CASTEL
Sur la rive gauche de l'Avre, à une lieue en aval de Moreuil où celte rivière commence à être navigable, s'élève le petit village de Castel. Là devait exister un château, ou tout au moins un poste fortifié, ainsi que le nom l'indique et que l’exigeait le soin de surveiller le cours de la rivière. Cependant aucun vestige, aucun titre à ma connaissance n'en révèle l’emplacement.
Nous ne savons rien de précis sur les anciens seigneurs de Castel avant le xv' siècle. Dans un dénombrement du fief du Vieux-Marché situé à Moreuil et donné, en décembre 1401, par Thiébaut de Soissons à son suzerain Ferry de Lorraine seigneur de Boves, Thiébaut indique comme limite, les terres du seigneur de Castel et de l’Épinoy (1). Quel était ce seigneur? Peut-être un membre de la maison de Sarcus, car le 14 juin iqâe, Robert de Sarcus écuyer et sa femme Bonne de Cramesnil, vendirent à la communauté des chapelains de la cathédrale d'Amiens, moyennant mille écus d'or à la couronne, leur seigneurie de Castel (2). Après cette acquisition, on trouve dans l’ouvrage que je viens de citer la trace des nombreuses obligations qui incombent à la communauté des chapelains, non seulement de payer ses gardes de bois mais encore de réparer l’église et le presbytère. La communauté des chapelains se montre généreuse. Le curé est à sa présentation et elle lui laisse, suivant la déclaration de 1728, la presque totalité de la dîme, sans autre charge que celle d’entretenir le presbytère, charge évaluée i5 livres. Concurremment avec les chapelains de la cathédrale et même bien avant eux, les bénédictins de Moreuil n’avaient pas cessé d’être gros propriétaires à Castel. Dès 1244 ils y achetaient des terres et continuèrent leurs acquisitions jusqu'à la fin du xvu' siècle.
Enfin à la veille de la Révolution, les registres dc'la paroisse mentionnent des seigneurs laïcs, les Thierry.
Ces quelques renseignements, que j’aurais voulu rendre plus complets, expliquent peut-être comment une aussi petite paroisse pourra nous offrir autant de choses intéressantes.
La rue qui conduit de la rivière à l’église, passe devant une croix en pierre
(1) V. de Beauvillé, Documents inédits, t. II, p. 114.
(2) Darsy, Bénéfices de l'église d'Amiens, t. I, p. 37.
du xve siècle, mentionnée dans le voyage de Taylor et dessinée avec plus de recherche du romantique que de l’exactitude. Bien que la pierre se soit fortement effritée sous l'action de la pluie et des mousses qu'on y a trop longtemps laissées pousser en toute liberté, elle est encore intéressante. Les bras de la croix sont terminés par des quadrilobes renfermant des écussons absolument frustes. Au centre, le crucifix à demi brisé; au revers la madone sous un dais portant l'Enfant Jésus sur le bras, gauche.
Une colonne ronde, fortement raccourcie pour cacher l’usure du temps, sert de pied à cette croix et s’enfonce dans un piédestal crénelé comme un château fort, orné de fenêtres ogivales et aveugles, flanqué de quatre tourelles octogones en guise de contreforts. Le tout repose sur un socle en forme «**i*ft
d’autel, avec gradin au-dessous du piédestal et marche au-dessus du sol permettant aux passants de s’y agenouiller. Une croix du même genre, placée autrefois devant l’église de Moreuil et transportée depuis devant la chapelle du château, peut faire supposer que c’est, dans les deux cas, une libéralité des bénédictins de Moreuil.
L’église de Castel est encore environnée de son cimetière qui l’a de beaucoup précédée en ce lieu. On y a trouvé, il y a quelques années, plusieurs cercueils en pierre, de forme rectangulaire, un peu plus étroits aux pieds qu’à la tête, si communs à Cro,x de Castel,
l'époque barbare, et surtout une inscription
funéraire d’un beau style, actuellement déposée au musée d'Amiens et que nous croyons devoir placer entre le vie et le vne siècle (i).
L’église, comme architecture, n’a point d'intérêt; tout au plus pourrait-on
(i) Voir à ce sujet notre article dans le Bulletin monumental, année 1894, p. 275.
signaler le contraste, fréquent d’ailleurs, entre le chœur et la nef. Celle-ci pauvrement construite en moellons de tout petit appareil, a\ec des fenetres rares et étroites; le chœur au contraire plus élevé, avec de grandes fenêtres à meneau, de fortes moulures horizontales au-dessous d elles à 1 extérieur, des traces de colonnes engagées à l'intérieur, et un appareil plus grand mais qui, somme toute, a moins bien résisté. Enfin sur le flanc nord le clocher. Trois constructions d’époques différentes mal soudées entre elles.
Fixer une date avec des éléments aussi pauvres est fort délicat. Cependant je ne pense pas qu'on puisse pour le chœur remonter au delà du milieu du xve siècle ni descendre au-dessous du premier tiers du xvi" siècle. On verra que la base du clocher doit être plus ancienne. Quant à la nef, son mode de construction ne me parait pas fournir d indications suffisantes et je me bornerai à signale! aux archéologues plus compétents et plus hardis, les quelques corbeaux qui supportent le larmier du côté nord. Ils semblent antérieurs au xiit' siècle.
En entrant dans l'église, le regard est frappé tout d'abord par un rétable en pierre qui, après être resté longtemps abandonné sur le sol, brisé en plusieurs morceaux, a été replacé là, sans autre préoccupation que de le soustraire à une destruction inévitable. Il comprend cinq sujets d’une hauteur de 64 centimètres, séparés par des piliers et abrités par des dais traités suivant les principes d'une architecture qui ne se fait pas faute de confondre tous les styles. Ainsi les hautes fenêtres, à un seul meneau avec oculus au sommet, qui décorent les piliers, pourraient être revendiquées par le gothique primitif, tandis que les crochets et les choux qui garnissent les dais sont bien du xve siècle. Tout ce travail pour être intéressant n'en est pas moins grossier, et je suis convaincu qu'il est d'une date encore plus récente.
La première scène nous montre Jésus au Jardin des Oliviers alors que Judas le trahit par un baiser. Un compagnon l'éclaire avec une lanterne, un autre porte la main sur lui et le Christ n'étend le bras que pour rattacher l’oreille de Malchus, auprès de laquelle la formidable épée de saint Pierre s’allonge menaçante. Malgré deux têtes brisées, celle de l'apôtre Pierre et celle du soldat qui va lier Jésus, la scène parfaitement précise ne manque ni de mouvement ni de pittoresque. Si l'auteur est médiocre exécutant, il travaille d après un bon modèle.
La scène suivante nous montre le Christ lié à une colonne qui se rattache au cadre du rétable. Les deux soldats qui le frappent sont absolument grotesques, avec leur grosse tête et leurs membres trop courts. Ce défaut de proportions est rendu plus frappant encore par leur position au premier plan.
Dans la troisième scène, celle du centre, le Christ est en croix. A sa droite saint Jean soutenant la sainte Vierge est certainement une des meilleures figures de l'œuvre, tandis qu’à gauche un soldat en armure de bataille tient de la main droite une sorte de philactère, qui pourrait fort bien vouloir représenter l’éponge au bout d’un roseau.
La quatrième scène est double : en haut l'ange et les trois femmes accourues au Saint-Sépulcre, avec leurs vases d'aromates, Marie-Madeleine, Marie mère de Jacques et Salomé; au-dessous les gardes du tombeau, trois soldats accroupis, vêtus de la longue chemise de maille, armés du bouclier et de la longue épée féodale. Leurs écris sont chargés, le premier d’une bande, le second d'une barre et le troisième d'une fasce; mais il ne faut pas y chercher autre chose qtt un simple motif de décoration.
La dernière scène, la cinquième, est également double puisqu'elle nous présente
le Christ ressuscité entre sa mère à laquelle il apparut tout d'abord, et les limbes où il va délivrer les âmes des justes. Suivant un procédé fréquent au moyen âge, les âmes sont figurées par de jeunes enfants nus. Ils sortent de la gueule effrayante du monstre qui les gardait dans ses flancs mystérieux, tandis que Jésus écrase du pied la tête de Satan dont il a brisé la toute puissance.
Si grossière que soit 1 exécution, elle ne révèle pas moins l’existence d'un modèle qui n était pas sans mérite. Son influence se retrouve dans la composition générale, dans quelques tètes, surtout dans certains plis de vêtements d’une facture plus heureuse.
Cette circonstance doit nous rendre circonspecte sur la date de cet ouvrage. L architecture accuse le xve siècle, puisqu il ne faut tenir compte que des détails inconnus avant cette époque. De même le costume militaire, par la longueur des épées et des chemises de maille, semblerait indiquer une époque plus ancienne mais certains détails, comme l'armet du soldat près de la croix, les épaulières des gardes du tombeau, nous ramènent également au xve siècle. Enfin si l'on tient compte de la lenteur des évolutions de la mode, surtout dans les œuvres d’artistes secondaires et de l’influence d'un modèle plus ancien, je crois qu'il n’est pas téméraire d'en retarder l’exécution jusqu’au x\T siècle.
Peut-être me suis-je étendu, plus qu’il ne convenait, sur une œuvre en somme assez médiocre. C’est qu’elle rappelle et fait douloureusement regretter ici un autre rétable, celui-ci en bois, et d’un travail bien autrement remarquable, qui fut vendu à un sculpteur d’Amiens. Grâce à la générosité du roi Louis-Philippe, il est resté en France et fait aujourd’hui l’ornement de Saint-Germain-I’Auxerrois à Paris.
Sous le clocher, accolé au chœur de l’église du côté de l'évangile, dans une pièce de 3"'5o en tous sens, où l'on descend par quelques marches et où la lumière ne pénétre guère que par la porte, on remarque au fond sous une double arcade trilobée deux statues debout, un homme et une femme, sculptées en haut relief dans une pierre commune du pays. La tradition voudrait y voir un sire de Créqui et sa femme. Au linteau de l'unique fenêtre à demi-bouchée et qui doit être fait d'un fragment de pierre tombale, on lit le nom de Moreuil, mais cela est insuffisant et les fouilles que j ai tentées dans le sol de ce petit réduit n'ont rien fait découvrir.
Examinons donc ces statues, sans espoir de connaître jamais les personnages auxquels elles se rapportent. I.a facture en est fort différente. Autant la femme est habilement drapée, autant l'homme est absolument mauvais, à tel point qu’il est difficile d'y reconnaître la même main. Avaient-elles été faites pour la place qu'elles occupent? Il semble que non, et cependant il est certain que ce ne sont pas d anciennes statues couchées sur des tombeaux, des gisants. Entre autres preuves, une seule suffit : la présence des socles adhérant aux pieds des personnages. Seraient ce des statues de saints? Aucun indice ne permet de le supposer et pour 1 homme en particulier tout indique le contraire. Faisaient-elles partie d'un groupe de sculpture, d une mise au tombeau par exemple, la chose est également impossible. Toutes ces suppositions écartées, on est forcé d’admettre que ce sont là des statues destinées à perpétuer le souvenir des seigneurs du lieu, des bienfaiteurs de l’église.
Le petit édicule qui les abrite actuellement se termine par un double pignon très aigu garni de feuilles largement épanouies et ouvertes dans le sens du rempant, trait caractéristique du gothique à l'époque des premiers Valois. La femme dtapee dans ses longs xoiles qui lut donnent 1 aspect d une religieuse a bien le costume sous lequel, à la même époque, tant de nobles dames, mariées
ou veuves, voulaient être représentées après leur mort. Ce sentiment pieux leur a
valu d'être prises bien souvent pour des religieuses, (i)
L'homme est simplement armé d'une chemise de maille visible sous le surcot qui descend jusqu aux genoux et ses chausses sont également en maille, sans aucune addition de ces plaques de métal dont l’usage commence dès le règne de Philippe-le-Bel. La ceinture accrochée obliquement de droite à gauche soutient la grande épée, ainsi que cela se voit sur les gisants de la lin du xmc siècle. Cependant les cheveux me semblent avoir subi l'influence de la grande révolution qui en 1 3qo bouleversa le costume et la mode. Ils ne sont plus longs comme on les portait auparavant, pas encore aplatis sur le crâne et coupés en façon de calotte ainsi que la mode l'exigera dès le début du xve siècle, mais tout juste assez longs pour former encore un rouleau de frisure autour de la tête, ainsi que cela se pratiquait pendant la seconde moitié du xivc siècle. Aussi, bien qu’à première vue 1 homme paraisse d'une époque plus ancienne que sa compagne, avec laquelle je ne prétends du reste lui donner aucun lien, je les crois tous deux à peu près contemporains de l’édicule qui les abrite, c’est-à-dire de la seconde moitié du xivc siècle.
On remarquera sans doute que nous avons cru devoir rajeunir d au moins cent ans le chœur qui seul aujourd'hui donne accès à ce réduit.
Mais cette contradiction n est pas pour nous déplaire, car il me semble évident que le petit monument que nous venons de décrire n a pas été construit pour être placé dans un endroit où il est absolument invisible. S’il a ce malheur, c'est qu il n élé masqué et enterré par le chœur reconstruit postérieurement. Nous pourrions
(i) La femme mesure in’68, compris un socle de omo6, et l’homme i"’8i compris un socle de o"’i2.
presque le dater, car on y remarque un fragment de vitre, je n’ose dire de vitrail, où Ion distingue un calice, des fleurons- et une date: i556.
Un chandelier, simplement en bois et haut de deux pieds, mais fort bon spécimen du style de la Régence, mérite l'attention car il pourrait fournir un élégant modèle.
Enfin une chasuble, malgré des accommodations malheureuses, tiendrait encore une belle place dans un musée. Son velours rouge est moderne, mais la croix est formée d une ancienne broderie du xvie siècle en or nué. Sur le dos on remarque 1 assomption de la Vierge entourée d'anges; au-dessous l'apôtre saint Jean reconnaissable à sa figure jeune, à sa chevelure blonde et au calice qu’il porte dans la main gauche, est vêtu d'une robe rouge et d'un manteau bleu ; plus bas saint Pierre avec ses traits et ses cheveux caractéristiques, vêtu d'une robe jaune et d un manteau vert, tient dans la main droite un livre, dans la gauche une formidable clé. Malheureusement on n'a pas craint de lui couper les jambes pour réduire celte broderie aux dimensions de l’ornement actuel.
Sur le devant de la chasuble, nous voyons en haut saint André, bien reconnaissable à la croix spéciale qui servit à son martyre, vêtu d'une robe rose et d'un manteau vert.
Tous les apôtres ont les pieds nus suivant la tradition constante de l'iconographie chrétienne, tandis que le quatrième personnage placé au-dessous de saint André est chaussé d une étoffe gris foncé, presque noir. Ce doit être une sainte, très blonde, aux cheveux pales, au visage délicat. Sa robe est jaune et son manteau bleu ; de la main gauche elle tient un livre et de la droite une palme verte, symbole de son martyre. Serait-ce sainte Marguerite ? L’absence du dragon, sa caractéristique habituelle, ne permet pas de l'affirmer.
fous ces personnages hauts d’environ 25 centimètres sont entourés d'ornements délicats dans le goût de la plus pure Renaissance, figurant des dauphins affrontés terminés par de maigres arabesques.
Ce qui reste dans cette pauvre église, après tant de causes de dispersion ou de ruine, suffit a témoigner quelle fut autrefois comblée par de riches et généreux bienfaiteurs. Seraient-ce les chapelains d'Amiens, principaux seigneurs de Castel depuis le xvc siècle.'1 Quoi qu’il en soit, il est à souhaiter que ces notes, en attirant 1 attention sur ces modestes épaves, assurent leur conservation.