LA POSTE
“ Cette maison, encadrée dans des bâtiments de diverses époques (i), a servi de temps immémorial de relais de poste. Elle se trouve située sur la grand’route
de Paris à Calais et se compose . d’un étage surplombant soutenu par des
poutres sculptées. Elles sont ici au nombre de sept. Les six premières, en partant de la gauche, sont ornées de têtes humaines comme des blochets d’église. Ce qui est surtout remarquable dans cette façade, c’est le sommier orné de deux guirlandes de feuillage; la plus basse s’enroule sur un bâton écoté. Toutes ces sculptures sont malheureusement recouvertes de badigeon et de plâtras qui cachent peut-être une charpente intéressante; elles paraissent être du xve siècle » (2).
Le ier décembre 1314, Gilles, sire de Mailly, scelle la ligue des nobles de Vermandois, Beauvaisis, Artois, Ponthieu et Corbie, contre le Roi. 11 dut emprunter le sceau de Robert de Rollaincourt, mais scella de son propre contre-sceau : v Le sceau de Robert de Rollaincourt représente : un seigneur à cheval tenant de la main droite une épée retenue par une chaîne et ayant au bras gauche un bouclier ou targe chargé de trois maillets ainsi que l'ailette. Le cheval est couvert d'une housse semée de maillets. Légende: S. RO... DE ROLLAINCO... — Contre-sceau : dans un encadrement trilobé, écu portant trois maillets. Légende : BVLETE GILLON SIRE DE MALGI CHEVAL’ ».
(Ledru, ibid., avec dessins).
». La dernière descendante des seigneurs de Rollencourt, Marie, porta cette terre en 1362 à son époux Jean de Chàlillon, second fils de Gaucher V et de Marguerite de Flandre, et seigneur de Dampierre ». (Comte G. de Hauteclocque, Dict. hist. et archcol. du Pas-de-Calais, Saint-Pol, t. II, p. 343).
Un grand sceau de 1439 (le seel de te baillie de Rollancourl), qui se trouve au chartrier de Bucamp, porte, au
milieu, un grand écu écartelé de Châtillon et de . (effacé); et, dans les écoinçons, deux petits écussons à
trois maillets.
(1) Un bâtiment, dit le Pavillon, est du xvue siècle; le reste, du xixc.
(2) De la fin du xive d'après M. Milvoy, mais c'est trop les vieillir. — A. de Francqueville, Anciennes
Depuis l'époque où M. de Francqueville écrivait ces lignes, une restauration discrète et bien entendue a fait tomber l’odieux badigeon, et réapparaître la charpente de la façade, en colombage (sauf le rez-de-chaussée qui est en briques). Les corniches sculptées ont retrouvé leur relief et attirent curieusement le regard.
Cette vieille demeure offre un type devenu fort rare chez nous, celui de la maison rurale qui n’était ni château ni chaumière. Elle est de temps immémorial dans la même famille (i). Dès avant 1646, Claude Buteux y habitait comme maître de poste (2). En 1721, Jean-Baptiste Dennel, époux de Marguerite Buteux, y remplissait les mêmes fonctions. Veuf sans enfants, et remarié à Marie-Jeanne Devilliers, il racheta la maison aux héritiers de sa première femme, (dont il était d’ailleurs le cousin), 1732.
habitations rurales en Picardie ; Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie , t. XXI, 1904, p. 694. M. de Francqueville, comme moi, a dû à Mme Decrept la presque totalité des détails qu'il donne sur la vieille maison de Bernay.
(1) I. A la fin du xvie siècle vivait Guillaume Buteux, fils de Jean, et mort en 1621. Il fut marié deux fois : i° à Isabeaude Coigny (dont il eut Claude), et 20 à Marguerite Glachant, d<* Montreuil (dont Marie).
Du icr ut : Du 2e lit :
II. Claude Buteux, maître de poste à Bernay en 1620 et 1646, marié avec Perrine Obin, d'où trois enfants :
III. i° Pierre Buteux, maître de poste à Nampont en 1646 et à Bernay en 1654, marié par contrat du 13 novembre 1646 avec Jeanne Dumont, fille de Claude Dumont, mayeur du Marquenterre, et de Marie Le Cointe.
20 Bonne Buteux, mariée à César Guilbart, de Vron.
30 Jeanne Buteux, mariée à François Tillotte, de Forestmontier.
En 1669, le privilège de maître de poste à Bernay est accordé à Jacques Buteux, peut-être fils du précédent?
En 1721, J. -B. Dennel est maître de poste à Bernay.
11 est le neveu et le cousin germain d'un Pierre et d’un Louis Buteux. 11 épouse en premières noces Marguerite Buteux, d’Arry, 1713, et en secondes noces, 1730, Marie- Jeanne Devilliers, de Regniérécluse. 11 est né en 1690, de Charles Dennel et de Marie Pieterson.
Il achète en 1732 la maison de Bernay des mains du sieur Obry et de la dame veuve Matifas.
Il paraît donc établi que si la maison a changé de propriétaires entre 1621 et 1732, elle n’est pas sortie de la même famille, car les Buteux, les de Roussen, les Hacot et les Dennel étaient tous alliés entre eux.
Quoi qu'il en soit, cette maison fut acquise, par contrat du 5 avril 1732, en l’étude de Mc de Saint-Jullien, à Rue, par J. -B. Dennel et Marie Jeanne Devilliers son épouse, du sieur Obry et de la dame veuve Matifas, sa belle-mère (née Jeanne Hacot).
J. -B. Dennel et M. J. Devilliers cédèrent leurs droits sur la maison de Bernay et ses dépendances, à leur fille Marie-Charlotte, lors de son mariage avec Louis-Ignace de Roussen, maître de poste. — Contrat de mariage du
12 septembre 1753.
Charles-François de Roussen, fils de L.-J. de Roussen et de M. C. Dennel, hérite de ses père et mère, 1802. Sa veuve vend cette maison en 1810 à M. et Mme Decrept, de Poix, qui la donnent en dot, — contrat d’avril 1813, — à leur fils Hubert Decrept, lors de son mariage avec M"° Eugénie de Roussen, petite-fille d’Ignace de Roussen.
Actuellement la maison de Bernay appartient à M. Anatole Decrept, petit-fils des précédents.
(Notes communiquées par Mme Decrept).
(2) Voici en quels termes Claude Buteux décrit sa maison, en la donnant, par contrat de mariage, à son fils Pierre, alors maître de poste à Nampont (13 novembre 1646) : « Item ont encor donné aud. Pierre leur filz la maison en laquelle ilz sont demeurans aud. lieu de Bernay, se consistant en chambres basses et haultes, cuisine, cave, estables, grange, court, jardin, lieu, pourpris et tenement, fermé de haies vifves et planté d'arbres fruictiers, en continence de huict journeulx ou environ — La poste ordinaire dudict Bernay, dont iceluy Buteulx père jouit, demeurant au prouffict dud. Buteulx père, pour en disposer comme il voirra bon estre, et celle de Nempont aud. Pierre suivant les lettres de provisions qu'il en a soubz son nom *. (Minutes Allart ; étude de M* Plesse, à Montreuil).
II. Marie Buteux, épouse par contrat du 23 juin 1622 François de Roussen, laboureur à Bernay, mort avant 1646; d’où :
i° Jacqueline de Roussen, mariée à Louis Barbier;
III. 20 Bonne de Roussen, mariée le 21 septembre 1654 à Grégoire Hacot, brasseur à Montreuil, d’où :
IV. Jeanne Hacot, mariée le 27 décembre 1704, ù Forestmontier, avec Charles Matifas, de Bernay, dont :
V. Jeanne Marguerite Matifas, mariée le 5 mai 1729, ù Forestmontier, avec Jean-Jacques Obry.de St- Valéry; la mariante assistée de J.-B. Dennel, maître de poste à Bernay, son cousin.
En 1 8 1 3 , cette propriété passe à M. Hubert Decrept, marié à Marie-Françoise- Sabine-Eugénie de Roussen, arrière-petite-fille de J. -B. Dennel (i).
« Plus tard, devenue veuve, Mme Decrept de Roussen reçut en son nom personnel le brevet de maîtresse de poste.
« Grâce à sa merveilleuse entente des affaires, à son intelligence, à son activité, elle vit sa maison s'agrandir chaque année, et l'hôtel de la Poste, qu’elle avait considérablement augmenté, acquérir une juste renommée.
a En deux jours, nous dit Victor Hugo, on y servait plus de cent vingt couverts. C’est, ajoute-t-il, un des meilleurs logis que j'aie rencontrés sur ma route; tout y est bon, tout y est propre, tout y est riant.
« Et le poète ne trouve qu'un reproche à adresser : la dame de céans est abonnée à la Galette de France ! .
« Pour vous faire une idée de ce qu'était Bernay à cette époque, il faudrait d'abord vous imaginer le va-et-vient continuel, l’agitation de la cour avec ses cent quatre-vingts chevaux, dont une centaine logeaient dans la grande écurie.... Dès l'aube, retentissaient comme une joyeuse fanfare, le claquement des fouets, le tintement des grelots; les serviteurs affairés s’empressaient de tous côtés, et les postillons en culotte de peau de daim, en gilet rouge, veste bleue galonnée et ornée de boutons d'argent, dédaignant de panser eux-mêmes leurs chevaux, se les faisaient amener par des domestiques chargés de ce soin.
« Puis, descendant la côte avec un train d'enfer ou venant de la route de Boulogne, s’engouffraient par les deux portes cochères : voitures de mareyeurs, légères chaises de poste, diligences, lourdes berlines.
« Ees voyageurs mettaient pied à terre, on s'empressait à leur rencontre, on changeait les chevaux; c'était un brouhaha incessant, un perpétuel mouvement que la nuit même n’interrompait pas entièrement.
« Comme dans un gigantesque kaléidoscope, l’on pouvait tour à tour voir défiler à Bernay : hommes d'état, humbles commerçants, pairs d'Angleterre, grands industriels, nobles duchesses, poètes, princes, rois eux-mêmes; et M. Decrept père m’a parlé maintes fois des haltes rapides de Louis-Philippe et de sa famille.
« Il aimait à évoquer surtout la cordiale simplicité des jeunes princes d'Orléans — aujourd’hui, hélas ! disparus comme lui-même — qui venaient familièrement inspecter la cuisine, s’asseoir sous le manteau de la vieille cheminée, regarder le pittoresque spectacle de la basse-cour, où, nous dit encore Victor Hugo, germe la table d’hôte; où les omelettes, les côtelettes, les jambons, les salmis grouillent, piaillent, bêlent, chantent , roucoulent, grognent, volent, marchent, nagent et flânent parmi les Alpes de fumier où les mares font des lacs; tumulte amusant pour le voyageur qui ne dédaigne pas Fielding en attendant Chevet.
« Mais ces rapides passages amenaient généralement pour les propriétaires de
(i) je cède ici la plume à Mme Decrept, qui a si bien su faire revivre, en quelques pages pleines de charme, la physionomie de la vieille maison de poste, au temps des diligences et des courriers. J'ai pensé qu'en raison de la valeur anecdotique de cette attrayante étude, on me permettrait d’intercaler ici ces quelques pages, qui égayeront un peu le lecteur entre deux descriptions archéologiques.
Mme Decrept a mis pour épigraphe à son récit ces vers de Sully Prudhomme, qui certes sont bien ici de circonstance :
Je n’aime pas les maisons neuves;
Leur visage est indifférent,
Les anciennes ont l'air de veuves Qui se souviennent en pleurant.
Bernay plus de tracas que de plaisir. Ne fallait-il pas, en effet, redoubler de vigilance, afin que tout fût digne des hôtes royaux et de leur suite?
« Un jour que Louis-Philippe dînait à Bernay avec la reine et plusieurs de ses enfants dans le salon du premier (transformé maintenant en chambre à coucher), il manifesta le désir d’être — ainsi que, paraît-il, le voulait l’étiquette, — servi par le maître de maison lui-même.
« Mais M. Decrept encore jeune, peu soucieux de . cet honneur, refusa tout
net. Vainement sa mère le supplia-t-elle . Tout ce qu’on put obtenir fut qu’il
se promenât de long en large dans l'appartement pour surveiller le service.
« Le roi ne lui en garda pas rancune; il lui offrit même une importante situation dans les haras, mais le jeune maître de poste ne put se résoudre à quitter Bernay.
« Quelques années plus tard, les membres de cette belle famille d’Orléans étaient dispersés en exil, et M. Decrept, m'a-t-on dit, — avec un dévoûment qui n’étonnera personne de ceux qui l’ont connu, — à ses risques et périls, envoyait chercher à Abbeville une des princesses (i), qui s’y trouvait abandonnée de ceux-là surtout qui eussent dû s’employer à son salut, et l'aidait à gagner l’Angleterre.
« Ce récit ne se rapportant pas très exactement au point de vue des noms propres avec les données historiques que j’ai pu consulter, je m’abstiens d’entrer dans de plus grands détails. J’ajouterai seulement que ce fait a été affirmé par le chef d’une des familles les plus honorables de la noblesse abbevilloise, qui doit être fort au courant de la chose.
« Précédemment, un exilé était passé, lui aussi, à Bernay, non pas en fugitif, mais en prisonnier.
« Après la lamentable échauffourée de Boulogne, le prince Louis-Napoléon (Napoléon III), escorté de gendarmes, y relaya, en effet. Tandis qu’on changeait les chevaux, les gendarmes réclamèrent de la bière qu’on leur apporta de suite, et M. Decrept, poussé par l’intérêt qu’éveille le malheur, s’informa si le prince ne voulait pas accepter quelque chose. Sans laisser à ce dernier le temps de répondre, grossièrement un des gendarmes allongea son propre verre dans l’intérieur de la voiture, accompagnant ce geste de paroles inconvenantes.
« M. Decrept outré ne put s’empêcher, avec sa vivacité habituelle, de donner libre cours à son indignation et fit aussitôt servir des rafraîchissements au prince, ce qui lui valut une sorte de menace de la part du brigadier, menace dont il ne s’effraya guère.
« Peu de temps après, Stanislas, valet de chambre de Louis-Napoléon, devenait garçon de table à Bernay, et M. Decrept achetait le cheval du prince, cheval qui plus tard rentra en la possession du prétendant; quant à Stanislas, il resta à Bernay jusqu’à son mariage.
« Deux fois déjà au cours de ces notes j’ai parlé de Victor Hugo; la lettre qu’il écrivit de Bernav et dont j’ai cité quelques passages nous force à remonter de quelques années en arrière. Elle est, en effet, datée du 5 septembre 1837 et extraite du volume En Voyage, France et Belgique. Dans quelle chambre le poète
logea-t-il? . Nous l’ignorons, mais assurément ce fut sur la cour. S’il poétise les
choses et les animaux les plus . prosaïques, il ne peut s’empêcher d’exercer sa
verve, et nul doute qu’il n’en veuille un peu à la dame du logis de ses opinions légitimistes.
(1) La duchesse de Montpensier, dit-on, mais je ne donne son nom que sous toutes réserves,
a Au surplus, il est facile de se reporter à sa lettre (i).
« Mais le temps marchait, et avec lui le progrès.
« Bientôt le coup de sifflet de la locomotive, d’un son aigu déchirant l'air, devint pour la poste de Bernay le signal de la retraite. L’hôtel fut fermé, l’on vendit une grande partie des chevaux, et un jour arriva où la dernière diligence franchit le seuil de la cour. Ce jour-là, le dernier postillon dut verser une larme...
« De nouveaux nuages de poussière se soulèvent maintenant sur nos routes, mais le teuf-teuf des automobiles, le masque affreux, les énormes lunettes des
(1) Voici le texte de cette curieuse lettre :
« Bernay où je suis en ce moment n’est qu’un hameau. Il y a six maisons. La cathédrale a quatre murs blancs, dix pieds de haut, trois fenêtres, un toit d’ardoises et un clocher qu'on dirait composé de deux soufflets, l’un horizontal, l’autre vertical. Cet heureux genre d’architecture florit et prospère dans les braves campagnes picardes qui n’en savent pas plus long. C’est hideux.
<t Ce n’est donc qu’un hameau, mais le hasard a voulu que ce hameau fût situé au point précis où la diligence qui arrive de Paris a faim pour déjeûner, et où la diligence qui arrive de Calais a faim pour dîner. De ces deux diligences qui arrivent là, l'une du sud, l'autre du septentrion, il en est résulté une auberge, et une fort bonne auberge, l’Hôtel de la Poste. C’est un des meilleurs logis que j’ai rencontrés sur ma route.
* La basse-cour, qui est là sous ma fenêtre, est magnifique. Ce n’est pas une basse-cour, c’est un océan. Il y a là tout un monde de poules, de canards, de vaches, de porcs, de dindons, de pigeons et de pintades qui vit bruyamment et joyeusement sans prendre garde aux sinistres lueurs de la cuisine. Au milieu de toutes ces bêtes se traîne et se prélasse, comme l’éléphant au Jardin des Plantes, une énorme truie pleine et prête à mettre bas. C’est plaisir de la voir se vautrer dans l’ordure. Elle est monstrueuse, elle est gaie, grasse, velue, rose et blonde.
« De cette immense basse-cour il germe une table d’hôte colossale qui s’épanouit deux fois par jour. Hier soir lundi, le garçon me disait avoir desservi plus de cent vingt couverts depuis samedi. C’est vraiment merveille de trouver une aussi prodigieuse cuisine dans une bourgade de huit ou dix feux. Quoi qu’il en soit, et sans songer à la table d’hôte, ce monstre aux dents de requin, toutes ces omelettes, toutes ces côtelettes, tous ces jambons, tous ces salmis, grouillent, piaillent, bêlent, chantent, roucoulent, grognent, volent, marchent, nagent et flânent parmi des Alpes de fumier où les mares font des lacs : tumulte amusant pour le voyageur qui, comme moi, regarde la basse cour pendant que le dîner cuit, et ne dédaigne pas Fielding en attendant Chevet.
* Chevet ne gâte jamais le paysage. L’idée de la bécassine colore le groupe un peu sec du chasseur et du chien d’arrêt; et il y a, pour le marcheur affamé, un certain charme à penser que dans ces belles eaux vives près desquelles il se repose on pêche d’excellentes truites. Les hommes du quinzième siècle ne peignaient et ne sculptaient jamais une rivière sans en montrer les poissons. Bonne et cordiale habitude! (a).
« Il paraît que les gendarmes et les postillons se font décrotter ici. 11 y a là sous la porte un enfant qui cire une botte grande comme un homme. Tu rirais de le voir. Il peint, il frotte, il brosse, il souffle, il sue, il y va de tout cœur; il couche la botte à terre comme un canon, il la met debout comme une colonne, il en fait le tour, il entre dedans, par moment il s’y engloutit et il disparait tout entier. On n’a jamais accompli une grande œuvre avec plus de bravoure.
« Tout est bon, tout est propre, tout est riant dans cette auberge. Il y a bien çà et là quelques légères verrues. Ils m’ont donné pour écrire une table ronde, haute et étroite, ce qui n’est pas ingénieux; ils font payer six sous trois feuilles de papier; ils sont abonnés à la Ga\ette de France , dont j’ai vu l’infortuné feuilleton traîner dans la cuisine, affirmant, parmi les ognons et les échalottes, que le théâtre est décidément perdu, que la belle langue française, etc..., que le drame moderne, etc..., grandes vérités que ce brave feuilleton disait là en français de cuisine, et qui m’a paru de bon goût en pareil lieu. — Somme toute, excellent gîte.
« J’ai demandé à la dame du logis : Vous êtes légitimiste, Madame? — Elle m’a répondu : Hélas oui, Monsieur! Il faut bien. La route de Calais souffre, voyez-vous. Il passait plus de monde ici sous les Bourbons. La route de Lille nous fait du tort. Les princes d’Orléans sont toujours fourrés à Bruxelles. — D’où j’ai conclu que le rétablissement de la branche aînée était nécessaire au bonheur de la France et de la route de Calais ».
(Victor Hugo, En Voyage, France et Belgique ; lettre écrite de Bernay, 5 septembre 1837).
Notons ici qu’Alexandre Dumas a placé une scène de la Jeunesse des Mousquetaires à Bernay-sur-Maye. [A. de F'rancqueville, op. cit., p. 695).
Dès l’an 1714, le voyageur Nomis écrit : * Nous dînâmes dans un endroit où passe une petite rivière appellée la Maye, je pense que le nom de ce lieu est Bernoi. La forêt de Créci qui est considérable par son étendue est à un
quart de lieue de là . Le pays qui est entre Montreuil et Abbeville est plein de gibier et surtout de bécasses. On ne
voit que filets propres à les prendre sur le bord des bois et très près du grand chemin ». ( Un voyage en Flandre, Artois et Picardie en 17/4, publié d’après le ms. du sieur Nomis par A. Eeckman; Annales du Com flam. de Fr , t XXII,
fa) On dirait que Victor Hugo a vu (à une lieue de Bernay) le saint Christophe mutilé qui se dresse à l'angle de la chapelle du Saint-Esprit de Rue. Sous ses pieds, dans le fleuve qu'il franchit, grouillent des poissons.
voyageurs ou voyageuses ne peuvent que faire regretter le joyeux tintement des grelots, la douce apparition d’un gracieux visage de femme s’encadrant dans la portière des voitures pour sourire au paysage.
« Souvent, suivant les longs corridors, je songe à tous ceux qui, pour un jour ou des années, se sont abrités sous le toit familial .
« Hélas! où sont-ils? . Où sont les neiges d’antan? .
« Seule la vieille maison a résisté à toutes les tempêtes; chaque saison ajoute un nouveau défaut à son cordon sculpté, accentuant la laideur des figures.
« Mais les hirondelles ne s’en effrayent point, et sans crainte, au retour du printemps, viennent appuyer leurs nids contre les visages boursouflés. Puissent-elles les y bâtir longtemps encore, et pour la vieille maison de famille, demeurer les messagères du bonheur ».