‹ La Picardie historique et monumentale (volume 5)Chapitre 2 sur 34 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Le nom et l'histoire de cette ville s'accordent parfaitement avec la première impression qu'elle produit, et nous aurons pour la visiter un guide incomparable, dont l’unique défaut est d'être peu portatif. Il nous suffira donc de résumer les trois volumes in-40 que Victor de Beauvillé a consacrés à sa ville natale.

Sans réclamer pour elle l'honneur d'être le Bratuspantium de César, que tant d'historiens revendiquent pour leur patrie; sans supposer en ce lieu l'existence d'un de ces palatium ou maisons de campagne des rois francs, on est fondé à croire que l'abbaye de Corbie possédait là une métairie. Les moines, auxquels était confiée la garde de Didier, roi des Lombards, pouvaient bien l'y envoyer, du moins pendant quelque temps. Songeaient-ils à lui procurer un air plus pur ou à le soustraire aux ennuis du cloître ? Ne voulaient-ils pas plutôt se décharger d'hôtes incommodes dans un monastère, car Didier était arrivé avec la reine et une suite assez nombreuse. Quoi qu'il en soit, une tradition constante rattache au souvenir du roi lombard le nom de la ville qui ne tarda pas à se former autour de la métairie des bénédictins. Les terres les plus fertiles se trouvant dans la vallée, c’est là que s’élevèrent les premières maisons. Dans un poème écrit pendant la première moitié du xte siècle, l'abbé de St-Riquier, Enguerrand,

nous montre clairement le vicus établi dans la vallée et le castrum seul bâti sur

la hauteur, dans une situation analogue à celle qu’occupent aujourd'hui l’ancienne Salle du Roy et le faubourg.

Le nom de Montdidier apparaît pour la première fois dans une charte, en 1060. Mais cet acte de Philippe 1" se réfère à des événements beaucoup plus

anciens. Hilduin qualifié " Contes de Monte qui vocatur Desiderius » bénéficie d’une

donation faite par Hugues le Grand, père de Hugues Capet. Le donateur étant mort en 756, et le comte Hilduin peu d'années avant, dans un âge fort avancé, le premier comte de Montdidier, qui nous soit connu, vivait donc dans les dernières années du ixs siècle. Ses descendants ne possédaient plus Montdidier, à l'époque où la charte de Philippe I" nous révèle l’existence de leur aïeul ; Raoul de Crépy venait de s'en emparer. Fier de sa nouvelle conquête, ce puissant seigneur la choisit pour le lieu de sa sépulture, et il y termina son orageuse existence en 1074. Chose plus singulière encore, cet excommunié fut enterré en terre sainte, dans le tombeau qu'il s'était fait préparer dans le prieuré Notre-Dame. Ses restes n'y reposèrent pas longtemps, son fils les fit exhumer pour les rapporter à Crépy et cette lugubre cérémonie lui aurait inspiré des réflexions si austères, qu elles le déterminèrent à quitter le monde pour finir ses jours dans un cloître.

Dès 1080, un mariage faisait entrer le comté de Montdidier dans le domaine de la maison royale. Il n’appartenait encore qu'à une branche collatérale, à Hugues de France, frère de Philippe IV Un siècle plus tard, son héritage tombait en quenouille : sa petite-fille Aliénor, se voyant sans enfants malgré ses nombreux

mariages, cédait le comté à Philippe- Auguste. La réunion à la couronne fut définitivement opérée en 1194. Montdidier n'ayant plus d'existence propre, il semble que son histoire ne doit plus offrir d’intérêt ; mais sa situation sur une frontière si longtemps disputée lui donne au contraire une importance exceptionnelle qu'on a peine à comprendre aujourd'hui. Ressentant plus vivement qu'ailleurs les contrecoups de la fortune de France, cette petite ville nous montre sur un théâtre étroit, mais plus vivant peut-être, le tableau des vicissitudes nationales.

Philippe-Auguste était trop avisé pour ne pas sentir tout le prix de sa nouvelle acquisition. Pour s'attacher ses nouveaux sujets, il leur octroya dès l'année suivante une charte de commune, et des articles spéciaux eurent pour objet la mise de la place en parfaite défense. Le roi lui-même prit soin de fixer le tracé et le prix des fortifications à élever. Elles furent terminées en 1210, une partie des faubourgs et plusieurs églises lurent laissées en dehors, exposées à tous les coups d’un ennemi que la situation de la ville attirait et que rendait furieux la difficulté de s’en emparer. Ce danger tut peu sensible tant que le roi de France resta puissant et victorieux. Les nouveaux communiers payèrent leur dette de reconnaissance à Bouvines, et ne manquèrent jamais de fournir des sergents toutes les fois qu’ils en lurent requis. Pendant le treizième siècle la prospérité de cette ville, partagée du reste par les autres parties du royaume, permit aux habitants de racheter nombre de droits seigneuriaux que le roi avait dû respecter en établissant la commune.

Pendant ces heureuses années, nos rois ne semblent guère avoir eu l'occasion de venir à Montdidier. Le désastre de Crécy y amène Philippe de Valois qui y séjourne du 28 avril au ier mai 1 347. Il dut en garder bon souvenir, car il l'assigna pour lieu de réunion aux trois ordres des provinces voisines appelés à délibérer sur le mauvais état de ses affaires. On ne sait ce qu'il en advint. Comme il arrive trop souvent, la guerre malheureuse avec l'étranger provoque la guerre civile; la Jacquerie ensanglante notre pays; le roi de Navarre fomente le désordre et la ville endettée est réduite à aliéner les droits seigneuriaux qu'elle rachetait au siècle précédent. Cependant elle résiste vaillamment à Robert Knolle qui l’assiège, en 1370, avec 6000 hommes d’armes et 5oo archers. Le partisan anglais se venge sur les faubourgs et les pays voisins. Jean-sans-Peur, en 1411, ne sera ni plus heureux ni moins cruel. Après dix jours de siège, la désertion de ses Flamands le force à se retirer, mais non sans avoir incendié les faubourgs et la première église du Saint-Sépulcre. Le désastre d Azincourt prête au duc de Bourgogne une puissance et un prestige irrésistibles. Montdidier se donne à lui, dans l'espoir de trouver enfin le repos à 1 abri de ce pouvoir fort, et aussi sur la promesse de la suppression des aides et des gabelles. En réalité, quand en août 1418 Charles VI cède au Bourguignon Péronne, Montdidier et Roye, en garantie des 100,000 écus qu'il ne peut payer pour la dot de sa fille Michelle, mariée au comte de Charolais, le roi ne fait que sanctionner une situation acquise, et encore se réserve-t-il ainsi une clause de retour. Même réserve, lorsque le traité d’Arras attribue à Philippele-Bon les trois villes qu'il détenait seulement comme garantie d'une dette. Luimême à son tour, les engage entre les mains de son neveu le comte d'Etampes, 1437, et ne pouvant lui rendre ce qui lui revient de sa mère, Bonne d’Artois, les lui abandonne complètement, 1446. Pendant qu'on trafique ainsi de la malheureuse ville, elle voit le nombre de ses maisons réduit de 2000 à 3oo et ses revenus diminués des deux tiers. Cependant Louis XI s’empresse, dès 1463, de racheter les trois villes, moyennant 400000 écus, et en laisse le gouvernement au comte

d'Etampes. Son imprudence devait lui coûter cher. Montdidier depuis si longtemps engagé dans le parti bourguignon s’empresse d’ouvrir ses portes au comte de Charolais et le roi, après la désastreuse guerre du Bien public doit sanctionner cette perte.

Comme si ce n'était pas assez de ces funestes rivalités, le i3 mai 147° éclate un incendie tellement violent, qu’il ne laisse debout que deux églises, Notre-Dame et St-Pierre, la Salle du Roy et dix-huit maisons. Ce n'est plus qu'une ruine, quand Chabannes s'en empare au commencement de l'année suivante. A peine avait-il commencé quelques travaux, que le roi s’engage une .fois encore a restituer celte place, suivant le traité du Crotoy, octobre 1471. Louis XI n'en fera rien et le Téméraire n'y rentre que par la lorce, peu de jours après le sac de Nesles, juin 1472. Trois ans plus tard, Louis XI s’en empare et, au mépris d une capitulation, la fait brûler. Prévoyant sans doute qu'il ne pourrait garder sa triste conquête, il requiert les habitants de Beauvais de venir la démolir. Seule la mort du duc de Bourgogne réunit définitivement Montdidier à la couronne et Louis XI fait rebâtir la ville. Il peut en être considéré comme le fondateur, mais le passé dispensait les habitants de toute reconnaissance. On voit que malgré 1 ancienneté de cette ville, elle ne peut rien offrir d’intéressant antérieurement à la fin du xv° siècle.

La misère était telle, les finances si obérées et les charges tellement écrasantes, que les malheureux habitants offrirent au roi de renoncer à leur charte de commune ; ils lui abandonnaient leurs droits et leurs revenus pour qu il se substituât à eux vis-à-vis de leurs créanciers. Le marché ne fut pas accepté, et bientôt nos pères reprirent courage. Grâce à la paix dont ils jouirent pendant les règnes de Charles VIII et de Louis XII, ils relevèrent leurs murailles. Les guerres malheureuses de François I ' ne tardèrent pas à leur donner l’occasion de les défendre. En 1322, ils purent résister victorieusement à un parti d’aventuriers; mais en 1 523, ils furent assiégés par 3o 000 Anglais et Allemands commandés par le duc de Norfolk et le comte de Bure. Les hommes d'armes et les francs-archers envoyés au secours de la ville demandèrent à capituler quand ils virent la brèche ouverte ; les bourgeois plus courageux ne voulurent rien entendre ; la ville lut emportée d’assaut et brûlée, 29 octobre 1 523. François Ier se plut à reconnaître le dévouement de cette cité, lorsqu'il y vint l'année suivante. Il y séjourna encore en 1527. Montdidier s'était relevé et put désormais tenir tête à l'étranger.

Mais hélas ! les querelles religieuses ensanglantaient maintenant la cité. Le pasteur Michel de la Grange y fut brûlé vif en i553. Cette exécution 11'arrêta pas les progrès de la Réforme; elle trouva de nombreux adeptes dans la classe aisée, principalement parmi les gens de loi qui se partageaient les principales fonctions. Les protestants furent privés de leurs charges et remplacés par des catholiques. Louis de Bourbon, premier prince de Condé, gouverneur de Picardie, était protestant; son mariage avec Eléonore de Roye, plus zélée encore que lui pour la Réforme, le rendait seigneur des Tournellcs et de nombreuses terres aux environs. Si les réformés croyaient trouver là un appui, ils rencontrèrent dans Antoine de Bertin, lieutenant général du bailliage, un adversaire aussi ferme que résolu. Ils avaient demandé un temple, et à défaut de l’une des principales églises, St-Pierre ou le St-Sépulcre, la Salle du Roy; ils durent se contenter d’une maison à l'angle des rues de Compïègne et de l'Hôpital. Ils en jouirent peu de temps. Après la St-Barthélemy, ce temple fut démoli et les réformés ne purent jamais en ouvrir d’autre à Montdidier. Cette démolition fut du reste l’unique violence commise

dans notre ville, à l'heure où le contre-coup de cette triste journée couvrait la France de sang.

Toujours modérés et circonspects, les bourgeois de Montdidier avaient refusé de s’associer à la Ligue, lors de sa fondation à Péronne ; ils députèrent même auprès de Henri III pour être dispensés d’en faire partie, et ils n'y entrèrent que sur l'ordre de ce prince, quand il crut politique de s’en proclamer le chef. En revanche, une fois engagés dans ce parti, ils y tinrent ferme et n'ouvrirent leurs portes à Henri IV, août i 5q4, qu'après le plus singulier traité accordé par un roi à des sujets rebelles. I! fut reçu avec enthousiasme, servi avec fidélité et, disons-le, avec courage. Lui-même se plut à le reconnaître, à plusieurs reprises lorsqu'il eut à réparer la surprise d'Amiens.

Le désordre recommence aussitôt après la mort de ce grand roi. En 1 6 1 5, les factieux dirigés par les ducs de Longueville, de Mayenne et de Bouillon osent se présenter aux portes de Montdidier. Les habitants leur résistent et osent les attaquer en rase campagne.

En 1 636, une forte armée espagnole, commandée par Jean de Werth et Piccolomini s’empare de Roye, 8 août, et somme Montdidier de se rendre. La garnison était presque nulle et le gouverneur nommé par le roi, refusait une pareille responsabilité. Une demande de secours adressée à St-Germain où se trouvait la cour, n’avait abouti qu’à cette réponse : « Que les habitants fissent du mieux qu'ils pourroient », et à l'envoi d'un nouveau gouverneur, Jacques de Maurepas. Il choisit pour lieutenant Florent de Braquemont ; un ancien officier, Milon de la Morlière, organisa un petit corps de cavalerie, tandis que Bosquillon de Sainte-Hélène prit le commandement de l’infanterie, composée de bourgeois de la ville et de paysans des environs. Non contents de repousser l’ennemi du haut de leurs murailles et d’ouvrir sur lui un feu si actif que l’un des canons éclata, ces braves gens opérèrent de nombreuses sorties, attaquèrent l'ennemi en rase campagne et osèrent même le poursuivre jusque dans ses retranchements, à plusieurs lieues de la ville. Une étroite vallée, sur la route de Breteuil, garde encore le nom de Coupe-Gorge, en souvenir de deux cents Espagnols qui y furent tués. Enfin, après trente-quatre jours de siège, l'approche de l'armée royale contraignit l'ennemi à la retraite.

Louis XIII fut touché de cette fidélité courageuse. Il vint à Montdidier, et comme la peste y faisait alors de nombreuses victimes, les bourgeois n'osaient approcher de la personne royale : « Approchez, leur dit-il, je ne crains rien », et il leur demanda ce qu'ils pouvaient désirer. Ils se bornèrent à réclamer deux marchés francs par semaine et deux foires chaque année. Ce n'était pas une innovation mais la confirmation d’un privilège perdu, que François Ier avait reconnu et qui remontait au moins aux premières années du xvc siècle. Le gouverneur Jacques de Maurepas, le lieutenant Florent de Braquemont, le maïeur Antoine de Févin, Milon de la Morlière reçurent des récompenses particulières; seul Bosquillon semble avoir été oublié, peut-être parce qu'il était protestant.

Ce glorieux fait d'armes clôt l’histoire héroïque de Montdidier. Quelques années plus tard, quand le Grand Condé, révolté contre le roi, vint sommer la ville de lui ouvrir ses portes, les habitants s'y refusèrent mais durent composer avec lui et lui fournir des vivres. Ils en furent grandement loués, car ils agirent ainsi en fidèles sujets du roi, sur l'avis de Turenne alors incapable de les secourir. Le maréchal avait d'autres visées. Jugeant exactement le côté faible d’un ennemi qui lui était bien supérieur en nombre, il ne craignit pas de laisser libre devant lui la route de Paris, marcha droit vers le Nord et menaça l'Espagnol dans ses

communications. Fuensaldana n'osa pas avancer, et, au grand désespoir de Condé, fit repasser la Somme à son armée.

Louis XIV vint souvent loger à Montdidier. Le gîte avait bonne réputation, et c'était une de ses étapes, quand il allait en Flandre à cheval. Il profita d un de ses passages pour ruiner l'ancienne organisation municipale et réduire ici comme partout les vieilles franchises, au profit d’une centralisation excessive. Le xvme siècle n’offre qu'une interminable répétition de fêtes et de banquets. Jamais on ne brûla autant de poudre en feux d'artifices et en joyeuses canonnades. Cette triste époque offrait-elle tant d'occasions de se réjouir ! Il semble qu'on fut pressé de jouir, avant l’ouverture du drame sanglant qui allait clore le siècle, faire sombrer la monarchie et changer brutalement les destinées de la France.

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