‹ La Picardie historique et monumentale (volume 5)Chapitre 3 sur 34 · DESCRIPTION · texte numérisé non relu

DESCRIPTION

Ce résumé historique ne sera pas sans utilité pour la visite des monuments de la ville. Ils sont peu nombreux et tous placés sur l'artère principale, qui du sud au nord coupe la ville en deux parties inégales, parallèlement à la ligne des fortifications, dont nous avons signalé quelques restes.

Nous entrons en ville par la porte de Paris, dont le nom seul subsiste attaché au faubourg qui s'étend en face, sur la route de Tricot. A droite apparaît l’église du St-Sépulcre. C’est la troisième de ce nom élevée à Montdidier sur des emplacements différents.

La première, comme presque toutes les églises érigées sous ce vocable, date sans doute des années qui suivirent la prise de Jérusalem par les Croisés, en 1099. Elle est mentionnée, dès 1146, dans une charte de Thierri, évêque d’Amiens, confirmant les droits du prieur des Bénédictins. De cette première église il ne reste pas un pan de mur. Située hors de l’enceinte tracée par Philippe-Auguste, à l'intersection des routes actuelles de Tricot et de Breteuil, elle fut ruinée par le siège de 1411. Bien que les habitants eussent décidé sa reconstruction dans l'enceinte de la ville dès 1419, à cette date, la première église subsistait encore en partie, puisque par testament du 12 novembre 1428 le seigneur de Bains ordonnait l'achèvement de la chapelle qu'il y avait fondée et choisissait ce lieu pour sa sépulture. Cette chapelle dédiée à sainte Barbe survécut à l’église et donna son nom au cimetière. Elle tombait en ruine quand elle fut démolie en 170D, et le cimetière servit jusqu'en 1802. C'est ainsi qu'on peut nettement déterminer l'emplacement de cette première église.

Beauvillé n'est pas moins précis pour celui de la seconde, un peu à l'est de l'église actuelle. Elle dura un siècle seulement et était si petite, que les paroissiens ne pouvant songer à l'agrandir se procurèrent le terrain de l'église actuelle, en i5o5. Les travaux commencèrent dès 1 5 1 o ; en 1 5 1 6 on posait les verrières et la consécration eut lieu en 1519. Le terrible siège de i523 semble l'avoir épargnée, mais il ruina complètement la seconde église. Le portail seul restait debout. Au lieu d’utiliser ces restes en faveur de la troisième église, on s'en servit pour élever une chapelle au milieu du cimetière, et plus tard ils furent employés dans la construction du presbytère. La seconde église possédait une mise au tombeau de Notre-Seigncur qui ne fut pas entièrement détruite. Le Christ se voit encore dans

le cimetière d’Etelfay et quelques fragments de sculptures fort mutilées existent dans la maison de Mme Blériot.

•La troisième église du St-Sépulcre, l’église actuelle, a le portail à 1 ouest, en bordure sur la rue Parmentier, le flanc gauche masqué par des maisons, le chœur dans la petite cour du presbytère, et le flanc droit le long de la petite rue du Four si étroite qu'il est difficile d'apprécier la hardiesse de cette construction élevée sans contreforts, sauf autour du chœur.

Le portail de style gothique flamboyant est moderne, et je ne puis mieux faire que de renvoyer le lecteur à la description qu'en a donnée Beauvillé, après avoir contribué généreusement, lui et les siens, à sa construction. L ancien portail ne peut laisser aucun regret. Il se composait d’un lourd massif de maçonnerie percé d'une arcade profonde et nue qu’on avait cru embellir au xvne siècle, en la flanquant de chaque côté d'un double étage de niches accompagnées de pilastres ioniques. Comme ce massif présentait en avant de l’église une forte saillie, on avait eu l'idée singulière d'y établir un jardin suspendu. Les terres qu on y avait apportées, entretenaient une humidité continuelle qui achevait de délabrer cette disgracieuse façade et menaçait même l'église de ruine. De ce côté, il n’y a d ancien que la tour carrée du clocher, accostée de contreforts aux angles et d’une tourelle contenant l’escalier. De torts bandeaux relient les contreforts, et une seule lenêtie est percée dans la partie supérieure. La galerie à jour qui devait servir de couronnement n’a jamais été exécutée. Sur un comble très aigu en forme de soufflet, s'élève un toit d'ardoise terminé par deux tiges de fer portant chacune un coq.

Le plan de cette église est celui d'un rectangle fortement allongé, sans autre saillie qu’une abside à cinq pans (i). Le transept est compris dans 1 œuvre et les bas-côtés se terminent carrément à la naissance de 1 abside. Celui de gauche est presque une fois plus large que celui de droite. Les piliers au nombre de dix sont de forme cruciale, aux angles arrondis, élégis de moulures à bases prismatiques, sans chapiteaux. Le premier pilier, à gauche en entrant, est beaucoup plus gros, 5 m. io au lieu de 2 m. 5o de circonférence, à cause du clocher, et les autres semblent trop minces. Du reste, la grande nef ne devait pas primitivement être voûtée en pierre. Le berceau ogival en bois qui devait en tenir lieu est encore parfaitement visible dans les combles. N’osant pas couper les entraits, il a fallu donner à la voûte de la nef moins de hauteur et il en résulte un défaut sur lequel nous aurons à revenir. Comme celles des bas-côtés, elle repose actuellement sur des croisées d'ogives séparées par des doubleaux. L'unique particularité est que dans les travées de la grande nef et dans la dernière du chœur, les ciels de voûte sont reliées par des liernes. Plusieurs de ces clefs sont assez intéressantes pour que nous en parlions plus loin.

La grande nef n'est éclairée que par les fenêtres des bas-côtés, garnies de fenestrages presque tous modernes, tandis que les fenêtres du transept et du chœur dépourvues de meneaux semblent trop étroites pour leur hauteur et atteignent le sommet des formerets. Tous les vitraux sont modernes.

En entrant dans cette église, l'œil est choqué tout d'abord par l'irrégularité des bas-côtés et surtout par le grand mur nu compris entre les grands arcs des bascôtés et les formerets de la grande nef. A l’aplomb de chaque pilier, le dos d'une colonnette se dessine «à peine pour rompre cette plate uniformité. En arrivant à l'entrée du chœur, quand on se retourne vers le portail, cette impression

(i) Dimensions: Longueur 43 m. ; largeur 16 m. ; largeur du bas-côté gauche 4 m. 55; du bas-côté droit 2 m. 40; hauteur du chœur 15 m. ; de la nef 12 m.

désagréable est augmentée encore par la différence de niveau entre la nef et le chœur. On trouve là quelques clefs de voûté intéressantes: la première du côté de la net, entourée de fleurs de lis, ne mesure pas moins de o m. 5o de hauteur; les trois autres, qui ne sont que des rosaces ajourées, représentent: i° Jésus-Christ sortant du tombeau ; 2° son apparition à sainte Magdeleine ; 3° les disciples d Emmaüs ; 40 la Descente de Croix; 5° l’Assomption.

Si cette église, malgré une sobriété de formes qui n’est pas sans prix pour le xvie siècle, produit une impression médiocre, elle renferme quelques détails intéressants.

Dans le bas-côté gauche, celui de l'évangile, il faut noter un bon tableau représentant saint Nicolas, qu’un père vient remercier d’avoir préservé la vertu de ses trois filles. On a voulu longtemps y voir une œuvre de Lesueur et un cadeau du poète Jean Racine, sans réfléchir que le peintre mourut en 1 6 5 5 et que Racine, alors sur les bancs du collège, n’eut d'attache à Montdidier que par son mariage avec M"° de Romanet, en 1677. Quoi qu'il en soit, cette œuvre bien composée, d une exécution facile et lumineuse, avec de jolies têtes et d’heureuses draperies, est bien dans la manière du Raphaël français et mériterait d'être mise en meilleure lumière.

Ce bas-côté se termine à l'autel de la sainte Vierge, blanc et or. D'un style regrettable dans une église - gothique, il a encore le défaut de masquer une belle vierge en pierre, haute de sept pieds environ, d'un caractère digne et même un peu dur. Il est difficile d'en juger exactement sous l'épaisse couche de poussière qui s y accumule depuis plus" d’un siècle. Je dois à l'obligeance du curé actuel, M. 1 abbé Leroux, la découverte de cette statue qui avait échappé aux investigations de Beauvillé.

Par contre, il a fort exactement décrit les statues des saints placées autour du chœur et les culs-de-lampes qui les portent. Disons seulement que ces culs-de-lampes garnis de petits personnages ont un tout autre intérêt que les statues plus grandes que nature et d'une facture assez banale.

La chaire du Saint-Sépulcre a une grande réputation, et de fait, vue à distance, elle plait infiniment. Quatre panneaux pleins en chêne sculpté, séparés par des colonnes cannelées d’ordre composite, forment la rampe de l'escalier, et quatre panneaux semblables, accostés des mêmes colonnes forment la chaire proprement dite de forme hexagonale. Les cinquième et sixième côtés sont occupés, l'un par l’escalier, l'autre par le pilier auquel la chaire est adossée. La cuvette de la chaire est portée par six sirènes dont les queues soutiennent une boule isolée au-dessus du sol. L abat-voix se compose de dais hexagonaux superposés et en retraite les uns sur les autres. Les deux premiers sont pleins; le troisième repose sur six colonnettes; et au-dessus, un petit édicule rond porté par quatre petites colonnes supporte le Sauveur s'élançant vers le ciel, la croix à la main. Celte disposition, pour n'être pas nouvelle, est heureuse et le ton foncé du chêne agrémenté d incrustations de marbre, augmente encore l'impression d'extrême légèreté. Mais vues de près, toutes ces sculptures ne portent pas l’empreinte d'un véritable artiste. Les quatre docteurs de l'église latine, saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire et saint Ambroise qui garnissent la rampe, aussi bien que les quatre évangélistes, placés autour de la chaire proprement dite, ne témoignent d aucun sentiment dans 1 expression des têtes, ni même d'une réelle habileté dans les draperies. Les corps des sirènes elles-mêmes qui de loin font bon effet, sont moins de la sculpture que du découpage.

Le tombeau, monument indispensable dans une église dédiée au Saint-Sépulcre, occupe le fond du bas-côté droit. Il est dû à la générosité de la famille de Bâillon. Commencé en 1549 Par Godefroy de Bâillon, il fut achevé par son fils, Pierre, en 1 582. Seule l'arcade en plein cintre qui y donne accès date de 1763. Elle fut ouverte pour donner plus de jour dans l’intérieur du tombeau. Mais outre l'inconvénient de jurer avec le reste de la construction gothique encore dans ses grandes lignes sinon dans le détail des ornements, cet arc plus élevé de trois pieds que celui qu'il remplaçait, a forcé à relever d'autant YEcce homo placé à son sommet et l’encadrement délicat qui l’accompagne. A la hauteur actuelle, l'œil en apprécie difficilement la finesse et d'innombrables couches de badigeon ne rendent pas cet examen plus facile.

Jiff/ijedu S' Sépulcre —£nsa>e/isseme/it dit Christ

Le Christ est assis, presque nu, la tête couronnée d'épines, les bras croisés et liés par une corde qui resserre également ses chevilles. La tête légèrement inclinée vers 1 épaule droite a une profonde expression de souffrance, et le corps, dépourvu de toute raideur comme de toute maigreur excessive, est d’un modelé parfait qui indique bien la Renaissance. Derrière cette statue, le mur est couvert de ces sculptures élégantes que les artistes de cette époque faisaient à peine saillir hors de la piene et dont les lignes pures et élancées ont un charme si caractéristique. Le choix des sujets est peut-être d'un goût moins pur. D’après Beauvillé, les emblèmes du christianisme se marient étrangement aux souvenirs païens et cet alliage est plus choquant encore dans le voisinage du Christ. A côté du pélican et du phénix, symboles de la charité chrétienne et de l'immortalité de i’âme,

voici des salamandres, des chimères et même des amours bandant leurs arcs. Je dois avouer que je n’ai pu retrouver ce dernier détail. Le cadre de ce tableau est formé par deux pilastres supportant deux arcs fortement surbaissés, ajourés et appuyés sur un pendentif placé au-dessus de la tête du Christ. Au sommet des pilastres ornés de légères arabesques, deux anges portent les instruments de la Passion. Entre eux, le couronnement du cadre se compose de deux arcs à contrecourbures, trilobés à l’intérieur, formés par des dauphins, dont le dessin est peu facile à reconnaître tant il est surchargé de rinceaux. Sur les reins de ces arcs se dressent

d'élégantes cigognes, et plus haut des griffons déploient leurs ailes jusqu'au sommet des arcs. Cet ensemble est d’une rare perfection.

L’exécution du Tombeau beaucoup moins remarquable ne l'élève pas au-dessus du type si souvent reproduit dans nos églises. Les têtes sont trop larges et trop plates. Victor de Beauvillé pense que l'artiste a pu être gêné par l’obligation de donner aux personnages une raideur traditionnelle. Pourquoi cette tradition n'aurait-elle pas exercé une influence également fâcheuse sur la facture de YEcce homoï La raison de cette différence ne seraitelle pas plutôt une question de date? L Ecce homo fut achevé du vivant de Godefroy de Bâillon, avant 1 5 52 , tandis que le reste fut terminé seulement en 1 582, alors que partout la Renaissance prend des allures plus lourdes.

Cependant la voûte qui s’étend au-dessus du tombeau est purement ogivale, très surbaissée, avec addition de liernes et de tiercerons entre les arêtiers. La clef de voûte est remplacée par une ouverture losangée dont l'utilité est inconnue, et aux points de jonctions de ces nombreuses nervures sont figurées les armoiries de la famille de Bâillon. Elles sont actuellement masquées par des carions chargés d'inscriptions pieuses, qui témoignent de plus de dévotion que de goût. On retrouve du reste, sur la paroi verticale du tombeau, les armes de la famille de Bâillon, écartelées i et 4 d'argent à la croix de gueules chargée de cinq coquilles d’or et 2 et 3 d’argent à trois barres d a^ur. Elles ornent également le prie-Dieu, sur lequel est agenouillé Pierre de Bâillon. Sa devise confirmée par ces pieux travaux était : « Je Vay empris, bien advienne». En face de lui est représentée dans la même attitude, sa femme Marguerite de la Morlière, avec ses armes: de gueules, au chevron d or avec un croissant d’argent en pointe (1). D autres pierres tombales, dans la même chapelle, se rapportent à divers membres de cette famille dont les libéralités s'étendirent encore aux autres parties de 1 église.

A l’extrémité opposée de ce même bas-côté droit, se trouvent les fonts baptismaux transportés là en 1688, mutilés et badigeonnés en 1870. Ils datent de

li) Cette famille n'avait de commun qu'une similitude de nom avec une autre famille montdidérienne d où est issu le chanoine de la Morlière, auteur des Antiquités de la ville d’Amiens.

2'onts baptismaux du. Sf Sépulcre deJ/ontdùlicr

1 53g ainsi qu'en témoigne celte inscription tracée en caractères gothiques et en dialecte picard :

3ic fuj c(j)> mi<3 et ttfly ijcttf en fain mit' Joc XXXIX.

D’après M. Enlart (i) ces fonts appartiendraient à un type conservé en Picardie du xi' au xvi” siècle. Une cuve basse et carrée élevée sur cinq supports, qui sont un pied central de fort diamètre et quatre colonnettes soutenant les angles. Malheureusement, il est impossible d’admettre qu’il y ait eu des colonnettes aux

angles. On n’y voit que la trace de faibles pendentifs. De plus la colonne centrale est si fortement renfléee à la base que les colonnettes auraient pu difficilement remplir leur office de supports. Il est impossible de rien reconnaître des groupes placés autrefois aux angles de la base : un griffon, un monstre moitié homme moitié bête, un ange soufflant dans une trompette. Pour avoir une idée de ce que devait être ce monument de la Renaissance, mieux vaut aller voir son similaire de la même époque, beaucoup mieux conservé dans l’église de la Boissière.

On a placé dans cette même chapelle une croix de pierre, en forme de bâton écoté, d’un mètre cinquante-cinq centimètres de hauteur, portant aux quatre extrémités les emblèmes des quatre évangélistes. Elle est datée de 1517.

Au-dessous un curieux bas-relief en pierre, malheureusement badigeonné comme tout le reste, est consacré à la Sainte Vierge. Le Père Eternel placé au sommet du tableau, bénit sa Fille bien aimée et alentour, des sculptures et des inscriptions placées sur de nombreux phylactères rappellent les principaux symbolismes de la Vierge, d’après le Cantique des cantiques: Quasi cedrus exa'.tata Stella Pot ta

cceli — Virga — fous lwrtor(um) — Electa ut (sol). — (sicut) plantaiio (rosæ in Jéricho) — Civitas Dsi — Pulchra ut lima — Turns Davidica Pute{ us) aquarium) Hortus conclusus. — Et quasi oliva speciosa. Quelques-unes de ces sculptures témoignent d’une étrange liberté; ainsi le Puteus aquarum est figuré pat tiois enfants qui pissent. La pruderie moderne y a mis bon ordre et les a mutilés au point qu’on ne pourrait le reconnaître, si Beauvillé n’avait pris soin de le noter.

La tradition veut que ce bas-relief vienne de 1 ancienne église, et c est sans doute pour cela qu’on a inscrit au bas les dates de 1146, 1419, i5ig, 1S70. Cette dernière rappelle tristement le vendalisme qu’ont eu à subir, sous prétexte de restauration, les fonds, la croix écotée et le bas-relief de la Vierge. Les deux

(1) L'Architecture romane en Picardie , p. 36.

premières dates sont inutiles, car ce bas-relief appartient incontestablement à la Renaissance.

Continuant de gravir la raide et large rue du Sépulcre, appelée aujourd’hui rue Parmentier et communément désignée sous le nom de Bas de la place, nous arrivons à la place du Marché au blé qui n'est guère qu'un élargissement de la rue précédente. A gauche se dresse le nouvel Hôtel-de-Ville, vaste édifice en pierres blanches, sans caractère comme sans saillie, écrasant de sa lourde masse les maisons voisines et la place même. Celui qu’il remplace, était plus petit et mieux en harmonie avec le cadre qui l'entourait; il égayait la perspective par une forte saillie et le contraste de ses assises de briques et de pierres taillées en bossage, dans le goût de l'époque Louis XIII. C'est bien à cette époque, en 1622, qu'avait été construit cet Hôtel-de-Ville, le sixième d’après Victor de Beauvillé. Un siècle plus tard, il menaçait ruine et le maire, Edouard Bosquillon, faisait reconstruire la façade, en 1749, sans en altérer le caractère. Il est regrettable que cet exemple n'ait pas été suivi par l’administration actuelle; il lui aurait été facile de conserver en même temps, à la droite de l’Hôtel-de-Ville, une maison de la Renaissance dont les pierres délabrées laissaient encore apprécier l'élégance. Le pignon, percé de quatre ouvertures superposées, était terminé par deux rampants garnis de socles disposés en escalier et supportant des vases reliés par des volutes ajourées. Des pilastres cannelés garnissaient les angles de cette façade et les chambranles des fenêtres. Les trois premières baies étaient rectangulaires, la dernière, plus petite, cintrée et accostée de volutes, avait pour couronnement une baie semblable, plus petite encore et aveugle. Cette maison, spécimen unique dans une ville si pauvre en constructions anciennes, a disparu en même temps que l'Hôtel-de-Ville et les vieux Montdidériens n'ont plus pour leur rappeler le passé, que la statue populaire de Jean Duquesne sonnant les heures au sommet du nouveau beffroi.

La grande artère, que nous suivons, se prolonge en ligne droite au delà de la place et prend successivement les noms de rue de la Croix bleue et de rue Saint-Pierre. Elle nous fait passer au pied de la statue de bronze élevée en 1848, en l'honneur de Parmentier, le plus illustre enfant de Montdidier et l'un des grands bienfaiteurs de l’humanité. Elle est due au sculpteur Malknecht. Traitée avec talent et conscience, elle produit cependant une impression médiocre, à cause de la raideur disgracieuse du costume, celui des membres de l’Institut en 18 1 3, et aussi par suite de la trop grande élévation du piédestal, qui ne permet pas d’apprécier l'heureuse expression de la physionomie, mélange de brusquerie et de bonté, bien conforme avec le caractère de l'homme.

De ce point culminant de la place, nous apercevons l'église Saint-Pierre ou du moins le dôme peu élégant qui coiffe son clocher. Ce clocher, ajouté après coup, écrase un portail inachevé et mutilé qui n'en constitue pas moins la partie la plus intéressante de l'édifice.

L'église Saint-Pierre est mentionnée pour la première fois dans cette charte de 1146, qui nous a fait connaître l'existence du Saint-Sépulcre. Mais l'évêque Fhicrri parle de Saint-Pierre comme d’une église déjà fort ancienne. Elle relevait également du Prieuré Notre-Dame et les Bénédictins y jouissaient des droits les plus étendus de allcivi et même de atrio , c'est-à-dire sur les offrandes faites à cause des offices qui se célèbrent à l'autel et aussi sur les dons motivés par les cérémonies effectuées dans le reste de l'église, comme les baptêmes, etc... A la fin du xnc siècle, pour améliorer la situation du clergé de cette paroisse, les papes

durent enlever aux Bénédictins le droit de altari. En revanche, ils leur accordèrent la dîme entière au lieu de la petite dîme qu'ils possédaient jusque-là. De plus, le prieur fut dès lors tenu de fournir au curé une rente annuelle de 52 setiers et demi de blé. L’église, dont les chartes épiscopales et les bulles pontificales nous révèlent ainsi la haute antiquité, n'a de commun que le vocable avec celle qui existe aujourd'hui et l’historien de Montdidier ignore jusqu'à l'emplacement de cette première église. D'après lui, l'église actuelle aurait été commencée à la fin du xivc siècle, mais il n'indique pas quelles parties pourraient remonter à cette époque, et je n'en pourrais signaler aucune. Quoiqu'il en soit, les travaux se continuèrent jusqu'à la lin du xvie siècle et ils n’ont jamais été terminés.

En 1 538, Chapron, maître-maçon, qui conduisait les travaux de la cathédrale de Beauvais, fut appelé à Montdidier pour élever le portail de Saint-Pierre. Après avoir visité les lieux, il revint apportant le pourtraict de l'ouvraige avec son plain , et reçut, pour ce travail et ses frais de route, i3 livres io sous que V. de Beauvillé évalue, je ne sais pourquoi, à 44 francs 80 centimes. Les travaux commencèrent aussitôt, exécutés avec des pierres et par des ouvriers du pays.

Comme on doit s'y attendre d'après le choix de l’architecte, le portail de Montdidier, malgré sa date, appartient encore à l’art gothique et présente de fortes ressemblances avec celui de Beauvais. La disposition générale est aussi simple que connue. Entre deux gros piliers octogones reliés par une galerie à jour, s'élève un arc en accolade, dont le sommet dépasse cette galerie, et dont les premiers claveaux s'appuient contre les piliers. Sous cet arc, une voussure profonde limite un tympan ajouré et vitré que coupe dans toute sa hauteur un pilier d'estanfiche ou trumeau. Il sépare deux baies à cintre surbaissé, sous lesquelles deux portes à un seul ventail donnent accès dans l'église. Ce portail mesure i3 mètres 5o de largeur sur 14 mètres de hauteur.

Le trumeau central, les retombées de la voussure et la partie inférieure des gros piliers sont ornés de niches avec socle et dais, du gothique le plus flamboyant, tandis que sur les piliers, à l’étage supérieur, d'autres niches sans socles, couvertes par des coquilles et surmontées de petits clochetons tréflés, accusent nettement le style de la Renaissance. Cependant au dernier étage de ces mêmes piliers décorés d'arcatures trilobées aveugles, on est tout surpris de voir reparaître le gothique. Le même mélange de styles se retrouve dans le grand arc en accolade : les crochets qui ornent son extrados sont gothiques, tandis que le sommet de cet arc appartient à la Renaissance. On y remarque un écusson aux armes de France entouré du collier de Saint-Michel et accompagné d'un côté des trois croissants d’Henri II et de l’autre du fameux monogramme, objet d’une erreur si persistante et de tant de déclamations ridicules, sans songer qu’avec l'H d'Henri II, on peut y lire aussi bien le double C de Catherine, que le double D de Diane. La meilleure preuve, c'est que ce monogramme figure sur le célèbre émail du Louvre que Catherine devenue veuve fit exécuter pour sa chapelle.

La voussure du portail offre une grande variété de décorations, toutes parfaitement gothiques. Le long de ces retraites successives, on rencontre, en allant de l'extérieur à l'intérieur, un ruban enroulé, une arcature trilobée à claire-voie, un feuillage courant, des moulures prismatiques, une série de petits groupes placés dans des niches de telle façon que le dais de l'une devient le socle de l’autre, et enfin, entre deux enroulements de feuillages, une seconde arcature trilobée à clairevoie moins importante que la première.

Les petits groupes composés de quatre à cinq personnages sont au nombre de

dix et ont trait à l’histoire de Saint-Pierre, mais la plupart ont été refaits récemment par les soins et grâce à la générosité de l’ancien doyen, dont on a reproduit es traits au sommet de la voussure, dans le premier feuillage courant. Telles sont les seules sculptures du portail. Toutes les niches, même celle du trumeau, sont veuves de leurs statues, si elles en ont jamais possédé.

A droite et à gauche du portail, deux fenêtres correspondent aux bas-cotes de la grande nef et celle de droite est coupée dans sa hauteur par un disgracieux contrefort nécessité par l’addition du clocher. Il s’élevait primitivement au-dessus du carré du transept, et ce n’est qu’à la fin du xvi' siècle qu’on se décida à le reconstruire à la droite du portail. Scellier nous a conservé le dessin de ce clocher en forme de vis, plus original que beau. Il fut remplacé en .742 par le clocher actuel, qui assez imposant de loin, n’est en réalité que massif et laid.

A la différence du Sépulcre, les murs latéraux de cette, église sont garnis de contreforts, et suivant un plan assez fréquent en Picardie, chaque travee des bas-côtés a son comble particulier perpendiculaire à celui de la grande nef. Cette disposition complique les toitures et multiplie les noues, mais elle permet d ouvrir dans les bas-côtés de grandes et hautes ienêtres.

L'intérieur de l'église (1) se compose d’une nef et deux bas-côtés, sur lesquels on a pris des chapelles dans la plus grande partie de leur longueur. Ces bas-côtés se terminent carrément et leur dernière travée est occupée, celle du côté de l’évangile par la chapelle des saints Lugle et Luglien, patrons de la ville, celle du côté de l'épître par la chapelle de la Vierge. Le chœur comprend la travée intermédiaire, plus une autre semblable, faisant saillie en dehors de 1 œuvre et terminée par une abside à quatre pans, disposition fâcheuse qui arrête 1 œil à l'extrémité de l’édifice sur une masse saillante au lieu de lui ouvrir les horizons lointains d’un vitrail. Dix piliers, d'une grosseur disproportionnée avec leur hauteur, (les deux premiers à cause du clocher sont encore plus gros), indiquent le projet

1 1 Dimensions : Longueur totale . 49 m. 30

Largeur . 24 m. 40

Hauteur à la 2e travée .... 12 m. 25

Diamètre des piliers . 1 m. 50

Distance entre eux ..... 4 m. 50

primitif d élever une église plus haute et d'ouvrir des fenêtres dans la nef, au-dessus des grands arcs qui la mettent en communication avec les bas-côtés. La preuve en est encore visible dans le comble de 1 église, où une de ces fenêtres ébauchée montre ce qu aurait été l’édifice, si des guerres continuelles n’avaient pas arrêté son essor. Les voûtes élevées en 1465-1466 sont donc trop basses; de plus elles vont en s abaissant jusqu’à l’extrémité du chœur et tombent ainsi d'une hauteur de 14 m. 25 à celle de 11 m. 45. Vainement à diverses époques et tout dernièrement encore, a-t-on remanié les nervures des voûtes et le profil des piliers. Il y a là un défaut irrémédiable, et Ion doit regretter qu’en 1713 on ait fait disparaître quantité de tombeaux et d’épitaphes accolés contre les piliers. L'église y a peu gagné en légèreté et beaucoup perdu de son intérêt.

Montdidier. — Eglise St-Pierre. — Détails de la tribune des Orgues.

La principale curiosité qu’elle renferme serait précisément un tombeau, si comme 1 affirme V. de Bauvillé, le Gisant placé au bas du collatéral gauche représente le comte Raoul de Crépy et a été exécuté de son vivant, par conséquent avant 1 année 1074, date de sa mort. Voici comment l'historien de Montdidier prétend justifier cette assertion : « Raoul avait désigné la ville de Montdidier pour le lieu de sa sépulture, et il avait pris soin d’y faire prépiarer lui-même son tombeau: Sibi sepulturœ locnin prœparaverat, dit Guibert de Nogent... . Le tombeau de Raoul se trouvait dans l’église du prieuré ad cornu Evangelii , disent d'anciens titres de Crépy; il était de pierre et encastré en partie dans la muraille; ce qui formait saillie était orné d’ouvrages à jour artistement travaillés avec des colonnes et deux petites pyramides à chaque extrémité. En 1673, l'enfoncement pratiqué dans le mur fut transformé en une armoire où l'on déposa les reliques des saints Lugle et Luglien... Les sculptures qui décoraient le tombeau disparurent à cette époque. Au-dessus, on grava les vers suivants qui rappelaient la destination primitive du monument, l’usage auquel on le faisait servir, et la dévotion que le comte était censé avoir eue envers les patrons de la ville :

Quœ quondam comiti defuncto casa Radulpho Structa fuit, serrât corpora sancta modo.

Nil mirum; virus coluit quos mortuus ornât Regibus hinc sanctis , regia thcca placel.

Ainsi, par un rapprochement bizarre, le tombeau d un excommunié servait d'abri aux reliques des saints. La pierre sépulcrale de Raoul fut enlevée, en 1723, du monument qui la recouvrait et placée dans la nef entre deux piliers, les enfants s’amusaient à jouer autour, et dans I ignorance de leur âge, voyant cette statue si paisiblement couchée sur le dos, ils donnaient au turbulent seigneur qu’elle représentait. le nom de Père Tranquille. A 1 époque de la Révolution, la statue de Raoul de Crépy échappa, comme par miracle, à la destruction générale et fut transportée dans la basse-cour de l’hôpital, où elle resta prés de quarante ans. En i832, l'administration municipale eut l’excellente pensée de la faire mettre dans l’église Saint-Pierre, où elle est encore à présent (1).

Qui ne voit quelle différence existe entre la phrase de Guibert de Nogent et le sens qu'on lui prête. Se préparer un lieu pour sa sépulture n'est pas faire exécuter son tombeau, encore moins la statue qui doit le décorer. Les vers inscrits au xvii° siècle, lorsqu’on utilisa un ancien enfeu pour y conserver les reliques des saints, répondent simplement à des scrupules qu on feignait d ignorer et témoignent d’une croyance populaire sans valeur historique. A travers les termes peu précis dans lesquels est décrit ce tombeau, qui ne reconnaît l’arco-solium, flanqué de deux pinacles et abritant le gisant placé sur un bloc décoré de petites arcatures, peut-être de petits personnages. Le moindre vestige de cet enfeu nous aiderait singulièrement à dater cette statue, car tous deux appartiennent à une époque où le costume a moins varié que l’architecture, mais on peut affirmer déjà qu il ne saurait être question d'une œuvre du xie siècle.

Examinons maintenant la statue telle que la décrite V. de Beauvillé.

« Raoul de Crépy est représenté couché, revêtu d une robe garnie de fourrure et fendue sur le côté; cette robe lui descend au-dessous des genoux ; ses manches sont larges, demi-longues, avec des sous-manches plus justes à l'avant-bras. Raoul a les mains jointes sur la poitrine ; une épée à poignée droite de 1 mètre de long sur 0 m. 07 de large lui prend au côté; le fourreau est entouré d une lanière de cuir; à sa gauche était sa lance dont il ne reste que des fragments. La tête recouverte d’une calotte nouée sous le menton, est appuyée sur un coussin soutenu par un ange ; les cheveux sont coupés courts sur le front et roulés autour du cou, point de barbe. Le comte est chaussé de souliers lacés sur le côté ; ses pieds posent sur un lion qui saisit un chien à la gorge et cherche à l’étrangler; les jambes sont entièrement détachées de la pierre, et c est véritablement un miracle que depuis tant de siècles elles n’aient point été brisées. Le corps a 1 m. 80 de long. La tête de l'ange, les doigts et le nez de Raoul sont cassés ; mais ces mutilations sont peu de chose, si l’on pense à l’ancienneté de cette pierre tumulaire qui a près de huit cents ans d’existence. Le costume est d'une exactitude incontestable, et la ressemblance aussi parfaite que possible. Raoul, ainsi que le rapiporte Guibert de Kogent, ayant fait faire son tombeau de son vivant, on peut dire, sans exagération, qu’il a posé pour 1 exécution de la statue qui se trouve dans l’église Saint-Pierre (2) ».

Cette description et le dessin qui l'accompagne sont exacts, mais ils suffisent à démontrer que ce n’est pas là une œuvre du xiB siècle, où la sculpture traitée en méplat n’avait pas le relief justement admiré par l’auteur. Quand on a sous les yeux cette statue drapée avec de longs plis fortement accusés, on ne peut hésiter à y

(1) Histoire de Moutdidier, 2e édition, t. I, p. 55.

12) Histoire de Moutdidier, t. II, p. 22.

reconnaître le caractère de cette belle époque qui s'étend du commencement du xiii0 siècle au milieu du xive. Préciser est plus difficile, car suivant la remarque de Quicherat, jamais le costume n'a moins varié. Cependant si l’épée, par ses dimensions, sa garde droite et sa poignée terminée par une boule, semble indiquer le début du xme siècle, la longue robe doublée de fourrure nous reporte à une date ultérieure. C’était l'opinion de Quicherat qui attribuait cette statue à l’époque des premiers Valois, évidemment avant l'avènement du costume de robe courte adopté par les gens de guerre, dès i3qo. De toutes façons, il faut renoncer à rattacher cette statue au souvenir de Raoul de Crépy. Ce n'est pas, plus d'un siècle après sa mort, quand sa postérité était éteinte et son comté réuni à la couronne, que l'on aurait songé à lui élever un monument funéraire. Comment son nom resta-t-il populaire ? Plutôt probablement pour ses vices que pour son habileté et son courage. Son renom d’excommunié ne lui a pas nui, et la foule toujours amoureuse des contrastes a donné son nom au seul tombeau qui subsista dans l'église du prieuré. Ajoutons que ce Gisant n'en est pas moins fort remarquable, mais que faute d’inscription et d'armoiries, il court risque de réprésenter toujours un inconnu.

Dans la chapelle voisine se trouve le Tombeau de Noire-Seigneur, ou plus exactement son ensevelissement, sous un arc surbaissé, avec fronton en accolade et choux enroulés. Au-dessus, sur le plein du mur, cinq médaillons en forme de quadrilobes renferment les instruments de la Passion sculptés en relief. Ces sujets, aussi bien que les personnages de la mise au tombeau sont tous peints de couleurs voyantes rehaussées d'or, que l'humidité du mur ne tardera pas à atténuer. Ici comme dans l’église du Sépulcre, sept personnages sont groupés autour du Christ. Nicodème et Joseph d’Arimathie le soutiennent sur son linceul, sous les regards éplorés de saint Jean, de la sainte Vierge et des trois Marie, Maria Magdalena, Maria Jacobi, Maria Salomé. Mais dans le tombeau de Saint-Pierre, la Madeleine occupe la place centrale réservée d’ordinaire à la sainte Vierge. Il en est ainsi dans le tombeau de Saint-Germain l’Ecossais, à Amiens, qui date du commencement du xvi° siècle et n’est pas sans analogie avec celui de Saint-Pierre.

Au-dessus se trouve l'unique verrière ancienne de l'église et même de la ville de Montdidier. Elle provient de l'Hôtel-Dieu et fut donnée au commencement du xvie siècle par Pierre de Vuignacourt et Jean Cailleu, tous deux maïeurs de Montdidier, le premier en i5o6-i5o7 et de 1 5:2 1 à 1524, le second en 1 5 1 2- 1 5 1 3. Pierre de Vuignacourt fut aussi capitaine de la ville de 1492 à 1 533 . Aussi, tandis que Jean Cailleu est représenté à senestre, vêtu d'une longue robe violette à larges manches bordées de fourrure et qu’il porte des bas rouges et des souliers arrondis retenus par des rubans, Pierre de Vuignacourt, à dextre, est en justaucorps de velours ponceau brodé d’or, avec brassards et cuissards, épée et éperons. Tous deux, du reste, sont tête nue, les mains jointes, et à genoux sur des prie-Dieu qui portent leurs armes.

Les Vuignacourt, dont il est question ici, sont ceux d'Artois, Ils ont pour armoiries : D’argent au chevron de gueules accompagné de trois molettes de sable, au chef d’apir chargé de trois fleurs de lis d’or au pied nourri ; pour timbre : un haume d’argent taré de face ; pour cimier: une tète de griffon d'or côtoyé d'un vol de meme et pour supports : un lion et un griffon d’or. Les armes de Jean Cailleu sont : d’argent à deux fasces de gueules , timbrées d'un casque d'argent taré de face, avec une roue de même, pour cimier et deux lions d’or , pour supports.

Cette verrière est divisée en trois compartiments par deux meneaux tréflés, avec

un cœur au sommet. Là est représenté le Père - Eternel à mi-corps, la main droite bénissant, et le globe du monde dans la main gauche. Au-dessous, dans le compartiment central, le Saint-Esprit, sous la forme d une colombe, semble descendre sur le Christ représenté dans le miracle de la Fransfiguration. Vêtu d'une longue robe d'argent, il porte sur la tête un nimbe crucifère et est enveloppé tout entier d'une grande auréole jaune. A ses pieds, l'apôtre saint Jacques lève vers lui ses bras suppliants. Dans le compartiment, à droite du Christ, Moïse tient les tables de la loi, et dans celui de gauche le prophète Elie est représenté vêtu, comme un riche bourgeois du xvic siècle. Au-dessous d eux, saint Pierre et saint Jean semblent présenter à Jésus-Christ les deux donateurs, dont ils sont les patrons, Pierre de Vuignacourt et Jean Cailleu.

Malgré l'éloge que Dusevel a fait de cette verrière, il faut bien reconnaître que ni le dessin n’a cette pureté, ni le coloris cette finesse, qui font le charme des verrières du xvie siècle. Le principal personnage, le Christ, est fort laid, et la grande auréole jaune d'œuf, fait une tâche désagréable au centre de la composition. Peut-être y a-t-il lieu de tenir compte d'une restauration peu habile et d'une place mal choisie qui renverse les conditions d'éclairage. En réalité, cette verrière ancienne ne vaut pas quantité d’œuvres modernes, placées dans la même église, notamment les trois belles verrières de Lusson consacrées à 1 histoire de la Vierge, à son couronnement et à l'histoire de saint Joseph.

Nous avons vu à l’église du Sépulcre un spécimen de ces fonts baptismaux que M. Enlart prétend ramener au type de la cuve basse et carrée soutenue par cinq supports, le plus fort au centre et quatre petites colonnettes aux angles, type tellement modifié à l’époque de la Renaissance qu'il est devenu méconnaissable; nous allons le retrouver à Saint-Pierre dans toute sa pureté primitive, et cet exemplaire est le plus ancien qui subsiste encore en Picardie. Ce petit monument en pierre bleue de Tournai, haut de i m. o3, se compose en effet d'une cuve creusée dans un bloc rectangulaire, long de i m. 08, large de i m. 06, épais de o m. 27, placé sur un tort pilier rond, orné seulement de deux moulures grossières. Les colonnettes placées aux angles de la cuve ont disparu et celles qui les remplacent sont en bois. Le tout repose sur un socle carré assez fruste. Pour le socle et pour les colonnettes, on ne peut donc raisonner que par comparaison, et tout l'intérêt se concentre sur le bloc qui renferme la cuve. Celle-ci est entourée d’un cercle orné de huit têtes assez grossières, reliées par des rinceaux. Les écoinçons compris entre ce cercle et les côtés rectangulaires sont ornés: i° d’une croix; 20 de deux têtes aux cous entrelacés ; 3° de raisins ; 40 de deux colombes buvant dans un vase. Le bloc est également orné sur son épaisseur. Sur deux faces, on distingue des pampres et des grappes de raisin et au centre de l’une d'elles, un buste du Christ bénissant. Sur les deux autres faces, des colonnettes alternativement plates ou en spirale supportent une série d’arcades aveugles. Toute la sculpture est exécutée en méplat et avec une grande barbarie. On est d'accord pour faire remouler ces fonts au xic siècle, et cette opinion rend plus incompréhensible encore celle qui voulait rapporter à la même époque la pierre tombale du prétendu Raoul de Crépy.

Malgré le nom de Pierre Blasset qu'on peut citer comme ayant travaillé à la décoration de plusieurs chapelles, malgré quelques peintures attribuées à des artistes plus ou moins connus, malgré la richesse du chœur tout doré, il n'y a là rien d’intéressant, tandis qu’on peut admirer aujourd’hui la tribune de l’orgue, heureusement débarrassée de l’affreux badigeon qui l'a trop longtemps déshonorée. Beauvillé affirme que les panneaux de la balustrade proviennent de l'orgue de 1473.

C’est une erreur manifeste. Ces sculptures sont incontestablement de la Renaissance et ces oiseaux d un galbe si élégant rappellent singulièrement ceux, en pierre, que nous venons de voir dans 1 église du Sépulcre, derrière YEccc Homo. J'ai ouï dire qu’ils venaient d’une ancienne église du faubourg. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on n’utilisa à Saint-Pierre qu’une partie de ces débris remarquables ; le reste, qui formait la rampe de l’escalier, longtempsoublié dans une maison voisine de l’église Saint-Pierre, a passé dernièrement entre les mains d'un brocanteur de Compiègne, où je les ai reconnus trop tard pour pouvoir les sauver.

A l’extrémité nord de la ville se trouve le palais de justice, ancienne Salle du Roy, dont nous avons déjà signalé le fier pignon. Là s'élevait auparavant le château des comtes de Montdidier. A-t-ilétédémoliquand Philippe-Auguste leur succéda ? A quelle époque fut élevé l’édifice qui le remplaça?

c’est ce qu’on ne saurait préciser. Au commencement du xivc siècle, d’après un titre de 1 3 1 o, il ne restait plus que la porte du chastel, et ses débris furent utilisés

, . .. . JPasj-aae .roiur /a Saf/e, dit Roi/. ri.Vonftfii/ier

dans la nouvelle construction, désignée sous le nom de Salle du Roy, pour marquer que c’était là le chef-lieu de

mouvance des fiefs qui en dépendaient. On n'y rendait pas encore la justice, et nos rois y logeaient le prieur des Bénédictins, comme l’avaient fait dans leur château, les comtes leurs prédécesseurs. Mais au xve siècle, les gens de loi trouvèrent cette tolérance insupportable, expulsèrent le prieur et y restèrent seuls pour rendre la justice.

En arrivant de 1 église Saint-Pierre, on rencontre d’abord, entre le mur d'un jardin particulier et celui de la prison, une voûte en plein cintre dont l’axe ne correspond pas avec celui de la rue. Ce passage long de t3 mètres met en communication la ville et la promenade du Prieuré. Au-dessus s'élève le premier étage du palais de justice dont les fenêtres donnent sur la cour de la prison. Du

côté opposé, au nord, la façade sur la promenade du Prieuré est masquée en partie par le mur d'une vieille cour de prison. Cette muraille était crénelée, mais les créneaux ont été remplis avec des briques. Deux piliers arrondis dans la partie inférieure supportent des arcs-boutants qui, par-dessus la cour, soutiennent la Salle du Roy. A l'extrémité de ce mur, un petit bâtiment percé d'une seule fenêtre garnie de barreaux de fer d aspect rébarbatif, se relie au corps principal. L'antique Salle du Roy ne se -présente donc sous un aspect imposant qu'à l'ouest, là où son haut pignon s'élève à pic au-dessus du rocher. De ce côté, le mur fort épais, composé de pierres et de grés, est encore renforcé au milieu par un énorme contrefort qui se prolonge jusqu au sommet. Aux extrémités, il est flanqué en outre, au nord d’un contrefort plus petit, au sud d'une tourelle octogone assez semblable aux gros piliers du portail de Saint-Pierre. Elle se terminait comme eux en pyramide, mais, sous prétexte de restauration, on 1 a récemment coiftee d une couverture plate qui ressemble tristement à une assiette renversée. A une grande hauteur, quatre fenêtres ogivales, dont deux sont bouchées, et au-dessus deux oculus également aveugles complètent la décoration de ce pignon sans rien lui ôter de son air solide et invulnérable. L entrée est sous la voûte dont nous avons parlé, elle donne sur un étroit vestibule. A gauche, une salle voûtée en pierre sur croisée d'ogive sert actuellement de logement au concierge ; en face, un escalier de pierre voûté en arceaux conduit au premier étage où sont installés tous les services du tribunal.

Là, dans la salle des Pas-Perdus et dans le corridor qui conduit à la Salle d’Audience, sont accrochées six grandes tapisseries de Bruxelles. Leurs cadres en sapin, assez laids du reste, ne permettent pas de reconnaître les marques d'atelier. Mais nous savons par Victor de Beauvillé qu'elles ont été exécutées au xvue siècle par Henri Reydams pour la ville de Douai dont les armes, un écu de gueules plein, sont parfaitement visibles au centre de là bordure supérieure. Elles proviennent du château de Ferrières (Oise) démoli en 1809 et furent achetées en 1791 par M. Cousin de Beaumesnil, qui plus tard en fit cadeau au tribunal. En 1820, des maçons n’eurent pas honte de s'en servir pour y déposer leur mortier. M. Cousin, qui était alors président du tribunal, justement indigné contre de pareils vandales, voulait avec sa canne les corriger d'importance, châtiment trop doux pour ces misérables qui méritaient d’être roués de coups de bâton. Chose plus surprenante encore, les magistrats eux-mêmes ne semblaient pas attacher plus de prix à ces tapisseries. On les remplaça par une couche de badigeon et on les entassa dans une armoire où elles auraient infailliblement péri, si Beauvillé n'avait protesté avec sa verve habituelle et ne les avait pas fait replacer. Depuis qu'il écrivait ces lignes, un ancien procureur général près la cour de Douai, M. Preux, retrouvait dans les archives de cette ville un compte établissant, qu'en 1679 la ville de Douai achetait, au prix de 400 florins, six tapisseries d'un nommé Redaix pour meubler la chambre de M. le Gouverneur que la ville devait loger à ses Irais. L'hôtel du gouverneur ayant été détruit pendant le siège de 1710, les tapisseries furent aliénées en 1720. Alexandre Pinchart (1) auquel j'emprunte ce renseignement, se refuse à voir dans des tapisseries payées seulement 400 florins, celles qui, pour un moindre prix, sont venues s'échouer au tribunal de Montdidier. En réalité la chose importe peu, elle n'éclairerait pas l'origine de leur composition sur laquelle nous aurons à revenir.

Malgré tant de vicissitudes et tant d'outrages, les tapisseries de Montdidier

( 1) Histoire de la Tapisserie dans les Flandres , in-f°, p. 53.

restent dignes de l'admiration des visiteurs qui regrettent de les trouver aussi mal placées, surtout dans l'étroit et sombre corridor qui conduit à la Salle d’Audience. Puisque cette salle passe pour la plus belle du département, ne pouvait-on les y rassembler ; elles la décoreraient à merveille et gagneraient à être ainsi réunies.

Cette série se compose de six panneaux de haute lisse, laine et soie, avec réauts de fils d or et d’argent, mesurant tous 3 m. 80 de hauteur mais de longueur inégale. lous les sujets sont tirés du livre de l'Exode, ce sont: i° Le Passage de la mer Rouge, suivant le chapitre XIV, et d’une longueur de 5 m. 1 5 ; 2° Les Hébreux remerciant le Seigneur, chapitre XV, longueur 3 m. 8o ; 3° La Récolte de la Manne, chapitre XVI, longueur 3 m. 98 ; 40 La Fontaine miraculeuse, chapitre XVII, longueur 4 m. o5 ; 5° La Préparation du Veau d'or, chapitre XXXII, longueur 3 m. 09 ; 6° L Adoration du Veau d’or, même chapitre, longueur 4 m. 80.

La bordure est partout la même, sans autres modifications que celles imposées par la différence des dimensions. Les motifs qui la composent, joignent à une grande valeur décorative, le mérite de se rattacher étroitement au sujet. Au milieu des fleurs et des fruits les plus variés entremêlés de nombreux instruments de musique, on reconnaît la Fontaine miraculeuse, le Veau d'or, les Tables de la loi, la Tiare du grand prêtre et, au centre de la bordure inférieure, faisant pendant aux armes de Douai, le Rational, ce carré d’étoffe de lin de pourpre et d’or, de la grandeur d une palme, sur lequel quatre rangées de trois pierres précieuses toutes différentes figurent les douze tribus d’Israël. Remarquons enfin que cette bordure n’est pas un simple cadre qu’on pourrait enlever ; elle fait corps avec le sujet, déborde sur la scène, comme un décor de théâtre, augmente la perspective par le recul qu’elle lui prête et donne de l’air aux personnages.

Parmi eux, Moïse attire tout naturellement l’attention. Placé au premier plan dans les quatre premières compositions, il apparaît encore dans le lointain, pendant que les Israélites s’abandonnent au culte du Veau d’or. Il est facilement reconnaissable à sa robe d'un rose clair parsemée d’étoiles d'or ; cependant sa barbe et ses cheveux noirs rajeunissent sa physionomie habituelle, et son front est dépourvu des cornes que le génie de Michel-Ange a rendues une de ses caractéristiques les plus connues. Près de lui, Aaron, plus âgé, garde l’attitude méditative qui convient a son caractère sacerdotal. Tous les personnages, même du peuple, sont revêtus des plus riches costumes de couleurs éclatantes. La récolte de la manne, aussi bien que la préparation du Veau d'or, donne prétexte à l’artiste d’étaler les bijoux les plus précieux et les vases les plus artistement ciselés. Pour le justifier, l'auteur de la notice insérée dans Y Album archéologique des Antiquaires de Picardie a cru devoir rappeler ce texte de l'Ecriture : « Les enfants d'Israël firent ainsi que Moïse leur avait ordonné et ils demandèrent aux Egyptiens des vases d’or et d’argent et beaucoup d’habits, et le Seigneur rendit favorables à son peuple les Egyptiens, afin qu’ils leur prêtassent ce qu'ils demandaient, et ils dépouillèrent ainsi les Egyptiens ». La remarque est ingénieuse, mais cette justification était, je crois, inutile ; les artistes de la Renaissance, peu soucieux de la vérité historique et de la couleur locale ne songeaient qu’à satisfaire leurs instincts de luxe et d’éclat, et celui-ci croyait avoir amplement satisfait aux exigences du costume antique, en coiffant la jeune femme agenouillée devant le Veau d'or, avec le hénin porté au siècle précédent.

11 me semble superflu d'entrer dans le détail de ces différentes compositions, qu'à défaut d'une bonne gravure, la moindre photographie ferait mieux connaître qu'une longue description. L'album archéologique de la Société des Antiquaires de

Picardie renferme d'excellentes photographies de la Récolte de la manne et de l’Adoration du Veau d’or, et des difficultés matérielles ont sans doute empêché de reproduire la plus belle pièce, à mon sens., le Passage de la mer Rouge. Moïse est au centre, commandant aux flots de la mer qui, après s’être entr’ouverts pour laisser passer son peuple, se referment pour engloutir les Egyptiens. A gauche, quelques chars, hommes et chevaux surnagent encore, à droite se presse le peuple sauvé. Près de Moïse, un homme dans la lorce de l'âge, à la barbe et aux cheveux noirs et frisés, vêtu d’une tunique à raies rouges, conduit un jeune enfant par la main, tandis que de l’autre il soutient sur ses épaules un volumineux fardeau. L’allure est superbe et ce morceau est de ceux qu’on n’oublie pas.

N’exagérons rien pourtant. L’amour du clocher ne saurait nous faire réclamer pour les tapisseries de Montdidier une place privilégiée parmi les productions de l’art. Tout observateur attentif y pourra relever facilement certaines défaillances de dessin et même des défauts de composition. Mais ne trouvera-t-il pas bien sévères les historiens qui accusent la tapisserie de Bruxelles d'être en pleine décadence pendant la seconde moitié du xvne siècle, alors que Henri Reydams exécutait cette suite pour la ville de Douai. C’est que dans la composition et le dessin des personnages, — je ne parle pas de la couleur, — il n’y a là rien de flamand, et que l’on a dû faire usage d’anciens cartons.

Or il existe au musée de Chartres cinq tapisseries de Bruxelles, consacrées également à l'histoire de Moïse. Trois reproduisent les mêmes sujets, le Passage de la mer Rouge, la Fontaine miraculeuse, et la Récolte de la manne. En nous bornant à étudier cette dernière scène, dont A. Pinchart a donné une reproduction pour la tapisserie de Chartres, et l’Album de la Société des Antiquaires de Picardie pour celle de Montdidier, on voit que pour cette dernière Henri Reydams s'est contenté de supprimer la bordure Renaissance, de formes rectilignes, où des oiseaux, des fleurs et des fruits encadrent une série de petits médaillons. Sur le fond même du tableau, il a posé la nouvelle bordure. Aussi la tapisserie de Montdidier est-elle plus courte de 60 centimètres. De plus, comme la nouvelle bordure constitue le premier plan du tableau, pour ne pas les multiplier à l'excès, il a dû supprimer en partie les derniers plans visibles à Chartres. Une comparaison minutieuse des personnages ne permet de signaler de différence, que pour la femme agenouillée à l'extrême droite du spectateur. A Montdidier, elle lui tourne le dos, à Chartres, elle se présente de profil. Une variante

aussi insignifiante prouve bien l'emploi pour toutes deux d'un même carton. Or les tapisseries de Chartres sont incontestablement du xvi° siècle et nous

avons sur elles les renseignements qui nous manquent pour celles de Montdidier. Elles proviennent de la cathédrale et lui ont été données par Nicolas de

Thou, évêque de Chartres de i5y3 à i5g8. Félibien nous dit à ce sujet (i) :

« Il y a dans la grande église de Chartres dix pièces de tapisseries qui autrefois ont été faites en Flandre, sur les dessins que Raphaël fit pour les Loges du Vatican, où l'histoire de l’Ancien Testament est représentée. Ces tapisseries sont admirablement exécutées ; les bordures en sont riches, les laines très fines et toutes relevées de soie. Ce fut Mgr de Thou, évêque de Chartres, qui les donna à son église, et l’on peut dire que hors celles du Roi, il n’y en a point de plus belles ».

Ainsi les tapisseries de Chartres, et par suite celles de Montdidier, ont pour auteur Raphaël. Ce n est pas qu'il en ait fait les cartons, comme ceux des Actes

(1) Entretiens sur les Vies des plus excellents peintres, in-12, Londres 1705, p. 217.

des apôtres envoyés ensuite en Flandre par Léon X pour être exécutés à Bruxelles. 11 il a pas non plus peint les Loges qui portent son nom et qui ont été pour la plus grande partie exécutées par ses nombreux élèves ; mais la part entre eux et lui est si difficile à faire et le génie du maître est si grand, que toute la gloire lui en est revenue aux yeux de la postérité. Nous ferons comme elle, en lui attribuant la composition de nos tapisseries.

Ici, comme dans les fresques du Vatican, son inspiration plus ou moins visible, produit des parties fort inégales qui frappent tout observateur attentif, et parfois un morceau d'allure superbe trahit la griffe du maître.

Après avoir admiré bien souvent l'Israélite si fièrement campé sur le bord de la mer Rouge, je ne cacherai pas le plaisir que j'ai eu à le retrouver dans une esquisse originale du musée du Louvre (i), faite en vue de cette scène placée dans la huitième arcade des Loges. C’est bien le même personnage, à part un des bras, qui dans la tapisserie s’abaisse pour guider le jeune enfant. Chacun pourra se donner la satisfaction de relever d'autres analogies, en consultant les nombreuses reproductions des Loges. Qu’on en lise la description dans Passavant (2), on croira qu'il s’agit des tapisseries deMontdidier.

On voit à quoi se réduit, sauf pour les bordures, la part de l'artiste inconnu, probablement français, qui, en s'inspirant de

Au delà du tribunal, l'ancien prieuré des Bénédictins, remplacé aujourd hui par un collège tenu par les Lazaristes, n'offre aucun intérêt artistique; mais, des tilleuls qui l'entourent, on jouit d'une fort belle vue sur la ville, les faubourgs et la campagne voisine: plaines fertiles, étroites vallées jalonnées de grands arbres, quelques villages, peu de maisons isolées, à l’horizon presque partout des bois. On peut sans scrupule se laisser aller au charme de ce panorama, ou retracer par la pensée les limites de l'ancienne ville bien plus considérable que la cité actuelle. Vainement voudrait-on fouiller celle-ci dans ses moindres recoins. Que pourrait-on trouver? Deux maisons à pans de bois sculpté du xvie siècle, 1 une au bas de la place connue sous le nom de maison de 1 Arc Maria , 1 autre près de l'Hôtel de Ville. Encore faut-il pénétrer dans la cour de M. Lecomte ébéniste, et tout se réduit à quelques poutres sculptées et à quatre statuettes : saint Jacques de Compostelle avec son bourdon, saint Pierre avec une énorme clé, sainte Marthe avec sa Tarasque et un guerrier en costume antique, dans le style de la Renaissance, probablement saint Victor ou saint Maurice. Ne demandez pas à un habitant le chemin de l'ancien Hôtel-Dieu, il vous enverrait à 1 hôpital actuel, construction moderne en briques, à 1 extrémité de la ville, sur la route de Roye. Il ne reste de l'ancien Hôtel-Dieu, situé près de la statue de Parmentier, que les grandes fenêtres de sa chapelle en bordure sur la rue d Amiens, et pas un détail intéressant. Du xvnc siècle, je ne vois guère à signaler que 1 hôtel habité alors par M. de Romanet, qui eut l'honneur de loger Anne d Autriche et qui est plus connu pour son alliance avec Racine. Dans la même rue, de 1 autre côté de la Place, à l'angle de la rue des Capucins, une jolie tourelle Louis XIII, en encorbellement, passe pour avoir abrité le Saint-Sacrement pendant la tourmente révolutionnaire.

J'ai déjà dit comment Montdidier est une vieille ville et ne peut rien posséder d'ancien. Le terrible incendie de 1470 détruisit également les archives ; celui que les habitants ont volontairement allumé en 1793, avec les registres et les titres de leur cité, a achevé le désastre. La bibliothèque municipale se réduit aux manuscrits de Scellier et aux rares ouvrages que les auteurs croient devoir offrir à leur ville natale.

Baron X. de BONNAULT d'HOUËT.

ANDECHY

L'ordre alphabétique que nous adoptons pour parcourir les communes du canton de Montdidier, à la recherche des monuments remarquables, nous conduit d'abord au village d'Andechy. Là s'élève une église d'apparence modeste, mais pourvue d'un portail du xvi' siècle, précieux spécimen de l’architecture de la Renaissance en Picardie (i).

Cette porte, cintrée en anse de panier, s’ouvre à l'ouest dans la façade principale

(1) L’art de la Renaissance semble avoir brille d'un éclat tout particulier sur la région dont Montdidier et Roye sont les centres principaux. Les belles verrières de Roye, les églises de Tillolov, de Piennes, d Andechy, etc., en fournissent la preuve.

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de 1 édifice. Au-dessus du soubassement mouluré, ses ébrasements sont ornés de fleurons, inscrits parfois dans des losanges. De part et d’autre de la baie se dresse un pilastre engagé, dont la partie antérieure est garnie d'une tige couverte de fleurs et de feuillages capricieux comme les aimaient les contemporains de François Ier.

Dans chacune des encoignures formées par ces supports et la porte, est disposée une niche privée de statue, mais surmontée d'un dais où l'on remarque encore quelques réminiscences de l'art gothique.

Les chapiteaux des pilastres sont d'un dessin fort riche. On distingue une petite tête d homme sculptée sur celui qui est placé à la gauche du spectateur, et sur l'autre une tête de femme (i). Ils soutiennent une corniche sur laquelle sont espacées trois niches actuellement vides. L’une, placée au centre, est plus haute que celles des extrémités, mais toutes sont surmontées de dais, composés d'une accumulation de petits édicules ornés de colonnettes, et malheureusement mutilés. Entre chaque niche s étend une plate-bande couverte de rinceaux délicatement sculptés. Parmi leurs élégantes volutes chevauche un chasseur, à la poursuite d’un cerf (2).

Une arcade trilobée se dresse au-dessus des deux plates-bandes. La première abrite un buste du Christ ; au-dessous de la seconde est représentée la Sainte Vierge posant la main sur son sein découvert.

Les pinacles qui couronnent ces arcades sont constitués par divers ornements où 1 on remarque surtout des dauphins affrontés qui servent de supports à un génie ailé.

Extérieurement, le reste de l'édifice n’offre rien de remarquable et, à l’intérieur, on ne peut que déplorer 1 absence des voûtes de pierres qui jadis devaient recouvrir la nef et ses collatéraux, voûtes dont les amorces existent encore.

Une petite chapelle, sise au nord du chœur et convertie en sacristie, a pourtant conservé la sienne. Elle est construite sur ogives renforcées par des liernes et des tiercerons avec rosaces aux points d’intersection. Des socles sculptés sont appliqués contre les murs de cet oratoire où l'on remarque encore une piscine gothique d’un assez joli dessin. Sur le sol, une pierre tombale très usée recouvre sans doute la dépouille mortelle de quelque membre de la famille d’Athies qui posséda la seigneurie d’Andechy au xve siècle.

Saint Pierre est le patron principal de l'église que nous venons de décrire, mais elle possède aussi un autel dédié à saint Biaise. Le jour de la fête de ce Bienheureux, les habitants de la paroisse ont coutume d’y faire bénir des pains et du sel réservés pour être donnés, en cas de maladie, aux enfants et aux bestiaux. Enfin, à la suite de grandes pluies qui déterminèrent un mouvement du sol, on découvrit en 1869, à proximité des fonts baptismaux, l'entrée d'un souterrain comme on en rencontre dans bien des communes de Picardie. Celui-ci comptait vingt-trois chambres.

Sous l’ancien régime, Andechy dépendait, au point de vue ecclésiastique, du doyenné de Rouvroy. Les prieurs de Saint-Leu-d’Esserent et de Notre-Dame de Montdidier étaient alternativement présentateurs à sa cure, comme nous l’apprend 1 histoire manuscrite du canton de Montdidier par M. l’abbé Godard, membre de la Société des Antiquaires de Picardie, ouvrage que nous aurons maintes fois l’occasion de citer au cours du présent travail.

(1) En plaçant cette tête d’homme sous le buste du Sauveur, et celle de la femme sous celui de la Vierge, l'artiste a songé sans doute à Adam et à Eve.

(2) Un bas-relief du portail principal de l’église de La Neuville-sous-Corbie représente aussi des amours chassant un cerf.

BECQUIGNY

Il est possible de fixer, à quelques années près, l'époque où fut construit l’intéressant portail de l’église de Becquigny. En effet, par suite d’évènements qui nous sont inconnus, ce village dont l’origine est fort ancienne, avait complètement disparu vers le milieu du xn° siècle. Dans le but de le reconstruire, un accord fut conclu en 1 1 63 , entre l'Abbaye de Saint-Corneille de Compiègne et Albéric de Roye, qui percevaient en commun des droits seigneuriaux sur Becquigny. Il fut alors décidé que le sire de Roye rebâtirait le village et y amènerait des habitants, tandis que l'Abbaye se réservait seulement quelques dimes et terrages (i). C’est donc en ii 63, ou pendant les années qui suivirent immédiatement cette date, que l'édifice fut construit, et le style du monument vient pleinement confirmer notre hypothèse.

L'église de Becquigny s'élève sur une colline boisée, à quelque distance du village (2), au milieu d'un cimetière dont une partie, — maintenant abandonnée, mais toujours respectée, — fut jusqu'en 1 665 affectée à la sépulture des Huguenots (3).

L'édifice appartient à diverses époques, comprises entre le xn° et le xvie siècle,

I r) V. l'abbé Godard, Mss. Ribliothèque des Antiquaires de Picardie.

(2) Primitivement le village entourait l’église, mais il fut incendié en 1653 par les Espagnols (V. Pringuez : Géographie historique,' etc. de la Somme) et les habitants le reconstruisirent sur un autre emplacement, plus près de la rivière d’Avre qui baigne le territoire.

(3) Becquigny fut le dernier endroit où les protestants de Montdidier purent pratiquer leur culte sous Louis XIV, grâce au seigneur du lieu, Daniel de Brossard, qui appartenait à la religion réformée.

et se compose d'une nef, séparée de son unique collatéral (i) par des piliers moins ornés mais pourtant de même genre que ceux de l'église de Davenescourt, et datant par conséquent de la fin du xve siècle ou du début du suivant. Ils reposent sur des bases assez élevées et n’ont pas de chapiteaux, mais l'on voit que dans leurs fûts venaient se perdre jadis, les nervures qui soutenaient des voûtes de pierre aujourd'hui détruites (2). Le bas-côté aboutit à une chapelle spacieuse, construite vers la fin du xvi° siècle et assez semblable au bras d’un transept. On y remarque une piscine $ans le goût de la Renaissance. Elle est accompagnée d’élégants pilastres ioniques cannelés qui supportent un entablement orné de rosaces.

Le sanctuaire de Becquigny, ne présenterait aucun intérêt, s’il ne possédait un remarquable autel de la fin du xvne siècle, qui provient, dit-on, de l’ancien collège des Jésuites d'Amiens et présente à profusion de jolis bas-reliefs et des statuettes fort médiocres. Toute l’œuvre est en bois. Devant le retable se dresse un tabernacle monumental. Il est octogonal et recouvert de riches ornements. Sa partie inférieure est surmontée d’un étage de même forme et de même style, mais légèrement en retrait, de manière à faire pyramider l'ensemble. Enfin l’édifice est couronné par une colonnade circulaire qui soutient une coupole surmontée de la statuette du Christ ressuscité.

Il est permis de supposer que l'illustre Lacordaire célébra bien des fois les saints mystères devant ce tabernacle lorsque, peu de temps avant d’expirer, il vint chercher quelque repos à Becquigny, auprès d'une famille amie (3).

Devant le degré du sanctuaire on remarque la pierre tombale d'un ancien curé de la paroisse, Messire Gabriel Rivet, mort en 1710, et un peu sur le côté, celle de Dame Marie Pingré de Thiépval, épouse de M. Nicolas de Sachy de Saint-Aurin, seigneur de Becquigny. Cette dalle est ornée d'armoiries (4). Une plaque de marbre noir indique contre la muraille du collatéral, l'emplacement d'une autre sépulture de la famille de Sachy.

M. C. Enlart fait remarquer (5) l’analogie qui existe, quant à la situation, entre les églises de Becquigny et du prieuré d'Airaines. De part et d'autre, le portail principal donne accès à l'intérieur de ces monuments au moyen d'une descente de plusieurs deg rès (6).

A Becquigny, cette entrée pratiquée dans une muraille unie, est en plein cintre. Quatre grosses moulures toriques garnissent sa voussure dont l'archivolte, — pourvue de retours horizontaux qui se prolongent jusqu’aux contreforts latéraux, — est décorée d un ornement végétal fort élégant, mais toujours répété. Les extrémités des tores retombent de chaque côté, sur les tailloirs de deux jolis chapiteaux. Le premier représente des aigles adossés, mais tournant pourtant la tête l'un vers l'autre, et séparés par un rinceau. Le second porte des sphinx assis. Ils sont pourvus d’ailes et de colliers enrichis de perles. Une longue chevelure devait encadrer autrefois leurs visages humains. Le troisième chapiteau ressemble beaucoup à celui qui a été décrit en premier lieu ; enfin le dernier a beaucoup souffert. On y distingue

(1) Du coté du midi.

(1 2 3 4 5 6) A 1 origine toute 1 église devait être en pierres, probablement extraites des carrières de Becquigny même. (\ . Beauvillé, Doc. Inëd., t. II, p. 4'. Aujourd'hui elle est recouverte de voûtes revêtues d'un enduit et construites en 1831.

(3) V. l’abbé Godard, Mss., loc. cit.

(4) Sachy: Echiqueté d’argent et de sable, à la berdure d’azur. — Pingré: D'argent au pin de sinaple arraché, fruité de gueules et surmonté d’une grive de sable.

(5) Monuments de l’Architecture romane, etc.

(6) A Becquigny il y en a cinq.

pourtant encore deux lions affrontés. L exécution soignée de cette ornementation sculptée, en fait l'un des spécimens les plus remarquables de l'art roman en Picardie. Malheureusement un aliéné, pendant un accès de démence, mutila, voici un demi-siècle, ces œuvres rares, qui jusque-là étaient restées intactes.

’fi.v* t/r ^ (hapitrait.v du. portai/

Les quatre chapiteaux que nous venons d’examiner, surmontent autant de colonnettes dont les bases, actuellement enterrées en partie, paraissent avoir été munies de griffes

L'ouverture du portail est rectangulaire et surmontée d'un puissant linteau de pierre soutenu à chaque extrémité par un corbeau mouluré. Le tympan est uni, mais vers son milieu, au-dessus du linteau, une tête offrant les caractères réunis de l'homme et du lion, forme console. Elle supportait, dernièrement encore, un crâne humain recueilli dans le cimetière voisin. Au-dessous on aperçoit les vestiges d une litre funèbre où sont peintes les armoiries accolées des familles de Sachy et Pingré.

Le bas-côté qui longe la nef n'appartient pas au plan de 1 église du xii' siècle, qui comportait un unique vaisseau. Ce collatéral fut ajouté lors d'une reconstruction partielle et, à cette occasion, on élargit la façade de 1 édifice du côté du midi. Elle devait jadis se terminer par un pignon ajouré d'une fenêtre dont on distingue encore la partie inférieure, au-dessus du glacis qui traverse toute la largeur de la construction, un peu plus haut que l'archivolte du portail.

Ce pignon a été démoli et à sa place s'élève un clocher, en charpente recouverte d'ardoises.

Extérieurement, la chapelle qui termine le collatéral est munie d'une corniche à denticules. Cette partie de l’église est éclairée à l’est et au midi par des fenêtres en cintre brisé qui, naguère, devaient posséder d'assez élégants remplages (i).

Ajoutons en terminant que l’église de Becquigny est dédiée sous le vocable de Saint-Martin. Le village fait actuellement partie du doyenné de Montdidier et dépendit de celui de Davenescourt pendant la durée de ce dernier. Avant la Révolution, la présentation à la cure appartint d'abord à l'abbé de Saint-Corneille de Compiègne, et plus tard, à l’abbesse du Val-de-Grâce de Paris.

Becquigny. — Archivolte du portail (Fragment).

BOUILLANCOURT

Dans un repli de la vallée qu'arrose le Don, se dissimulent au milieu des grands arbres, le village de Bouillancourt et son église, dont le clocher est un intéressant spécimen de l’architecture picarde à l'époque de Henri II.

C’est une tour quadrangulaire en pierres, sise à l’ouest du monument, dans son axe et à l’opposite du chœur. Elle est contrebutée par de puissants contreforts, disposés deux par deux à chaque angle dans le prolongement des façades, et couronnés une première fois par des frontons triangulaires surmontés de vases en forme d'urnes. Derrière ceux-ci se produit un retrait, puis les contreforts continuent à monter le long du clocher, pour se terminer de même manière que leur précédente portion.

Pourtant de petits édicules cylindriques, creusés de niches et vraisemblablement recouverts à l'origine par des dômes minuscules, tiennent ici la place des urnes déjà signalés.

Avant d'atteindre le beffroi, des moulures horizontales de profils variés, divisent en cinq parties la hauteur de la tour. Un comble pyramidal, en charpente revêtue de tuiles termine l’édifice, sous la corniche duquel on lit la date de i55o.

Plusieurs écussons aujourd’hui martelés étaient visibles jadis en divers endroits du monument. Il faut aussi remarquer qu'au midi, l'un de ses contreforts est remplacé par une élégante tourelle cylindrique, renfermant un escalier qui monte jusqu'au faite.

(i) Parmi beaucoup d’autres, on lit deux inscriptions intéressantes, gravées sur les murailles de l'église de Becquigny, à l’extérieur. La première, écrite en capitales romaines sur une seule ligne, dit : En i.an mil six cens huit

IL A FAIT UN GRAND IIYVER AUQUEL IL MOURUT BIEN DU MONDE. Voici la Seconde: En 1 8 1 7 LE BLED || A VALU I40 FRA || NCS

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