tome XXII des Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie
M. Gomart y a joint les Armoiries de la ville : De gueules à la bande d'or, au chef cousu d'azur chargé de trois fleurs de lis d'or ; et une vue d'ensemble, prise en 1770 du faubourg Saint-Gilles, donnant une partie des murailles et des
tours, la porte de Paris, les églises, l'hospice, la tour Saint-Laurent et le bastion
Lupar. La ville de Roye possède aussi de nombreux souterrains creusés dans la craie, comme on en rencontre fréquemment en Picardie.
Autrefois érigée en prévôté, Roye avait un bailliage dont la juridiction s’étendait sur un large territoire.
L'hôtel de ville renferme un musée et une bibliothèque installés dans une belle salle située au premier étage. Les rayons portent plus de quinze mille volumes, dont le catalogue est dressé avec soin.
A l’Hospice il y a des meubles de valeur. La salle des Administrateurs, décorée
en style Louis XV, renferme une très belle table, dite financière , ornée de cuivres d'une grande pureté, des armoires et des consoles, une pendule aux fines ciselures et des fauteuils. Dans la Pharmacie on trouve d'anciens vases en faïence de Nevers, des bahuts sculptés par les Religieux qui desservaient autrefois l'hospice, et des pièces rares de faïence de Strasbourg.
BEUVRAIGNES
Beuvraignes est l'une des principales communes du Canton de Roye. Sa population est d'environ onze cents habitants. Ercheu arrive à peu près au même nombre, tandis que, parmi les trente-quatre autres localités rurales de ce canton exceptionnellement vaste, aucune n'atteint le chiffre de cinq cents habitants.
Et l’on peut dire de Beuvraignes que son importance historique est en rapport avec son étendue territoriale, car ses annales sont d’un haut intérêt et elles embrassent toutes les périodes de notre histoire locale.
Nous retrouvons à Beuvraignes l’époque celtique, l’époque gauloise, l’ère gallo-romaine et franque, le moyen-âge et la féodalité. Le xvic siècle, le xvn® et la Révolution y ont également gravé d'inoubliables souvenirs.
Mais avant de les rappeler en peu de mots, il faut indiquer que le village actuel s'est formé de plusieurs agglomérations d’origines distinctes qui se sont soudées et réunies les unes aux autres, tout en gardant dans le langage local leurs noms sous le titre de lieux-dits. On reconnaît ainsi plusieurs quartiers qui s’appellent : Les Usages, les Loges, la Neuville, le Cessier, l'Entre-deux-Villes et la Rue de l’Abbaye.
Dans les Usages , qu’on nomme aussi les Communes , on a trouvé des haches en silex qui ont fait l'objet d'un rapport de M. l'abbé Corblet, en 1864, et qui ont été déposées au Musée de Picardie (1). Les fouilles entreprises à ce moment ont fourni, de l’époque gallo-romaine, des plateaux et des ustensiles en bronze, des poteries samiennes, des amphores et des buires, des meules et des tuiles qui furent retirées d’un caveau maçonné ; puis des traces de fondations en craie et en grès. Les Usages ou Communes forment une plaine de 226 hectares de superficie, limitée dans toute son étendue par un large fossé, à bords relevés, entouré de chemins creux et affectant la forme d'un quadrilatère. Il s'agit là d’une Villa fiscalisa comme les Romains en élevaient pour faciliter la perception des impôts et l’administration du pays ; ou bien ce serait une métairie des temps mérovingiens qui aurait succédé à une villa gallo-romaine.
Les débris d'instruments aratoires qu’on a trouvés impliquent l’existence d’une large exploitation agricole, à laquelle peut-être la localité doit son nom, et dont on rencontre un second exemple dans une autre portion du pays, nommée Les Loges (locellœ). Non loin des Usages, les Francs construisirent une autre villa, bâtie en bois, selon leur coutume, sur des assises de pierres dont les vestiges sont encore visibles dans le bois des Loges (2).
(1) Bull, de la Soc des Ant. de Picardie. Tome VIII, p. 484.
(2) Notice historique sur Beuvraignes, par M. E Coët, 1S80.
D’après M. Martin-Marville, lorsqu’une localité présente une division en deux sections de nom différent, comme Haut et Bas, qu’elle possède une chapelle sous le vocable de Saint-Martin, et un marché remontant à l'époque franque, il faut en inférer qu’elle a dû appartenir au fisc royal, et qu'elle a été cédée ensuite soit à l’Eglise, soit à de grands seigneurs ou leudes francs.
Or, Les Loges se divisent en Hautes Logettes et Basses Logettes ; l’église est dédiée à Saint-Martin ; et un marché se tenait au lieu dit « Place à bêtes » qui est devenu plus tard le jeu de longue paume.
On peut donc conclure que Les Loges furent une villa mérovingienne, sinon habitée par les rois de la première race, du moins une villa du domaine royal.
Par la suite des temps, la couronne délaissa son exploitation, ou bien le fisc transformé cessa de revendiquer la possession, et la propriété passa insensiblement à la commune. « L’origine des propriétés communales se rattache, selon toute vraisemblance, a la jouissance indivise du sol par des collectivités permanentes. Sous la domination romaine et sous la domination des Francs, une foule de terrains restèrent sans maître ; les habitants s'en servirent peu à peu comme de pâturages pour leurs troupeaux, et plus tard la commune confondit l’usage avec la possession » (i). Il existe à Beuvraignes ce fait extrêmement remarquable que, dans les Usages , le produit d’une vaste plaine de deux cents hectares demeure toujours partagé entre les deux cent cinquante plus anciens ménages de Beuvraignes. Ce serait une étude à faire que l’origine de ce partage agraire, ses avantages et ses inconvénients sous le rapport agricole et au point de vue de l'économie politique (2).
Près des Usages , en défrichant le bois de St-Martin, on mit au jour, en iS63, des fondations qui formaient une allée large d’environ dix mètres, aboutissant à l’ancienne route romaine de Beauvais à Vermand qui porte ici le nom de Sentier de Beauvais. C'est dans cette espèce de rue qu’on a découvert presque à fleur de terre des fours de potiers construits avec des tuiles à rebords, et, sur l’aire, des vases de diverses formes en terre grise ou noire. Dans la partie inférieure, un conduit borde le four dans toute son étendue et se termine par un tuyau de cheminée. Dans une cave où l'on descendait par un escalier en grès, étaient enfouis une grande quantité d'objets : des meules en poudingue, une lampe en bronze, un fer de javelot, des hipposandales, des monnaies à l’effigie de Néron et de Posthume, une médaille consulaire, etc... (3).
Dans un autre endroit où le sol était en culture, la végétation moins active à quelques places trahissait des différences dans le substratum. En effet on trouva à peu de profondeur une aire formée de ciment et de briques reposant sur une assise de silex et de grès. Au-delà on découvrit une cavité dont les parois étaient faites de pierres plates et de briques alternées. Elle renfermait quantité de fragments couverts de peintures murales où dominait un fond rouge avec des filets verts, jaunes ou noirs. C’était les débris d’une riche habitation romaine.
Le village de Beuvraignes s’étend sur un parcours considérable ; d'une extrémité à l’autre on mesure deux kilomètres trois quarts, et le territoire compte quatorze cents hectares de superficie. La rue principale prend naissance sur la voie romaine, dite le Sentier de Beauvais. Différentes branches s’en détachent, dont plusieurs portent des noms intéressants. Les rues du Proy et de Maubuisson tiraient leurs noms de deux fiefs qui eurent leurs seigneurs. La rue du Parrois aboutissait
(1) Mémoires de la Soc. des Ant. de Picardie, Martin-Marville, Tome xxxm. p. 353 et suivantes.
(2) M. E. Coët. Loc. cit.
(3) M. Corblet. Bull. Je la Soc. des Ant. de Picardie. Tome VIII.
à la Place sur laquelle se trouvait un menhir en grès appelé : Pierre du Parfois que M. Dusevel a signalé autrefois. La rue de Y Abbaye rappelle la possession par l'Abbaye de Saint-Eloi de Noyon d’un grand domaine que les Religieux cultivaient directement avant le xive siècle. A partir de l'an i3oo, sous l’abbé Servais de Guez, ils résolurent d'affermer. Les bâtiments de la ferme avaient une importance conforme
à celle de l’exploitation qui portait sur 5 1 5 journaux (t), et ils étaient empreints de ce caractère monumental que les Religieux savaient donner à leurs édifices. Ils renfermaient une chapelle dont on connaît encore l’emplacement. L’Abbaye de Saint-Eloi avait sur ses terres la haute, moyenne et basse justice et divers droits seigneuriaux. Elle possédait encore une partie du village appelée La Neuville qui était en fief aux Comtes de Tilloloy, et des terres situées au Camp Alarme et aux Fonds de Grongne où l’on rencontre des traces d’habitations.
Beuvraignes compte 35o maisons et a eu jusqu’à 1263 habitants. Il serait trop long d’énumérer ici tous les fiefs de son territoire et les familles qui en furent possesseurs (2).
L’autel de Beuvraignes fut donné en 1048, par l’évêque de Noyon, Bauduin I", à l'Abbaye de Saint-Eloi ; il y eut donc une église dans la localité à l’époque romane, mais il en reste peu de chose dans l’édifice actuel qui date du xvic siècle. Encore celui-ci a-t-il subi de nombreuses et importantes restaurations à diverses époques, notamment dans la seconde moitié du xvn' siècle.
« Le dimanche 2 Août 1 653 — au récit du curé de Beuvraignes nommé Villain « — vinrent cinq ou six cents cavaliers allemands de l’armée du Prince de Condé, « qui investirent le village et firent prisonniers le sieur curé et le sieur de la
« Feuille, écuyer du marquis de Soyécourt. Le lendemain lundi, sept à huit coquins
« s’étant retirés dans l’Eglise et y ayant fait résistance, cela fut cause que l’Eglise
« fut brûlée et réduite en cendres avec quinze maisons ».
La nef dut être rebâtie et le clocher également à la suite de cet incendie ; les
(1) Le journal de Roye vaut quarante-cinq ares.
(2) En 1048, le Cartulairede Prémontré désigne Beuvraignes par Bebrinias, mais de 1196 jusqu’à Cassini, Expilly et le P. Daire, c'est toujours Buvrignes, Beuvraines, Beuverignes, sans variations sensibles.
travaux en sont datés de i665. Le plan de l’édifice était en forme de croix, mais le transept n est guère plus large que la nef aujourd’hui, et le chevet, qui est la partie la plus ancienne, semble fort étroit relativement au reste. L’appareil du chœur et du sanctuaire est en grès et pierres, tandis que celui des murs et des pignons de la nef est en briques.
La façade a été construite au xvie siècle, elle offre un portail en arc aplati, encadré d’une large voussure, et surmonté d'un linteau horizontal posé sur deux pilastres ; le tout est chargé d'ornements de style Renaissance, parmi lesquels un cartouche porte la date de 1 53 5.
Sur le linteau s’appuie une niche voûtée en écaille, avec pinacles fleuronnés et consoles sculptées de guirlandes.
Au-dessus de la niche s'ouvrent une grande fenêtre ronde, sans divisions, bordée de moulures xvie siècle, et une autre baie plus petite, en forme d’oculus, placée dans le haut du pignon.
Une tourelle dont la moitié est en encorbellement renferme l’escalier ; elle est coiffée d'une coupole en pierre et elle occupe le côté gauche de la façade ; tandis qu’à droite s’élève la tour carrée du clocher, bâtie en briques avec des cordons de pierre, et butée par des contreforts. On lit à l'intérieur la date de i665.
Le beffroi, en charpente couverte d'ardoises, contenait trois cloches avant la Révolution: il n'en a gardé qu'une sur laquelle se lit l'inscription suivante:
Jay esté bénie par Mn,: Lovis Villain curé de Ruverignes, nommée Marie Renée par haute et puissante Dame Marie Renée de Longveil vvc de Messire Maximilien Anthoine de Bei.forrièrf. chevalier des Ordres du Roy seigneur de Ruverignes et autres lieux grand veneur de France 1694.
Au bas est inscrit : Jehan Vitte paroissien (1).
La forme intérieure de l'Eglise comprend une nef avec deux collatéraux, un transept contenant le chœur, et un sanctuaire. Les travées sont au nombre de quatre et font face à huit fenêtres en arc tiers-point, divisées par deux meneaux à moulures prismatiques, qui donnent dans la partie supérieure de chaque baie un remplage différent. Les deux fenêtres latérales du Sanctuaire, qui sont plus petites, n'ont qu'un meneau s'épanouissant en cardimorphe. Tous les ébrasements sont en pierre et creusés de gorges peu profondes.
Les voûtes sont en briques, soutenues par des croisées d'ogives avec liernes et bercerons en pierre dont les rencontres sont ornées de rosettes variées, au nombre de cinq par chaque travée. Dans les bas-côtés, les voûtes n’ont que des ogives simples, avec une seule rosette à la croisée.
Des colonnes cylindriques à base octogone et sans chapiteaux soutiennent les retombées des arceaux. Le chœur est plus élevé que la nef, mais cet exhaussement est de date récente. Pour l'obtenir, on s'est contenté de rapporter de la terre et de poser un nouveau carrelage.
Le chœur est fermé par une grille en fer, dont la porte surmontée d'un Crucifix rappelle les anciens jubés.
La chapelle du transept droit est dédiée à Saint-Nicolas ; devant l’autel une dalle funéraire portait une inscription devenue illisible.
Au-dessus de l’autel du transept gauche, dédié à la Sainte Vierge, on remarque une toile qui représente l'Assomption.
La rétable du maître-autel est en bois, et ses colonnes à chapiteaux corinthiens font ressortir le cadre d'une autre toile représentant la Crucifixion.
L’arc triomphal est décoré de peintures murales, restaurées en 1861 par M. Ravenat ; on y voit le Père Eternel et Jésus-Christ portant la croix, entourés d’anges aux ailes éployées.
La chaire est d’un beau travail ; elle porte le millésime de 1688. Les fonts baptismaux en pierre sont élevés de deux marches au-dessus du pavé de l'église ; ils se composent d’une colonne à huit pans supportant une cuve de pareille forme, garnie de moulures nombreuses en style de la fin du xvtf siècle. De la même époque sont deux charmants bénitiers en pierre dont les colonnes hexagones sont couvertes d’arcatures d'un excellent dessin.
A droite du maître-autel, on remarque, posé sur une hampe, un édicule à jour renfermant la statuette équestre de Saint Martin qui donne à un pauvre la moitié de son manteau.
Vers 1740, lorsque l’on a refait le pavage de l'église, les pierres tombales ont disparu ; cela est d’autant plus regrettable que les sépultures étaient nombreuses et très ornées.
(1) M. E. Coët. Loc., cil., Un grand nombre de renseignements historiques ont été puisés à la même source.
— Nicolas de la Fosse, chevalier, fut inhumé à l’entrée du chœur ;
— Charles de Leurye, sieur du Proy, et Nicole Saillart, son épouse, sont inhumées en haut de la nef ;
- Florent de Leurye, fils des précédents, est inhumé auprès d'eux ;
— Claude de Leurye, autre fils, est inhumé également en haut de la nef ;
— Marie de Leurye, veuve de Nicolas Imbert, fut inhumée dans la chapelle de la Sainte Vierge ;
— Charles de Leurye, mort en 1622, et Marguerite Prévost, sa veuve, morte en 1677, sont inhumés dans la nef ;
— Charles de Leurye, leur fils, mort en 1704, et Louis de Leurye, leur petit-fils, décédé à Metz, le 17 Octobre 1772, sont inhumés aussi dans l’église;
— Valentin Carpentier, chirurgien, mort en 1644, et sa fille qui avait épousé Abraham Coudun, chirurgien, sont enterrés de même dans l'église ;
— Plusieurs Religieux de l’Abbaye y ont aussi reçu la sépulture.
Le cimetière entoure 1 église, et, par suite de l’élévation incessante de son terrain, son niveau se trouve plus haut que celui de l’intérieur du temple. Au milieu du cimetière, se dresse une croix dont le piédestal est un monolithe cubique amorti en octogone à sa partie supérieure. Ses quatre angles sont décorés de statuettes, prises dans le bloc, qui représentent les quatre Evangélistes avec leurs attributs. Ces statuettes ont été malheureusement mutilées pendant la Révolution. Les faces du piédestal sont ornées de larges rosettes.
Les registres paroissiaux de Beuvraignes remontent à 1637, et le curé d’alors était Messire Villain, né à Tilloloy, qui occupa la cure durant cinquante-huit ans. Il ne se contentait pas d’inscrire les actes sur le registre, il y faisait mention des événements dont il était le témoin, et il nous a conservé des détails d’un grand intérêt.
Parmi les curés de Beuvraignes, il faut citer Jean-Louis Lhomond , frère du célèbre grammairien, qui desservit la cure de 1752 à 1761 et se retira à Roye où il mourut le 25 Décembre 1777, âgé de 5 7 ans.
Sur le terroir de Beuvraignes s’élève, à 102 mètres d’altitude, une colline dont le plateau est couvert de prairies. A la pointe de ce tertre existe une très ancienne chapelle dédiée à la Mère de Dieu sous le vocable de Notre-Dame des Près ou de la Fontaine. Son origine se rapporte à une statuette de la Vierge merveilleusement trouvée dans le tronc d’un chêne, selon la tradition locale.
Celte tradition veut aussi que la chapelle ait succédé à un autel gaulois. En fait, on a trouvé là d’énormes grès, des outils en silex et des ossements. Le terrain portait autrefois d’épaisses forêts dont le bois des Loges et le bois de Saint-Martin ne sont que des vestiges.
Auprès de la chapelle, on voit une fontaine dont l’eau a la propriété de guérir les enfants scrofuleux ou rachitiques Lin lieu voisin s'appelle : Le quesne brûlé.
La chapelle primitive fut rebâtie au xvnc siècle avec des matériaux provenant de la chapelle des Religieux de la ferme Saint-Eloi, incendiée en 1 653.
Elle a été restaurée en 1867, sous le vocable de Notre-Dame du Mont-Carmel.
Il s’y fait une nombreuse affluence le 2 Juillet, fête de la Visitation.
CHAMPIEN
Le château de Champien est remarquable, sinon par son caractère architectural, au moins par ses proportions considérables et grandioses. 11 est malheureusement aujourd'hui dans un état de dégradation voisin de la ruine, mais on peut aisément se rendre compte de l'effet imposant qu'il devait produire au temps de sa splendeur.
Précédé d'une immense cour d’honneur fermée par des grilles monumentales et des sauts-de-loup, et à laquelle aboutissait une longue avenue, le château se compose d'un corps principal avec pavillon central, deux pavillons aux angles et deux grandes ailes en retour d’équerre ; le tout construit en style Renaissance, pierre et briques.
Le pavillon central a deux étages surmontés d'un fronton triangulaire ; à son rez-de-chaussée s’ouvrent trois portes cintrées, placées sur un large perron.
Les pavillons d’angle, en avant-corps, sont pourvus chacun d’une porte semblable, mais ils n’ont qu’un étage surmonté d'un fronton en arc de cercle percé d’une fenêtre ronde, selon le style de l’époque. Une balustrade en pierre, dont les acrotères sont ornés de grands vases, règne sur toute la corniche de la façade.
Les deux ailes se détachent du bâtiment principal qu’elles encadrent magnifiquement et auquel elles donnent une valeur plus considérable encore. Elles sont construites sur un plan qui s'harmonise savamment avec l’ensemble du château. Sur le côté intérieur de la cour, les ailes présentent en leur milieu une porte cintrée analogue à celles des pavillons, et, au-dessus de leur étage, un fronton triangulaire. Les extrémités faisant face à la grille d'entrée reproduisent la même ordonnance, si ce n’est qu'à la place du fronton s'ouvre une grande lucarne en pierre accotée de consoles à enroulements.
Pour donner une idée des proportions du château, il suffit de dire que le nombre des portes et des fenêtres donnant sur la cour d'honneur est de quatre-vingt-dix-sept. La façade opposée du grand logis et des ailes en compte autant. Les dépendances, construites à droite de l’édifice avec une ampleur et une richesse remarquables, sont du même style que l’habitation seigneuriale. Le parc, très étendu et planté de beaux arbres, se trouve à gauche et derrière les bâtiments.
Le dernier seigneur de Champien, propriétaire du domaine, était le comte Alfonse-Anne-Marie d'Hautefort, né en 1788, mort à Champien en 1877. 11 ne s'était pas marié et avait toujours mené une existence très retirée. La légende locale dit que, forcé par les bourreaux d’assister, le 19 Messidor An II, à l’exécution de son père et de sa mère, Alfonse d’Hautefort, alors âgé de six ans, en avait gardé un sentiment d’épouvante et d'horreur tel que sa vie entière en avait été assombrie (1).
En effet, Abraham-Frédéric d'Hautefort, né le 16 Avril 1748, comte d’Hautefort et de Neuvy, avait épousé dans la chapelle du château de Champien, le 18 Avril 1773, sa cousine Jeanne-Marie-Bertrande d’Hautefort de Vandre ; et les deux époux
(1) Le comte d’Hautefort a fait élever une sorte de tour ronde en briques avec anneaux de pierre, assez haute et presque semblable à une cheminée d'usine, sur le sommet de laquelle il aimait — dit-on — à monter pendant la nuit. Cette bizarre construction frappe de loin les regards des visiteurs de Champien.
avaient été condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire et guillotinés en 1 794-
Le père d’Abraham Frédéric, l’aïeul par conséquent du comte Alfonse d’Hautefort, s’appelait Emmanuel-Dieudonné d'Hautefort ; et il s’intitulait marquis d’Hautefort et de Surville, comte de Montignac, vicomte de Ségur, baron de Thenon, seigneur de Julliac, Bellegarde, Moncix, Bacouel, Mesnil-St-Firmin, Plessier-Gobert, Longueval, Réthonvillers, Thilloy (i), Waucourt, Balâtre, Margny-aux-Cerises, Grandrû, et autres lieux. Il était né le i3 février 1700, et il devint en 1727 chef de nom et d’armes de la maison d'Hautefort. Il se distingua, le 29 Juin 1734, à la bataille de Parme et fut maréchal des camps et armées du Roi. Il se maria deux fois ; en premières noces avec Reine-Madeleine de Durfort-Duras, décédée au château de Champien le i3 novembre 1737 à l’âge de 24 ans, n’ayant eu qu’un fils, Jean-Louis-Emmanuel, mort dans sa quatrième année en 1731 ;
En secondes noces, avec Françoise-Claire d’Harcourt, née le 12 mai 1718, mariée le 6 Juillet 1738 et qui mourut en 1751 à Vienne en Autriche où son mari était alors ambassadeur extraordinaire.
De cette seconde union sont nés six enfants :
i° Armand-Charles-Emmanuel, comte d’Hautefort, né le 26 janvier 1741, grand d’Espagne de ire classe par son mariage, le 3 février 1761, avec Marie-Amélie- Caroline-Josèphe-Françoise-Xavière d’Hochenfels de Bavière;
2° Abraham-Frédéric, de qui il est parlé plus haut ;
3° Camille-Françoise-Gabrielle, appelée Mademoiselle d'Hautefort, née le 6 Avril '739 ;
40 Adélaïde-Julie, dite Mademoiselle de Montignac, née Je 12 Octobre 1743, mariée le 14 Avril 1765 à Louis-Joseph-Augustin de Mailly, marquis de Nesle ;
5° Angélique-Rosalie, dite Mademoiselle de Champien, née le 12 Août 1743 ;
6° Agathe-Félicité, dite Mademoiselle de Béhéricourt, née le 12 Octobre 1746.
Les armes d'Hautefort sont: D’or à trois forces hautes de sable, posées 2 et 1.
L’église de Champien est située tout à côté du château dont une galerie donnait accès à la tribune placée contre une des fenêtres du sanctuaire, et par où le dernier comte d'Hautefort pouvait assister aux offices sans être vu.
Cette église qui, depuis sa reconstruction en 1777, servait de chapelle seigneuriale, est dans le style classique de la Renaissance ; sauf une partie de sa façade qui est en gothique flamboyant. Elle se compose d’une nef avec deux bas-côtés, formant quatre travées qui sont soutenues par des colonnes rondes, et d’un chœur avec chevet polygonal renfermant le sanctuaire. L’appareil général est en briques et pierres, tel qu’on l’employait au xvme siècle. Les fenêtres cintrées sont larges et hautes, elles versent à l’intérieur une abondante lumière.
Le clocher est daté de 1739, il renferme trois cloches provenant de la fonderie Cavillier, de Carrépuis, qui ont remplacé les trois autres enlevées par les Impériaux en 1 636.
La nef, aujourd’hui voûtée en plâtre, a possédé d’abord une voûte en bois avec tirants et poinçons ; les bas-côtés ont un plafond orné de quelques moulures.
Deux autels secondaires font face aux collatéraux de la nef ; celui de droite est dédié à la Sainte Vierge ; et celui de gauche à Saint Nicolas qui a depuis peu prêté sa place à Saint Antoine de Padoue.
L’autel majeur est en bois, de style Louis XV, isolé et peint en blanc et or.
(1) Aujourd’hui annexe de Réthonvillers.
Il y a eu précédemment un autre autel adossé au rétable, en bois aussi, mais décoré de remarquables sculptures taillées en plein, et surmonté d’un tabernacle doré offrant sur sa porte l'image du Bon Pasteur ; sur son côté droit, la statuette de Sainte Catherine ; et sur son côté gauche la statuette, plus difficile à identifier, d’un saint revêtu d’un costume guerrier, tenant l’épée d’une main, et de l'autre une enclume. Ce doit être Saint Adrien. Cet ancien autel a été démonté, sa devanture a été repoussée contre la muraille de manière à laisser un passage derrière l'autel nouveau qui ne vaut pas, à beaucoup près, comme mérite artistique, celui qui l’a précédé.
Le rétable de style Renaissance contient une toile représentant la Descente de Croix ; il est encadré de colonnes à chapiteaux corinthiens soutenant un fronton très orné. Les statues en bois de Saint Pierre, patron de la paroisse, et de Saint Paul sont placées dans le rétable. Les côtés du sanctuaire sont recouverts de belles boiseries dont les panneaux sont séparés par des pilastres de style dorique romain soutenant une frise sculptée de rinceaux très délicats.
Au milieu du chœur se trouve la pierre tombale en marbre noir d’Amédée- Louis-François-Emmanuel d'Hautefort, décédé en 1809 à l’âge de 33 ans, frère aîné du dernier comte d'Hautefort de qui il a été parlé plus haut, et de sa femme, Alix de Choiseul-Praslin, morte la même année, âgée de 22 ans (1).
Dans le bas-côté droit, un tableau de la Présentation de la Sainte Vierge mérite l’attention, comme aussi, dans le bas-côté gauche, les fonts baptismaux, en pierre, rappelant la forme du ciboire, selon le style du xvie au xvne siècle.
L'horloge du clocher a été posée en 1791 par Cailleux, horloger à Nesle, pour le prix de 2o5 livres.
Dans la sacristie, située à droite du chœur, se trouve un tableau sur bois qui représente Notre-Seigneur en croix, la Sainte Vierge et Saint Jean.
Champien s'appelait en 1142 Cempien , dans le Cartulaire d'Arrouaise ; Chempieng dans le Cartulaire d'Ourscamp en 1217 et dans la coutume de Roye en 1567.
CURCHY
Curchy est une localité très intéressante qui a conservé des caractères de l’époque gauloise. Une des premières églises de la région y fut établie lors de l'introduction du Christianisme, ainsi qu'une communauté régulière de prêtres qui desservaient la résidence et les environs. La population agglomérée dépassait alors un millier d'habitants, mais les invasions normandes la dispersèrent. L'église fut incendiée et l’établissement religieux anéanti ; les prêtres se réfugièrent à Nesle vers la fin du xe siècle.
Néanmoins, au xne siècle, Curchy se releva de ses ruines et il demeura le chef-lieu d'une des neuf Décanies du Vermandois. Avec le titre d’église décanale, il conserva le baptistère ; car le sacrement de baptême était administré seulement dans certains temples spéciaux et non pas dans tous, comme cela eut lieu par la suite. Jusqu'à la fin du xvmc siècle, le doyenné de Curchy fut maintenu.
(1) Leur fille Alix fut mariée au baron de Damas, propriétaire du château d’Hautefort, en Périgord.
De l’église romane, il subsiste encore les piliers carrés qui soutiennent les arcades en tiers-point de la nef, et peut-être les soubassements d'une portion des murs extérieurs. Mais la majeure partie du monument actuel, à Curchy comme dans beaucoup d’autres villages de la région, est une reconstruction du xvie siècle.
Le plan général a la forme d'une croix ; il se compose d’une nef avec deux bas-côtés, d’un transept se terminant en absidioles demi-cylindriques et d’un chevet également arrondi. Ce serait presque, en raccourci, le plan de la Cathédrale de Noyon dont Curchy dépendait. La réminiscence s’accentue par l’emplacement identique du maître-autel à la croisée du transept, et par la situation du chœur en arriére de l’autel.
Le grand portail est en arc tiers-point, entouré de moulures prismatiques et flanqué de deux colonnes, comme on le voit à plusieurs églises du même temps.
Au-dessus, s'ouvre une grande baie dont la voussure a pour profil un cœur (i). La tour carrée du clocher, étayée de puissants contreforts, domine la façade ; elle est coiffée d une pyramide à quatre pans, en charpente couverte d’ardoises. La nef a conservé sa couverture en tuiles. Une tourelle ronde renfermant l’escalier, est engagée dans le côté droit du clocher; elle se termine en poivrière.
La nef est voûtée en plafond,
comme le sanctuaire. Les bas-côtés sont voûtés en quart de cercle. L.e maîtreautel est de style Louis XIII, ainsi que les lambris fort distingués de l’abside et du chœur. Les autels des collatéraux sont dédiés, l’un à la Sainte Vierge,
1 autre à Saint Médard patron de l’église. A droite, un autre autel est dédié à Saint Hippolyte. La chaire est surmontée d'un abat-voix très orné. Deux lustres en cristal descendent de la voûte.
Mais l’objet le plus remarquable du mobilier est sans contredit la cuve baptismale, contemporaine de l’Eglise du su' siècle. C'est la cuve hémisphérique creusée dans une table carrée portée par une colonne centrale, cantonnée de quatre colonnettes avec bases et chapiteaux. La photogravure ci-jointe remplace avec avantage une description qui serait la répétition de plusieurs autres données déjà à Maucourt, à Chilly, à La Neuville, etc...
On a enlevé — ce qui est fâcheux — et intentionnellement, paraît-il, ce qui
est plus fâcheux encore — les fûts des quatre colonnettes. Ce serait une œuvre fort intelligente que de les remettre en place. Les fonts baptismaux de Curchy sont assez intéressants pour mériter cette restitution.
On remarque encore dans le transept gauche un bas-relief qui a été décrit déjà
(l) Il est très intéressant de constater combien a été fréquent, à la fin du xv' siècle et dans la première moitié du XVIe, remploi du cardimorphe dans les remplages, dans les moulures et dans les arcatures. Il y aurait une étude à faire sur ce sujet.
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