‹ La Picardie historique et monumentale (volume 3)Chapitre 6 sur 79 · IV. — La Grand’Porte · texte numérisé non relu

IV. — La Grand’Porte

Cette porte occupe tout le fond de la voussure centrale ; elle est à deux vantaux séparés par un trumeau à filets prismatiques reposant sur une base en doucine et supportant, à la partie supérieure, un socle très fouillé, refait nouvellement. Sur ce socle était placé autrefois un Ecce Homo , devant lequel le chevalier de la Barre eut à faire amende expiatoire, en 1766, avant de subir le supplice de la roue, comme coupable d’avoir mutilé un Crucifix sur le Pont-Neuf. Deux ans auparavant, le 6 septembre 1764, Joseph Le Roy de Valines avait dû également se prosterner

devant cette statue avant d’aller à l’échafaud. Cette sculpture a été abattue pendant la Révolution, mais on en a retrouvé un tronçon qui permettra, il faut l'espérer, d’en reconstituer une autre à peu près semblable. Le linteau de la porte est droit, arrondi aux angles, et orné d'un filet aux entrelacs délicatement évidés qui descend contre chaque piédroit jusqu’au soubassement ; ce linteau est encore renforcé par un bandeau en doucine qui supporte le tympan dont le remplage présente une rosace aux meneaux très légers, ingénieusement contournés et formant des lobes traversés dans leur longueur par une nervure sinueuse. Les écoinçons de ce tympan sont également remplis par des moulures. Contre la rosace s’élève, presque jusqu’en haut, un dais fort élégant se terminant en un pinacle isolé, qui abritait la statue de YEcce Homo. Le tympan, auparavant aveuglé, a pu être entièrement dégagé lors des derniers travaux, par suite de l’enlèvement de l’ancienne tribune de l'orgue, remplacée par un arc triomphal intérieur ; les lobes ont été garnis de vitraux aux vives couleurs dus aux soins artistiques de M. Didron.

La grand'porte mérite une description détaillée ; elle a sa date et son histoire. Elle fut donnée en i55o par un riche bourgeois d’Abbeville, Jehan Mourette , en sa qualité de prince et bâtonnier de la Confrérie du Puy ; le don de Mourette était vraiment princier. Le portrait de ce personnage et celui de sa femme, avec la devise qui les identifie, se trouvent au Musée Boucher de Perthes.

Cette porte, de style Renaissance, est en bois de chêne, et elle est encore bien conservée ; ses deux vantaux sont divisés, dans le sens de la hauteur, en six compartiments, et, dans la largeur, en six autres parties encadrées par des traverses, dont trois sont en saillie assez prononcée ; toutes ces parties sont ornées de sujets sculptés en bas-relief plus ou moins accusé. Les panneaux du bas, de forme carrée, présentent chacun une tête grimaçante; les six caissons supérieurs sont remplis de guirlandes de fleurs et de fruits suspendues à un anneau. Au-dessus, et compris entre des pilastres cannelés qui sont la continuation des montants verticaux, on voit les figures en pied de St Pierre, St Marc , St Jean, St Mathieu, et St Paul, chacun avec leurs attributs, et surmontées d’un ornement délicat de forme légèrement cintrée. Sur une plate-bande qui occupe à peu près le milieu de la porte, on lit. découpée en relief et répétée sur chacun des vantaux, cette inscription : Vierge aux humains la porte d'amour estes 1SS0 ; c’était le refrain du chant palinodial du donateur, dont le nom est ainsi intercalé sous forme de jeu de mots appelé rebus de Picardie. La même inscription se trouve reproduite à l'intérieur sur le vantail de gauche, et celui de droite porte cette devise : in virtute labor i55o. Revenant à la paroi extérieure, on voit se dérouler au-dessus de l'inscription, dans un bandeau divisé en six caissons par huit têtes grimaçantes assez allongées, une curieuse frise ou sont représentées des scènes relatives à l’élevage du cheval et à des combats de cavaliers, ceux-ci armés de massues. Cette frise a été particulièrement remarquée par M. Léon Palustre et, dans son grand ouvrage sur la Renaissance en France , il lui a consacré les lignes suivantes que nous croyons intéressant de reproduire ici : « L’intérêt véritable de cette porte et des sujets qu’elle présente, disparait, dit-il, devant une longue frise pleine de mouvement où cavaliers et fantassins sont engagés dans une lutte terrible. L’œuvre entier de la Renaissance ne nous offre qu’une composition analogue, et c’est dans la Corrèze, à Brives, qu’il faut l'aller chercher. Particularité remarquable : des deux côtés, la seule arme dont il soit fait usage est un bâton noueux. Sommes-nous donc en présence d'une copie ou d’une imitation ? Le contraire n’aurait-il pas plutôt quelque chance de probabilité ? Question insoluble qui pourrait se compliquer

encore, car, en définitive, rien n’empêche que le même artiste n’ait porté successivement son talent en plusieurs endroits différents. »

Les panneaux du dessus représentent des scènes tirées de la vie de la Ste Vierge et de l’Enfant Jésus ; à gauche, l’Entrevue de St Joachim et de Ste Anne. — La Naissance de la Ste Vierge. — La Présentation au temple ; à droite : L’Annonciation. — La Naissance de Jésus-Christ. — La Circoncision. Ces sujets sont tous parfaitement traités et on y remarque, malgré le peu de relief, des effets de perspective étonnants, notamment dans la Présentation au temple. Sur les montants qui les séparent, figurent, s'élevant jusqu’à mi-hauteur, des personnages debout parmi lesquels on en voit deux en costume de prêtre. Chaque panneau est surmonté de cinq colonnettes disposées en demi-cercle, toutes isolées. Elles reposent sur une plate-forme cintrée, garnie de petits pendentifs et formant dais pour chacun des sujets ci-dessus décrits ; ces colonnettes sont à chapiteaux et supportent un entablement sur lequel s’élèvent trois autres colonnettes plus petites qui achèvent la décoration de ces portes. Enfin les six montants séparatifs verticaux se terminent par autant de statuettes, placées sur des consoles allongées à petites barres transversales ; ces statuettes représentent des hommes d’armes, soudards ou varlets, en costume du xvC siècle, et elles servent de cariatides pour supporter le bandeau supérieur des portes.

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