Puisque l’occasion s’en présente, disons que l’ancien et riche chartrier de Valloires avait laissé des épaves un peu partout. Outre les chartes retrouvées par le P. Beaumert, je sais qu’il en existe plusieurs chez M. Félix Lennel ; M. Delignières de Bommy, l’abbé Roze et le marquis Le Ver en possédaient aussi beaucoup. Je ne sais où sont passées ces dernières. Enfin il en reste aux archives de la Somme, avec le Cartulaire.
(2) Il sera plus loin question de cette pierre tombale dans la description de l’église.
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Remplage d’une ancienne fenêtre du chœur de l’église d’Argoules : un quatrefeuille à lobes aigus; deux écoinçons évidés; les deux arcs de la fenêtre en tiers-point géminé; moulures prismatiques (xv” siècle).
Cuve baptismale, (xvte siècle), ronde à l’intérieur, octogone à l’extérieur, ornée d’arcatures cintrées, quatre arcades sur chaque face. Provient de .
Meule romaine en poudingue.
Pierre à arcatures gothiques trilobées, colonnettes, etc (xiv' siècle). Provient de .
Panneaux du sarcophage de la Mise au tombeau de Dommartin (aujourd'hui conservée dans l’église de Tortefontaine); sculpture sur pierre, imitant les panneaux de bois de la même époque, (xv' siècle), séparés par des contreforts à pénétrations dans les bases (i).
Église
L’église primitive de Valloires avait sans doute ces « formes dures et froides qui caractérisent l’architecture cistercienne à son début, sous l’action sévère de saint Bernard » (2). Il n’en reste presque rien : — quelques colonnettes, bases ou chapiteaux (xm” siècle), dans le cloître; — et, dans une cour près de l’église actuelle, un pan du mur du nord, qui semble avoir fait partie d’une grande chapelle latérale plutôt que d'un bas-côté. Ce mur, parallèle à celui de l’église du xviii' siècle, est percé de deux grandes et larges fenêtres en tiers-point, dont le chambranle est garni de tores. Malgré la largeur des baies, il n’y a actuellement aucune trace de meneaux. Ce sont bien, cependant des fenêtres, sans aucun doute, car leur seuil est en talus, billes sont séparées par un dosseret qui s amortit en pyramide renversée, à la hauteur du seuil des fenêtres; détail très caractéristique de l’architecture cistercienne (3).
D’après ce reste et quelques autres indices, il est certain que I ancienne église était bien plus grande que celle d’aujourd’hui. Le P. Beaumert avait commencé des fouilles, et retrouvé les fondations des nefs et des chapelles; le résultat de ses recherches est perdu pour la science. A l’orient, l’église ne se terminait cependant pas par un chevet droit, selon les usages cisterciens; dans notre région, les architectes ont toujours préféré les absides à pans coupés, et d’ailleurs le plan à chevet droit est loin d’être universel dans l’ordre de Citeaux. Le plan était en forme de croix latine, et auprès de la porte s'élevait une chapelle dite de la Reine de Castille, fondée par Jeanne, comtesse de Ponthieu, femme du Roi de Castille et de Léon, Ferdinand III.
Une vue cavalière de la vallée d’Authie, conservée au château d’Argoules, figure l’église de Valloires avec un chevet à trois pans et un transsept; de la nef on ne voit que deux fenêtres; le croisillon nord en a deux dans le pignon et une sur chaque mur latéral; le chœur en possède une et le chevet trois. Ces fenêtres sont en lancette (xme siècle).
Les vues à vol d’oiseau des collections de Bommy (copie, collection Macqueron) et Peigné-Delacourt (cette dernière lithographiée par les soins du P. Beaumert)
(1) La base générale de ce sarcophage existe, posée à l'envers, dans- le pignon d’une maison de Tortefontaine. Les personnages sont dans l’église de ce dernier village, sauf deux qui sont à présent en ma possession, par don de M. C. Enlart.
(2) Buhot de Kersers, op. cit., t. VI. p. 37.
(3 Cf. Enlart, Origines françaises de l' Architecture gothique en Italie, pp. 270-271.
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concordent à peu près avec la précédente. On y voit la face nord de la nef, très allongée, divisée en sept travées, séparées par autant d’arcs-boutants; les fenêtres de la nef, en lancette, sont accouplées au nombre de deux par travée, soit quatorze en tout, ce qui semble indiquer l'existence d'une voûte sexpartite. Le pignon ouest est rabattu en croupe. (Il n’avait pas été refait depuis son effondrement en 1 636). Le transsept, avec ses deux fenêtres dans le pignon, est bien conforme à la vue cavalière d’Argoules, ainsi que le chœur, qui n’a ni bas-côtés ni chapelles; les fenêtres sont percées très haut, en lancette, et séparées par de grands contreforts très saillants. Il y a quatre fenêtres sur les travées droites du chœur (au lieu d’une seule sur la toile d'Argoules), et trois sur les pans du chevet. Sur la croisée s’élève un haut clocher cylindrique en charpente avec dôme, du xvu" siècle; la vue de Peigné-Delacourt donne à ce clocher une forme assez banale, mais sur celle de la collection de Bommy l’aspect en est étrange : l’étage cylindrique est surmonté d’un dôme à renflements bulbeux ; au-dessus, l’amorce d’une lanterne (?) est à peine visible.
« Il y avait autrefois », dit Sangnier d’Abrancourt, « une église fort spacieuse et une chapelle fondée par la reine Jeanne pour être le lieu de sa sépulture; l’une et l’autre sont détruites, et dom Comeau (i), prieur de cette maison et docteur de Sorbonne, en a fait rebâtir une nouvelle fort jolie, mais bien plus petite, et a rassemblé tous les ossements des comtes et comtesses de Ponthieu qui étaient inhumés dans l’ancienne église, et les a mis sous le grand autel qui est au milieu de la croisée entre le chœur et la nef » (2).
L’église actuelle de Valloires forme une croix latine à tige très courte. Voici ses dimensions :
Nef . Longueur. igm8o Largeur : 9”40.
Chœur et transsept. Id. 25m5o (y compris la chapelle absidale).
Longueur totale. 45”’3o
Largeur au transsept .... i6™6o
Toute la construction est en pierre de craie.
La façade occidentale, sur le cimetière, n’a qu’un portail très simple, mais surmonté d'une grande fenêtre cintrée, avec coquille à la clef; au-dessus, une archivolte décorée de deux têtes de chérubins. Quatre grands pilastres doriques supportent l’architrave, couronnée d'un fronton triangulaire moins haut que le toit et sculpté avec beaucoup de goût : écu martelé sur cartouche Louis XV, calice et objets du culte.
Je passe rapidement sur l’aspect extérieur de l’église; les édifices religieux du xviii' siècle, on le sait, ne brillent pas généralement par la beauté architecturale. Disons seulement que les fenêtres, très grandes, en plein cintre, ont des clefs en saillie, que les travées sont séparées par d’énormes contreforts très saillants, amortis en volutes; le transsept n’a pas de pignons; son bras nord s’accole à l’aile orientale des bâtiments claustraux. Le chevet en hémicycle, avec ses hautes fenêtres et sa petite chapelle absidale, ne manque pas d’élégance.
Mais la beauté de cette église est à l'intérieur, dans l’ornementation et la sculpture. C’est là le vrai mérite de Valloires et son principal titre à l’intérêt, voire même à l’admiration des amis du beau et du passé.
(1) Et non Conneau.
(2) Sangnier d'Aerancourt, 4e recueil, écrit en 1752. Cité par Prarond, op. cil., p. 291.
Divisée en trois travées, la nef est éclairée de chaque côté par trois fenêtres. Le transsept en a une à chaque extrémité (i), le chœur cinq et la chapelle absidale deux; soit quinze en tout. Les voûtes sont d'arête, en plein cintre, avec doubleaux en plate-bande. Les retombées portent sur des pilastres doriques peu saillants.
L’ornementation de l’église (1750-1756) est due, à peu près en entier, à Simon- Georges Pfaff, comte de Pfaffenhofen, (1715-1784), gentilhomme autrichien émigré en France à la suite d’un duel, fixé et marié à Saint-Riquier ; artiste amateur d’abord, il sculpta ensuite pour gagner sa vie et remplit le Ponthieu d'œuvres très remarquables (2). Mais c’est surtout à Yalloires qu'il exerça son talent : non moins habile sur les métaux que sur le bois, après avoir modelé son sujet, il le coulait parfois en un alliage de plomb et d’étain, procédé qui lui permettait de faire des retouches au burin et au ciseau. La plupart des détails qui vont suivre sont empruntés aux recherches de M. Ch. Wignier de Warre sur ce sculpteur de mérite.
Le premier objet qui frappe la vue à l’entrée de l’église, c’est le buffet d'orgues. « Il se compose de deux battants de portes intérieures, admirablement sculptées, accostées de deux longs panneaux de qm5o de hauteur sur o"'5o de largeur,
portant des trophées d'instruments de musique . Les deux battants de porte sont
surmontés d’un cartouche représentant deux lions soutenant un écu aux armes de Mgr d’Orléans de La Motte (3); au-dessus se trouve une balustrade où sont représentées des figures d’enfants offrant les différents états de la vie, joie, tristesse, etc. Un peu plus haut, à gauche, un groupe d’enfants frappant sur l’enclume, allusion aux métiers; à droite, un groupe analogue, les beaux-arts; plus haut encore commencent les chœurs des anges jouant de divers instruments de musique, et distribués sur les différentes saillies. Le tout est couronné par une grande statue du roi David accompagné de deux grands anges jouant de leurs instruments. David debout est appuyé sur un kinnor, montre le ciel et semble chanter d'un air inspiré : Cœli e narrant gloriam Dci.
« Remarquons encore les quatre cariatides, lesquelles rappellent, dit-on, les figures de quatre domestiques des anciens moines et soutiennent la partie supérieure du buffet d’orgues; elles sont admirables. Ces quatre figures, dont le bas du corps se termine en gaine, font d'incroyables efforts pour supporter le fardeau qui écrase leurs robustes épaules; leurs muscles se contractent avec violence, le sang enfle leurs artères, presque à les faire éclater; l'expression de leurs visages est frappante; il semble que l’on entend râler ces torses herculéens ployant sous le faix. Cet admirable travail prouve que Pfaff avait étudié à fond les chefs-d'œuvre du célèbre Puget et qu'il s’était inspiré de cet artiste.
« De chaque côté de la porte d’entrée, à 1,’intérieur, se trouvent : 1° à gauche, une statue haute de im65 (bois sculpté), représentant 1 homme déchu par le péché originel, la Religion appelant l’homme à la pénitence. C'est un- enfant qui gît par terre; deux ailes étendues indiquent la nature spirituelle de l'homme, par laquelle il tend en haut; cependant, ses efforts paraissent insuffisants; il est sans vêtements, c’est-à-dire privé de tous ses mérites; un bandeau placé sur ses yeux indique son ignorance ou son incapacité de voir; les morceaux d'un roseau brisé placés dans ses mains symbolisent sa fragilité; à côté, comme figure principale, la statue de la Religion, sous la forme d'une vierge; elle fait l'œuvre de la réparation, le regard
fi) L'entrée ordinaire de l'église, par le vestibule du cloître, est dans le croisillon nord, à côté de l’autel.
(2) Voir l’excellent travail précité de feu M. Wignier sur Pfaff.
(3) L'écu a été bûché; on n’y voit plus qu'une fasce. La comète d'or de Dom Comeau se remarque en plusieurs endroits du buffet d'orgues.
Divisée en trois travées, la nef est éclairée de chaque côté par trois fenêtres. Le transsept en a une à chaque extrémité (1), le chœur cinq et la chapelle absidale deux; soit quinze en tout. Les voûtes sont d'arête, en plein cintre, avec doubleaux en plate-bande. Les retombées portent sur des pilastres doriques peu saillants.
L’ornementation de l’église (1750-1756) est due, à peu près en entier, à Simon- Georges Pfaff, comte de Pfaffenhofen, (1715-1784), gentilhomme autrichien émigré en France à la suite d’un duel, fixé et marié à Saint-Riquier; artiste amateur d’abord, il sculpta ensuite pour gagner sa vie et remplit le Ponthieu d'œuvres très remarquables (2). Mais c’est surtout à Yalloires qu'il exerça son talent : non moins habile sur les métaux que sur le bois, après avoir modelé son sujet, il le coulait parfois en un alliage de plomb et d'étain, procédé qui lui permettait de faire des retouches au burin et au ciseau. La plupart des détails qui vont suivre sont empruntés aux recherches de M. Ch. Wignier de Warre sur ce sculpteur de mérite.
Le premier objet qui frappe la vue à l'entrée de l’église, c’est le buffet d'orgues. « Il se compose de deux battants de portes intérieures, admirablement sculptées, accostées de deux longs panneaux de 4m5o de hauteur sur o"'5o de largeur,
portant des trophées d’instruments de musique . Les deux battants de porte sont
surmontés d’un cartouche représentant deux lions soutenant un écu aux armes de Mgr d’Orléans de La Motte (3); au-dessus se trouve une balustrade où sont représentées des figures d'enfants offrant les différents états de la vie, joie, tristesse, etc. Un peu plus haut, à gauche, un groupe d’enfants frappant sur l’enclume, allusion aux métiers; à droite, un groupe analogue, les beaux-arts; plus haut encore commencent les chœurs des anges jouant de divers instruments de musique, et distribués sur les différentes saillies. Le tout est couronné par une grande statue du roi David accompagné de deux grands anges jouant de leurs instruments. David debout est appuyé sur un kinnor, montre le ciel et semble chanter d'un air inspiré ; Cœli enarrant gloriam Dei.
« Remarquons encore les quatre cariatides, lesquelles rappellent, dit-on, les figures de quatre domestiques des anciens moines et soutiennent la partie supérieure du buffet d’orgues; elles sont admirables. Ces quatre figures, dont le bas du corps se termine en gaine, font d’incroyables efforts pour supporter le fardeau qui écrase leurs robustes épaules; leurs muscles se contractent avec violence, le sang enfle leurs artères, presque à les faire éclater; l’expression de leurs visages est frappante; il semble que l’on entend râler ces torses herculéens ployant sous le faix. Cet admirable travail prouve que Pfaff avait étudié à fond les chefs-d’œuvre du célèbre Puget et qu’il s’était inspiré de cet artiste.
0 De chaque côté de la porte d’entrée, à l’intérieur, se trouvent : 1° à gauche, une statue haute de im65 (bois sculpté), représentant 1 homme déchu par le péché originel, la Religion appelant l'homme à la pénitence. C’est un- enfant qui gît par terre; deux ailes étendues indiquent la nature spirituelle de l’homme, par laquelle il tend en haut; cependant, ses efforts paraissent insuffisants; il est sans vêtements, c’est-à-dire privé de tous ses mérites; un bandeau placé sur ses yeux indique son ignorance ou son incapacité de voir; les morceaux d’un roseau brisé placés dans ses mains symbolisent sa fragilité; à côté, comme figure principale, la statue de la Religion, sous la forme d’une vierge; elle fait l’œuvre de la réparation, le regard
(1) L’entrée ordinaire de l'église, par le vestibule du cloître, est dans le croisillon nord, à côté de l’autel.
(2) Voir l’excellent travail précité de feu M. Wignier sur Pfaff.
(3) L’écu a été bûché; on n’y voit plus qu'une fasce. La comète d’or de Dom Comeau se remarque en plusieurs endroits du buffet d’orgues.
levé vers le ciel indique la prière. La ceinture porte l'inscription : Castigo corpus meum, qui indique la mortification; dans la main droite flotte une discipline, instrument de pénitence, et la main gauche s’appuie sur un grand crible, symbole de la justice et de la crainte de Dieu, commencement de toute justification.
« 2° A droite, et comme pendant, une statue représentant l'homme relevé par la Religion : l’enfant est debout, mais sans ailes, couvert de quelques vêtements, car l’homme a retrouvé ses mérites perdus; il tend de sa main un flambeau allumé vers la statue principale qui représente la Religion; c’est l’homme relevé qui soumet le flambeau de son intelligence à la Religion; celle-ci est représentée encore sous la figure d’une vierge appuyée sur un livre (la Foi), tenant de la main gauche une palme (l’Espérance), et tendant en s’inclinant sa main droite à l’homme (la Charité) » (i).
Dans la nef, on remarque un confessionnal, et. vis-à-vis, un autel en boiserie, de style Louis XVI, beaucoup plus lourds et moins heureux que le reste du mobilier; évidemment ces objets ne sont pas de la main de Pfaff. La chaire est aussi de style Louis XVI, petite, gracieuse, à quatre pieds cambrés. L’abat-voix est sommé d’une couronne fleurdelysée (2).
Une magnifique grille sépare le chœur de la nef; c’est, en son genre, une des plus parfaites qui existent; pour moi, je n’en connais pas à lui comparer. La partie médiane, qui s’avance sur la nef en hémicycle, forme une grande arcade cintrée, couronnée d’un écu échancré aux armes de Valloires (c’est-à-dire du comté de Ponthieu : d’azur à trois bandes d’or, à la bordure de gueules), sous chapeau d’évêque, surmonté de la représentation du serpent d’airain, dont le symbolisme nous sera expliqué tout à l’heure. A la base, de chaque côté, est une corbeille de fleurs. Les parties latérales portent : à gauche, un ostensoir; au-dessus, les armes de M. de La Motte : de gueules au léopard lionne d'or, à la fasce d’azur brochant sur le tout, au chef d'or à l'aigle éployée de sable. A droite, un calice avec hostie ; au-dessus, les armes de Valloires. Les dessins de la grille sont d’une légèreté admirable, et bien que composés presque exclusivement d’entrelacs et de lignes verticales, ils n’ont ni la sécheresse ni la gaucherie qu’engendrent généralement l’emploi de ces lignes. La gravure seule peut rendre l’élégance, la grâce uniques de ce chef-d’œuvre de ferronnerie
Le maître-autel, placé au centre de la croisée du transsept, est de marbre noir veiné de blanc; les deux autels des croisillons sont de même matière mais plus petits. « Le tabernacle et toute l’ornementation du maître-autel et des deux autres
sont en plomb . Deux magnifiques anges adorateurs, en plomb, actuellement dorés
mesurant 1 m 1 5 de hauteur et fSo y compris la base ornementée, décorent les extrémités du grand autel » (3). Un groupe d’anges beaucoup plus petits surmonte l’autel à son milieu et accompagne le pied d’une magnifique crosse en fer forgé, en forme de palmier, exécutée par Jean Veyren, dit Vivarais, l’auteur des grilles de la cathédrale d’Amiens. Autour de son tronc rampe en spirale un rameau d’olivier dont les feuilles et les fruits forment un amusant contraste avec le tronc même du palmier. A la volute de la crosse pend une houppe, surmontant et recouvrant une
(1) Ch. Wignier, op. cit., p. 15 et sq.
(2) Dans un renfoncement de la nef, on voyait naguère un groupe colossal et gigantesque de la Décollation de saint Jean-Baptiste. Ces statues énormes, qui n’avaient d’autre mérite que leur volume, ont â bon droit disparu de l’église, mais il est à regretter qu’on les ait laissé sortir de l’abbaye. Le P. Beaumert a réussi à s’en faire rendre plusieurs qu’il a placées dans le petit musée créé par ses soins. Voir description dans Prarond, op. cit., p. 294.
(3) Ch. Wignier, op. cit., p. 17.
colombe dans laquelle se trouvait la sainte hostie; au sommet de la voûte, deux anges en plâtre, d'une grande beauté, soutiennent une corde qui servait à élever et à descendre la colombe-repositoire.
Dans le transsept, autour du maître-autel, « à une certaine hauteur, l'on admire quatre statues en bois sculpté, peintes en blanc, mesurant chacune \m-]5 de hauteur, sans y comprendre les magnifiques socles sur lesquels elles reposent :
« i” Statue de Moïse, représentant ce législateur tenant les deux tables de la loi de sa main gauche; sa tête est ombragée de cheveux qui tombent sur ses épaules; la face est ornée d’une barbe épaisse qui flotte sur sa poitrine. Son regard doux et majestueux est tourné dans la direction de sa main droite, qui tient le bâton miraculeux levé pour montrer le serpent d’airain qui se dresse au-dessus de la grille de fer; il est revêtu d’une tunique lacée, un vaste manteau déployé autour de son corps; la riche abondance de ses plis, dont les deux extrémités se réunissent sous son bras gauche, des rayons de lumière partant du haut de son front donnent à cette belle figure cet air de grandeur et de majesté que l'on y remarque. Du reste, dans toutes ces statues, PfafT a fait preuve de la plus parfaite entente du jet des draperies; elles ont toutes de la vie et du mouvement.
« 2° Statue d'Aaron, dans son costume de grand-prêtre, dans une pose inspirée; il rejette de sa main gauche l'arche d’alliance de 1 ancien Testament placée à côté de lui, et, de la main droite étendue, il montre le tabernacle du grand autel figuré par l’ancienne arche d’alliance.
« 3° Vis-à-vis, statue de saint Pierre embrassant de sa main droite la croix renversée, instrument de son martyre, et tenant de l’autre main contre la poitrine les deux clefs, symbole de son pouvoir; son regard et la tête qui porte une couronne de cheveux, sont dirigés vers le ciel. Très belle statue.
« 4" Statue de saint Paul; saint Paul, la tête inclinée, secoue dans un brasier enflammé, placé à ses pieds, un serpent encore enroulé autour de sa main droite, qui l’avait mordu sans lui nuire, dans l'île de Mélito, aujourd’hui Malte; de la main gauche, il tient le glaive, instrument de son martyre » (i).
Les croisillons du transsept, rectangulaires à l’extérieur, ont les angles arrondis au dedans. Sur les courbes de l’hémicycle, à une certaine hauteur, sont taillés dans la pierre, en haut relief, les quatre Évangélistes, avec le livre des Évangiles et leurs attributs respectifs. Les draperies de ces figures sont remarquablement traitées.
Dans le croisillon nord, notons un grand bénitier en plomb avec ornements symboliques, puis une jolie crédence de bois peint imitant le marbre veiné, style Louis XV. — Sur le socle, on a sculpté deux burettes.
Les autels latéraux du transsept, déjà mentionnés, portaient autrefois les deux statues en marbre blanc de saint Martin et de saint Bernard, sous les traits de M. de La Motte et de Dom Comeau, exécutées en 1765 et 1767 par Pfaff. Enlevées en 1793 par le conventionnel Devérité, ces statues ornent aujourd'hui le chœur de Saint-Wulfran d’Abbeville (2).
Le chœur est garni de stalles de chêne; <c toutes les boiseries sont ornées de remarquables ciselures, taillées en plein bois et non rapportées, beau style Louis XV, formes courbées, cambrées, affinées; guirlandes fleuries de roses, cartouche en relief
(1) Cn. Wignier, 0p. cit., p. 18. — Ces deux dernières statues, exécutées par Pfaff en 1752, ont été copiées en marbre de Carrare, par Ch. Van Poucke, en 1782; ces copies se trouvent A Saint-Bavon de Gand. {Ibid.).
(2) Voir leur description détaillée : Wignier, op. cit., p. 20 et sq. — J’ai vu, sur l’autel nord, des chandeliers d’argent aux armes des Le Roy de Barde : tierce en fasce : au 1 d'or au lion lèopardè de gueules; au 2 de sinople-, au j d' hermines.
VALLOIRES
35g/ije. abbatiales. Stall&s
représentant les objets du culte; les appuis de stalles, à droite et à gauche, sculptés dans un seul morceau de bois » (i). Le dossier des stalles est décoré d’ornements divers; j'y relève : la Foi, un cœur ardent en main, l’autre main sur la poitrine, un voile sur les yeux. — La Charité, embrassant un enfant. — Trophées ou panoplies d'ornements d’église : calice, ciboire, ostensoir, croix, encensoir, livre, chandeliers, etc., etc. — A l’extrémité du chœur, séparées par la porte de la chapelle absidale, sont les stalles de l’abbé, sous un dais orné d'un soleil, et du prieur, avec baldaquin décoré d’une grue tenant sa vigilance.
La fenêtre de l'abside porte, au-dessus de son claveau, la date 1750. Sous cette fenêtre, et au-dessus de l’arcade d’entrée de la chapelle absidale, est une remarquable toile de Lebrun, représentant le Crucifiement : à gauche, la Vierge se pâme; saint Jean lève les bras au ciel; à droite, la Madeleine. Deux anges pleureurs en bois de 1 m 1 5 de haut, œuvre de PfafF, encadrent ce tableau.
La chapelle absidale, petite et basse, contient un autel de chêne et est entièrement lambrissée, avec ornements dorés; les sculptures représentent les emblèmes de la Vierge : puits de Jacob — vase d’élection — tour de David — porte du ciel — lys des vallées — fontaine jaillissant du rocher — sceptre et couronne — tour d’ivoire — roses — balances, etc. La toile du rétable a pour sujet la consécration de l’abbaye de Valloires à la Vierge par M. de La Motte. Ce tableau votif accuse trois mains différentes : M. de La Motte et Dom Comeau sont très bons; les autres moines (au nombre de dix) sont médiocres; la Vierge et l’Enfant, qui reçoivent leurs hommages, .sont franchement mauvais.
Je consacrerai plus loin un paragraphe spécial aux tombeaux et monuments funéraires. Pour en finir avec l'œuvre artistique, passons à la sacristie : elle est encore dans l’état où les Bernardins l'ont laissée; les tiroirs et les casiers portent toujours les noms des derniers moines. Pfaff a sculpté avec son goût accoutumé la boiserie, encadrant les délicieuses peintures de Parrocel (2), datées de 1753 : L’Adoration des Bergers — la Fuite en Egypte — Jésus au milieu des Docteurs — Jésus au Jardin des Olives (3).
Au-dessus de la porte intérieure de la sacristie, notons encore un saint Jérôme dans le désert, de Boucher, également encastré dans la boiserie. On sait combien sont rares les tableaux religieux de ce maître.
Tel est l’ensemble des peintures et des sculptures qui font de Valloires le bijou artistique du Ponthieu et lui attiraient — hélas! il faut bien parler au passé — tant de visiteurs (4).
Le clocher surmonte le vestibule du transsept; il est construit en charpente et ardoises et terminé par une lanterne à balcon, coiffée d'une calotte hémisphérique. Il contient une horloge, qui donne l'heure à toute la vallée voisine, et une cloche portant l’inscription suivante : petrvs chaperon me fecit anno 1680. — jay este