‹ La Picardie historique et monumentale (volume 5)Chapitre 25 sur 34 · L'EGLISE · texte numérisé non relu

L'EGLISE

Aperçu historique

L'église de Tilloloy est citée par Viollet-le-Duc parmi celles qui présentent

assez d’intérêt au point de vue de l’art pour être mises au rang des monuments historiques (i). L’abbé Corblet la signale comme exemple du style que

M. de Gaumont appelle « ogival quaternaire ». pour le distinguer de celui du xve siècle, désigné sous le nom d’ « ogival tertiaire » (2).

D’après la tradition, confirmée par l'étude même du monument que

M. Léon Palustre affirme appartenir « très incontestablement au règne de François Ier» (3), «ce bel édifice», comme il l’appelle, a été construit vers l’an i53o par la châtelaine du lieu, Antoinette de Rasse. Celle-ci était fille unique et héritière de François de Rasse, seigneur de la Hargerie, Bellincamp, Tilloloy, Laucourt,

Courcelles, Démuin, etc., conseiller et maître d'hôtel des rois Louis XII, François Ier et Henri II (4); et d’Anne de Fouquesolles, dame de La Mothe. Mazinghem, etc.

Ce fut Antoinette de Rasse qui apporta la terre de Tilloloy dans la famille de Soyecourt, laquelle se continue dans celle d’Hinnisdal. Elle épousa vers 1 520

Jean III, seigneur de Soyecourt, Grand-Manoir près Lihons, Régnière-Ecluse, etc., chevalier de l'Ordre du roi. De ce mariage naquit François III de Soyecourt, dont nous rencontrerons le tombeau parmi les monuments funéraires de l’église.

Veuve de son premier mari (5) et tutrice de son fils François de Soyecourt, Antoinette de Rasse accomplit un pèlerinage à la sainte maison de Lorette, en Italie A son retour, elle fit construire, apparemment en souvenir de son pieux voyage, l'église de Tilloloy sous le vocable de Notre-Dame de Lorette. On verra plus loin ce vocable inscrit au-dessus de la grande rose du portail.

Les quelques détails historiques et généalogiques qui précèdent nous paraissent très utiles pour aider à se rendre compte de certaines particularités que présente le monument que nous allons essayer de décrire. Ils ne le sont pas moins, croyons-nous, pour rectifier des inexactitudes, voire même des erreurs assez graves, qui se sont glissées notamment dans deux publications importantes.

M. Adolphe Berty a inséré dans le tome Ier de La Renaissance Monumentale (6), deux planches fort bien dessinées et gravées, du portail et de toute la façade principale de notre église. La courte notice qui les accompagne est exacte dans les quelques lignes consacrées à la description du monument. Pourquoi faut-il que la partie historique laisse tant à désirer ?

Au tome Ier, p. 38 et 3g, de son grand ouvrage : La Renaissance en France , M. Léon Palustre a relevé, d'un ton sévère, quelques-unes de ces erreurs, mais —

(1) Dictionnaire raisonné de V Architecture française, t. V, p. 184.

(2) Manuel élémentaire d' Archéologie nationale, nouv. édit.; Paris 1873, p. 262.

(2 La Renaissance en France , irc livraison : Picardie , Paris, Quantin, 1879, in-f°, p. 40.

(4) Il existe ;ï la Bibliothèque nationale une lettre écrite de Tilloloy, le 25 Novembre 1521, parce François de Rasse. Elle est adressée "au Roy mon Seigneur Souverain *• François Ier. Nous en avons pris une copie collationnée sur l’original, avec l’obligeant concours de M. Ulysse Robert, archiviste paléographe.

(5) Antoinette de Rasse conlracta en 1543 une seconde alliance avec Louis d’Ongnies, baron puis premier comte de Chaulnes, en 1563.

(6) Deux vol. in-folio, Paris, A. Morel et Cie, 1864.

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qu’il nous soit permis de le dire — non sans en commettre lui-même, et en plus grand nombre.

Ainsi qu’il l’observe justement, «ce n’est pas en i55q que la piscine (i), dont parle Adolphe Berty, d’après Dusevel, a été sculptée, mais à cette date fautive il faut substituer celle de i53q, que chacun peut aller vérifier». Au reste, Berty avait pressenti l’erreur dans laquelle l’entraînait ici un renseignement inexact ou peut-être une simple faute de lecture (2). « Un fait très sensible, dit-il, c'est que la construction, par son style, semble appartenir moins au règne d'Henri II qu’à celui de François Ier, et si les dates mises en avant sont exactes, on peut croire que l’architecte de l'église de Tilloloy était un peu en retard sur le goût de son époque ». Or, il suffit de lever les yeux pour constater qu’elles ne le sont pas et que la date inscrite est bien 1 534.

M. Palustre fait aussi remarquer avec raison que « l’écu chevronné, visible sur

plusieurs parties du monument, n'est pas celui de la famille d’Ognies », comme le

croit M. Berty, mais bien celui de Rasse (3).

'Fout en rendant hommage à la haute compétence archéologique de M. Léon Palustre, nous avons le regret de ne pouvoir nous ranger à son avis en ce qui concerne l’historique de la fondation de l’église de Tilloloy.

Il affirme d’abord, sans produire la moindre preuve de son assertion et à l'encontre de toutes les données fournies, à notre connaissance, par les histoires et généalogies manuscrites et imprimées des maisons de Rasse et de Soyecourt, qu’en i53q Antoinette de Rasse — qu’il appelle « la prétendue veuve » — n’était pas

encore mariée. S’il en était ainsi, pourquoi lisons-nous dans la généalogie de Soyecourt que Jean, seigneur de Soyecourt, etc., épousa l’an 1 5 1 7 Antoinette de Rasse, dame de Tilloloy et autres lieux ? Puisque, d'une part, de l’aveu même de M. Palustre, l’église actuelle de Tilloloy était déjà construite en 1 53q, et que, d’autre part, il est certain que les Soyecourt sont entrés en possession du domaine de Tilloloy par le mariage de Jean III de Soyecourt avec Antoinette de Rasse, comment expliquer la présence des armes de Soyecourt aux voûtes de l’église, avant même que rien y eût été changé depuis la construction ? Comment expliquer ce qui est dit et répété dans la Notice sur la Maison de Soyecourt (p. 3, 4 et 42), à savoir que les Soyecourt étaient, depuis plusieurs siècles, inhumés dans une chapelle de l’abbaye de Saint-Pierre de Corbie, et qu'ils eurent leur sépulture à Tilloloy à partir de Lan i52q, où cette terre

devint leur principale résidence ?

Si Antoinette de Rasse n’était pas encore mariée en 1 534, ainsi que le soutient M. Palustre, il nous paraît difficile d’expliquer que le fils unique issu de son premier mariage, François III de Soyecourt, après avoir été en sa jeunesse page du roi François I0r, ait, après la mort du Pape Paul III (20 nov. 1549), accompagné le cardinal de Lorraine dans le voyage qu’il fit à Rome, pour l’élection du nouveau Pape qui fut Jules III (4).

(1) Il s’agit de la piscine du sanctuaire, où se voit le millésime 15 4, qui semble indiquer la date delà construction de l’église. On trouvera plus loin la description de cette piscine, et mieux encore : une reproduction d’après la photographie de notre habile et distingué collègue M. Joseph Roux.

(2) En indiquant la date inexacte 1554, M. A. Berty affirme tenir ses renseignements de M. Dusevel, d’Amiens. Or ce dernier donne la vraie date, 1 534 , à la p. 8 de sa notice sur Tilloloy, dans les Eglises, Châteaux, Beffrois, e(:c., (Amiens, Caron, 1846).

(3) De Rasse et non pas de Basse, comme l’écrivent MM. Berty et Palustre. — On trouve parfois -r Ognies mais plus souvent * Ongnies *.

(4; Jules III fut élu le 7 février 1550, après des lenteurs qui durèrent plus de deux mois.

Et pourtant ce voyage est mentionné dans le Livre Généalogique, etc., des Seigneurs de Soyecourt , dressé sur pièces et titres justificatifs.

M. L. Palustre a fait, à la suite de Berty, une confusion, en attribuant pour époux à Antoinette de Rasse, au lieu de Jean III de Soyecourt, François, qui fut son fils (ii. I, 'auteur de La Renaissance en France n'est pas plus heureux dans ce qu'il avance plus loin au sujet des « loups, tenants de l’écusson au-dessus de la frise et destinés à rappeler, selon Berty, la qualité de grand veneur que possédait un autre seigneur de Soyecourt, Maximilien de Belleforière ». D'abord, ces prétendus loups sont... des lions. Dans les deux pages de texte qu'il consacre à Tilloloy, M. Léon Palustre commet d'autres inexactitudes que nous croyons devoir encore signaler ici en peu de mots :

i" Quoiqu il en dise, la cordelière de veuve, signalée par Berty et par le docteur Goze, existe réellement; il est facile de la voir à la frise du portail, où elle enlace les deux initiales F. A. François , Antoinette.

■2" Le père et la mère d’Antoinette de Rasse n’étaient pas, comme l’écrit M. Palustre, « issus l’un et l’autre des seigneurs de Tilloloy ».

3° Gilles de Soyecourt, que le même M. Léon Palustre affirme avoir été « seigneur de Tilloloy» et «grand veneur», n’a jamais été ni l’un ni l'autre. Grand échanson de France de t3e8 au plus tard, jusqu’à sa mort à la journée de Crécy, 26 août iJqb, il dormait son dernier sommeil dans les caveaux funèbres de l'abbaye de Corbie depuis près de deux siècles lorsque la famille de Soyecourt entra en possession de la seigneurie de Tilloloy, et depuis plus d'un demi-siècle a/ant que fût créée la charge de grand veneur de France (2).

Ajoutons que Tilloloy 11’est pas sur la route de Montdidier, où M. Palustre place ce village.

DESCRIPTION DE L'ÉGLISE Aspect général a l’extérieur

L'église de Tilloloy a beaucoup d’analogie avec celle de Poix, bâtie une dizaine d’années plus tard. Construite presque entièrement en briques avec ornements sculptés en pierre dans le style de la Renaissance, elle est orientée et son plan, qui forme une croix, comprend une nef dépourvue de collatéraux, un transept en ressaut sur la nef et un chevet polygonal. La nef présente deux travées; la troisième est formée par le transept ; le chœur en a deux jusqu'à la naissance de l'abside.

La façade principale, tournée vers l’ouest, regarde le parc du château, sur le terrain duquel fut élevé ce sanctuaire. Elle est flanquée de deux tours rondes,

(1) Ajoutons toutefois, à la décharge de ces deux auteurs, que la même erreur de nom se trouve aussi dans La Morliére, Recueil de plusieurs nobles et illustres utilisons... en l'étendue du Diocèse d'Amiens, etc , ; à Amiens, chez Jacques Hubault, 1630, p. 51, à la première ligne.

(2) Avant le xve siècle, les rois n’avaient que des maîtres- veneurs. Le 30 octobre 1413, Louis d'Orgelin fut établi grand veneur et gouverneur de la vénerie du roi; et Jean de Berghes fut le premier honoré du titre de grand veneur de F rance. Voir Migne, Encyclopédie. — Dicl. héraldique par Ch. Grandmaison, colon. 44S. — Conf. le P. Anselme, Grands officiers de la Couronne, et Saint -A liais. — A propos de ce qu'il dit de Gilles de Soyecourt, M Palustre renvoie à l 'Histoire de Montdidier, par M. de Beauvillé, t. III, p. 307; Or, dans cet ouvrage, nous n'avons trouvé, ni en cet endroit ni ailleurs, rien qui se rapporte à ce personnage.

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sveltes, à toits aigus et d’égale hauteur. C'est une disposition originale dont il n’y a peut-être pas, dit M. Berty, un seul exemple contemporain (i).

Une tour carrée construite aussi en briques, surmontée d’un toit en ardoises moins élevé que celui de l’église, est adossée au chevet et sert de clocher. Elle est buttée, comme le reste du monument, par des contreforts très saillants et à ressauts. Cette tour date de la fin du xvme siècle.

Un campanile à jour domine ce gracieux ensemble; il s’élève au point d’intersection des transepts et de la nef, à la place de l’ancien clocher. 11 y avait autrefois trois cloches. D’après la tradition locale, deux furent confisquées pendant la Révolution. La cloche actuelle a été, depuis lors, refondue par la maison Cavillier, de Carrépuits près Roye. Elle porte cette inscription : « L’an 1835 j’ai été bénite par M. Jean-Baptiste-Benjamin Pillot, curé desservant de Tilloloy, et nommée Camille par M. Ferdinand-Frédéric-François de Schulenburg et par Mme Marie- Chantal -Oursine- Camille d’Hinnisdal, comtesse de Schulenburg; M. Médard Commelin, maire, et M. Léonard Commelin, marguillier-trésorier de la fabrique ».

Hors-d’œuvre, dans l’angle sud-est du transept et du chœur, on remarque la chapelle des châtelains actuels, bienfaiteurs du sanctuaire élevé par la piété de leurs ancêtres. Elle communique avec le chœur par une grande arcade. En face, dans l’angle nord-est, se trouve la sacristie. Ces annexes ont été construites, la première en 1873, la seconde en 1877, aux frais de M. le Comte d’Hinnisdal, par M. Edmond Duthoit.

Les contreforts qui appuient les murs de l’église et la tour du clocher présentent deux retraits en glacis, munis de larmiers. Ils se terminent par de petits pignons en pierre, dont les rampants sont décorés de crosses végétales, et les surfaces de fleurons, de coquilles et d’armoiries. Malheureusement plusieurs d’entre eux, surtout du côté nord, où ils ont plus souffert des injures du temps, sont dépouillés de leurs ornements.

Les larmiers en pierre à double gorge qui protègent les ressauts des contreforts, se prolongent le long des murs autour du monument. Le premier passe sous l’appui des fenêtres; l’autre règne vers le milieu de leur hauteur et pourtourne leurs archivoltes.

Les murailles de l’édifice sont couronnées d’une remarquable corniche. Elle est garnie d’un tore logé dans une gorge; mais ce tore est découpé par tranches, ce qui, selon la remarque de M. Goze, « la décompose en une suite de ces bi Dettes que l’on trouve dans le style roman » (2). 11 est regrettable que le prolongement du toit détruise l’effet produit par cette élégante corniche ornée, au-dessus des ogives des fenêtres, de blasons rappelant la fondatrice de l’église.

Le plan de ce monument historique présente une parfaite symétrie. Les bras du transept sont d’égale longueur et se terminent en carré. Les murs qui en forment les bouts sont munis à leurs angles extérieurs de contreforts semblables aux autres, mais posés de biais. Chaque extrémité du transept est éclairée par une fenêtre de la même hauteur que celles de la nef. Ajoutons qu’au nord et au sud la muraille terminant le transept est surmontée d’un pignon triangulaire traversé à sa base par un troisième larmier semblable à ceux qui ceignent, au-dessous, le reste

(1) La Renaissance Monumentale, loc. oit., — Nous avons entendu M. Léon Palustre faire la même remarque lorsqu'il vint visiter l'église de Tilloloy.

(2) Notice sur le château, les seigneurs , l'église et la commune de Tilloloy près de Roye, par A. Goze, Montdidier, Mérot-Radçnez, 1864, p. 14.

de l'église. Chacun de ces pignons est percé d'une baie dont l’encadrement est orné de sculptures. Les rampants sont parcourus par des feuillages à crochets.

La façade principale

La façade, dont la décoration en pierre blanche forme avec la brique un vigoureux contraste, est également remarquable par son élégance et son originalité. « Nous ne croyons pas, dit M. Léon Palustre, que l'on signale nulle part ailleurs ces portions d'arcs qui se découpent si étrangement sur le pignon. Tout semble attester dans l'artiste inconnu qui nous a laissé cet admirable spécimen de son savoir-faire, un esprit éminemment original, possédant à un suprême degré la science de l'harmonie et plein d'habileté aussi bien pour composer ces masses que pour agencer ces détails » (i).

Cette façade se compose dans sa partie inférieure, d'un porche à cintre surbaissé, pratiqué entre des piliers couronnés par une archivolte que nous décrirons tout à l’heure. Les montants du porche et les deux pilastres qui les accompagnent se distinguent par une riche variété d’ornementation dans le goût de la Renaissance; il en est de même des panneaux intermédiaires. On y voit des médaillons, des bustes dont plusieurs représentent, selon toute apparence, des seigneurs du lieu ; des figurines d'anges; divers emblèmes religieux; des coquilles, bourdons et gourdes de pèlerins, rappelant le pieux voyage à Lorette de la fondatrice de ce monument. On y remarque aussi des heaumes, des armes entourées de bandelettes ; des figures de monstres et de chimères; des tiges droites et enroulées, des feuillages et des fleurs variées, d'élégantes arabesques s'enlaçant dans des dessins capricieux toujours tracés avec grâce et dans lesquels tout concourt à charmer les yeux.

Les montants du porche sont couronnés de chapiteaux dont l'originalité ne nuit pas à l’élégance. Les vantaux de la porte sont aussi d’un beau travail. Chacun des deux battants est partagé par des baguettes à moulures, en quatre bandes verticales, où l’on remarque une disposition symétrique de clous forgés à tête saillante. Sur le tympan de cette porte se dessinent deux arcs en accolade, garnis de crochets et terminés au sommet par un panache. Le long de la battée, également décorée de crosses et surmontée d'un gracieux chapiteau, serpentent aussi de ces dessins variés que l'on est convenu d’appeler, quoique improprement, des arabesques. L'artiste y a sculpté, sur deux cartouches, les dates i53q et 1877. La première rappelle la construction de l'église; la seconde indique que la porte actuelle a été faite il y a vingt-cinq ans, d’après les dessins de M. Ed. Duthoit, sur le modèle de la porte primitive. Sur cette battée sont représentés les fondateurs de l'église : Antoinette de Rasse et François de Soyecourt, son fils. Leurs bustes se retrouvent un peu plus haut, sculptés sur la pierre, au-dessus du cintre, dans les angles inférieurs de la frise.

Voici, bien apparente au milieu de cette frise, la cordelière de veuve, enlaçant, comme il a été dit plus haut, les lettres F. A. Des fleurons la séparent, de chaque côté, des deux écussons placés à l’extrémité de la frise. Sur celui à droite du spectateur sont les armes de Rasse : d'or à trois chevrons de sable; sur celui à gauche, les armes de Soyecourt : d'argent fretté de gueules.

Les chapiteaux des pilastres servent de supports à deux niches qui s'élèvent de chaque côté de l’archivolte. Celle-ci est assez compliquée. Elle se compose de deux

(i) La Renaissance en France , ire Livraison: La Picardie , p. 40.

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animaux fantastiques, espèces de dauphins feuillagés, dont les têtes se reunissent au sommet ; ils forment un encadrement original autour d’un arc à cinq lobes entourant 1 écusson de la pieuse châtelaine du xvie siècle. Cet écu chevronné occupe le centre du tympan. Ayant pour supports deux lions lampassés, il est timbré d’un heaume, ou, comme l’on disait à l’époque de la construction de l’église, d’un « armet » sommé d’un cygne pour cimier, avec des lambrequins découpés en feuillage.

L’espace laissé au-dessus de 1 écu est décoré de fleurons. Une coquille remplit

le lobe supérieur de l’arc qui sert à former l'archivolte. Entre les deux lobes

inférieurs et les niches latérales dont les dais sont d’une beauté remarquable, s élèvent d élégants piédestaux de forme ronde, ornés de moulures et de sculptures, et qui, étroits à leur base, vont s'élargissant vers le haut. Ils sont aussi surmontés de dais. Ils supportaient autrefois des statuettes dominant un peu les statues qui occupaient les deux niches latérales.

Une galerie composée d'une série de piédestaux reliés par de petites arcades,

règne entre les deux tourelles, avec lesquelles elle communique par des portes

encadrées de sculptures. L'encorbellement qui supporte cette galerie présente des feuilles d’achante à sa partie inferieure; des dauphins feuillagés courent le long de l’espace intermédiaire; la corniche supérieure est décorée de fleurons et de feuillages. Au centre nous retrouvons l’écusson chevronné de Rasse.

Au-dessus de la galerie, entre deux niches « travaillées avec un art admirable », dit Dusevel (i), s’épanouit une rose flamboyante, dont l'encadrement en pierre porte bien le caractère de l'ornementation de la Renaissance. L’archivolte qui entoure la rose et forme larmier présente cette particularité qu’à sa partie inférieure elle se termine par une sorte de bec servant de gargouille pour rejeter les eaux pluviales sur le sol de la galerie. De là elles se déversent par deux gargouilles formées de têtes d’animaux et portant des écussons : à droite celui de Rasse-Soyecourt ; à gauche celui de Rasse-Fouquesolles (2).

Un peu plus haut, une frise élégante traverse la façade et contourne les tourelles. Elle est traversée par la niche centrale s’appuyant sur un édicule porté par des anges et au-dessus duquel on lit ces mots : Sainte Marie de Lorette. Cette maisonnette, représentation de la Santa Casa , rappelle le pèlerinage auquel l’église doit son origine. Dans la partie supérieure de la niche on voit deux personnages qui paraissent être des pèlerins. La tête et les pieds nus, couverts d’un ample vêtement relevé en avant jusqu’aux genoux et fixé par une ceinture, ils tiennent d’une main, l’un un livre ouvert, l’autre un rouleau, un volumen , dont une extrémité est déployée. Malheureusement la statue de la Sainte Vierge a été enlevée, pendant la Révolution, de cette place d honneur qu’elle occupait en sa qualité de titulaire de l’église.

Un oculus formant un quadrilobe s’ouvre au centre du pignon que des portions d’arc découpent d’une façon originale, mais non sans grâce. Un arc aigu surmonté de crochets s'élève au milieu jusqu’au haut du pignon, dont les rampants sont, comme ceux des transepts, décorés de volutes à larges feuilles. Une croix antéfixe est placée au sommet. Si elle ne figure pas sur la planche donnant la façade de cet édifice et si l’on n’aperçoit à cette place qu’un culot pédiculé, en voici la raison : cette

(1) Eglise et château de Tillnloy, loc. cit.. p. 4.

(2) Les armes de Fouquesolles sont : d'argent à trois quintefeuilles ajourées de gueules, posées 2 et 1 - On a vu au commencement de cette notice que la mère d’Antoinette de Rasse, fondatrice de notre église, était Anne de Fouquesolles.

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croix, tombée accidentellement, n’avait pas encore été rétablie lorsque M. J. Roux, notre éminent collègue, a pris la photographie de l’église.

Dans chacune des deux tours s'ouvrent des fenêtres dont les encadrements et les frontons, d'une grande richesse, sont dignes du reste de la décoration. La profusion d’écussons armoriés, les têtes humaines portant des coiffures de la Renaissance, les figurines, les chapiteaux aux formes bizarres, les dais carrés et chargés d'ornements capricieux, tout atteste que ce monument date du règne de François Ier.

Des statues en pierre, dues peut-être à l'habile ciseau de quelque Jean Goujon picard, à cette époque qui fut pour notre province « un moment de suprême floraison de tous les arts » (i), peuplaient autrefois ces niches si élégantes La tradition locale en a gardé le souvenir. Respectées par le temps, elles n'ont point trouvé grâce aux yeux des iconoclastes de 1793 : elles sont tombées, avec les statues du portail, sous leur marteau, qui brisa en même temps les bustes et les lambels dont on voit encore des vestiges.

A un siècle environ de distance, un bienfaiteur de l’église, M. le Comte d'Hinnisdal, a fait placer dans la première niche de la tourelle à droite, la statue de son patron, S. Henri II, empereur d'Allemagne, dit le Pieux (2).

L’INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE Idée de l’ensemble

La Nef. — Si élégante que soit la façade, où se manifeste particulièrement la résurrection de l'art gréco-romain, « une plus grande richesse de style se remarque à l’intérieur du monument » (3). L’ensemble rappelle l'art gothique expirant sous l'influence de la Renaissance avec laquelle il s'associe dans une harmonieuse alliance.

Dès qu'on a franchi le seuil de cette église, le coup d’œil dont on jouit éveille d’abord un sentiment d’admiration. Ici, comme à l'extérieur, la brique restée apparente fait heureusement ressortir les ornements d'architecture et les sculptures en pierre blanche. L’œil est ravi de la beauté des voûtes, de la richesse des vitraux, cités parmi les plus remarquables du département de la Somme; l’esprit est satisfait de l’élégance des détails et de l'harmonie de l'ensemble.

L'église de Tilloloy mesure 32"’, 27 de longueur totale à l’intérieur, 7m,90 de largeur dans la nef et dans le chœur. La longueur du transept, qui a 7m,o5 de largeur, est de 19"', 32. La hauteur sous voûte est de i2m,io prise dans la nef; le sol du chœur est exhaussé de om,3o et celui du sanctuaire de o"',45 au-dessus de la nef.

En entrant dans l'église on remarque, de chaque côté, une petite porte communiquant avec les tourelles. Dans la tourelle située au sud est logé l'escalier tournant qui, en conduisant aux combles, donne accès à la galerie extérieure de la façade et à une tribune intérieure datant d’environ cinquante ans et dépourvue de tout caractère architectonique.

(1) Discours de M. Durand, archiviste du Dép. de la Somme et Président de la Société des Antiquaires de Picardie , à la Séance publique des Antiquaires, en décembre 1901 : Les derniers entailleurs d'images amiénois. Voir le Dimanche du 22 déc. 1901.

(2) Cette belle statue en pierre a été érigée à la lin d’octobre 1878.

(3) Dusevel, Description . du départ, de la Somme, t. Ier, p. 329.

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Un grand tableau suspendu au mur du pignon, au-dessus de cette tribune, représente saint Jean-Baptiste au désert. C’est l’œuvre de Cigoli (i). Il atteint la hauteur de la rose. Celle-ci se divise en dix-huit compartiments cordiformes décrivant un double cercle autour du petit oculus central. Un seul d’entre eux a conservé ses verres de couleur.

L’église est éclairée par quatorze grandes fenêtres ogivales flamboyantes. Elles ont 7m,5o de hauteur sur 2m,4o de largeur, quatre exceptées, qui ont environ

deux mètres de moins en hauteur : ce sont les deux qui surmontent les autels des transepts et les deux premières du chœur. Les fenêtres de la nef sont en verre blanc, mais elles conservent le long de quelques-uns de leurs meneaux prismatiques de précieux restes de très élégantes bordures dessinées et coloriées avec une délicatesse qui fait l’admiration des archéologues. Nous parlerons plus loin des verrières du transept et du chœur.

Les consoles qui reçoivent les retombées des arceaux de la voûte servent de dais à des niches qui, par leur beauté et leur variété harmonieuse, ne le cèdent en rien aux niches extérieures; elles décorent les trumeaux qui séparent les

fenêtres. Autour du socle de la première niche à gauche en entrant dans l’église, on remarque cette inscription :

Le ^ à Dieu

Elle rappelle qu’au xvie siècle la Picardie était « la terre classique des rébus » (2). Avec le chemin de croix moderne peint en un ton qui imite la pierre, dans le style de l’église, ces niches corrigent très heureusement la nudité des murs intérieurs. Parmi les statues qu’elles contenaient autrefois et qui ont disparu dans la tourmente révolutionnaire, un ancien registre paroissial mentionne celles de

saint Antoine, patron de la fondatrice de l’église, de saint Martin, de saint Éloi,

de saint Nicolas et de sainte Catherine. Depuis 1875 ces trois dernières statues ont repris possession de leur trône bientôt quatre fois séculaire (3).

Les vieux bancs massifs en chêne, avec leurs dossiers à claire-voie composés de petits balustres faits au tour, méritent une mention, car ils frappent l’attention des antiquaires qui visitent l’église.

La chaire à prêcher, de même que le confessionnal, a été installée au mois d'avril 1827 (4). Sur les quatre panneaux sont représentés les Evangélistes avec leurs attributs. L’abat-voix est surmonté d’un ange aux ailes déployées. Nous lisons dans un vieux manuscrit que l’ancienne « chai/.e de vérité fut posée par maître Jean Dumont, menuisier de la ville de Roye, le 27 mars 1648: » et un inventaire dressé vers 1697 mentionne « un tapis brodé sur fond de velours noir, pour la chaire » (5).

Signalons, en face de la chaire, du côté de l’épître, un grand et beau crucifix d’après Bouchardon.

(1) Cigoli (Louis Cardi, dit le) ou Civoli, du lieu de sa naissance (1550-1613). Son œuvre est assez considérable. Il se trouve dans les collections publiques. A signaler surtout son Jésus devant Pilate , l'un des joyaux de la galerie Pitti, à Florence

(2; L. Palustre, loc. cil., p. 38.

(3) Beaucoup d’autres statues sont venues tour à lour, depuis lors, occuper toutes les niches.

(.p La chaire et le confessionnal sont l’œuvre d'un maître menuisier d'Etelfay, nommé Julien Paschal; la chaire a coûté 625 fr. et le confessionnal 200 fr. ( Registre aux deliberations du Conseil de fabrique, folios 2 et 4).

(5) Vers le milieu du xvic siècle, François de Rasse fonda deux prédications annuelles à Tilloloy, par les PP. Cordeliers de Roye. En 1633, d’autres prédications par les Minimes de Roye y furent fondées par Maximilien de Belleforière de Soyecourt, seigneur de Tilloloy, qui avait établi ces religieux dans la ville de Roye dont il posséda en partie la seigneurie.

Chapelle de S. -Nicolas. — En avançant dans le transept méridional, nous sommes dans la chapelle de Saint-Nicolas (i). L’autel est en bois, ainsi que le retable. Adossé contre la muraille du croisillon, du côté de l’orient, il fait pendant à celui de la Sainte Vierge. 11 est du xviii® siècle.

Le retable se compose de deux colonnes cannelées, surmontées de chapiteaux et d'un entablement portant un petit fronton en accolade. Le haut du tympan est décoré d’une coquille. Des guirlandes de roses avec leurs feuilles courent le long des rampants dont le sommet est orné d’un fleuron.

Entre les colonnes latérales et l’entablement qui les couronne, des panneaux dénués d’ornements encadrent une toile sans valeur artistique, représentant le patron cher aux écoliers, accompagné des trois enfants dans le baquet traditionnel.

A droite (2) de l’autel, dans l’angle du transept, la statue de saint Nicolas occupe une des belles niches accrochées le long des murs. Près de là, l’attention est attirée par une charmante piscine, moins riche mais presque aussi élégante que celle du sanctuaire. Au-dessous de la niche pratiquée dans l'épaisseur de la muraille qui termine le transept au sud, on remarque une frise décorée de quintefeuilles, de chevrons, d’ornements cunéiformes sculptés en creux, puis, au-dessus de la frise, une petite corniche formée de feuilles d'achante. Au milieu, nous retrouvons l’écusson chevronné de Rasse, qui s'élève jusqu’au niveau de la cuvette. A om,25 environ au-dessus de cette tablette inférieure ou cuvette, existe, au fond de la niche et au milieu de sa hauteur, une étroite tablette horizontale dont la surface chanfreinée est couverte de rinceaux d’une grande beauté.

Cette niche servant de piscine est encadrée par deux de ces colonettes géminées, aux formes capricieuses, qui sont une des séductions de la Renaissance. Ornées de feuillages dans leur partie supérieure, elles se terminent en culs-de-lampe. Le plafond de la piscine consiste en une belle et grande coquille sculptée dans la pierre. Les trois arcades formant la bordure du dais, avec leurs sous-arcades délicatement ouvragées — mais en grande partie mutilées, — sont séparées par les deux pendentifs qui retombent sur les culs-de-lampe couronnant les colonnettes de l’encadrement.

A leur sommet, ces pendentifs partagent aussi une large frise sur laquelle on retrouve les initiales F. A. séparées par un écusson. Au-dessus d’une petite corniche ornée d'un rang d’oves sculptés en creux, une guirlande de fleurs et de fruits d’un beau relief serpente dans la gorge formée par le bord supérieur du dais qui se termine en plate-forme.

A quelques pas de l’autel de saint Nicolas et de la piscine, près de la petite porte d’entrée, voici les fonts baptismaux en pierre. Le réservoir est oval ; il repose sur un seul pédicule cylindrique orné de moulures; celle du milieu est très saillante.

Non loin de la verrière de saint Jean-Baptiste, dans l'angle sud-ouest du croisillon, s’élève, au-dessus du baptistère, la statue de saint Sébastien offerte par la confrérie d’archers instituée à Tilloloy de temps immémorial (3).

(1) On a vu au commencement de cette notice qu'en 1235, juste trois siècles avant la construction de l’église actuelle, une chapelle sous le vocable de S. Nicolas devenu très populaire en orient depuis les Croisades, avait été fondée dans l’église de Tilloloy.

(2) Nous employons ce mot dans son acception la plus ordinaire: à main droite de l’observateur, et non dans son sens liturgique. On sait que, dans ce dernier sens, la droite de l'église désigne le côté de l’évangile (que le prêtre a à sa droite lorsque de l’autel il se tourne vers le peuple), et la gauche le côté de l’épître.

13) En 1707 il y avait à Tilloloy, tant confrères que consœurs de Saint Sébastien, "62 personnes en rôle de confrérie-. — Dans la longue liste des capitaines de cette compagnie d’archers figure le dernier comte de Soyecourt, seigneur de Tilloloy. Vers le milieu du xvrn* siècle, un des tournois de ces pacifiques chevaliers de l’arc fut présidé

Ne quittons pas cette chapelle sans rappeler que saint Nicolas fit un pèlerinage à la sainte maison de la Sainte Vierge, environ mille ans avant sa translation à Lorette. (Voir Lorette , le nouveau Nazareth, par G. Garratt, p. 73, note 1).

Chapelle de la Sainte Vierge. — Dans le transept nord est la chapelle de la Sainte Vierge, dont la Nativité est la fête patronale de Tilloloy. L’autel, à peu près de la même époque que celui de saint Nicolas, est aussi en bois. Le retable est accompagné de deux larges montants supportant des accolades ornées de crochets qui s’appuient contre la partie supérieure des boiseries entourant le tableau de l’autel.

Ce tableau, qui est moderne, représente Notre-Dame du Rosaire. Son encadrement se termine au sommet par un double cintre formant une large saillie.

Au-dessus, entre deux pots à feu, s’élève, jusqu’à la naissance de la fenêtre, un étroit fronton polygonal dont le sommet en accolade est surmonté d’une croix. Au centre du tympan, on voit le nom de Jéhovah écrit en lettres hébraïques sur un triangle se détachant au milieu d’un cercle environné lui-même d'un nuage d'ou partent des rayons. Les rampants de ce fronton sont aussi décorés de guirlandes de feuillage.

La toile du Rosaire que nous avons signalée au-dessus de l’autel est signée « Adrien Duthoit ». Quel que soit son mérite, elle souffre du voisinage d'un tableau peint sur bois, au bas duquel on lit : « Pilipo (sic) Lippi ». Ce tableau placé au-dessus du confessionnal, sous la statue de saint Vincent de Paul, représente la Vierge debout tenant l'Enfant Jésus (1).

L’étude des vitraux peints et des monuments funéraires nous ramènera dans cette chapelle.

La clôture du chœur. — Le chœur est séparé de la nef par une clôture en chêne, composée de ving-quatre panneaux encadrés par des pilastres couronnés d’élégants chapiteaux et couverts de sculptures d’un grand mérite (2). Cette remarquable décoration de la Renaissance offre une riche variété. Ici l'on voit une tête d'ange, des guirlandes de fleurs et de fruits, un bourdon et une gourde de pèlerin ; là des trophées d’armes, une hallebarde, une épée, un mousquet, une cuirasse, des heaumes; plus loin des instruments de musique, des livres, des vases de fleurs, des torches, un cercueil accompagné d'une pelle et d’une pioche, des tibias, etc.

Il ne reste de cette clôture que la partie inférieure formant le dossier des stalles et du banc d’œuvre; le haut a disparu pendant la Révolution. On en voit encore deux montants qui s'appuient contre les lambris du chœur et s'élèvent à 2m, 1 5 au-dessus de la partie restée intacte; ils sont couverts d’arabesques comme les autres pilastres.

Le chœur. — Franchissant cette clôture, pénétrons dans le chœur où nous

par Ilenri-Charles-Arnauld de Pomponne, conseiller d'État, commandeur, chevalier des Ordres du Roi. abbé de l'abbaye royale de Saint-Médard de Soissons, grand maître et juge souverain du noble jeu de l'arc. — Le 12 octobre 1768, les archers de Tilloloy et ceux de Roye allèrent au château de Tilloloy présenter leurs hommages au roi de Danemark. Il y eut parade, puis festin splendide dans la cour d'honneur du château. (. Archives paroissiales).

(1) Ce tableau, de même que le Saint Jean-Baptiste de Cigoli, est un legs de Madame la comtesse de Schulenburg, née d’Hinnisdal. — Cette Madone porte bien, ce nous semble, le caractère de ce naturalisme gracieux dans le goût des contemporains de Filippo Lippi (1412-1469), auquel il a valu une si grande vogue. On y remarque, comme dit M. Rio, « je ne sais quelle combinaison de qualités originales et attrayantes qui, sans subjuguer le cœur et l’imagination, produisent un effet analogue à celui d’une opération magique». ( L'Art chrétien, t. Ier., La Renaissance et les Médicis, p. 385).

(2) Nous avons souvent entendu des antiquaires et des connaisseurs exprimer leur admiration en présence de ce beau travail. Citons entre autres M. Goze, M. Duthoit, et M. L. Palustre, Président de la Société des Antiquaires de France , lors de son passage à Tilloloy, le 2 avril 1878.

attire une plus grande richesse d'ornementation. Il est éclairé par six grandes

fenêtres flamboyantes dont les vitraux peints laissent passer une lumière adoucie par la pourpre et l'azur.

Au-dessous de la première verrière du côté de l’épître est la chapelle de la famille d’Hinnisdal, communiquant avec le chœur par une large arcade surbaissée. Les murs sont en partie revêtus intérieurement de lambris en chêne avec des

sculptures dans le style de l’église.

On remarque à la voûte, qui est en pierre, des caissons ornés de moulures. La chapelle est éclairée par une double verrière de petite dimension, mais d’une grande richesse, représentant les patrons des châtelains de Tilloloy: saint Henri et la Sainte Vierge.

Une clôture en chêne avec agenouilloir servant de prie-Dieu s’élève à hauteur

d’appui le long du chœur avec lequel elle communique. Elle est aussi décorée

de pilastres enrichis de sculptures Renaissance. Cette ornementation s’harmonise avec celle de la clôture qui sépare le chœur de la nef, avec les sculptures que l’on remarque, en face, sur la porte de la sacristie, et, à deux pas plus loin, sur la table de communion.

Celle-ci consiste en une balustrade en chêne avec des pilastres semblables à ceux que nous avons décrits plus haut. Elle a été, comme les autres boiseries modernes, dessinée par M. Ed. Duthoit et sculptée par M. Dufay, d’Amiens (i).

Le retable du maître-autel. — Le maître-autel a été fait et érigé vers le commencement du xix” siècle, pour remplacer celui qui avait disparu pendant la Révolution. 11 est en bois peint en blanc avec quelques ornements couverts de dorure. Trop mesquin, il n’est pas en rapport avec l’église, ni avec le retable en albâtre de diverses couleurs qui mérite, à notre avis, d’être décrit en détail.

Ce retable, qui mesure 4™, 5o de hauteur sur om,5o de profondeur, est un véritable monument de l’architecture de la fin de la Renaissance. Il repose sur une large plate-bande d’albâtre ornée de moulures et s’appuyant elle-même sur un massif de maçonnerie qui atteint le niveau de la table d’autel. Cette plate-bande sert de piédestal aux quatre colonnes veinées de rose avec des chapiteaux ornés de dorure, qui s’élèvent au premier plan.

Derrière ces colonnes, quatre pilastres peu saillants, de couleur grisâtre, encadrent les niches pratiquées dans les entrecolonnements et abritant les statues en bois des quatre Evangélistes. L’entablement est interrompu au milieu par une arcade cintrée couronnant l’espace laissé entre les deux colonnes du milieu. Cet entrecolonnement est divisé en deux compartiments qui forment les deux niches centrales. Au-dessus règne une corniche, et plus haut l’on remarque une coquille sculptée dans l’épaisseur du retable.

L'architrave est ornée, à l’intrados, de fleurons avivés par des couleurs et des dorures; il en est de même de l’arcade centrale. Celle-ci est surmontée d’un second entablement soutenu en avant par de gracieux pédicules, de chaque côté des rampants à contre-courbe garnis de crochets.

Le second entablement supporte une espèce de cadre carré, dont les montants

(1) Malgré le caractère du recueil auquel est destinée cette notice, nous avons pensé que ce serait une grave lacune de ne pas signaler ces quelques détails qui complètent un ensemble avec lequel ils s'harmonisent parfaitement. S’ils sont relativement modernes, c’est un défaut dont ils se corrigent tous les jours. — L'appui de communion a coûté, à lui seul, environ 2.000 fr. C’est un don de M. le comte d'Ilinnisdal, à qui l’on doit, sans parler de la chapelle seigneuriale, la sacristie, la restauration du portail, de la voûte et de plusieurs vitraux, le pavage du chœur et du sanctuaire, qui est en marbre, ainsi que le grattage des malencontreuses couleurs qui défiguraient le retable du maître-autel.

sont accompagnés d'accolades décorées de volutes. Au centre de ce carré entouré de moulures on a tracé un cercle au milieu duquel est représentée une colombe, symbole du Saint-Esprit. La partie supérieure de ce retable consiste en un petit fronton triangulaire surmonté d’une croix.

La piscine du maître-autel. — A droite du maître-autel, à la naissance de l’abside, est une piscine, « l’une des plus remarquables de celles qui existent dans le département », dit Dusevel (i). Le long de la tablette inférieure servant de cuvette, règne une corniche décorée d’une tête d’ange en demi-relief, avec les ailes déployées. La piscine, en forme de niche, est encadrée par deux légères colonnes dont les fûts présentant plusieurs panneaux à nervures prismatiques, se terminent chacun par deux pinacles superposés et hérissés de feuillages enroulés.

Ici, comme à la piscine de l’autel de saint Nicolas, le fond de la niche est traversé vers le milieu par une étroite tablette très épaisse, dont la surface antérieure présente une décoration originale: deux animaux carnassiers semblent se disputer un os qu’ils tiennent tous les deux dans la gueule.

Le plafond forme un élégant réseau.

L’intersection des arcs dessinés par les nervures est décorée de fleurons, de quintefeuilles et de clefs pendantes.

Le dais surtout est d’une grande richesse.

Encadré par les pinacles supérieurs qui surmontent les colonnes latérales de la niche, il est divisé, dans le sens de sa largeur, en trois compartiments par deux autres pinacles intermédiaires, ornés de volutes. A la bordure du dais, trois arcades évidées à jour et garnies aussi de crochets encadrent des trilobés délicatement ouvragés. Des pendentifs, malheureusement brisés pendant la Révolution, tombaient avec grâce entre les arcades subtrilobées qui forment autour du dais de la piscine cette riche bordure.

Au-dessus, chacun des trois compartiments qui partagent dans sa largeur le milieu du dais est occupé par des écussons tout unis dont les bords présentent des découpures fort élégantes. Plus haut, au-dessus d’une petite corniche peu saillante, une dentelle de pierre ajourée et ciselée avec une extrême délicatesse, entoure d’une gracieuse couronne le dais qui, à partir de cet endroit, forme une retraite et

(i) L'église et le château de Tilloloy, loc. cit., p. 8.

sc rétrécit pour s'amortir un peu plus liant, sous la console de la niche supérieure, — la niche de la statue du Sacré Cœur, - où se trouve le cartouche portant, en chiffres du xvte siècle, la date 1 534 (0- Le long de ce sommet formant l'amortissement, les prolongements des pinacles, suivant un plan incliné, se transforment en rampants ornés de grandes crosses végétales, et de belles broderies figurant des ogives occupent les espaces intermédiaires.

Les Vitraux teints

On l’a dit avec raison : « Ce sont surtout les vitraux qui complètent la décoration d'une église » (2), à tel point qu’ « une église sans vitraux, de quelque style qu'elle soit, parait inachevée » (3). C'est que, dans les monuments religieux, la peinture sur verre produit le plus puissant effet. « Aucune forme d'art, dit un juge compétent, n'est pourvue de qualités aussi promptes à s'assimiler la poésie et l'intonation liturgique, et à en projeter les mystérieux accords (4) ».

De là cette réflexion de notre éminent compatriote, l'abbé J. Corblet : «Au point de vue de l’art, les verrières sont certainement le plus bel ornement des églises gothiques ». (ilamtcl d’Archcol. nation. V” part., ch. VII, art. 2, Peinture sur verre).

Ce complément de l’art monumental qui est, surtout dans nos régions, le mode décoratif par excellence, ne manque pas à l’église de Tilloloy. D'après le Dr Goze, « ses vitraux sont, avec ceux de Saint-Pierre de Roye, les mieux conservés, dessinés et coloriés des églises du département de la Somme » (5).

On y admire en effet cette correction de dessin, cette magie des couleurs, cette harmonie des demi-teintes, ce moelleux des nuances, tous les caractères distinctifs des plus belles verrières qui nous restent du xvie siècle et qui le disputent en beauté et en éclat à la somptueuse magnificence des tableaux des grands maîtres de cette époque.

Aussi, comment exprimer le charme mystérieux que ces tableaux translucides répandent dans notre église, surtout vers le soir, lorsqu’après avoir suivi toutes les heures du jour et promené la variété de leurs teintes dans les diverses parties de l'édifice sacré, elles en embellissent toutes les perspectives ?

La plupart de ces vitraux portent, à leur sommet, un portrait d'homme dans un médaillon, avec cette inscription : bléville. Or, nous savons que Mathieu Blévi lie, peintre verrier, né à Saint-Quentin, a excellé au xvh siècle dans cet art alors fort en vogue, et décoré de vitraux plusieurs églises de sa ville natale et des environs (6).

Le cadre de la présente notice ne nous permet guère de commenter en détail ces brillantes pages d'iconographie chrétienne. Essayons toutefois de décrire d'une manière suffisante pour en donner une idée, ces grandes verrières qui, après

(1; Voir ce qui a été dit au sujet de cette date dans Y Aperçu historique placé au commencement de cette notice.

(2) Manuel d’ Archéologie pratique, par M. l'abbé Pierrot, p. 314.

(3) Ibid.

(4) Voir V Architecture de la Renaissance, par Léon Faluslre, p 110.

(5) Notice sur Y église de Tilloloy, loc. cit., p. 19.

(6) Dans YHistoire de St-Ouen/in, par Delafons, il est dit qu'il ne reste plus de l’œuvre de Bléville, à St-Quentin, que les scènes représentant les martyres de Ste Barbe et de Ste Catherine, à la grande fenêtre de la Collégiale, entre la sacristie et la chapelle de N.-D. de Lorette. L’auteur ajoute que le même artiste avait aussi décoré de magnifiques verrières, dans la même ville, l’église St-André, qui n'existe plus. - Colliette, dans son Ilist. du Vcrmandois, cite aussi Mathieu Bléville comme s'étant illustré au \vi° siècle par son talent à peindre le verre.

avoir plus ou moins souffert des injures du temps, ont été presque toutes restaurées aux frais des châtelains de Tilloloy (i). Divisées par des meneaux, elles sont tripartites et le haut se partage en petits compartiments flamboyants.

Vitraux des Transepts

Fenêtre de saint Jean-Baptiste. — La verrière au-dessus de la porte latérale, à l’extrémité du transept méridional, représente les principaux traits de l’histoire du saint Précurseur. On voit dans la partie supérieure le fils de Zacharie prêchant la pénitence. La chevelure et la barbe épaisses, il est, comme dans la plupart des monuments de l’antiquité et les œuvres de Fra Angelico, vêtu d'une tunique de peau brute de couleur fauve, serrée autour des reins par une ceinture de cuir et descendant jusqu’à mi-jambes. Un manteau de pourpre jeté négligemment sur l'épaule gauche, dans un but de décoration, retombe en arrière sous le bras droit. La tête est environnée d'un nimbe; les bras sont nus, ainsi que les jambes. L’austérité qui se manifeste sur les traits du visage est exempte d'exagération.

Debout sur un tertre verdoyant, le Prédicateur du royaume de Dieu tient la main droite levée à la hauteur de la tête; de la gauche il montre la banderole traditionnelle fixée à une croix et portant le texte sacré qui rappelle sa mission : « Ecce Agnus Dei ».

Au-dessus du Saint, dans un médaillon formé par l’amortissement de la fenêtre, sous le réseau des ogives peuplées d’anges, on aperçoit le principal attribut du Précurseur : un agneau soutenant un petit étendard, ce qui le distingue d’un animal vulgaire, ab agno bruto , selon le vœu formulé par l’auteur du Pictor chnstianus eruditus (2).

Les personnages qui se pressent autour du héraut de la pénitence sont habilement groupés. A la grande variété des costumes on reconnaît que toutes les classes sont représentées dans son auditoire. Pharisiens, publicains, soldats, hommes du peuple, femmes, enfants, tous sont attentifs à la parole de l’austère prophète; beaucoup paraissent émus par ses accents.

Le baptême de Notre-Seigneur occupe le centre de la verrière. La figure du Messie a été refaite en 1870. Le peintre verrier, ne pouvant représenter 1 immersion, l‘a indiquée en baignant les pieds du Christ dans le Jourdain. Dans le panneau à droite de l’observateur, saint Jean se penche sur le bord du fleuve pour y puiser, dans un coquillage qu’il tient à la main gauche, l'eau qui doit servir à son ministère de Baptiste. De la main droite il désigne, avec l’index, « Celui qui ôte les péchés du monde ».

De l’autre côté, dans le panneau à gauche, des néophytes, attendant leur tour, se déchaussent ou se dépouillent de leurs vêtements de dessus. Leur physionomie reflète le recueillement et la sérénité de leur âme.

(1) Les travaux de restauration, commencés en 1859 *860, ont été continués, quelques années plus tard, par

les soins de M. le comte d’Hinnisdal. — M. Goze dit, loc cil., p. 16, en parlant de ces « splendides tableaux * qui ornent les fenêtres du chœur: " M. Bazin, du Mesnil-Saint-Firmin, les a fort bien restaurés avec le concours des artistes distingués attachés à son établissement ». Il y a, croyons-nous, quelques réserves à faire sur cette si élogieuse appréciation. 11 est, en eiïet, tel et tel détail que nous avons entendu critiquer par des hommes dont le jugement fait autorité, notamment par M. Ed. Duthoit et par M. Didron, dont l'art chrétien pleure la mort récente. 11 est vrai qu'il serait peut-être plus équitable de s’en prendre à l’époque où le travail a été exécuté, 1 art de restaurer les anciennes verrières ayant fait depuis lors des progrès notables.

(2) Ayala, lib. VI, cap. xir, § 6.

Au-dessus de cette scène paraît, au sein d'une nuée lumineuse, le Père éternel sous la forme d’un vieillard vénérable. Il lève la main droite pour bénir, tandis que de la gauche il soutient le globe du monde. Sur une banderole on lit le texte évangélique : « Hic est Filins meus dilectus , in quo mihi complacui » Au-dessous de la nuée on voit l’Esprit Saint descendant du ciel sous la forme d'une colombe.

Les trois compartiments inférieurs représentent trois sujets distincts. C’est d abord, à gauche, le festin d'Hérode. Dans une salle précédée d’élégants portiques, le tétrarque est assis à une table somptueuse couverte de vases d'or. Son trône est surmonté de riches tentures de pourpre. Hérodiade est placée à côté du roi. Près des convives, Salomé, dans tout l’éclat de sa luxueuse parure, exécute une danse qui fera d'Hérode un meurtrier et de Jean un martyr. Une ceinture aux couleurs voyantes pend jusqu’au bas de la robe de la jeune iille, et une écharpe d’azur rehausse la beauté de ses vêtements brochés d’or et de soie. Hérodiade, déjà triomphante, se prépare à dicter à sa fille la réponse fatale: « La tête de Jean-Baptiste. » Les gardes du corps sont là, debout et attentifs. Sur un signe d’Hérode, l’un d eux va sortir pour frapper la victime.

Au milieu, dans un panneau ancien et parfaitement conservé, voici le cachot de Macheronte où Jean-Baptiste est enfermé depuis un an. C'est bien « la noire forteresse », comme l’appellent les rabbins. Le bourreau vient d accomplir son œuvre et il remet tranquillement dans le fourreau son glaive dégouttant de sang. A ses pieds gît le corps décapité du martyr dont les poignets sont encore liés; le sang s'épanche du cou avec abondance. Dans l’angle de la prison, Salomé emporte sur un plateau la tête de l’importun prédicateur : elle va offrir à sa mère ce trophée sanglant.

La dernière scène, retracée à droite, se passe, le 17 décembre 1206, aux portes d’Amiens, dont les anciennes fortifications forment le fond du tableau. L’évêque d’Amiens, Richard de Gerberoy, revêtu de ses ornements pontificaux et environné de son clergé et de son peuple, reçoit le Chef, ou, pour parler plus exactement, une partie du Chef, la Face de S. Jean-Baptiste rapportée de Constantinople, lors de la quatrième Croisade, par un chanoine picard, Wallon de Sarton.

Au bas de cette verrière, restaurée en 1870 aux frais de M. le comte d’Hinnisdal, on remarque, dans le panneau central, le portrait de ce bienfaiteur de l’église, avec ses armes : de sable au chef d'argent chargé de 3 merles de sable (1).

Fenêtre de l'autel de saint Nicolas. — Dans le même croisillon, la fenêtre percée à l’est au-dessus de l’autel de saint Nicolas n’a plus que quelques restes de vitraux peints. Au bas, à gauche, sous un riche portique, paraît un chevalier à genoux, les mains jointes, sur un prie-Dieu où l'on voit son livre d'heures. Il porte sur sa cotte d’armes : d'azur à trois fasces d'or. En face, dans le panneau de droite, une dame, dans la même attitude, est revêtue de l’élégant costume du xvic siècle. Dans les broderies du tympan de cette verrière, comme du reste dans toutes les autres, on remarque des ornements d’architecture d’une grande délicatesse, des fleurons et surtout des têtes d'anges.

(1) Plusieurs auteurs disent: des merlettes. Pourtant ce sont bien des merles (avec bec et pattes) que l'on voit sur l’écu d’Hinnisdal, non seulement aux verrières et â la voûte de l’église de Tilloloy, mais encore partout au château : sur l'arbre généalogique, sur d’anciens portraits de famille, sur des épitaphes, etc. Il en est de même à la salle des Croisades, au musée de Versailles, et dans le Supplément aux Trophées du Brabant. Ce sont des merles et non des merlettes qu’indiquent, entre autres, Lainé, généalogiste du roi, dans sa Notice sur la maison d’Hinnisdal d’après les titres originaux, et le Dr Goze, — qui s’est beaucoup occupé des armoiries de cette famille, — dans sa Notice sur l'église et le château de Tilloloy.

Fenêtre de la Passion, à V extrémité du transept nord. — Ce vitrail a été en très grande partie restauré en 1867 Par maison Bazin, ainsi que le rappelle une inscription. Tout en signalant les parties modernes, nous nous étendrons davantage sur ce qui restait des anciennes peintures.

Les trois compartiments horizontaux qui forment la partie inférieure de la verrière, présentent: au milieu, le portrait; à gauche, le chiffre; à droite, les armes de Mll,: Marie d'Hinnisdal, devenue depuis cette restauration la marquise de Lévi s-Mi repoix.

Au dessus, dans le panneau central, le baiser de Judas; à droite, une bande sinistre : valets, soldats, pharisiens, portant des torches allumées et des armes; à gauche, quelques disciples effrayés. Saint Pierre vient de couper l'oreille de Malchus qu’il tient terrassé à ses pieds et menace encore de son glaive ; le sang coule de la blessure.

Plus haut encore, en allant de gauche à droite, trois tableaux en grande partie anciens et d’une beauté remarquable. C’est d'abord, escorté de deux satellites, le Christ devant Pilate siégeant sur son tribunal et se lavant les mains dans le bassin d'une aiguière qu’un esclave tient devant lui. La figure du Sauveur offre ici une ressemblance très frappante avec celle que lui a faite dans une composition analogue, Le Christ devant Pilate , que l'on voit au musée de Cologne, l’artiste inconnu désigné sous le nom de Maître de Saint-Séverin , lequel vivait à Cologne à la fin du xve siècle (1). Pilate porte une épaisse barbe blanche; son costume blanc rehaussé d’or est d’une grande richesse ; il est coiffé d’une toque verte et, pendant qu’il proteste de son innocence, son regard mal assuré trahit sa faiblesse et sa lâcheté.

Le compartiment du milieu nous fait assister au couronnement d’épines. Jésus est assis, couvert d'un ample manteau violet qui laisse voir à nu le milieu de la poitrine. Entre ses mains liées il tient le sceptre de roseau ; on lit sur ses traits la douleur et la résignation. Il porte la couronne d’épines que deux bourreaux armés de bâtons enfoncent sur sa tête. Le bourreau placé à gauche a le haut du corps jusqu’à la ceinture couvert seulement d’une tunique légère ; ses bras sont nus, ainsi que sa tête; celui de droite est revêtu d’un riche costume militaire du xvie siècle. Dans le tableau qui fait suite à droite, des Juifs à l’air railleur insultent l’auguste victime.

Les scènes de la Passion se continuent dans les trois derniers panneaux supérieurs de la verrière, presque entièrement refaits à neuf en 1867. A gauche, une vue du palais et du prétoire de Pilate; au milieu, Jésus au moment où il est chargé de sa croix; à droite, Véronique à genoux et tenant déployé le linge dont elle va essuyer la face du Sauveur. Ces mêmes tableaux laissent voir au second plan le centurion romain à cheval et une foule de gens portant des lances, une échelle et divers instruments devant servir au supplice.

Fenêtre au-dessus de l’autel de la Sainte Vierge. — Dans ce vitrail les connaisseurs admirent de splendides débris de peinture sur verre représentant le Christ en croix entre les larrons. C’est là surtout, dit M. L. Palustre, que le maître verrier du xvie siècle a joint à la correction du dessin une légèreté de ton inimaginable (2).

On voit dans le bas, sous d’élégants portiques, un chevalier agenouillé sur un prie-Dieu, et, en face, une dame dont il ne reste que le buste. Les trois

(1) On trouve une reproduction de ce tableau dans Les S. Evangiles, traduction par l'abbé Glaire , illustrations d'après les maîtres des xiv% xvc et xvic siècles. Livraison n° 9, Evangile selon saint Marc, p. 137.

(2) La Renaissance en France, loc. cit. , p. 40.

quintefeuilles que l’on remarque, à l’endroit de l’épaule, sur la cotte d'armes du chevalier, indiquent un Fouquesolles (i).

L’image du Sauveur en croix, qui occupait le centre de cette verrière dont elle était le sujet principal, a malheureusement disparu. Tout ce qui reste date de la même époque que l'église. C’est d’abord Marie tombant en défaillance au Calvaire. Elle a les mains jointes et les doigts entrelacés; un grand voile bleu laisse à peine voir sa tunique violette. Prés d’elle une femme drapée en blanc la soutient dans ses bras; c'est apparemment Madeleine; elle est mutilée, la tête manque ainsi que les pieds. Un peu plus haut, au pied de la croix dont il ne reste que la marque en verre blanc, paraissent trois personnages vêtus avec élégance et montés sur des chevaux richement caparaçonnés. Les deux qui sont placés dans le panneau à droite s’entretiennent ensemble. Le cavalier à gauche, près de la croix, dans le panneau central, tient d’une main une hampe de lance ou de hallebarde et regarde en haut, vers l’image disparue du Christ. Près de lui, à droite du spectateur, un soldat armé d'une lance et coiffé d'un casque lève aussi la tête vers Jésus; c’est, selon toute apparence, Longin, le porte-lance.

A la droite du divin Crucifié étaient deux personnages dont il ne reste que les têtes couronnées d’un nimbe d'or et les épaules : l’une des saintes femmes, et S. Jean; ce dernier porte une longue chevelure blonde.

On sait que le rôle des deux larrons a acquis de l'importance dans les Crucifiements à partir des xive et xvc siècles (2). Ils sont ici représentés de chaque côté dans les compartiments supérieurs. Comme dans les tableaux de Mantegna et la plupart des Crucifiements jusqu’au xvT siècle, leurs bras, au lieu d'être étendus sur les branches de la croix, sont repliés et attachés par derrière. Les mains et les pieds sont fixés non avec des clous, mais avec des cordes.

Le bon larron est vêtu d'une simple tunique légère; il est placé à la droite du Sauveur vers lequel il se penche. Le mauvais, crucifié à gauche, détourne la tête; il porte le costume du xvie siècle : un haut-de-chausses rouge avec une bande jaune et un pourpoint a crevés de couleur verte. Au-dessus des deux larrons on aperçoit les figures allégoriques du soleil et de la lune.

M. Goze observe que cette scène du crucifiement est traitée à Tilloloy « de la même manière qu’à Folleville et à Paillart, de sorte qu'on peut rétablir ces vitraux en les comparant et en suppléant à ce qui manque à l'un par ce qui se retrouve dans l'autre » (3).

La vie de la Sainte Vierge dans les six Verrières du Chœur

Idée générale. — Dans les vitraux peints de cette église dont elle est la patronne, une très large part est faite, naturellement, à Notre-Dame. L’artiste verrier a retracé autour du chœur le cycle des mystères de la vie de la Sainte Vierge et de l'enfance de Notre-Seigneur dans une série de tableaux translucides que l'on trouverait difficilement, dans une autre église de village, aussi belle et aussi complète.

Les six grandes fenêtres qui éclairent cette partie du monument étincellent comme si elles étaient composées de pierres précieuses. L’impression produite est

(1) Ainsi qu’on la vu plus haut, la fondatrice de l'église avait pour mère Anne de Fouquesolles.

[2' Voir le comte Grimouard de St-Laurent, Guide de l’Art Chrétien, t. IV, p. 328.

(3) Notice sur l'église de Tilloloy, p. 18.

particulièrement saisissante aux premières heures du jour et le soir tant que le crépuscule n’a pas achevé de se confondre avec la nuit.

Chaque panneau, encadré de gracieux ornements d’architecture, forme un petit tableau. Tous ces tableaux sont comme une scène d'un même drame, comme les strophes d'un même hymne, comme les chants et les épisodes d’un même poème.

Combien il est regrettable que vers la fin du xvuie siècle, lorsqu’on éleva contre le chevet le clocher actuel, on ait supprimé la verrière absidale ! Plusieurs raisons nous portent à croire qu’on y voyait, soit l'arbre de Jessé déployant ses prophétiques rameaux qui étincelaient aux feux naissants du soleil, soit Marie debout dans une vive lumière, les mains jointes dans la prière et entourée des attributs de sa Conception immaculée, telle qu’on la voit dans un vitrail de Laucourt reproduisant une charmante composition du Missel de Cologne.

Première verrière du chœur. — L'ordre logique des sujets traités sur ces brillantes pages de verre demande que nous commencions, en allant généralement de haut en bas, — par la fenêtre la plus proche de l’abside, du côté de l’épître, et que nous fassions de là le tour du chœur pour finir par le vitrail opposé, du côté de l’évangile.

Cette verrière à main droite au fond du sanctuaire représente, dans les trois compartiments supérieurs, la Nativité de la Sainte Vierge. Dans le panneau du milieu, sainte Anne revêtue d’une robe d’un jaune foncé paraît à demi couchée sur un lit drapé en rouge et surmonté de courtines d’un vert éclatant. La main droite sur la poitrine, elle tient de l’autre un livre ouvert. Son regard exprime le bonheur de son âme. Une servante lui apporte un breuvage. Une autre, au bas du tableau, met du linge dans un bassin d’or. Ce panneau a été restauré en 1860 ainsi que celui à droite, où l'on voit deux femmes qui viennent d’assister l’heureuse mère de la Vierge.

Le médaillon à gauche, tout entier de la Renaissance, est d’une grande beauté. Dans la partie inférieure, une servante portant une robe d un violet foncé et une grande coiffe blanche, se penche pour achever de préparer le petit berceau en osier. Plus haut, une femme dont les traits respirent la noblesse, la distinction et la joie, apporte, tout heureuse, la petite Marie délicatement enveloppée de langes. Cette femme, vêtue d’une robe rouge, porte la coiffure des grandes dames du xvic siècle. On remarque sur la tête de la Sainte Vierge un petit bonnet blanc d’un tissu très fin.

La scène suivante retrace la Présentation de Marie. Un fond de riche architecture indique le Temple de Jérusalem. Le panneau du milieu et celui de gauche n’ont pas eu besoin de restauration. Au centre de la composition, la sainte enfant paraît seule gravissant les degrés du Temple, pour montrer, sans doute, qu’elle agit de son propre mouvement. Le maître verrier, comme beaucoup d artistes traitant le même sujet, a prêté à Marie les formes de 1 adolescence. Les mains jointes, cheveux blonds, tunique rouge, manteau bleu pâle, elle s avance vers le grand prêtre qui lui tend la main avec un air de bonté. Celui-ci, vieillard à longue barbe blanche, est à gauche du tableau. Coiffé d’une mitre d’or, il porte sur sa tunique rouge une espèce d’éphod tissu et frangé d or. Devant lui un lévite tient un livre ouvert ; un autre, plus jeune et placé derrière, porte un flambeau allumé.

Dans le panneau à droite figurent saint Joachim, sainte Anne, un autre vieillard, et un enfant portant dans un petit panier deux colombes pour le sacrifice. Il ne restait de ce tableau que les têtes des trois premiers personnages; le reste a été refait en 1860.

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En descendant vers le bas de notre vitrail nous assisterons au mariage de la Sainte Vierge. Marie et Joseph se donnent la main en présence du grand prêtre, qui bénit leur union. Les deux époux ont la tête et les yeux modestement baissés. Deux longues tresses de cheveux blonds descendent sur les épaules de Marie. Sa parure est d'une grande élégance : robe traînante toute brochée d'or sur fond blanc, manteau bleu et ceinture rouge. Pour joindre les mains des deux époux le grand prêtre attire doucement le bras de la Vierge. Saint Joseph a la ligure un peu allongée, les cheveux châtains, longs et un peu bouclés; son manteau lilas laisse à peine voir sa tunique rouge.

Derrière Marie sont quatre de ses compagnes ; trois d’entre elles occupent le panneau à droite. Deux de ces vierges portent des vases de fleurs. L’expression des physionomies, la richesse des costumes, l’harmonie des couleurs, les draperies, tout est d'une rare perfection. Le panneau à gauche est seul moderne. On y voit deux paranymphes, compagnons de saint Joseph, et près d’eux, dans l’angle du meneau, l’effigie de Raverat, le peintre verrier qui a restauré ce vitrail.

Signalons, au bas de cette fenêtre, les portraits du comte de Schulenburg et de sa femme, née d’Hinnisdal. Leurs écussons armoriés séparent les deux médaillons. Il est regrettable, comme l’ont souvent fait observer des archéologues de passage à Tilloloy, que ces personnages et ceux que l’on voit représentés de l’autre côté du chœur, au bas de la fenêtre du milieu, portent le costume moderne si peu décoratif et si peu en harmonie avec l’ensemble des verrières.

Deuxième verrière. — Le premier sujet, en haut, est l’Annonciation. Marie, robe rouge et manteau bleu, est à genoux sur un prie-Dieu où l’on voit le livre des saintes Ecritures. Près d’elle, un vase de fleurs; derrière, des anges; au-dessus, au sein d’un nuage d’or lançant des rayons, l’Esprit Saint, sous la forme d’une colombe, descend sur la Vierge.

Dans le panneau à gauche, l’archange Gabriel, un lis à la main, dirige son vol vers celle qui va devenir la mère du Verbe. Le compartiment opposé représente saint Joseph endormi et un ange qui lui apparaît en songe et dissipe ses soupçons.

Au-dessous de cette double scène, voici la Visitation. Le fond du tableau laisse voir la demeure de Zacharie. Au milieu et au premier plan, Marie est reçue, dès le seuil, par sa cousine Elisabeth drapée dans un manteau vert qui éclate sur sa tunique violette. Dans le panneau à droite, Zacharie, dans l’intérieur de sa maison, s’avance vers la visiteuse; il porte une écharpe verte et un manteau tout brillant d’or. Deux personnages le suivent ; l’un a une élégante aumônière suspendue à sa ceinture. Une servante regarde curieusement, par une porte entrebâillée, la scène du dehors. A gauche, nous voyons saint Joseph tenant d’une main son bâton de voyage et de l’autre son chapeau. Il semble saluer Elisabeth, mais à une distance respectueuse ; sa discrétion le retient à l’écart pendant la première entrevue des deux cousines. Dans un coin on remarque, au second plan, un serviteur et, près de lui, l’âne qui a servi de monture à Marie et porté le modeste bagage déjà en partie déchargé.

Plus bas, c’est la Naissance de Notre-Seigneur. Sur le panneau centra], la Sainte Vierge contemple avec amour et soutient d’un bras son divin Enfant qu’elle vient de déposer sur la paille de la crèche, entre un bœuf et un âne. Le bœuf réchauffe de son haleine le nouveau-né (i). A gauche, des anges l’adorent.

(1) C'est une traduction par la peinture de ces paroles d'un ancien missel amiénois : In præsepi reclinatur, — Calor qiioque membrïs datur, — Bovis ministerio. ( Voir le P. Ant. de Bolinghem, s. j. : Zôopaideia , seu morutn brûlis petita inslitutio, etc., ad. articul. Bos). — Plusieurs sujets de cette verrière ont été refaits vers 1864.

L’un d’eux lui présente une corbeille de fruits; Jésus tend en souriant sa petite main et, au-dessus de la sienne, on voit celle de sa mère s'allonger pour recevoir cet angélique présent.

On remarque dans les compartiments inférieurs les portraits, dans le costume de la Renaissance, ainsi que les armes de Ponthus de Belleforière, gouverneu* de Corbie, seigneur de Tilloloy, et de Françoise de Soyecourt, sa femme.

Troisième verrière, au-dessus de la chapelle de la famille d Hinmsdal. — Ce vitrail, restauré en 1860, a été en très grande partie remis à neuf. Notons toutefois que les écussons de Rasse et d’Ongnies qui se voient dans le haut, sont anciens, de même que les anges, et les fruits offerts à l’Enfant Jésus.

La partie supérieure représente l’Adoration des bergers. Deux bergères, à genoux et les mains jointes, sont mêlées aux deux groupes de pasteurs. Sur le panneau à droite on voit un berger offrant, dans un plat, des fruits au divin Enfant (1).

L’Adoration des Mages occupe les trois panneaux inférieurs. Rien de particulier à signaler, d’autant plus que ce sujet est moderne. Escortés de leurs serviteurs, les Mages se prosternent devant l'Enfant-Dieu assis sur les genoux de sa mère; ils l'adorent et lui offrent leurs présents symboliques.

Quatrième verrière , au-dessus de la porte de la Sacristie. — Elle fait face à celle que nous venons de décrire sommairement. Restaurée aussi en 1 863 ou 1864, elle reproduit, dans le haut, la Purification de Marie et la Présentation de Notre-Seigneur au Temple. Le tableau du milieu montre la Sainte Vierge accompagnée de saint Joseph et portant dans ses bras son divin Fils. Ce panneau est moderne; celui de droite et celui de gauche sont anciens et de beaucoup supérieurs comme dessin, couleur et expression. A gauche, le grand prêtre, debout près de l’autel, se penche avec bonté et tend les bras vers le divin Enfant. A son côté, un lévite tient des deux mains un gros cierge allumé. A droite, une femme porte d’une main un flambeau et de l’autre les petites colombes ou tourterelles destinées au sacrifice. Elle est remarquable par sa beauté, l’élégance de sa coiffure et de son costume.

Au-dessous, le panneau du milieu, qui est moderne, représente la maison de Lorette portée par les anges. Les deux compartiments latéraux sont anciens, mais, selon toute apparence, ils se trouvaient, avant la restauration, tout au bas du vitrail. On y voit d’anciens donateurs ou bienfaiteurs : à gauche, une dame dans le costume du xvi" siècle, agenouillée sur un prie-Dieu décoré aux armes de Lannoy et de Rasse; à droite, un chevalier dans la même attitude. Il porte sur son armure : échiqueté d'or et d'azur, qui est de I.annoy. Au reste, sur un cartouche on lit son nom: « Lannoy de la Hargerye » (2).

En continuant de descendre, nous trouvons au bas du vitrail 1 effigie de Monseigneur Boudinet, évêque d’Amiens. Elle occupe le milieu; les armes et les insignes du prélat décorent son prie-Dieu. Nous n’avons pas besoin de dire que ce panneau n'est pas antérieur à la restauration de la verrière. Ajoutons que dans les deux compartiments de gauche et de droite, deux anges tiennent étendues deux

(1) On distingue très bien des poires, des pêches, du raisin. C’est encore la traduction par l’image des naïfs récits empruntés aux légendaires si goûtés de nos aïeux : In hac noctc vinece Engaddi fructutn protulerunl, etc., Le g end. aur. : De Nativit. Domini.

(2) « Antoine, seigneur de Lannoy et de Dameraucourt se conjoignit à Yonnette de Rasse et eut pour fils Jean, seigneur de Lannoy, etc., gouverneur de la ville d’Eu ». La Morlière, Nobles et illustres maisons de Picardie, art Lannoy d’Améraucourt, (sic), p. 187 de l’édit, de 1630.

draperies, l'une verte et l’autre rouge, sur lesquelles se détachent les armoiries de Lannoy et de Rasse.

Cinquième verrière. — On y voit, dans la partie supérieure, le massacre des Innocents. Des trois panneaux consacrés à cette scène, deux sont entièrement de l’époque de l'église. Celui de droite a été presque entièrement refait (i).

Au milieu, Hérode-le-Grand, présidant lui-même au massacre, est sur son trône, le sceptre à la main, revêtu de ses insignes royaux où l’on voit éclater l’or, la pourpre, le vert et l'hermine. 11 porte une barbe blanche; ses traits expriment la méchanceté et la colère. Tout près de lui, à sa droite, une femme vieille et laide paraît le conseiller. Peut-être l'artiste verrier a-t-il voulu représenter une Furie et personnifier la jalousie, mère de la cruauté ? Nous savons que dans les bas-reliels du chœur, à Notre-Dame de Paris, le tyran, dans une scène semblable, est représenté conseillé par deux démons.

Dans le bas de ce tableau, une jeune femme à genoux implore la clémence du roi en faveur de son petit enfant qu’elle lui présente. Hérode, impitoyable, la repousse de la main et détourne la tête. Au pied du trône on aperçoit des cadavres d’enfants qui gisent sur le sol. Dans les panneaux à droite et à gauche, les sicaires du tyran, couverts de riches armures, percent de leurs glaives des enfants dans les bras de leurs mères qui s'efforcent en vain de les arracher à la mort. Le fond de la scène laisse voir Bethléem et ses principaux édifices.

Au-dessous du Massacre des Innocents, c'est la Fuite en Egypte. Les trois tableaux consacrés à ce sujet sont anciens. Au milieu, Marie, portant sur son sein le divin Enfant, est montée sur l'âne traditionnel. De la main droite elle tient les rênes de l'humble monture que Joseph, marchant en avant, conduit par une longe. L’époux de Marie porte sur l’épaule un bâton et quelques hardes. Deux anges abaissent au-dessus de la tête des saints voyageurs un palmier dattier, pour procurer à la sainte Famille la nourriture nécessaire ; car, à son passage, les fleurs et les fruits ornent soudain les solitudes arides, comme nous le disent d’anciennes traditions. On aperçoit aussi, à notre vitrail, un cerf arrêté au pied du palmier. Ces détails légendaires sont empruntés à une gravure de Martin Schœn. Ils prouvent que Mathieu Bléville, l'artiste verrier Saint-Quentinois qui a peint ces vitraux, connaissait l’œuvre de celui qu'on a si heureusement appelé « le Pérugin

du Nord » (2).

Sur le panneau à gauche, un satellite d’Hérode, armé d'une hallebarde, est à la poursuite de la famille fugitive. Apercevant un moissonneur occupé à couper son blé, il lui demande s'il ne l’a point vue passer par là. — Oui, dit-il, justement quand je semais ce blé. Le soldat, dérouté par cette réponse, se dispose à rebrousser chemin. Le blé, on le devine, à peine semé, avait poussé

miraculeusement (3).

(1) De la scène de carnage qui s'y trouve représentée, il restait seulement les pieds et le bas de la robe de la femme renversée et pressant contre son sein, son enfant qu'elle dispute au bourreau. — Cette fenêtre, restaurée d'après les dessins de M. Raverat, a figuré à l'exposition artistique ouverte à Amiens au mois de juin 1860. Elle a mérité à M. Bazin une médaille de irc classe.

(2) Martin Schœn (pour Schœngauer, ou Schongauer), célèbre peintre et graveur, est le fondateur de l'école de Colmar et le maître le plus remarquable de la période de formation de Y I: cote souabe. Fils d’un orfèvre d'Augsbourg émigré à Colmar, il se rendit à Bruxelles où il entra dans l’atelier de Rogier van der Wcyden, puis revint se fixer à Colmar où il mourut en 1488. Dans ses peintures et ses gravures, il apparait tour à tour vif, tendre et solennel. (Voir Elg. Mlntz, Notes d'art. Cf. Histoire de l'Art, trad. de l'allemand par J. Blaixville, p. 193; Lecûy de la Marche La Peinture religieuse , p. 178 de la nouv. édit.i.

(3) Voir La Légende de Notre-Dame, par M. l'Abbé J.-E. Darras, 3e édit., p. 161.

C’est ainsi que, dans nos verrières, aux récits de la sainte Ecriture et de la

Tradition se mêlent parfois de pieuses légendes pleines de charme, qui sont, a-t-on

dit, « les fleurs de l'histoire ».

Le troisième et dernier sujet retracé vers le bas de ce vitrail représente Jésus parmi les docteurs. Les motifs d’architecture servant d’encadrement indiquent l’intérieur du temple de Jérusalem. Sous les traits d'un enfant de douze ans, Celui qui est « la vraie Lumière et la Sagesse éternelle » paraît debout au milieu du panneau central, sous un espèce de baldaquin formé de tentures vertes. 11 est entouré de docteurs juifs tenant leurs livres à la main ou sous le bras et l’écoutant avec une attention mêlée d'étonnement. Des anciennes peintures retraçant cette scène, il ne restait qu’une partie de l’encadrement et un seul docteur : celui qui est

assis sur un banc, avec un livre sous le bras, au-dessous de l’Enfant Jésus.

Sixième et dernière verrière. — Le Trépas, les Funérailles , l Assomption et te Couronnement de la Sainte Vierge. — La dernière verrière au fond du sanctuaire, du côté de l’évangile, clôt la série des mystères de Notre-Dame. Elle est remarquable entre toutes par la richesse des ornements d'architecture et les emprunts faits aux vieux légendaires. Les parties anciennes, -- qui nous intéressent spécialement, — sont les plus considérables ; elles se distinguent par 1 ordonnance de la composition, la vigueur du dessin, la puissance du coloris, la riche variété et l’harmonie des tons.

Signalons d'abord, dans le panneau inférieur à gauche, 1 effigie de la fondatrice de l'église, Antoinette de Rasse. Elle est agenouillée, sous un élégant portique, devant un prie-Dieu décoré des armes de Rasse-Ongnies. Ses traits expriment la bonté et le recueillement. Vêtue d’une robe d’un rouge foncé, elle porte des manchettes blanches agrémentées de broderies d’or et garnies d’une fine dentelle. Sa coiffure, simple et modeste, est de même couleur, ainsi qu’une espèce de guimpe qui entoure son cou. A sa ceinture pend une patenôtre (un chapelet). Tout ce panneau est de l’époque de l’église.

A celui de droite, on a refait en grande partie les armoiries qui ornent le prie-Dieu du chevalier. Ce même blason : d'or à trois chevrons de sable, qui est de Rasse, se retrouve sur son armure. Dans le compartiment du milieu, qui sépare ces deux médaillons, l’on a également refait, en décembre 1 85g, I écusson portant les armes accolées d’Ongnies-Rasse, avec deux lions pour supports et un cygne pour cimier.

L'ordre des faits demande que nous commencions la description des sujets religieux de ce vitrail par les trois panneaux du centre, dans le sens de la hauteur. On y voit la Sainte Vierge sur son lit de mort, entourée des douze apôtres. Les personnages que l’on a dû peindre à nouveau lors de la restauration, sont : Marie sur son lit de mort, ainsi que les trois apôtres debout au chevet (apparemment saint Pierre, saint Jacques et saint Jean), et les deux que Ion voit au pied du lit. L’un de ces derniers est à genoux et tient d’une main un bénitier; l’autre, debout, porte un flambeau allumé. On a aussi refait, sauf les têtes et les pieds, ’ les trois apôtres placés à la gauche de la Vierge mourante — et, par conséquent, à droite du spectateur.

Dans ce même sujet, tout le panneau de gauche est ancien. On y voit quatre apôtres. Les connaisseurs admirent la disposition du groupe, les poses, lexpiession des figures, l’art des draperies, la combinaison des couleurs si délicatement nuancées.

Un apôtre à genoux et tenant une croix de procession occupe, dans cette

verrière, absolument la même place que dans la Vierge à son lit de mort, d’Albert Durer, composition datée de i5io. De plus, comme dans l'œuvre du célèbre graveur et peintre de Nuremberg, près de cet apôtre on en voit un autre portant un encensoir, et, au fond de la chambre mortuaire, un flambeau et une espèce de tasse ou gobelet sont posés sur une petite table. Ajoutons que le lit sur lequel repose Marie et le ciel qui le couronne, présentent aussi dans notre vitrail et dans le tableau de Durer une ressemblance frappante (i). Il paraît donc certain que l’artiste verrier de Tilloloy, Mathieu Bléville, cet émule des Jean Cousin et des Robert Pinaigrier scs contemporains, s'est inspiré du plus grand des maîtres allemands, qui a lui-même exercé son art dans la capitale de la France (2).

Au-dessous de la scène représentant la Sainte Vierge sur son lit de mort, voici son convoi funèbre. Ces peintures sur verre sont anciennes, excepté les porteurs placés en arrière et les apôtres qui suivent.

Dans le panneau de droite, le personnage qui ouvre la marche se distingue des autres par sa figure imberbe et sa physionomie contemplative : on a bientôt reconnu saint Jean. D'une main il tient un livre, en sa qualité d’évangéliste, et, de l’autre, une palme d’or. En lui donnant ici ce dernier attribut, le peintre verrier, à l’exemple d'un grand nombre d’artistes, a fait allusion à une gracieuse légende rapportée par plusieurs anciens écrivains ecclésiastiques.

Quelque temps avant la mort de Marie, l’ange Gabriel, dans tout le brillant appareil de sa première apparition, se montra à ses regards, un soir qu'elle était en prière et soupirait ardemment après le bonheur de revoir son divin Fils. Lui ayant annoncé la fin prochaine de son exil, il lui présenta un rameau de palmier, symbole de triomphe, qui devait être porté à ses funérailles (3). Après que, dans une sorte d’extase divine, elle eut, sans violence ni effort, remis son âme entre les mains de Jésus, les vierges restées près d’elle se mirent en devoir de l’ensevelir. Le lendemain, dès l’aurore, les apôtres la conduisirent vers l’Orient, au lieu désigné pour sa sépulture.

Telle est la scène à laquelle nous assistons. En tête du cortège, Jean, le disciple vierge, tient haute la palme d’or apportée par Gabriel (4;. Pierre se réserve l’honneur de porter le cercueil et Paul lui sert de second. D’après les anciennes traditions, venaient ensuite les autres apôtres et les disciples, ayant à la main des flambeaux allumés, jonchant la terre de fleurs et répondant en chœur aux cantiques des anges.

( 1 1 A Tilloloy, à la partie supérieure du tableau, des anges tiennent les extrémités des courtines qui sont de couleur verte; et l'apôtre faisant l'office de thuriféraire souffle dans son encensoir.

(2) « Pendant que l’art français se répandait au dehors, l'art étranger s'introduisait en France. Albert Durer consacrait son pinceau à l’église du Vieux Temple, à Paris, et produisait un ensemble de dessins vigoureux, d’une coloration chaude et intense ». Les Arts au moyen-âge et à V époque de la Renaissance , p. 234 : La Peinture sur verre, par Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), Paris, Firmin Didot, 1877. — Albert Dürer, qui est, dit le comte Grimouard de Saint-Laurent, " la plus grande gloire artistique de l’Allemagne naquit en 1471 d’un père hongrois, à Nuremberg. Elève de Wohlgemuth dont il a fait l'honneur, dès l’âge de iq ans il voyagea pour se perfectionner dans l’art de la peinture. A 27 ans, il s'éleva au rang des meilleurs artistes de son époque. Il conquit l’admiration de Raphaël lui-même avec qui il échangea des dessins, et mourut en 1528.

(3) Cette suprême apparition angélique a été représentée dans un vitrail de Saint-Quentin, à la chapelle de la Vierge, et dans un vitrail du chevet de la cathédrale de Soissons.

Il) Autrefois la cathédrale de Tournai se glorifiait de posséder un fragment de cette palme (Voir J. E. Darras, La Légende de N.-D., p. 290, note 3). — Dans les bas-reliefs du célèbre tabernacle de l’église Or-San-Michele, â Florence, par Orcagna, et dans une vignette de Simon Vostre, on voit le rameau d'or dans les mains de l’ange. Plusieurs légendaires parlent seulement d’un « rameau de palmier». Dans un remarquable poème latin d’une haute antiquité, nous lisons que cette palme était verte comme un rameau naturel, mais que ses feuilles étincelaient comme l'étoile du matin.

Il est regrettable qu’en 1859, lorsqu’on refit le panneau à gauche du spectateur, le peintre verrier chargé de cette restauration ait mis dans les mains des apôtres qui suivent le cortège, non pas des flambeaux, ni même des palmes vertes, mais aussi des palmes d’or, comme celle qu’il avait vue portée en tête du convoi par saint Jean (1).

Sur le cercueil de la Sainte Vierge, qui occupe tout le haut du panneau central, on voit deux mains attachées. Elles sont entièrement séparées des bras, particularité qui se rapproche plus de l'iconographie grecque que de l’iconographie latine. Au-dessous du cercueil on aperçoit deux personnages portant le costume du xvie siècle. L’un d’eux, étendu par terre, est coiffé d’un casque ; il a le poignet droit mutilé, et l’on remarque sa hallebarde près de lui, sur le sol. L’autre, nu-tête, tient son arme de la main droite, la seule qui lui reste, et allonge son bras gauche jusque sur le funèbre brancard, où sa main est demeurée fixée. Il dirige ses regards vers saint Pierre à qui il semble se recommander.

Nous retrouvons ici ce que racontent, avec quelques variantes de détails, les anciens récits légendaires, surtout la relation attribuée à saint Méliton, évêque de Sardes, qui vivait vers la fin du second siècle.

Le cortège se dirigeait vers Gethsémani dans un recueillement profond, lorsque plusieurs prêtres juifs excitèrent un tumulte. L’un d’eux — parfois désigné sous le nom de Jéphonias, — atteint d’une sorte de folie furieuse, s'élance vers la bière, la saisit, la secoue pour la renverser. Mais soudain ses mains se sèchent, se détachent des poignets et demeurent fixées au cercueil. En même temps ses compagnons sont frappés de cécité. Se tournant alors vers saint Pierre, il implore avec larmes sa guérison. Il confesse, tout contrit, qu’il croit au Seigneur Jésus et à la Vierge mère ; alors ses mains, se détachant du cercueil, reprennent leur vie et leur place. Ceux d’entre les autres sacrilèges qui suivent sont exemple recouvrent la vue et tous, se joignant à l’auguste cortège, chantent la puissance et la bonté de Marie (2).

Dans la partie supérieure de la fenêtre, immédiatement au-dessous du réseau flamboyant qui décore le tympan, entre de somptueux ornements d’architecture

(1) Qu’il nous soit permis de citer ici les principaux ouvrages qui nous ont servi pour l’étude de cette verrière: Monseigneur Crosnier, Iconographie chrétienne, p. 173 et suiv. — Le chanoine U. Maynard, de Poitiers, La Sainte Vierge , in-40 illustré, p. 315 et suiv. — L’abbé E. J. Darras. La Légende de la Vierge , p. 282 et suiv.

Le comte Grimouard de Saint-Laurent, Guide de l'Art Chrétien , etc., t. IV, p. 433-457. — La Légende dorée , par Jacques de Voragine, traduite du latin par M. G. B. Paris, 1843. Légende de ! Assomption, t. I, p. 269-280; — et surtout l’ouvrage de M. Rohault de Fleury, La Sainte Vierge, études archéologiques et iconographiques, 2 vol. in-folio, Paris, Poussièlgue, 1878. — Tout le chap. XI du t. Ier, p. 241-287, est consacré à la Mort et à l'Assomption de la Sainte Vierge.

(2) S. Méliton, De Transi tu B. Maria-, c. XII. — Le savant cardinal Pitra a découvert sur un parchemin tout lacéré et a publié dans ses Analec/a sacra, 516, un poème grec d’une grande beauté, qui paraît être du vie siècle. Dans cetce poésie peu connue, nous rencontrons la légende de notre vitrail, avec les mains du profanateur fixées au cercueil : 1 ... La féroce populace se précipite avec des bâtons et des glaives. Un homme de la foule s’élance, touche le brancard et peu s’en faut qu’il le renverse. Au contact du noble lit, les deux mains de l’impie sont coupées... 11 se tordait de désespoir, disant à S. Pierre : a J’ai péché, je reconnais ma faute. — Si tu crois au Fils de Marie, lui dit Pierre, tes membres guériront... ».

Dans d’autres récits analogues les mains ne sont pas séparées des poignets. Nous lisons en effet dans une charmante composition poétique â laquelle une tradition attache le nom de S. Jean : * ... Le prince des prêtres mit la main au cercueil pour le faire tomber, mais ses deux bras séchèrent subitement et y furent cloués; il demeurait ainsi suspendu, tourmenté d’une horrible douleur *. C’est ce qu’on lit aussi dans le récit de la Légende dorée consacré â l'Assomption. (Voir la traduction de M. G. B., t. Ier, p. 273, ou, mieux encore, celle plus complète et plus fidèle du chanoine Roze, t. II, p. 422'. — ASaint-Ouen de Rouen (portail méridional), et à Notre-Dame de Paris (mur du Nord'i, un bas-relief représente le miracle des mains desséchées. — Des miniatures retraçant les funérailles de la Vierge se trouvent souvent dans les anciens Lectionnaires, à la fête de l’Assomption.

dignes d'encadrer un si magnifique sujet, resplendit, confondue en un seul tableau, la double scène de l’Assomption et du Couronnement de la sainte Vierge.

Tout est traité avec le plus grand soin dans ce sujet si brillamment exécuté. On y voit réalisé le programme tracé près de deux siècles après la confection de ce panneau, par un esthéticien resté célèbre, pour représenter le Couronnement de Marie : « D'une beauté parfaite et d’une exquise modestie, les mains jointes sur la poitrine, elle reçoit des mains du Père et du Fils la couronne sur sa tête, au-dessus de laquelle plane 4'Esprit-Saint » (i).

Soutenue par les deux anges qui sont à ses pieds, Marie s’élève, brillante d'une jeunesse renouvelée, au sein de nuages d’or, de pourpre et d’argent, et des esprits célestes qui l’environnent de toutes parts. Ses mains croisées sur la poitrine, sa tête à demi penchée, ses cheveux pendants, ses yeux doucement entr’ouverts, donnent à sa personne cet ensemble de grâce, de modestie et de piété qui constitue la beauté morale et mystique. Son vêtement est d'une grande richesse. Le voile tissu d’or qui lui couvre la tête, retombe avec grâce sur ses épaules. Son manteau d’azur laisse voir la robe ouvrée et toute brillante d’une si grande quantité de broderies d’or qu’elle disparaît presque sous cette richesse. Cette robe enveloppe tout entière de ses plis la Vierge glorifiée, la Reine radieuse et triomphante.

A la gauche de Marie, on distingue Dieu le Père sous la figure d’un vieillard vénérable, à barbe blanche. Ses traits respirent la majesté et la bonté. Assis sur un trône, le front ceint d'un diadème, il porte dans la main gauche le globe du monde. Sur les blanches draperies de son ample manteau on voit éclater, surtout au-dessus des épaules, l’or et la pourpre. De la main droite il pose sur la tête de Marie la couronne de gloire, de concert avec le Fils, qui, assis de l'autre côté de sa mère, tient le sceptre de la main gauche.

Au dessus plane, au milieu d’un nuage d'or, le Saint-Esprit sous la forme d’une blanche colombe.

La Voûte

Construite en briques comme le reste de l'édifice, la voûte n'en est pas la partie la moins riche où la moins intéressante. Elle est parcourue par un grand nombre de nervures en pierre à moulures, prismatiques. Ces nervures, conduites avec beaucoup d'art et de grâce, décrivent des dessins symétriques, des arcs, des losanges, rehaussés par des écussons armoriés et dont l'harmonieux agencement forme une sorte de réseau produisant le plus bel effet.

La nervure du milieu, qui suit l’axe de la nef et du chœur, et celle qui la coupe au milieu, en suivant la ligne transversale formée par le transept, sont finement ciselées en arêtes de poisson. Près de leur intersection au milieu du transept, quatre pendentifs en pierre représentent les quatre animaux indiqués dans le texte prophétique d’Ezéchiel et figurant, d'après l'opinion générale, les quatre évangélistes (2).

A Tilloloy, comme dans beaucoup de compositions analogues, on a ajouté des ailes à l'homme qui désigne saint Mathieu, de même qu'au lion et au bœuf figurant saint Marc et saint Luc. On s’est ainsi conformé au texte sacré, et,

(1) Ayala, Pictor christianus eruditus, 1. IV, c. VII, § 4.

(2) Ezéch., 1, 5, 10 et suiv. — Conf. Apoc., IV, 6-9; V. 6, 14 et suiv. — Voir, sur ces passages, les commentaires des abbés Trochon et Drach, dans les tomes XIV et XXII de La sainte Bible... avec commentaires, etc., en 27 vol. in-S", éditée par Lethielleux, Paris; mais surtout 1 eSacramen taire du pape Gélase et Raban Maur, in E\ech ., I Palrol t. CX col. 515. — Conf. Viollet-le-Duc, Diction... de l' Architecture, etc., t. Ier, p. 20 et suiv.

en ennoblissant ces types — souvent surnaturalisés et nimbés, — l'élévation de la doctrine évangélique (i).

N’oublions pas quelques détails qui ne sont pas sans importance et qui ne peuvent qu'intéresser les amis de l'art et du symbolisme. A la voûte de notre église chacun de ces animaux évangélistiques ou, pour mieux dire, chacune de ces formes animales porte une banderole sur laquelle est inscrit le nom de 1 écrivain sacré dont elle présente le symbole. Cette banderole, l’homme ailé, attribut de saint Mathieu, la tient dans les mains; le lion de saint Marc, entre les griffes; le bœuf, caractéristique de saint Luc, entre les dents; l’aigle de saint Jean la tient dans son bec, d’où elle sort attachée à des cordons ornés de glands.

On sait que la place respective de ces animaux ne doit pas être abandonnée au caprice et au goût de l'artiste (2). A la voûte de 1 église de Tilloloy, le bœut ailé de saint Luc décore le pendentif placé vers 1 Occident, sur 1 axe de la nef; le lion de saint Marc est sur le même axe, à l’Orient, vers le chœur; 1 homme désignant saint Mathieu se voit dans la direction du Sud, sur la nervure du transept, où se trouve, de l’autre côté, au Nord, 1 aigle de saint Jean.

Au-dessus du sanctuaire, l’axe de la voûte s’infléchit vers le Nord par une sensible déviation de sa ligne naturelle. Peut-être l’architecte de cette église, à l’exemple d’un grand nombre de ses devanciers du moyen âge (3), a-t-il voulu représenter par cette particularité, Jésus-Christ inclinant la tête sur la croix, au moment de rendre le dernier soupir et traduire ainsi la parole de 1 Evangéliste : Et incliuato capite, tvadidü spiritum (Joan, XIX, 3o).

Les écussons armoriés de la voûte. — Au-dessus des fenêtres, a 1 intersection des arcs, aux angles formés par les losanges, le long des nervures festonnées qui parcourent l'axe de la nef et celui du transept, s épanouissent des rosaces et des fleurons, ciselés à jour. Un grand nombre de ces sculptures si décoratives forment les clefs de voûte et portent des écussons armoriés. On ne compte pas moins de trente-sept de ces blasons, dont plusieurs sont répétés. 11 y a donc là un intéressant sujet d'étude pour les antiquaires et les amis de l’Art héraldique.

A la place d'honneur, au chevet, du côté de 1 évangile, figure 1 écu de France ; d'azur à trois fleurs de lys d’or posées 2 et 1 .

Vis-à-vis, du côté de l’épître, un écusson : d'aÿitr à une salamandre d or couchée sur un feu ardent et environnée de flammes, rappelle la construction de l’église sous le régne de François L'r (4).

(1) Outre les ouvrages cités à la note précédente, on trouve sur ce sujet d’intéressants détails notamment dans : I" La Patrologie de Migne, (t. 78), au 4” vol. de S. Grég. le Grand, col. 997 ; - 2" le P. Cahier. Les Caractéristiques des Saillis, au mot Evangéliste, p. 392 et suiv. : — 3” Dom Chamard, Spicileg. Solesw.. t. II, p. 4S0 et l. III , p. 51 ; - 4" Mgr Crosnier, Iconographie chrétienne, p. 248-252 ; - 5" Grimouard de saint Laurent, Guide de l'Art Chrétien, t. lit, p. 231, 232, et 391-397 ; — 6” Dom Guéranger, l'Année liturgique, -g sect. p. 391 et smv. : — 7" Revue de I Art Chrétien, année 1858, t. II, p. 314-316, Etude sur la Croix i'Oisy, par l’abbé Vandrival. — Ajoutons à cette liste un ouvrage de la plus haute valeur, - le plus beau livre, a-t-on dit, que nous ayons sur l’Art religieux au moyen âge - : lé art • 'religieux du SUE siècle en France, étude sur V iconographie du moyen Sge et ses sources d'inspiration, par Em. Mâle, ouvrage couronné par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Nouv. rdit., un vol. illustré, in-40 carré de 468 p. — Paris, Colin, 1902, p. 52-54-

(2) Voir Mgr Crosnier, loc. cil., p. 251 ; chan. Vandrival, loc. cit., p. 316.

(3) Avons-nous besoin de rappeler que la déviation observée dans l’axe absidal de plusieurs églises anciennes est un fait incontestable? Ce symbolisme se remarque à Poitiers dans le baptistère de Saint-Jean, qui date du ivc siècle; on le retrouve, à plus de mille ans de distance, dans l’église de Saint-Riquier, etc. Voir Y Histoire de Saint-Riquier, par M. Hénocque, t. II, p. 366.

(4) On sait que co roi avait adopté pour emblème la salamandre, à laquelle on attribuait anciennement la faculté de vivre dans le feu (avec la devise nutrisco et extinguo); ce qui la faisait regarder comme le symbole de l’adversité et de l’assurance que donne la foi au milieu de la fournaise de la persécution, selon cette parole d’Isaïe : - Si tu passes à

Sur la nervure qui suit la ligne longitudinale de la voûte, on voit les armes de Rasse : d'or à trois chevrons de sable, alternant avec celles df. Soyecourt : d'argent fretté de gueules. Les tenants sont deux Maures au naturel tortillés d'argent et vêtus : celui à dextre , d'argent, et celui à sénestre, d'or. Le cimier est un buste d'évêque maure au naturel, la mitre et la chape de gueules falias d'argent), bordées et ornées d'or. Devise : Moderata durant.

A la partie de la voûte qui s'étend au-dessus du chœur, l’on aperçoit, outre les armes déjà indiquées, les blasons qui suivent :

i° de Rei.leforière-Soyecourt, avec alliances : écartelé : au /cr, de sable semé de fleurs de lys d'or , qui est de Belleforière ; au d’or chargé de trois

maillets de gueules posés 2 et 1 (1), qui est de Monchy d'Hocquincourt ; au 3 e, de

gueules au lion d'argent, qui est de Pas ; au 4% de Soyecourt ; et sur le tout,

de Seiglières : d'azur à trois épis de seigle d'or.

20 d’Hinnisdal : de sable au chef a argent chargé de trois merles de sable.

3° de Belleforière : blasonné plus haut.

4" de Mesmes (2) : écartelé : au zcr, d'or au croissant de sable ; au 2e et au 3e, d'argent à deux lions lèopardès de gueules ; au 4% tiercé en fasce, au zer de gueules, au 2e d'or à l'étoile de sable et au 3e ondé d'azur.

5° de Longueil : d'azur à trois quinte feuilles d'or, au chef d'or chargé de

3 roses de gueules.

6° de Schülenburg : écartelé , au /er et au 4 c, d'argent à 3 pattes de griffon de

gueules posées en fasce ; au 2e et au Jc, d'or au taureau de gueules sellé d'argent .

portant sur la tête trois péririons de gueules ; sur le tout, d’azur à l'échelle d'or

surmontée d’une couronne de comte.

70 de Pas de Feuqüières : de gueules au lion d'argent.

A la voûte du transept, en allant du Nord au Sud :

i° de Mailly-Tupigny : d’or à trois maillets de sinople ; en cœur, parti d’or et

d'azur, à la croix ancrée de gueules, brochant sur le tout, qui est Cayeux.

20 de Nassau : d'azur semé de billettes d'or, au lion de même , armé et lampassé de gueules.

3° de Soyecourt, sans les ornements accessoires.

40 de Mortagne (du Tournaisis) : d'argent ci la croix d'azur, cantonnée de

quatre molettes d’éperon de gueules (3).

5° de Belleforière : comme ci-dessus.

6° de Soissons-Moreuii. : semé de France, au lion naissant d’argent.

70 de Saint-Aignan : de sinople à 3 fasces d’argent, chargées de 6 merlettes de gueules posées 3, 2 et 1.

8° de Seiglières : comme ci-dessus.

90 de Béthune : d'argent à la fasce de gueules.

io° de Villeneuve (en Provence) : de gueules fretté de 6 lances d'or et semé de petits écussons de même dans les claires-voies, à un écusson d'a~ur chargé d'une fleur de lys d’or sur le tout.

travers le feu, il ne te brûlera point et la flamme ne te fera aucun mal. » \Is. XLIII, 2). Nous n’avons pas redire ici de quelles fables a fait le sujet et quelle place tient dans les Bestiaires du moyen ;\ge la « Salcmandrc, qui... n'a pnor que nul feu l'arde : — De feu ne crient (craint) unie chalor... - (Bestiaire divin de Guillaume, clerc de Normandie, trouvère du xiiic siècle).

(1) Il faudrait ici, croyons-nous, comme on le voit dans les divers armoriaux, â l’article concernant cette famille : de gueules à trois maillets d'or.

(2) df. Mesmes (en Guyenne), qu’il ne faut pas confondre avec la maison de Mesmes de Maroi.les.

(0) Ces armes se voient sur deux anciennes verrières du chœur, où elles sont accolées de celles de Rasse. Ce sont

ii° de Belleforière-Soyecourt : comme ci-dessus.

12° d'Hinnisüal : comme ci-dessus.

i3° de Bryas : d'or (i) à la fasce de sable surmontée de becqués et membrés de gueules.

140 de Bérenger du Gua : gironnô d'or et de gueules de

Au-dessus de la nef, en allant du milieu de l’église vers la porte et en suivant, à la voûte, la direction de gauche à droite :

i° de Pisseleu : d'argent à 3 lions de gueules posés 2 et 1 .

20 X”* : d’azur à quatre fasces d'or (2).

3° de Beauvais : d'argent à la croix de sable chargée de 5 coquilles d'or.

40 de Chaulnes : d’or à trois lions de sable posés 2 et 1 .

5° d'Ongnies : de sinople à la fasce d’hermine , accompagnée d'un lambel d'argent , en chef.

6° de Lannoy (en Picardie) : échiqueté d’or et d’azur.

70 de Fouquesolles : d'argent à trois quintefeuilles ajourées de gueules, posées 2 et 1.

8° de Soyecourt : comme ci-dessus (3).

Les Monuments Funéraires

Depuis le xnc siècle au moins, en diverses provinces et notamment en Picardie, un grand nombre de tombeaux furent érigés dans les églises à la mémoire de seigneurs et de chevaliers (4).

Ces anciennes sépultures monumentales ne sont pas l’une des moindres gloires archéologiques d'un pays. Aussi cette notice serait incomplète si nous n'y ajoutions quelques pages sur celles qui, à Tilloloy, ont échappé au vandalisme révolutionnaire.

Commençons par la chapelle de la Sainte Vierge. Selon le mot de Chateaubriand, « elle est pavée par la mort » (5). A côté d'une petite pierre tombale couvrant la dépouille d'un jeune enfant, en voici, tout en face de l'autel, une très belle et de plus grande dimension. On y lit ces mots : Cy gist Damlle Marye Norqvier, Govvernante de Madame Marye Renée de Longveil, Dame et Marqvise de Soyecovrt, âgée de soixtf ans, qvi décéda le 29 Ivin i65q. Prié Diev povr son Ame.

celles de marie de Mortagne, épouse d'Adam de Rasse et aïeule d'Antoinette de Rasse, fondatrice de l’église. — Cette famille ne doit pas être confondue avec la maison de Mortagne de Normandie, ou d'autres de même nom.

(1) L’auteur du Dictionnaire de la Noblesse, in-4", 1771, t. III, p. 185, dit d'argent. Cette erreur est expressément rectifiée dans la suite du Supplément au Nobiliaire des Pays-Bas , in-18, Malines, 1 779^ P- I24-

(2) C'est l’écusson que l’on remarque sur la cotte d’armes du chevalier à genoux au bas de la fenêtre de l'aute1 de Saint Nicolas.

(3) Pour ne point paraître attribuer à ces écussons une valeur archéologique qu'ils n’ont pas, ajoutons qu’ils ont été refaits en 1868 par M. Rambou, sculpteur h Amiens, sous la direction du Dr Goze. Ce dernier ne s'est pas contenté de rétablir, d’après les vestiges restés reconnaissables, les anciens blasons grattés pendant la Révolution : il en a ajouté d’autres d’après des documents authentiques, et surtout d’après l'ancien arbre généalogique de la maison de Soyecourt dressé sur titres justificatifs. Trois de ces écussons se rapportent A des alliances de la famille d’Hinnisdal avant le milieu du xixe siècle. Ce sont ceux de Villeneuve (1800), de Schulenburg (1828) et de Bryas (1839).

Les armes de Béthune existaient à la voûte de l’église avant le mariage de M. d'Hinnisdal avec Marie de Béthune-Sully. Elles rappellent l'union contractée en 1748 entre Louis-Armand de Seigiières de Belleforière, marquis de Soyecourt, comte de Tilloloy, etc., avec Marie-Eléonorc-Augusta de Béthune-Pologne, petite-fille d’une sœur de la reine de Pologne, Sobieska, et sœur du duc de Béthune-Sully, prince souverain de Henrichemont.

(4) P. Roger, Noblesse et Chevalerie de Flandre, d’Artois et de Picardie, p. 190. - Conf. A. Murcier La Sépulture chrétienne en France, passim.

(5) Le Génie du Christianisme, IVe Part., liv. II. ch. VIII, Tombeaux dans tes églises.

Non loin de là dort son dernier sommeil un serviteur des anciens seigneurs de Tilloloy : Masset Villain, en son vivant jardinier du château, lequel trépassa le il novembre 1664, à l’âge de 80 ans, après avoir fondé » annuellement trois obits et cinq petits saints ». Prés de lui, au pied de l'escalier de la chaire, c’est la modeste sépulture de Claude Belva, « en son vivant garçon menuisier, clerc et greffier de Tilloloy, lequel est décédé en 1732, âgé de 82 ans ».

Au fond de cette chapelle s'élève, contre le mur septentrional terminant le croisillon un mausolée érigé à la mémoire des trois derniers descendants en ligne masculine de la première maison de Soyecourt : Maximilien, Charles et Ahdias. Ce tombeau des derniers Soyecourt de nom et d’armes consiste d’abord en un soubassement d’environ om,75 de hauteur sur 3ra,8o de longueur et o"’,ç)o de largeur. Ce massif de pierre est partagé dans le sens de sa longueur par quatre fûts de colonne en marbre noir, terminés par des chapiteaux de marbre blanc que surmontent des pommes de pin en pierre.

Dans les entre-colonnements les trois frères, les mains jointes et la tête nue, sont à genoux sur des coussins de pierre qui semblent fléchir sous leur poids ; leurs heaumes sont déposes à côté d’eux. Les statues, de grandeur naturelle, sont en pierre, à l’exception des têtes et des mains, sculptées en marbre blanc. Maximilien, l’aîné, est à droite de l’observateur; Charles, au milieu; et Abdias, le plus jeune, à gauche. Les trois chevaliers ainsi représentés en « priants », sont revêtus des riches armures de l'époque de Henri II et Henri III. Ils portent au cou la fraise espagnole, grand collet à plusieurs doubles et à plusieurs plis ou godrons, alors en usage, et au côté gauche une « miséricorde ». sorte de dague ou poignard dont on se servait pour achever un adversaire terrassé qui ne demandait pas merci.

Au milieu du soubassement, au dessous de la statue du milieu, est encastrée une tablette de marbre noir où se trouve gravée en lettres d'or l’inscription suivante :

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