CHATEAU ET EGLISE D'ARGOULES
Le château d'Argoules s'élève, sans fossés ni cour d'entrée, en bordure de la route; c’est la pente escarpée du coteau qui a nécessité cette situation. Le corps de logis est moderne, mais il est flanqué sur la rue de deux tourelles du xvi' siècle, à poivrière, portées en encorbellement sur un simple contrefort. Aux angles de la façade sur le jardin, deux autres tourelles de forme octogone s’élèvent du sol. Les fenêtres en anse de panier et les profils des moulures sont encore bien gothiques. Le plein des murs est en briques, les angles et le tour des fenêtres en craie taillée, les fondements en grés.
Voici la description du château en 1713 d’après le Cartulaire de la seigneurie d'Argoules (1) :
« Le château est un gros batiment de brique, avec des cordons de pierre, couvert d’ardoises, accompagné de quatre tours de même aux quatre coins, et consiste en soixante-dix pieds de long sur vingt-quatre pieds de large, le tout [de, dedans en dedans, non compris les tours; divisé en salles, cuisines, chambres, cabinet en bas, et de six chambres et quatre cabinets au premier étage, avec de grands greniers au-dessus. Le bas est de grez. Le batiment est à deux estages, fort solide, avec de belles caves. Pour entrer dans ce chasteau du costé de la court, on y monte un escalier de dix degrez qui conduit à un beau péron, avant d’entrer dans le batiment, qui a par dehors, compris les tours, quatre-vingt-quinze pieds de long sur 3o de large, compris la maçonnerie. Ce batiment est accompagné d’un autre pour le fermier, qui est de pierre et de brique, à deux estages, couvert de thuille, d’écuries couvertes de thuilles, et d’autres batimens à usage de la campagne, avec un coulombier de 77 pieds de tour, dans une grosse tour de pierre et briques, couverte d’essangle, de deux pieds d’épaisseur.
« Il y a lieu d’y faire un beau jardin vis-à-vis le chasteau, jusqu’à un petit ruisseau qui clost le jardin de la prairie, d’environ trois cens vingt pieds de long, sur telle largeur qu’il plaira; d'y faire une charmille depuis ce jardin jusqu'au bouquet d'arbres qui est au delà de la paroisse et qui met à couvert des ardeurs du soleil une belle fontaine d’eaiie vive qui sort par plusieurs sources dessous ce bouquet d’arbres.
« Dans une des caves du château, il y a une fontaine d’eaüe vive maçonnée, qui y croist et sert pour rafraichir le vin ».
Dans l’une des salles du château, est peinte sur toile une grande vue cavalière d’Argoules, au xvm" siècle, qui est un précieux document archéologique. La vue est prise du marais, en regardant le coteau. L’Authie coule en deux bras (il y avait donc déjà un canal?) On voit successivement : le château d’Argoules, (façade sur les jardins) avec deux tourelles, quatre fenêtres au rez-de-chaussée et deux portes cintrées sur perron; murs tout en briques comme aujourd'hui. — ■ L’église, semblable à ce qu’elle est actuellement. — Grands arbres sur la colline. — Plus haut, hameau du Petit-Chemin et moulin à vent. — Tout au bout vers l’est, l’église de Dominois, avec son clocher actuel, à lanternon bien caractéristique. — Moulin de pierre de Dominois, sur la colline. — Tout à droite, l’abbaye de Valloires (voir pp. 192 et 198), avec son église du xiii’ siècle à transsept et chevet à
(1) Manuscrit in-fol., de Jacques Godart de Beaulieu, seigneur d'Argoules (fol. Vil; je remercie M. de L'Étoille de m'avoir obligeamment communiqué ce précieux recueil, très important pour l'histoire du pays,
trois pans, couverte en ardoises; les bâtiments claustraux élevés d’un étage et couverts en tuiles; pigeonnier, moulin à eau, et un bras de l'Authie passant dans la cour. — Les maisons du village d’Argoules, éparses au long de la vallée, paraissent assez confortables et d’aspect aisé. Cette vue manque de perspective et n’a pas une grande valeur comme peinture, mais elle constitue un document fort curieux et mériterait d’être reproduite. Elle est encadrée des écussons des familles qui ont successivement possédé Argoules, — ensemble également intéressant au point de vue héraldique :
En bas :
1120 dargove (i) : écartelé, aux i et 4 , d’azur à 2 jasces ondées d’argent; aux
2 et 3, de sable à la pluie (?) d'argent tombant sur une champagne d'or.
ii3o beavrains : écartelé, aux 1 et 4, d’azur [sinople?) fretté d'or ; aux 2 et 3, d'azur au rameau d’olivier d'or.
1228 cambron : fascé d’or et de gueules de S pièces
1397 blondel : de gueules à l'aigle {à une tête) d’argent.
1494 sTE aldegonde : écartelé, aux / et 4, d' hermines à la croix de gueules chargée de 5 quinte^ feuilles d’or; aux 2 et 3, d'or à la bande d'azur chargée de
3 vannets d'argent.
1 5o5 benserade : écartelé, aux 1 et 4, de gueules à 3 pals d'or ; aux 2 et 3, de gueules à l'aigle d'argent (qui est Blondel).
1 5 56 bovrbon-vendosme : de France, à la barre d'argent.
1570 de la riviere : d’argent au lion de sable, à la bordure de gueules.
1620 forceville : de gueules au sautoir d'argent chargé de 4 merlettes de sable.
1675 fremont : d’azur à 3 mufles de léopard d’or.
1713 godart de beauliev [sic) : d’azur au cor contourné d'or, lié de gueules, accompagné de 3 étoiles aussi d’or.
En haut, Candavaine : d'a\ur à la gerbe d'avoine d'or.
Godart de Beaulieu, comme ci-dessus, accolé de Mons de Thuison : d’azur au chevron d'or accompagné en pointe d'un mont de 3 coupeaux d’argent, au chef de gueules chargé de 3 étoiles d’or.
Au milieu, Jourdain de L’Etoille {d’azur au daim d'or, passant sur un tertre du même, adextré d’un arbre, et senestrè en chef d'une étoile, le tout aussi d’or ) — accolé de Godart de Beaulieu (2).
— L’église dédiée à saint Germain, contiguë au château, date, elle aussi, du xvie siècle, et présente un modèle assez réussi, mais d’une simplicité extrême, d’église rustique de la dernière période flamboyante. Composée d’une nef et d’un chœur rectangulaire, elle a été fort peu retouchée, chose rare depuis vingt-cinq ou trente ans, et s’offre au regard à peu près telle qu’elle était il y a trois siècles. Très simple dans son plan et dans toute sa construction, le fini de ses moulures témoigne cependant d’un certain soin et d’un certain savoir-faire.
Le pignon d’occident, flanqué de deux contreforts posés en diagonale sur les angles, est en pierre de craie comme tout l'édifice. Le chambranle du portail est de grés; l’arc en tiers-point, avec accolade et acrotère qui faisait le socle d’une
(1) Lisez d’Argoules (de Argovia).
(2) La terre d’Argoules est passée par mariage, en 1807, des Godart de Beaulieu aux Jourdain de L’Étoille. Les deux écussons qui constatent cette alliance ont été ajoutés sur la toile. Les véritables armes des Jourdain sont : d'or , au daim au naturel , passant sur une terrasse de sinople , adextré d’un arbre de meme et senestrè, en chef, d'tin nuage d'a\ur charge d’une étoile d'argent.
statue aujourd'hui détruite. Au-dessus s’ouvrait une fenêtre à trois lumières qu'on a eu le tort d'aveugler. L'aspect extérieur de l'église est sans ornementation; il n'y a de contreforts qu'aux pignons est et ouest.
Toute l'église a conservé sa charpente apparente, aux entraits massifs, aux poinçons sculptés en manière de colonnes octogones. La caisse du clocher, lourde et sans grâce, obstrue le mur doxal.
Les fenêtres (six pour la nef, deux pour le chœur) sont en tiers-point très aigu, et presque toutes ont conservé leur meneau unique, et leur remplage composé de soufflets et de quatrefeuilles. Les archivoltes extérieures suivent, dans le chœur, la forme des fenêtres; dans la nef, elles font accolade et se raccordent par la pointe ■à la corniche gouttière.
La maîtresse-vitre, à trois lumières, a conservé sa verrière, sauf le bas, qui a été refait et est affreux. Dans la partie haute, à fond bleu, est représentée la Transfiguration : le Christ vêtu de blanc, bénissant, dans une gloire flamboyante; à sa droite, Moïse, barbe et cheveux blancs, sans cornes, manteau doré, diapré; collerette rouge frangée de blanc; il tient les tables de la loi. A gauche, Elie (la tête manque), vêtu d’un habit d'argent, diapré d’or; sur le poing, il porte un objet indéterminé. Les deux personnages latéraux sont abrités de dais en forme de tentes (i), avec rampants à crochets en feuilles de chou. Le tympan de la fenêtre semble figurer le Christ assis entre la Vierge et Saint-Joseph, mais on ne voit bien que ces deux derniers; ce tympan est fort usé et en mauvais état.
Dans la nef, on voit encore quelques débris de vitraux dans les tympans : un très joli Saint-Esprit avec fragment d'inscription gothique; des restes de niches et de dais dans presque toutes les fenêtres (2). Le remplage flamboyant d’une des fenêtres du chœur, démonté récemment, a été porté à l’abbaye de Valloires et posé dans le cloître (3).
Dans le mur nord du chœur, près de l’autel, une arcade gothique, aujourd'hui murée, s'ouvrait sans doute sur une chapelle seigneuriale supprimée. La piscine du maître-autel, en anse de panier, sert encore; celles des autels latéraux, en accolade, sont bouchées.
Le Christ doxal primitif est encore en place (4), ce qui devient rare. Sa grosse tête, son corps trapu, le linge fouillé autour de ses reins, ses pieds croisés l'un sur l’autre, les quatre médaillons des Évangélistes au bout des bras de la croix, et la peinture originale, accusent la main d'un médiocre artisan du xvie siècle. Noter aussi une vieille Vierge assise (bois1, du même temps ou même un peu plus ancienne, bien drapée. Sainte Barbe et sa tour, sainte Catherine et sa roue, sainte Anne accusent le xvne siècle (5).
Dans le mur extérieur de la nef, au sud (6), un très intéressant grafïite nous
(1) Identiques aux tentes du Camp 'du Drap d'or. La verrière doit être à peu près contemporaine de ce camp I1520).
(2) Il faut noter la fréquence des restes de verrières anciennes dans les églises entre Somme et Authie. (Villers, Argoules, Hamelet, Montigny, Favières, etc.). Au nord de l’Authie (arrondissement de Montreuil), on n’en retrouve plus le moindre vestige.
(3) Sur les armes qui ornaient les verrières (1697), cf. Mémoires de la Société d'Êmulation d'Abbeville , t. XXII, sous presse.
(41 II n'y est plus en 1905, et, j'ignore ce qu'il est devenu.
(5) Dans le pavé de la nef, on remarque deux pierres tombales entièrement effacées.
(6) Près de là est, également en graflîte, une épitaphe malheureusement presque détruite :
Cy Deitant gist sovs .
Le corps de —
rappelle un exploit de la garnison espagnole d'Hesdin ou d'Auxy-le-Château, pendant les guerres de Henri IV :
LE IXe IOVR de MAI Les CLOCHE
d’AsgoullE on t esté dépendue
ARRY